Part 13
--Archibald! je vous supplie! l'enfant ... ne me prenez pas l'enfant....
Haussement d'épaules:
--Cela est hors de la question. Vous auriez pu parler ainsi hier. Mais je vous ai dit: vous êtes maintenant dans ma main. Si vous signez, l'enfant ne saura pas. Si vous ne signez pas, il saura. Choisissez, et ne dites pas de paroles inutiles.
--Archibald ... je vous supplie ... l'enfant....
La voix a baissé d'une octave, et je l'entends à peine, si faible et si grave, lourde d'un tel accablement de souffrance!...
C'est Edith qui répond:
--Archie, appelez donc les valets! Vous voyez bien qu'elle ne comprend pas. Ces Françaises ont beaucoup de sensiblerie, mais peu d'intelligence.
Un piétinement brusque. Lady Falkland s'est relevée, farouche.
--Archibald!--la voix jaillit, saccadée, terrible.--Faites-la taire d'abord. Je suis chez moi, ici, chez moi encore! Archibald, vous êtes bien, bien abject. Nous étions deux étrangers sous ce toit, nous étions libres l'un et l'autre. Combien de fois m'avez-vous dit que j'étais libre, avez-vous voulu que je fusse libre, pour être libre vous-même? Combien de fois aurais-je pu, moi, vous prendre au piège, comme vous me prenez ce soir? Mais je n'ai pas voulu. J'ai été loyale!... Vous, vous êtes traître!... traître!... traître!...
Sous l'injure, je le vois blêmir. Une seconde, il hésite, debout devant elle. Et soudain, comme elle répète une fois de plus: «Traître!...» il lève son poing fermé, l'abat sur l'épaule fragile. Lady Falkland tombe. Cernuwicz n'a pas bougé.
Le mari implacable, ouvre la porte:
--J'appelle?... Un ... deux ...
Je ne vois pas le geste de la martyre, parce qu'elle est par terre, écrasée, vaincue. Mais le bourreau s'arrête et referme la porte. Puis il se baisse, le papier d'une main, la plume de l'autre. Le silence est tel que j'entends la plume grincer.... C'est fait.
--Edith, Stanie. Signez aussi, comme témoins.
Elle signe, et Cernuwicz signe aussi, sans révolte.--C'est fait.--Sir Archibald Falkland plie le papier, soigneusement, et le serre dans son grand portefeuille de cuir écarlate.
--Demain, j'irai à San Stéphano, chez l'homme de loi. Il y a un train à trois heures.... All right!... Stanie, une cigarette?
Ils fument comme une paire d'amis.
Cependant, une ombre, lentement, se hausse jusqu'à la fenêtre et s'accoude. Lady Falkland, d'un effort pesant, s'est redressée. Elle se penche sur la mer.... Oh! elle ne se jettera pas. Elle n'a même plus l'énergie qu'il faudrait pour se jeter. C'est fini. Elle a signé. Elle n'a plus d'enfant. Elle ne veut plus rien. Elle ne cherche plus rien, qu'un peu de fraîcheur humide pour ses tempes.... Elle regarde dans la nuit.--Tout à l'heure, quand ses yeux seront accoutumés au noir, elle verra mon caïque: il faut partir.
Je touche l'épaule d'Osman, qui pèse silencieusement sur ses grands avirons....
Alors, un dernier son parvient à mon oreille, un son déjà entendu, l'autre jour sous les cyprès, et qui soudain, maintenant comme alors, me serre la gorge et me griffe le cœur: un son de sanglots, de sanglots qu'on ne retient plus. Pauvre, pauvre femme! Abattue, désarmée, piétinée,--sans un ami, sans un vengeur, seule, toute seule! ses forces sont à bout. Son orgueil est cassé. Ça lui est égal que l'autre, la rivale, la voleuse, voie et savoure ces larmes qui débordent. Elle pleure ici, comme elle pleurait dans mes bras, sous les cyprès muets et sourds. Ça lui est égal. Tout lui est égal. Elle n'a plus d'enfant, plus d'enfant....
XXXVI
Aujourd'hui, 29 novembre, je suis sorti de bonne heure, pour une promenade à pied qui peut-être sera longue, une promenade dont l'idée m'est venue cette nuit, tandis que mon caïque me ramenait de ... de là-bas.... Midi sonnait, quand j'ai quitté la rue de Brousse. J'ai déjeuné chez le marchand de laitage du quartier Karakeuy. Puis, j'ai traversé la Corne d'Or.
Et me voilà dans Stamboul. Au bout du pont, j'ai pris la première rue à droite,--comme autrefois....
Je marche maintenant sur le pavé herbeux, entre les maisons de bois silencieuses, parmi la solitude ensoleillée de l'immense ville qui a l'air d'un village mort.
Cyprès, figuiers, acacias;--chaumières mêlées aux conaks des beys et des pachas;--tombes éparpillées partout;--et parfois, de très loin en très loin, un passant grave qui croise ma route, sans jamais me donner plus d'un regard....
Je ne vais pas au hasard. J'ai dessein--d'abord, de refaire aujourd'hui pas à pas, ma première promenade dans Stamboul, cette promenade qui est restée au plus profond de ma mémoire, cette promenade de laquelle tant de choses sont nées,--mortes à présent....
La mosquée de Suleïman, pour commencer. Première étape, courte. Voici déjà l'ogive de vieilles pierres par où l'on accède à l'esplanade carrée, vaste comme une plaine. Et voici la mosquée géante, avec son bouillonnement de coupoles pareilles aux dunes de sable que le simoun agglomère en grappes....
Voici les quatre minarets, raides et hautains comme quatre lances, et qui ont l'air de prêcher, du haut de leur triple balcon, les quatre vertus que l'Islam préfère: la fidélité, le courage, l'indulgence pour les faibles, et la haine pour les méchants....
Je veux entrer.... Je veux contempler les colonnes du temple d'Éphèse, celles qui ont déjà vu passer quatre dieux.
... Mais je ne regarderai pas le turbeh de Sultane Roxelane, qui vola ses fils à Sultane Hasséki.
* * * * *
En vérité, ce n'est pas une promenade, c'est un pèlerinage que je fais. Mais c'est qu'aussi j'ai mes raisons de croire que je ne vivrai plus de bien longs jours dans cette Turquie qui m'est devenue, peu à peu, passionnément chère....
Je poursuis maintenant, dans le labyrinthe des petites rues qui vont de la mosquée de Sultan Suleïman à la mosquée de Sultan Sélim.
... Étrange, au même carrefour qu'il y a deux mois, la même pauvresse se tient accroupie, son enfant sur ses genoux ... la même, oui ... je ne me trompe pas. J'hésite une seconde: j'ai tant envie de lui donner un peu d'argent!... mais je sais qu'elle va refuser. Non, peut-être! je me souviens, il faut offrir à son petit.... D'ailleurs, à présent, je parle turc, je ne suis plus tout à fait un Infidèle. Je m'approche, je l'appelle très respectueusement «ma mère», et, vite, je vide ma bourse dans la menotte. Il y a quantité d'argent dans ma bourse: sept, huit piécettes, qui valent au moins cinq francs de France! Un regard étonné m'arrive à travers l'étamine épaisse du tcharchaf, et le merci prend une forme que je n'attendais pas, et qui me trouble: «Soyez heureux par l'amour de celle à qui vous pensez....»
* * * * *
Des rues encore, beaucoup de rues, bordées de maisons ou de tombeaux. Voici mon quartier, Kara-Goumrouk, et je commence à bien m'y reconnaître. Tout à l'heure, l'immense citerne byzantine va me barrer le chemin. Oui. Et voici ma propre maison, où je n'ai dormi qu'une fois. Mais je n'entre pas encore.
Pas encore. Je veux revoir auparavant la cour de cette Sélimié-Djami qui est ma mosquée à moi, maintenant que j'habite ici.... Je veux revoir la cour aux vieux cyprès, sous l'ombre desquels, le jour de la première promenade, nous nous sommes reposés très longtemps, «celle à qui je pense» et moi.
Je me souviens: Nous avons mangé des sucreries achetées par elle chez Hadji-Békir, le confiseur turc à la mode. Cela m'ennuie de ne pas avoir de sucreries à manger ici, aujourd'hui....
Quatre longs regards pour les quatre murs cloîtrés, enluminés de leurs vives faïences, et me voilà de nouveau sur le pas de la porte voûtée. J'hésite maintenant....
J'hésite. Il faudrait d'abord pour bien suivre l'ancien itinéraire, pousser jusqu'à la porte d'Andrinople, et sortir des murs de la ville, et m'asseoir dans le grand cimetière d'Aziyadé.... Mais cela, plus tard.--un peu plus tard. L'heure viendra, d'entrer dans le cimetière farouche.... Pour le moment, c'est au turbeh de Hasséki que je songe. Je voudrais bien y aller, j'aurais besoin d'y aller ... pour y faire une prière ... mais c'est très loin d'ici, à plus d'une lieue. Quelle heure est-il? Deux heures moins cinq, déjà! Oh! je n'ai pas le temps. Même, il faut que je me hâte.
Vite, à la citerne, et à ma maison!... La rue est déserte comme toujours. Certainement pas une âme ne m'a vu ouvrir ma petite porte de bois neuf, et la refermer derrière moi.
* * * * *
Les grillages de lattes croisées, qu'on appelle en turc des kéfès, me protègent contre tout coup d'œil indiscret d'un voisin ou d'un passant.
Une chambre turque est le plus inviolable des sanctuaires.... Celle-ci est jolie: les rideaux en soie de Brousse, achetés l'autre jour, pendent aux fenêtres, le mangal de cuivre luit au milieu du plancher....
Et, drapé sur le mannequin d'osier, voici le costume de hanoum,--de dame turque voilée, mystérieuse, inconnaissable;--et sur une tablette, le petit poignard damasquiné, à manche de jade, à la lame aiguë.
* * * * *
Je ... je crois que je vais dormir.
Oui. Je dors.
Je dors.... Quand on dort, on fait des rêves, n'est-ce pas? des rêves étranges ... des rêves sanglants....
* * * * *
La nuit. La nuit très noire. Je suis ... je suis réveillé ... réveillé du sommeil et du rêve ... et déjà, bien loin de la maison de Kara-Goumrouk: voici le grand pont qui passe la Corne d'Or ...
Il y a des réverbères, sur le pont. Je m'arrête sous la lueur qui danse.... Il me semble que j'oublie quelque chose.... Oui, c'est bien cela. Ce papier ... ce papier.... Je le déplie, je le lis. Je le relis. C'est bien cela: j'oubliais quelque chose. Un papier,--un papier inutile,--cela se déchire évidemment ... comme ceci, deux, quatre, huit, seize, trente-deux, soixante-quatre morceaux, que le vent propice emporte, disperse, noie dans la mer profonde.
Je remonte vers Péra, en prenant par le quartier de Top-Hané.
A main droite, entre deux maisons, voici quelques tombes, des tombes blanches qui luisent faiblement sous les étoiles.... La lune n'est qu'un croissant très mince....
Quelle paix, quelle paix! N'est-ce pas, en somme, une joie, dormir parmi des tombes pareilles, quand on s'est longtemps agité de l'agitation vaine, brutale et malfaisante de la vie?
XXXVII
Jeudi 1er décembre.
Il paraît que sir Archibald Falkland est mort. C'est madame Érizian, rencontrée par hasard ce matin dans Péra, qui m'apprend cette nouvelle, Sir Archibald Falkland est mort. Avant-hier, il était parti, dit-on, pour San Stéphano, où il avait affaire. Mais il n'y est point arrivé.... Et hier on a trouvé son cadavre dans le grand cimetière turc qui est au delà des murs de Stamboul....
Il paraît que sir Archibald Falkland a été assassiné,--poignardé.--Sans doute, par quelqu'un de ces malfaiteurs, qui toujours rôdent, au crépuscule, à l'entour des portes de la ville.
Madame Érizian, debout au coin d'une rue, son parapluie fermé lui servant de canne, me fournit quelques tragiques détails. Visiblement sa tristesse n'est pas très profonde. Toutefois, le sang versé ne laisse pas d'émouvoir ses nerfs arméniens:
--Il est sûr que ce coup de couteau arrive à point: la vie n'était plus tenable pour notre pauvre petite Maria. En outre, ce Falkland.... je n'en veux pas dire de mal à présent qu'il est mort; mais vous l'avez connu, et, entre nous, ce n'est pas grand'chose à regretter. Ce qui n'empêche qu'un meurtre a toujours je ne sais quoi d'horrible!
Elle frissonne. Et je me souviens du proverbe turc: Allah a fait le lièvre....
N'importe. Voilà une vieille femme qui a beaucoup vu,--et beaucoup retenu;--une vieille femme d'une vieille race subtile et déliée entre toutes, sur qui maints préjugés ne mordent pas. Eh bien, cette femme-là sait à merveille l'homme qu'était sir Archibald Falkland: loyalement elle se félicite qu'on l'ait tué. Mais elle se détournerait de l'assassin.
XXXVIII
2 décembre.
La petite mosquée de Mehmed Sokoli brille comme un joyau sous le soleil de midi, et le cimetière qui l'entoure a l'air de la sertir d'un cercle d'émail vert.
Je suis venu à cheval, et j'ai attaché ma bête à la porte de la cour cloîtrée. Le bon iman me reconnaît tout de suite, et nous commençons par échanger nos plus grands salaams. Les petites filles ne sont pas là. Je m'informe d'elles,--c'est licite, puisqu'elles ne sont pas encore femmes,--et l'on me remercie beaucoup de ma courtoisie.
Une visite de la mosquée s'impose. Je me laisse conduire. La nef de marbre blanc, ciselée et dorée, est toujours la même merveille. Mais je crois que, l'autre fois, je n'avais pas senti si voluptueusement la douceur du jour qui tombe des vitraux.... C'est comme une pluie tiède qui descend jusqu'au fond de l'âme, une pluie de paix, d'oubli....
Exprès, je trébuche dans le tapis troué. L'iman, très confus, s'excuse. Mais, justement, c'est pour cela que je suis venu. Voilà, il se trouve que, depuis ma dernière visite, un héritage m'est en quelque sorte tombé du ciel, un héritage auquel, en toute équité, je n'ai pas droit, mais que je n'ai cependant pas pu refuser. Peu de chose, au demeurant: quelques pièces d'or. Mais, en conscience, j'estime que je dois rendre à Allah ce qui est à Allah.... Et justement le tapis neuf n'est pas encore acheté. Alors?...
Alors!... l'iman paraît tout à fait perplexe! Mais j'invoque fort à propos l'autorité de Mehmed pacha. Je déploie mon turc le plus pur, le plus persuasif. Et, finalement, les pièces d'or sont agréées....
Je les tire une à une du portefeuille qui les recèle. Il y en a sept, et deux plus petites. Huit livres turques en tout: un peu plus de neuf louis.
C'est fait. Allons:--_Allaha ismarladik!_
Adieu....
... Ces pièces d'or, que je ne devais pas garder, j'aurais pu, certes, m'en débarrasser n'importe comment, les jeter n'importe où. Mais c'est mieux ainsi.
XXXIX
J'ai trotté de Mehmed Sokoli jusqu'à la Marmara. Là, j'ai pris le galop. Tout le long de l'ancien mur qui était le front de mer de Byzance passent aujourd'hui la voie ferrée de San Stéphano et une route parallèle à la voie,--une route bonne pour les chevaux. Route et voie ferrée s'en vont jusqu'au bout de Stamboul, jusqu'à la Tour de Marbre, jusqu'à la grande Muraille où commence le cimetière d'Aziyadé.
Une fantaisie: je veux aller là-bas, dans le cimetière, je veux aller voir la place où quelqu'un tua sir Archibald Falkland,--tua pour voler, puisqu'on n'a rien retrouvé dans les vêtements du mort. Cette aventure fait beaucoup de bruit dans Péra, naturellement. Le meurtre d'un directeur de la Dette prend des proportions de crime d'État. Et les journaux n'en parlent qu'avec prudence.
Il y a presque deux lieues, de Mehmed Sokoli à la Tour de Marbre. J'aime cette longue route extérieure à la ville, d'où l'on découvre, à chaque vallée qui s'enfonce entre deux des sept collines, un nouveau quartier de Stamboul, jamais pareil aux autres, quoique toujours ceint et couronné de cyprès noirs et de minarets blancs.
* * * * *
... Koum-Kapou;--Yéni-Kapou;--Ak-Sérail;--Daoud-Pacha;--Psammatia....
Ah! voici Iédi-Koulé; et sa petite gare, la plus proche de la Tour. Je ... ne passerai pas par là. Il y a un autre chemin, plus à droite....
Un peu d'éperon, pour franchir ventre à terre la seule porte qui s'ouvre ici dans la muraille,--la porte des Sept Tours; pour franchir le chemin de ronde, le fossé, le talus....
Et le grand cimetière commence, coupé çà et là de champs, de vergers, de landes. Tout cela, formidablement désert.
L'endroit n'est pas bien loin. Les journaux l'ont indiqué, très clairement. Et j'ai lu tous les journaux. Je puis donc trouver. Je trouverai.
... Ici.
* * * * *
--Bonjour, monsieur le colonel....
J'ai tressailli violemment ... Pourquoi? ce n'est que Mehmed Djaleddin pacha, à cheval, au milieu des cyprès.
--Monsieur le maréchal....
--Ah! la curiosité! Vous venez voir la fameuse place. Vous tombez juste. C'est bien ici, exactement ici....
Il baisse le doigt vers une stèle renversée. L'herbe haute est foulée alentour.
--Mais vous-même, monsieur le maréchal, que faites-vous en ce lieu, sinon, comme moi, satisfaire une curiosité?
--Professionnelle. Sa Majesté Impériale m'a chargé d'instruire spécialement cette affaire. Vous comprenez qu'elle est d'importance; un directeur de la Dette, peste!
--Et vous instruisez ... ici? Tout seul, à cheval, dans le cimetière....
--Oui.... Une idée à moi, monsieur le colonel: j'attends que l'assassin revienne où il a assassiné.
--Ah bah! quelle apparence?
--Ils reviennent tous ainsi.
--Les neurasthéniques, les assassins de notre Occident, pourris de littérature. Mais un voleur vulgaire, quelque Serbe, ou quelque Bulgare, ou quelque Kurde....
--Ah! je vois que vous avez lu les journaux. Mais cette hypothèse-là, c'est l'hypothèse officielle et provisoire. Entre nous, je crois qu'on innocentera les voleurs vulgaires.
--En vérité?
--En vérité.
Je le regarde, marquant mon étonnement.
--Oh! je puis très bien vous mettre dans le secret des dieux. Je sais que vous êtes discret, monsieur le colonel.... Et, ma foi, l'histoire vaut d'être entendue, par quelque bout qu'on la commence....
«Tenez, ceci d'abord: vous savez que sir Archibald Falkland se rendait à San Stéphano, le jour du crime.--Et, soit dit en passant, ce cimetière n'est pas une étape obligatoire entre Stamboul et San Stéphano.--Mais n'importe.--Donc, sir Archibald Falkland se rendait à San Stéphano.--Pour affaires, a-t-on dit. Quelles affaires? Personne n'avait songé à s'en informer. J'ai commencé par là mon enquête. Et bien, sir Archibald Falkland se rendait à San Stéphano pour y entamer la procédure de son divorce, lequel divorce était décidé depuis la veille au soir, à la suite d'une scène de famille, qui n'offre d'intérêt ni pour vous ni pour moi, mais dont j'ai connu le détail.... Les valets arméniens des Falkland sont, comme bien vous pensez, à mes gages.
--Voilà qui est fort curieux. Mais cela ne paraît guère se rapporter au crime?
--Qui sait?--Le crime lui-même présente des particularités tout à fait étranges.
--Par exemple?
-Jugez-en plutôt: sir Archibald Falkland, le 29 novembre, monte à Canlidja dans le chirket haïrié de 9h.17 à la turque. Auparavant, il a une conversation avec cette cousine qui est sa maîtresse, lady Edith. De cette conversation, qui m'a été répétée mot à mot, et du témoignage de lady Edith, que j'ai interrogée hier, pour surcroît de certitude, il résulte que sir Archibald emportait sur lui, dans un grand portefeuille de cuir écarlate, toutes les pièces utiles au divorce. Aucun double de ces pièces n'existait. Voilà donc sir Archibald en route. Il arrive à Stamboul à 10h.19, en avance de plus de vingt minutes sur son train,--le train de 3 heures à la franque. Il n'en va pas moins droit à la gare de Sirkédji, et s'installe dans la salle d'attente. Il n'est donc certes pas en humeur de flâner. L'heure du train sonne. Sir Archibald prend son billet,--pour San Stéphano: nous avons la déposition des employés.--Le train part. Jusque-là, rien que de fort clair.
«Mais à la station d'Iédi-Koulé, sir Archibald descend de wagon. Ce n'est sans doute que pour se dégourdir les jambes: les cavaliers comme vous et moi, monsieur le colonel, savent qu'il est pénible de rester assis trop longtemps. Et fort à propos, l'arrêt d'Iédi-Koulé dure plusieurs minutes. Oui, c'est probablement pour se dégourdir les jambes que sir Archibald Falkland était descendu de wagon. A moins ... qui sait? ... à moins qu'un mystérieux appel.... Car voilà, tout à coup, que sir Archibald ne remonte pas. Au contraire, il sort de la gare. L'employé du contrôle remarque le billet pour San Stéphano. Sir Archibald serre alors ce billet dans son grand portefeuille,--disparu après le crime,--et dit à l'employé: «Je continuerai par le train suivant, qui passe dans une heure.» Singulière fantaisie; le train suivant n'arrive à San Stéphano qu'à la nuit noire.
--Singulière fantaisie, en effet.
--Attention, monsieur le colonel! Sir Archibald ne sort pas seul de la gare d'Iédi-Koulé. Une dame turque en sort devant lui, et sir Archibald semble la suivre. Tous deux, l'un derrière l'autre, franchissent la Porte des Sept Tours. Les soldats de garde s'étonnent de cette dame en tcharchaf, plus élégante qu'on ne l'est d'ordinaire dans le quartier, et s'étonnent aussi de cet Européen à pied, qui marche derrière elle. Le sergent, vaguement soupçonneux, observe le couple. Mais l'homme et la femme n'échangent ni mot, ni geste: rien d'illicite. Ils s'éloignent tranquillement sur la route d'Eyoub, celle qui longe le grand cimetière....
«Il est à ce moment plus de onze heures à la turque. Le coucher du soleil ne tardera guère, et vous savez qu'après le coucher du soleil, une dame turque n'a pas le droit de courir les rues. Où va donc celle-ci? Il n'y a guère de maisons habitées au delà de la muraille. Elle rentrera nécessairement en ville, par quelqu'une des portes; elle rentrera bientôt.... Oui, elle rentre,--par la Porte de Silivri. Les soldats de garde la remarquent encore. Elle rentre seule, et elle disparaît dans les rues. A partir de la Porte de Silivri, sa trace est perdue.... Perdue, monsieur le colonel!... Je suis certes de votre avis, c'est très regrettable. D'autant plus regrettable que cette dame, n'est-ce pas? doit en savoir long sur l'assassinat. Très long. Parce que je vais vous dire une petite chose, monsieur le colonel: cette dame turque ... je ne suis pas bien sûr qu'elle soit turque, ni dame ... mais je suis sûr qu'elle est l'assassin.
--Oh!
--Quel autre? Venez avec moi, monsieur le colonel....
Nous gagnons le bord de la route.
--Écoutez et regardez: ici, à cette brèche du petit mur, Falkland a quitté le chemin pour pénétrer sous les cyprès. La femme marchait devant lui. Je ne vous dirai pas à quels signes j'ai reconstitué tout cela: c'est besogne de policier, et besogne facile.... Ils ont enjambé cette fosse ouverte, là. La femme n'était pas grande: elle a sauté à pieds joints. Ici, Falkland l'a rattrapée, et lui a mis sans doute la main sur l'épaule. Elle s'est retournée soudain, et lui a lancé, de bas en haut, un coup de poignard si bien ajusté que le pauvre diable en est tombé roi de mort. Il n'y a pas eu la moindre lutte. Oh! cette femme-là ne manque ni de force ni de souplesse. Son poignard était un vrai bijou,--long comme le doigt,--mais manié de main de maître. La blessure n'a pas saigné quatre gouttes, quoique la lame, entrée au creux de l'estomac, eût filé jusqu'au cœur.
--Alors, c'était un guet-apens?
--Très bien tricoté. La dame en tcharchaf était évidemment au courant de bien des choses. Elle attendait à Iédi-Koulé l'arrivée du train de trois heures. Elle savait un sûr moyen d'attirer sur ses pas l'homme qu'elle voulait tuer.
--Votre Excellence a un soupçon?
--Maschallah! Il se pourrait.... Voyez-vous, monsieur le colonel, trop de personnes avaient intérêt à ce que sir Archibald n'arrivât pas à San Stéphano.... Trop! sa femme, son meilleur ami.... Vous ne comprenez pas? peu importe.... Et tout justement, ces personnes-là n'ignoraient rien des mœurs un peu spéciales de ce même sir Archibald, et savaient à merveille, notamment, l'attrait irrésistible qu'avaient, pour lui, les cimetières turcs, et certaines femmes, soi-disant musulmanes, qui font métier de s'y promener....
--Comment, monsieur le maréchal! Si je vous comprends bien, lady Falkland, pour qui jadis vous marquiez tant d'estime, serait soupçonnée?
--Pas encore, pas encore! Il n'y a, pour l'instant, de soupçonnée qu'une dame turque, qu'une dame en tcharchaf, dont la trace est perdue. Quand cette trace sera retrouvée, nous soupçonnerons d'autres gens.
XL
5 décembre.
L'enterrement de sir Archibald Falkland, à la chapelle d'Angleterre et au cimetière de Férikeuy. Je n'ai pu me dispenser d'y être, Narcisse Boucher lui-même ayant voulu resserrer ainsi l'entente cordiale.