L'homme qui assassina: Roman

Part 12

Chapter 123,904 wordsPublic domain

--Car Péra, qui n'est point une ville spécialement dévergondée[1], malgré la cohue des races bâtardes qui s'y heurtent, fait au moins tout ce qu'elle peut pour leur bien paraître, à grand effort de cancans, de menteries et de calomnies.... Mais aujourd'hui le deuil public a ses exigences. Ce cardinal romain, que personne à Péra n'avait jamais vu, il serait indécent de ne point manifester à son propos les sentiments d'une affliction profonde. Le snobisme levantin veut qu'ici, sous l'œil des Turcs, on porte haut l'orgueil d'être chrétien.

J'ai donc eu le plaisir d'entendre divers seigneurs, banquiers, financiers, brasseurs d'affaires,--tous gens que le Christ eût probablement chassés du Temple,--et force dames,--par qui le scandale arriva maintes fois,--pleurer toutes les larmes de Jérémie sur le cardinal Farnese, et vouer son assassin à l'estrapade, à la roue et au bûcher.

Chez l'ambassadrice d'Allemagne, dont c'était le jour, la sentimentale madame Kerloff donna la note suraiguë. (L'assassin, paraît-il, est un anarchiste, de la race vulgaire des tueurs de souverains et de premiers ministres):

--Crime, crime, crime!--gémissait madame Kerloff de sa voix russe pareille à une trompette,--et lâcheté, lâcheté! Jamais ne fut un crime plus lâche....

Narcisse Boucher, qui venait d'entrer affûta son sourire de paysan madré:

--Ah! madame Kerloff, nous allons nous quereller. Moi je trouve que le gredin dont vous parlez est au contraire un hardi gaillard, qui n'a pas froid aux yeux....

--Monsieur l'ambassadeur!

--Qui n'a pas froid aux yeux. Oui, oui, je sais: il a tué un pauvre vieil homme sans défense: Farnese était seul,--pas un laquais,--et le coup de revolver a été tiré par derrière. Je sais tout ça.... Main écoutez un peu: ce n'est pas vrai que Farnese était seul. A côté de lui, autour de lui, il y avait une garde formidable! il y avait la loi, la société, les juges, la guillotine. Et vous croyez que l'assassin n'avait pas d'yeux? Il a tout vu! la cour d'assises, les robes rouges, et le couteau triangulaire. Quand même, il a marché, il a frappé! Hé! hé! je connais beaucoup de fiers duellistes et beaucoup de braves soldats qui se moquent des épées et des balles, mais qui tourneraient casaque devant l'échafaud.

Quelqu'un objecta:

--Les criminels ne songent pas au châtiment. C'est-à-dire qu'ils se flattent toujours d'y échapper.

--Quand on se bat, on se flatte toujours d'être vainqueur. Il n'en faut pas moins être brave pour se battre, riposta Narcisse, goguenard.--Tout bien pesé, je mesure le courage des combattants à la carrure de leurs adversaires. Et le bourreau m'a toujours fait l'effet d'un guerrier diablement large d'épaules.

[1] A l'exemple de mesdemoiselles Kolouri, les dames pérotes vont assez volontiers s'asseoir sur un lit, mais ne s'y couchent guère.

XXXIV

_La voix du rossignol aux pointes des cyprès._

H. DE R.

SAMEDI, 26 novembre; cinq heures et demie, à la franque.

La rue qui passe derrière l'ambassade d'Angleterre est une rue grecque, régulière et morne. Des maisons de pierre, laides, s'y alignent, face au grand mur du parc. Peu de passants. Le crépuscule est déjà brun. Il pleut.

J'ai rabattu le capuchon de mon manteau, et je marche le long du mur. J'attends.

Au bout de la rue, Péra, brusquement, finit: le sol manque. Un ravin se creuse là, profond comme un abîme. La pente raide, toute hérissée de cyprès, descend jusqu'à la Corne d'Or, qu'on aperçoit là-bas, léchant le pied de Stamboul;--Stamboul couleur de nuit, dentelé de minarets et de coupoles.

C'est une forêt que ce ravin,--une forêt poussée en pleine ville; un cimetière aussi: les plus antiques des tombes de Constantinople sont là, sous les arbres quatre fois centenaires.

Je m'accoude au parapet, et je regarde longtemps la forêt sombre, et le bras de mer au-dessous de la forêt, et la ville turque au delà du bras de mer. Des corneilles innombrables tournoient parmi les pointes des cyprès, en quête de la branche où dormir. Un craillement ininterrompu monte du ravin. La pluie fine embrume toutes choses.

... Ah! voici venir, du fond de la rue, une robe grise sous un parapluie ... une robe grise dont je reconnais l'allure souple. Je vais au-devant.... Bon! c'est comme un fait exprès: la rue n'est plus déserte; un cafetan vient aussi, derrière la robe, à quelque vingt pas. Mais lady Falkland l'a bien vu. Et me croise sans s'arrêter, me jetant à voix basse très vite:--Suivez-moi de loin.

Je la laisse s'éloigner. Elle longe le parapet du ravin, et tout d'un coup, semble passer à travers. Le cafetan, qui fort probablement ne s'inquiète point de nous, continue tout droit. Il n'y a plus personne dans la rue. Je gagne à mon tour le parapet, où s'ouvre une trouée. Un sentier commence là, et serpente au flanc du ravin, parmi les cyprès. Lady Falkland, presque invisible dans l'ombre des arbres, m'attend. Je la rejoins. Je me penche sur sa petite main, que la pluie fait toute froide, et je pose mes lèvres dans l'ouverture ronde du gant.

D'abord, nous ne disons rien. Lady Falkland a pris mon bras, et nous marchons dans le sentier, gagnant vers le creux du ravin, vers la nuit plus sombre et plus secrète. Les troncs des cyprès alternent avec des buissons opaques: le parapluie, accroché çà et là, devient une gêne, Lady Falkland, brusque, le ferme.

--Vous serez mouillée....

--Ça m'est égal.

--Et vos pieds! vous n'êtes pas chaussée pour patauger dans cette boue ruisselante....

--Ça m'est égal.

Elle parle bref. Je sens sa main crispée sur mon bras.

--Marie....

C'est la première fois que j'ose la nommer ainsi. Mais c'est aussi la première fois que je la tiens serrée contre moi, et qu'il fait nuit autour de nous deux.... Et puis, cette voix nerveuse, cette main qui tremble, ces yeux baissés que je ne parviens pas à voir ... j'ai trop pitié d'elle! Je voudrais soudain l'étreindre, la porter, la bercer, l'endormir, pour qu'elle oublie tout, et calmer contre ma poitrine ce pauvre cœur que j'entends battre.

--Marie....

Elle respire avec effort:

--Écoutez....

Elle quitte mon bras, et s'adosse à un cyprès. Elle relève la tête et me regarde. Les corneilles craillent moins fort au-dessus de nous.

--Mon ami ... ah! ce soir encore, je ne suis pas brave. Voyez-vous, c'est comme une déchéance, ces prétextes, ces mensonges, cette fuite peureuse de tout à l'heure, tout ce qu'il m'a fallu faire pour vous rencontrer ici.... Mais vous avez été trop bon pour moi, vous m'avez aimée d'une amitié trop douce. Quoi qu'il m'arrive plus tard, je ne veux pas être ingrate aujourd'hui ... je veux m'acquitter, je veux vous donner au moins ce que j'ai de plus précieux, ma confiance toute ... et tous mes secrets.

Elle se tait, elle écoute la pluie qui bruit au travers des branches. Les corneilles se sont endormies peu à peu.

--Mon ami ... d'abord, tout va de mal en pis. Ils ont assez de moi, tous les deux. Et ils redoublent leur haine et leurs insultes. Oh! je vois clair dans leur jeu. Ils veulent me pousser à bout, me forcer a un éclat, me faire fuir.... Tenez, cette semaine, j'ai cru qu'ils y réussissaient: une scène atroce ... c'était à propos de mon petit.... Cette misérable est devenue féroce pour lui.... Depuis que vous l'avez cinglée si fort dans son orgueil ... vous vous souvenez?... on dirait qu'elle veut se venger sur cet innocent.... Enfin, il y a quatre jours, elle a osé le frapper. J'étais là, j'ai sauté sur elle. Nous nous sommes presque battues comme des femmes du peuple. J'ai été la plus forte, heureusement! Mon ami, voyez-vous, si j'avais eu le dessous, je crois bien que je jetais le manche après la cognée, que je me sauvais de cet enfer, que je désertais! A quoi bon rester, si je n'étais même plus bonne à défendre mon petit?

Elle s'arrête. Puis elle sourit.... Oh! le pauvre sourire navrant....

--Voyez, mon ami, je ne mens pas, je me suis battue. Voyez les marques!

Elle a relevé sa manche. Une trace de griffe sillonne la peau, la peau de lait et d'ambre. Je regarde. Une goutte de pluie tombe sur le bras nu, qui tressaille, et se recouvre.

Je ... je ne sais plus très bien où j'en suis. Ah! les paroles de Mehmed pacha.... Il faut que je répète les paroles de Mehmed pacha....

Je répète. Toujours adossée contre les cyprès elle m'écoute, pensive:

--Il a dit cela? c'est étrange.... Je ne comprends pas.... Pourtant, je me fierais à Mehmed pacha. Il est loyal,--loyal comme sa race....

Elle se tait encore, longtemps. Enfin:

--Mon ami ... j'ai encore tout à vous dire....

Mais sa voix s'étrangle net. Une terreur soudaine dilate ses yeux. Je me retourne, inquiet moi-même ...

Une forme brune, silencieuse et souple, gravit le sentier--vient vers nous. D'instinct, je cherche dans ma poitrine le poignard a manche de jade acheté, l'autre jour, au bazar.... Mais non, ce n'est qu'une femme turque, enveloppée de la tête aux pieds dans son féridjé....

Elle passe devant nous et s'éloigne. Lady Falkland appuie sur sa bouche son mouchoir, et respire.

--Mais qu'avez-vous donc craint? Ce n'était qu'une femme....

--Oui, une femme ... mais n'avez-vous donc jamais songé combien il est facile à n'importe qui, de se cacher sous un féridjé? Je me sens cernée, je vois des espions partout....

Elle frissonne, secoue les épaules.

--Enfin, cette fois, ce n'était qu'une femme de cimetière!...

--De cimetière?...

--Vous ne savez pas? Ici, la prostitution hante les cimetières.

Les filles très pauvres attendent sous les cyprès le désir des soldats.

Elle lit un étonnement dans mes yeux:

-Comment je sais ces choses? Hélas! croyez-vous que mon mari ait épargné mon orgueil, et m'ait jamais permis d'ignorer ses brutales débauches? Sir Archibald Falkland ne dédaigne pas d'imiter les soldats turcs ou kurdes; il fréquente les cimetières d'ici; il suit les femmes voilées, et résiste rarement, très rarement, à leur séduction....

Un dégoût crispe sa lèvre. Elle bat des cils, comme pour chasser la vision sale.

Encore un long silence. La nuit, maintenant, est noire.

--Mon ami ... c'est l'heure.... Je veux être loyale tout à fait. Je ne veux pas voler votre amitié. Je ne veux pas voler votre estime. Je veux que vous sachiez tout de moi, le mal comme le bien, et mes misères, et mes faiblesses, et mes hontes.... Mais d'abord, ayez beaucoup de pitié! il y a eu tellement, tellement de tristesse dans ma vie! Tout n'a été que tristesse. Songez à l'enfant que j'ai été, autrefois, dans la vieille maison créole où je suis née, de l'autre côté de la mer ... là-bas, personne ne m'apprenait à souffrir.... Songez à la jeune fille ardente, enthousiaste, qui s'épanouissait librement au plein soleil.... Je me souviens encore d'un grand chien rouge qui m'aimait beaucoup, qui posait ses pattes sur mes épaules pour lécher mon visage.... Un jour,--j'avais seize ans,--on est venu, on m'a épousée, on m'a emportée. Un mari, je ne savais même pas ce que ce pouvait être. Ç'a été un maître et un geôlier; le mariage, une prison. On m'a cassé les ailes, on a fait de moi cet être brisé, flétri que je suis ... flétri, oui, flétri, flétri! Ah ... Ah! il y avait pourtant en moi de la noblesse, de l'orgueil, de la flamme ... je vous le jure!--et de l'amour, de l'amour qui débordait, qui ruisselait, qui s'épanchait partout comme un torrent d'or fondu....

Brusquement, elle jette ses deux mains sur son visage, et sanglote.

J'entends sa poitrine secouée d'atroces hoquets, je vois les larmes couler à travers ses doigts qui se tordent....

Je l'ai prise dans mes bras, je la porte et je la berce. Ma bouche éperdue cherche son front, ses yeux, ses tempes.... Elle est presque évanouie. La surprise de mon étreinte a succédé trop violemment à sa crise de souffrance. Elle pleure toujours, et, vaincue, écrasée de douleur, elle se blottit comme une toute petite qui a mal....

Tout d'un coup, elle s'arrache et pousse un cri.

--Ha! que faites-vous!

Mon baiser a touché ses lèvres.

--Que faites-vous? mon Dieu, mon Dieu!

Je suis à genoux devant elle, dans la boue et dans l'eau, et je baise maintenant ses poignets nus mouillés de pluie.

--Ce que je fais? je vous aime!

--Oh! pardon! ne croyez pas que j'aie choisi cette minute, ne croyez pas que j'abuse du lieu, de la nuit, de votre défaillance. Je ne savais pas, je vous jure que je ne savais pas! Je me figurais que c'était la pitié qui me poussait vers vous, et soudain, je comprends que c'est l'amour! Ah! pardonnez-moi. Je suis presque un vieillard, je n'ai rien pour émouvoir votre jeune cœur brûlant. Je suis sceptique, blasé, glacé, vieux, vieux! Mais je vous aime et je suis à vous. A vous!... Disposez de moi, commandez! Voici ma fortune, mon nom, ma force d'homme et de soldat, tout ce que je suis....

Elle écoute et elle n'entend pas. La caresse des mots tendres seule emplit son oreille. Et c'est si nouveau pour elle, si imprévu.... Elle a fermé les yeux. Une puissance inconnue la domine. Elle s'abandonne. J'entends enfin sa voix, lente, molle, sans volonté:

--Dites ... dites encore....

Et plus tard, après un long souffle oppressé:

--Dites encore ... faites-moi des souvenirs....

La pluie coule sur son cou, traverse son corsage, glace ses épaules.

Elle frissonne soudain et se redresse, égarée, heurtant de sa nuque le tronc du cyprès:

--Dieu, Dieu! c'est moi, c'est vous? Dieu! quelle honte!... Et j'étais venue pour vous dire....

Elle n'achève pas. Elle est plaquée contre l'arbre, les bras en arrière; une horreur indicible blêmit sa face et raidit ses membres.

--Marie....

J'essaie de prendre sa main qui, d'une saccade s'échappe:

--Qu'avez-vous? pourquoi?...

Mais elle ne répond rien. Elle répète toujours, accablée:

--Quelle honte!... quelle honte!...

Elle est comme une bête traquée. Elle n'ose plus lever les yeux. Elle jette à droite et à gauche de brefs regards furtifs, comme prête à fuir. Et, tout à coup, elle fuit.

Elle court. Elle remonte le sentier, piétinant dans les flaques qui giclent. Elle court. Et je reste stupéfait, n'osant la poursuivre.

Elle a disparu parmi les cyprès....

XXXV

28 novembre.

Arif, Osman, _yavâch!_

Ils rament trop vite..le neveux rien perdre de ce Bosphore, sanglant sous le soleil du soir.

... Hier, il pleuvait encore. J'ai longuement erré par Stamboul, cherchant un peu de calme dans les rues plus désertes que jamais. Les minarets fouettés par l'averse semblaient vouloir percer les nuages pour atteindre le ciel bleu.

Aujourd'hui, les nuages sont fondus. Il n'en reste rien que cette brume blonde qui toujours flotte sur Constantinople comme une mousseline de soie jaune. Et j'ai pris mon caïque pour jouir de ce dernier jour d'été, au seuil de l'hiver. Peut-être le Bosphore si doux mettra-t-il en moi sa sérénité....

--Pourquoi, pourquoi, pourquoi a-t-elle fui, avant-hier?

Mes caïkdjis m'ont conduit très loin. Nous suivions la rive d'Europe. Les villages, aux vieilles maisons violettes comme un sous-bois d'automne, ont défilé un à un: Ortakeuy avec sa mosquée svelte, couleur de neige; Couroutchesmé où mouillent les bateaux; Arnaout-keuy bâti sur une pointe; Bébek, au fond d'une baie; Rouméli-Hissar, où le Conquérant planta ses premières tours, toujours debout après cinq siècles--et Boyadjikeuy, et Sténia, et Yénikeuy, où j'ai reconnu l'hospitalière maison des Kolouri....

Plus loin, ç'a été Thérapia. Nous avons dépassé le palais de France, désert à présent. Le vent d'hiver se promène déjà dans le parc. Mais les arbres antiques luttent encore pour conserver leurs splendides toisons rousses de novembre....

... Les femmes ont souvent d'étranges pudeurs. L'idée seule de l'infidélité physique suffit à les épouvanter.... Oui. Mais elle, elle! délaissée depuis si longtemps, répudiée, veuve en quelque sorte! il il n'y a point au monde une créature plus libre de son cœur et de son corps....

Voici que le soleil est tombé derrière les collines. Magie soudaine et presque effrayante: l'ouest s'imprègne en un clin d'œil de ce rouge très sombre qui semble être le sang veineux du couchant, tandis que l'est, par un contraste prodigieux, s'éclaire des nuances blêmes de la nuit--bleu de lune et vert de jade. Au zénith, une frontière émeraude s'allonge comme une arche de pont.

Je vais dîner ici à Yénimahallé ou à Kavak, n'importe où. Il faut que les caïkdjis se reposent. Je trouverai bien toujours une auberge albanaise, et du yohourt, et du kaïmak peut-être, et, qui sait? une don-dourma ... en tout cas, un narghilé à fumer, après le repas, sous les grands platanes du village, parmi les filets accrochés qui sèchent au vent.

* * * * *

Le glouglou du narghilé, et sa fumée presque incolore, qui grise un peu, et met aux tempes une petite sueur froide....

Ah!... Quelle heure est-il?... Je crois que j'ai dormi, après ce narghilé.... La lune n'est plus qu'un croissant rougeâtre, près de disparaître.... Oh! cinq heures à la turque! je ne serai pas rue de Brousse à minuit.... En route, vite!...

Rapide, le caïque file déjà, s'envole sur l'eau sombre. Pour profiter du plus fort courant nous gagnons le milieu de l'eau. Et les deux rives s'enfuient....

* * * * *

Cinq heures à la turque, c'est fantastique! jamais je n'ai couru le Bosphore si tard. Tous les villages sont muets, toutes les lumières sont éteintes. Les alcyons même sont couchés; je n'entends plus le bruissement de leur vol nocturne, rasant la mer.

* * * * *

Canlidja.... Tout à l'heure, quand nous montions le Bosphore, nous avons passé très loin, à ranger l'autre rive. Et puis il faisait jour. A présent, dans cette ombre épaisse, je ne résiste pas au désir de m'approcher.... Je frôlerai d'un bout d'aviron la grille du jardin. Et si la dormeuse du petit pavillon entend, du fond de son rêve, ce frôlement, elle croira que c'est un pêcheur attardé qui hale sa barque.

Oh! les fenêtres du pavillon sont éclairées? et ouvertes?... Si tard? Les veillées sont pourtant courtes, dans cette maison où l'on se hait tant.... N'importe: je vais passer tout près. Mon caïque est invisible autant que silencieux, absolument silencieux et invisible--mes yeux faits à l'obscurité distinguent à peine la silhouette d'Osman, qui rame devant moi.

Doucement ... doucement!... je veux m'arrêter sous les fenêtres lumineuses ... peut-être qu'on est accoudée?

Ah ... ah ... ah!

Deux!... ils sont deux dans la chambre ... elle, et un homme. Oui, un homme: Cernuwicz!...

Cernuwicz ... Lady Falkland et le prince Stanislas Cernuwicz!... Je les vois comme si je les touchais. Ils sont debout, enlacés.... Elle porte un peignoir ouvert, défait. Je vois un sein nu....

... Je ... je ... je me suis cassé un ongle contre le bois du caïque.

... C'est ... oui, parbleu! c'est très drôle.... Renaud de Sévigné Montmoron, cocu.--Cocu avant la lettre!--Avant la lettre, beaucoup plus drôle encore!

Imbécile!... Quarante-six ans ... quarante-six ans! C'est une leçon.... Il a ... quel âge? vingt-cinq ans, Cernuwicz?... C'est une leçon. Dure....

Dure, oui!... Tout mon orgueil saigne ... et autre chose que mon orgueil....

Oh! mais! je dompterai cela. Non, je ne veux pas m'en aller d'ici, pas tout de suite. Je ne risque point d'être aperçu: la nuit est trop noire, et leur alcôve trop claire, trop illuminée ... trois lampes! Et je veux fouetter ma souffrance, jusqu'à ce qu'elle crève.

Maintenant, ils sont désunis. Nonchalante, elle s'est approchée de la fenêtre ouverte, elle regarde vers la nuit, vers moi. Lui, immobile, regarde vers elle. Je les entends parler. Il dit:

--A quoi pensez-vous, ma jolie?

Elle répond, de cette voix pure et songeuse--cette voix qui me disait, avant-hier:--«Faites-moi des souvenirs»--elle répond:

--Je pense que vous ne m'aimez pas beaucoup. Je pense que cela vous est presque égal que je sois à vous.... N'est-ce pas, Sta?... C'était trop facile de me prendre! J'étais une si faible chose, tellement altérée de tendresse!... Ce n'a pas été amusant. Et c'est vite devenu monotone. Il y a trop longtemps.... Même, je pense que cela vous est presque égal d'avoir enfin obtenu cette nuit que vous demandiez avec tant de fièvre, cette nuit passée ici, dans la chambre où je dors chaque soir....

Il répliqua. Je crois qu'il dit des choses douces. Mais je n'entends pas ses paroles à lui; je guette seulement sa voix à elle, à cause du son, du son que j'aimais....

Elle dit encore:

--Je pense que d'autres pourraient être ici, à votre place ... d'autres que j'aurais appelés, aussi bien que vous, si le hasard les avait mis d'abord sur ma route vide ... d'autres qui donneraient leur vie, qui sait? pour une heure comme celle-ci....

Pour Dieu!... non! pas ça ...

* * * * *

Ho! qu'est-ce?... des lumières dans le jardin sombre ... des lumières qui sortent une à une de la grande maison, et qui se glissent entre les arbres, et qui s'avancent, avec des airs traîtres, et qui cernent peu à peu le pavillon....

... Les paroles de Mehmed pacha ... les paroles de Mehmed pacha....

* * * * *

C'est bien cela. La porte du pavillon s'est ouverte, sous une lente poussée qui a brisé, je crois, la serrure. Et sont entrés sir Archibald Falkland et sa cousine, lady Edith. C'est bien cela. Il n'y a d'ailleurs eu ni cri, ni chaise renversée, ni rien. J'ai seulement entendu, d'abord, une sorte de gémissement sourd--le râle de lady Falkland--et ensuite, un petit rire décharné comme un squelette--le ricanement féroce et triomphal de l'autre, de la maîtresse enfin victorieuse.

Rien de plus.

Si: au bout d'une interminable seconde, le claquement d'un revolver qu'on arme. Mais, tout de suite, la voix froide du baronnet prononce:

--Pas la peine! Stanie, remettez cela. Remettez! le jardin est plein de cavas....

Je ne vois plus Cernuwicz, qui a reculé hors du champ de la fenêtre. Mais sans doute obéit-il, car nulle détonation n'intervient.... Dame! le jardin est plein de cavas. Que voulez-vous! On descend de cinq rois, et on se nomme Cernuwicz. Mais on ne se nomme pas Bussy d'Amboise.

Pouah!... pouah!...

Derechef, la voix du baronnet:

--Mary, voulez-vous signer ceci? Je vous tiens dans ma main, vous le sentez. Il est inutile de regimber. Si vous signez, je n'appellerai pas les cavas ni les valets. Tout restera entre nous. Si vous ne signez pas, j'appellerai.... Pardon, demeurez où vous êtes! laissez votre gorge nue, s'il vous plaît!

Et toujours le petit rire décharné qui cliquette. Elle se venge, oh! elle se venge bien, l'autre!

Lady Falkland est debout dans l'embrasure de la fenêtre, adossée au chambranle. Une statue serait moins immobile. Sir Archibald fait un pas. Cernuwicz s'interpose:

--Archie, vous n'allez pas.

--Stanie, taisez-vous, je vous prie. Il est correct que vous vous taisiez.

Il se tait.--Il me semble que d'autres ne se tairaient pas....

--Mary, voulez-vous signer ceci?

Pas un mot, pas un murmure. Elle est changée en pierre. Le petit rire de lady Edith s'interrompt. La vipère mord:

--Mary, signez donc et que ce soit fini. Je m'aperçois que vous n'êtes pas vêtue très chaudement: vous prendrez froid ... et si vous tombez malade, qui soignera votre cher petit baby?

Cette fois, la statue tressaille. Mais la réponse ne vient pas encore.

--Edith, laissez-la. Il faut en finir. Mary, signez. Lisez d'abord, je préfère que vous lisiez. C'est simplement de quoi obtenir le divorce,--votre consentement, et l'aveu de ... de la chose.--Il n'y aura point scandale. Le papier sera vu seulement par l'homme de loi et le consul. Tout sera aplani, parce que vous ne pourrez plus vous défendre. Si vous ne signez pas, j'appelle les valets et je fais constater. Alors il y aura scandale.

Il tend le papier. La main qui serre l'appui de la fenêtre se crispe, et la tête raidie contre le chambranle fait non.

--Non? Comme il vous plaira. Il y aura donc scandale. Ce sera tant pis pour l'enfant; il saura l'espèce de femme qu'était sa mère.

Un silence d'une seconde. La main se détache de la fenêtre, le corps ploie, la tête s'incline. Lady Falkland est à genoux.