Part 11
--Pauvre petite! C'est très mal, ce qu'elle fait là. Dans le haremlick, un Infidèle, un mécréant, un giaour! Mais, est-ce bien sa faute? Elle en a tant vu, des giaours, dans la rue, en caïque, en voiture, partout.... Et elle a vu aussi, partout, leurs femmes--des femmes sans voile, sans pudeur, sans haremlick--honorées quand même, saluées, respectées!--Elle n'y comprend plus rien, elle brouille tous les principes. Où est le bien, où est le mal? On ne sait plus....
* * * * *
O Mehmed pacha I vous m'aviez très bien expliqué ces choses....
Nuit noire. Allons, c'est l'heure dite. Il ne faut pas qu'une petite fille attende trop longtemps dans un jardin nocturne, où, sûrement, rôdent des fantômes....
En avant.... Après tout, l'expédition ne va pas sans quelque risque pour le Frank comme pour la Turque. Un coup de couteau est vite donné, par un valet trop fidèle à la loi du Coran.--Et le danger purifie tout.
Mes caïkdjis dorment déjà. Je sors de la maison sans qu'ils m'entendent.--Mon jardin; ma petite porte--et voici la rue campagnarde, pavée de cailloux à têtes rondes. Pas un chat, cela va bien. Un silence de cimetière. Aucune lueur suspecte, sauf, là-bas, les trois fenêtres lumineuses d'une maison de bois, inconnue; mais nulle ombre inquiétante dans la transparence des rideaux de toile. Personne. Sécurité entière. Et voici le petit mur....
Il ne tient qu'à moi d'enjamber.... Mais non, pas encore. Cette rue musulmane, muette et mystérieuse, cette maison isolée, les hautes têtes des cyprès dressées alentour, et la princesse voilée qui attend dans l'ombre, parmi les roses du jardin, que vienne le chevalier errant au pourpoint d'azur ... c'est une page des _Mille et une Nuits_ que je vis en cette minute et je veux retenir la minute pour savourer la page plus longtemps.
Ho! un bruit de cavalcade au bout de la rue. Est-ce le Khalife abbasside qu'on nomme Haroun, et son vizir l'Altesse Giafour, et l'eunuque nègre qui porte la rondache d'argent, tous trois en ronde nocturne, et veillant au bon ordre de l'Empire? Je rétrograde jusqu'au mur de mon jardin à moi, et j'attends. Le bruit se rapproche. Des sabots choquent le pavé....
Hélas! non; ce n'est ni le Khalife, ni le vizir ... seulement la troupe en goguette des ânes du village, qu'on laisse libres la nuit, et qui vont par les rues, sans bât ni licou. N'importe, c'est joli, cette procession de petites bêtes grises, trottinant à la queue leu leu....
Ils ont passé, tels les djins de la chanson. La rue, derechef, est silencieuse. Et le mur est là, pas beaucoup plus haut que mon front....
Étrange! pas de fièvre du tout:--pas d'impatience, pas de désir. Pourtant, dans une minute, une petite main saisira la mienne, et je suivrai la princesse voilée; dans deux minutes, la princesse ôtera son voile.... Mais il fait trop doux et trop calme au pied de ce mur que je ne me résous pas à sauter.... Voici ce que c'est, je crois: je ne la connais pas assez, la princesse voilée. Je ne l'ai vue qu'une fois, une seconde, à son shahnichir. Et d'autres traits, d'autres yeux sont dans ma mémoire et m'empêchent de bien songer à elle, et me défendent d'imaginer son baiser....
Je vois, au fond de ma pensée, des cheveux couleur de nuit, un regard fier et songeur, une bouche triste qui sourit par-dessus sa tristesse,--qui sourit courageusement.... Dans cette vision, il n'y a pas de shahnichir, il y a, au bout d'une grille, un pavillon très délabré, en surplomb sur le Bosphore....
Alors, alors, qu'est-ce que je fais ici? C'est ailleurs que je veux être, que je dois être.... Et si je sautais le petit mur, je serais déloyal, menteur, puisque....
Oui, je sais bien qu'elle va pleurer, celle qui attend. Mais, ne pleurerait-elle pas plus amèrement si je sautais le mur?
Ma porte; mon jardin; ma maison.
Et, tout de suite:
--Osman, Arif! _tchabouk, caïk_.... Le caïque, vite! Nous partons.
* * * * *
A grands coups d'avirons, nous fuyons dans le courant, au milieu du Bosphore, vers Stamboul, vers Péra.
A gauche, Canlidja luit encore de ses dernières lumières. Tout va s'éteindre, il est minuit passé.
Ah! les fenêtres du pavillon sont éclairées. Et, cette fois, voici mon pouls qui bat la fièvre. Mais je ne m'arrêterai pas, non!
Arif, Osman! _tchabouk_....
XXIX
13 novembre.
Ma mosquée de Mehmed Sokoli est une très petite mosquée de quartier, qui s'accroche au flanc de la colline de l'At-Méidan,--l'Hippodrome de Byzance,--du côté de la mer de Marmara. J'ai passé souvent tout auprès, sans rien en remarquer que le minuscule cimetière qui l'entoure, un adorable vieux _mezzar_ pareil à un bois bien touffu, dont les tombes antiques se blottissent sous des flots de lierre et de vigne vierge.--Mais la mosquée de Mehmed Sokoli est peut-être plus belle que son mezzar. Figurez-vous une nef toute de marbre blanc, ciselée et dorée comme un bijou. Le marbre est ancien, ambré par places et diaphane: l'or terni se perd délicatement parmi ces teintes d'ambre. Le _mirhab_ (autel) est de haut en bas revêtu d'antiques faïences persanes, éclatantes comme des fleurs sous le soleil. Et les vitraux, peints ou dépolis, mesurent un jour doux et clair, intime à souhait.
C'est par le plus grand des hasards que j'ai découvert la mosquée de Mehmed Sokoli. Hier, je passais devant, et la porte de la cour était ouverte. On criait dans cette cour. J'entrai.
Deux fillettes, robe jaune et robe verte, deux mignonnes hautes comme une botte, jouaient à se battre,--un jeu très turc,--avec de beaux rires et des cris perçants. La cour, cloîtrée et dallée, leur faisait un champ clos magnifique. Elles se poursuivaient au milieu des vieilles colonnes, s'atteignaient, luttaient comme de petites chèvres folles et finissaient par rouler sur le sol, parmi les grandes herbes poussées dans les fentes du marbre.
Mon entrée, d'un coup, mit la paix. Debout toutes deux et soudain graves, elles me considérèrent. La robe jaune, au bout d'un temps de réflexion, jacassa quelque chose à l'intention de la robe verte. Celle-ci courut vers la porte et s'éclipsa. Celle-là vint à moi et me fit signe d'attendre. J'attendis.
J'attendis quatre minutes. Après quoi, reparut la robe verte, et, derrière elle, arriva l'iman de la mosquée: un vieil Osmanli pur sang, et, certes, la plus longue barbe blanche que j'eusse encore vue en cette sereine Turquie, où les barbes blanches abondent. On m'avait pris pour un visiteur de mosquée, et l'iman, bon homme, apportait les clefs du sanctuaire.
Je visitai, par politesse, imaginant n'importe quelle _mesjid_, toute banale. Et je m'arrêtai dès le seuil, stupéfait d'admiration. L'iman, fier de ma surprise, souriait.
Je lui fis mes plus grands compliments en un turc pas très correct, qu'il eut la courtoisie de comprendre. Alors il s'empressa et me montra tout, l'alpha et l'oméga, chaque dentelure du marbre et chaque bouquet des faïences. Les deux fillettes, faufilées derrière nous et sérieuses comme des abbesses, nous suivaient pas à pas, écoutant de toutes leurs oreilles.
Quand je me fus extasié partout, et sans flatterie, l'iman, toujours souriant, s'excusa du piètre tapis sur lequel nous marchions: ce tapis n'était guère qu'une loque. Mais les tapis de mosquée coûtent cher, et la paroisse de Mehmed Sokoli n'est point riche.
--Quand Mehmed Sokoli, qui fut un grand vizir du Sultan Suleïman le Magnifique, édifia notre mosquée, il n'épargna rien, et prodigua tout son trésor. Mais il y a quatre cents ans de cela. Et aujourd'hui, nous sommes de pauvres gens. Aussi, le tapis troué reste là....
Naïvement, je crus à une invite, et je tirai discrètement ma bourse. Mais l'iman faillit se fâcher.--Les simples _kayims_ (sacristains) des grandes mosquées, corrompus par la perpétuelle procession des touristes mécréants et de leurs guides, acceptent et réclament au besoin le backchich, cher aux Levantins de toutes castes. Mais les imans sont plus dignes; et celui-ci était un Vieux Turc. Il me refusa, net.
Cependant, il était écrit que j'aurais gain de cause, et que je serais admis à verser mon obole dans la tirelire du futur tapis de mosquée. Comme nous échangions, l'iman, les petites filles et moi, nos salaams d'adieu, un personnage inattendu traversa la cour, et, nous voyant, s'arrêta. C'était le maréchal Mehmed Djaleddin, qui se promenait par là, sans doute entre deux séances à la Sublime Porte, laquelle est voisine....
--Bah, monsieur le colonel, vous ici? êtes-vous devenu si bon Osmanli qu'on ne puisse vous rencontrer qu'au fond de Stamboul, et faisant vos dévotions dans nos mosquées? Il y a plus de quinze jours que je ne vous ai vu.
Mehmed pacha portait sa petite tenue de maréchal, à laquelle il n'y a point à se méprendre. Mais comme l'iman était plus vieux que Mehmed pacha, ce fut Mehmed pacha qui, le premier, salua l'iman.
Ils étaient amis de longue date, d'ailleurs. Mehmed, les compliments ordinaires à peine échangés, attrapa d'une main la robe verte, de l'autre la robe jaune, et fit sauter les deux mignonnes à six pieds de terre. C'étaient les petites-filles de l'iman. Il y eut de grands cris de joie.
--Et maintenant,--fit Mehmed, en reposant son double fardeau,--monsieur le colonel, je suis à vous, s'il vous plaît que nous fassions route ensemble. Vous partiez, je crois?
--J'allais partir, après avoir vainement tenté auprès de notre hôte une démarche pieuse.
--Une démarche?
--Le tapis de la mosquée réclame son successeur, et je voulais participer ... mais il paraît que je suis beaucoup trop mécréant....
Mehmed pacha se prit à rire, et à son tour attaqua l'iman, avec quelques plaisanteries amicales. La résistance ne fut pas bien opiniâtre. Et mon offrande fut agréée.
--C'est un Vieux, Vieux Croyant,--me dit Mehmed pacha, tandis que nous rabotions le pavé pointu des ruelles qui grimpent vers l'At-Méidan;--il exagère parfois un peu; mais c'est un homme excellent, et courtois comme on l'était au temps jadis. Tenez, il y a quelques mois, vint ici, sur un yacht, une de vos compatriotes, madame de Retz. D'Épernon, notre ami d'Épernon, me la recommandait beaucoup. Je la promenai donc, de mon mieux, dans Stamboul. Or, à la porte de cette mosquée, madame de Retz hésita: il s'agissait d'enfiler d'énormes babouches, celles-là mêmes que vous avez pu mettre tout à l'heure, par-dessus vos bottes.... Dame! on n'entre point sans babouches dans une mosquée. Madame de Retz regarda ses pieds et murmura perplexe: «Avec ces machines-là, je tomberai, sûr....» Alors, notre iman se baissa vers les brodequins de chevreau blanc, et les essuya paternellement du pan de sa robe:
«Entrez sans babouches! _Zarar yok_ (ça ne fait rien), les pieds sont si petits....»
Nous arrivions sur l'At-Méidan, et les beaux minarets de l'Achmédié-Djami se haussaient au-dessus des platanes à l'entour.
--J'y songe, monsieur le colonel: vous êtes, je le sais, lié d'amitié avec lady Falkland, que je vous ai nommée jadis, aux Eaux Douces d'Asie, si j'ai bonne mémoire.... Oui.... Eh bien ... l'avez-vous vue récemment?
--Pas depuis quinze jours, monsieur le maréchal.
--Ah!... la verrez-vous bientôt?
--Je l'ignore. A vous dire vrai, je ne me soucie pas beaucoup de lui rendre visite fréquemment: son mari est d'humeur à mal interpréter les plus simples politesses....
--Oui....
Mehmed pacha réfléchit une minute. Puis, soudain:
--Il me déplaît beaucoup de me mêler de ce qui ne me regarde pas, et de ce qui ne vous regarde guère. Pourtant, je le ferai aujourd'hui, car, en vérité, ce Falkland est un drôle. Voici. Leur maison est de celles où ma charge m'oblige parfois de jeter les yeux ... cela entre nous, bien entendu. Ce qu'il faut que vous sachiez,--pour le répéter, si le cœur vous en dit,--c'est que, dans cette maison, une laide trahison se machine contre votre amie. Je n'en sais d'ailleurs pas plus long. Au revoir, monsieur le colonel. J'ai affaire ici, à l'École des Arts et Métiers.
XXX
Je n'ai pas menti à Mehmed pacha en lui disant que je n'ai point vu lady Falkland depuis quinze jours;--exactement, depuis la visite que je lui rendis à Canlidja, le 4 de ce mois. Pis que cela, je n'ai pas reçu d'elle la lettre qu'elle m'avait promise, ce même soir,--la lettre qui devait fixer notre prochain rendez-vous à Stamboul. Les paroles de Mehmed pacha sont donc assez inquiétantes. En vérité, j'aurais même dû, connaissant l'entourage de lady Falkland, m'inquiéter plus tôt.
Mais, mais ... voilà: je me suis efforcé, durant ces quinze jours, de songer à lady Falkland le moins que j'ai pu. Question d'égoïsme: dans la petite rue de Béicos, au pied de ce fameux mur que je n'ai pas sauté, j'ai cru m'apercevoir tout d'un coup que lady Falkland occupe, dans ma cervelle, beaucoup de place;--trop de place. Lady Falkland a quelque vingt-six ans, je crois; j'ai donc, moi, vingt ans de plus qu'elle. Toute une catégorie de sentiments, sur laquelle il me serait pénible d'insister, n'est pas de mise entre nous. Et je professe une trop saine horreur du ridicule pour ne point me défier de moi-même en l'occurrence.
N'importe. Il n'y a point de ridicule qui tienne contre un devoir d'amitié. Si je ne reçois pas, d'ici à deux jours la lettre promise, j'irai à Canlidja répéter les paroles de Mehmed.
Ces deux semaines, je les ai employées, comme de juste, à courir Stamboul, tout seul. A qui cherche l'apaisement et l'oubli, Stamboul est miséricordieux. On y trouve tant de soleil et tant de silence, et tant de tombes mêlées aux maisons.
J'ai maintenant ma maison dans Stamboul; ma maison turque toute pareille à celle de Béicos; il n'y manque que le Bosphore. Ma maison de Stamboul est située dans un quartier fort reculé, celui de Kara-Goumrouk. Des fenêtres, je puis apercevoir le dôme et les minarets de cette Sélimié Djami, où lady Falkland m'avait conduit, lors de notre première promenade, pour m'en faire admirer la cour cloîtrée, si jolie et si paisible, avec ses arcades de faïence, ses colonnes de vieux marbre et ses grands cyprès.
... Au fait, je m'en souviens: nous avions, ce jour-là, passé devant ma maison d'aujourd'hui; car elle est au coin de l'immense citerne byzantine qui est devenue un jardin; et c'est l'une de ces maisons nettes, toutes neuves, d'un sapin frais sentant la résine et que j'avais remarquées alors....
* * * * *
Hier, j'y ai dormi la nuit. Ma flânerie solitaire avait été trop longue. Au coucher du soleil, j'aurais eu deux lieues à marcher avant d'être à Péra. J'avais longé toute la Grande Muraille de Stamboul et je m'étais assis à son extrémité, près de la célèbre Tour de Marbre, qui baigne dans la Marmara sa large base rongée d'algues. Le chemin de fer de San Stéphano passe au pied. Et j'entendais parfois le sifflet des trains. Il y a une station très proche, la station d'Iédi-Koulé....
Alors, comme la nuit venait, et que l'or flamboyant des vagues se changeait en acier bleu, j'ai seulement regagné ma maison de Kara-Goumrouk, en vagabondant le long des grands cimetières éparpillés au delà de la Muraille,--les grands cimetières où se cache la stèle d'Aziyadé....
XXXI
20 novembre.
Voici la lettre enfin! Mais je l'aurais souhaitée différente....
«Pardon de ce long silence et de l'anxiété où vous devez être. Je m'en veux d'avoir tant hésité à vous écrire. Mais les femmes sont lâches. Et cette fois, je n'ai pas été la courageuse exception qui vous plaisait, dont vous étiez l'ami. Maintenant, d'ailleurs, que j'ai tardé si longtemps, je ne sais plus comment m'y prendre....
«Mon ami, vous connaissez ma triste histoire: elle est toute banale, et je n'en tire pas vanité. Il n'y a point à se glorifier d'être malheureuse du malheur qui est commun aux trois quarts des femmes. J'en souffre seulement un peu plus que beaucoup d'autres, parce que Dieu m'a fait ridiculement sensitive et nerveuse. En trois mots voici: j'ai été mal mariée. Rien de moins, rien de plus. Cela n'est pas dramatique du tout. Notez que je ne daigne rien reprocher à mon mari, sinon qu'il me hait et que je le hais. Si le cœur vous en dit, vous pouvez être juge entre nous. Vous me donnerez peut-être raison. Mais je liens à ce que vous sachiez que force gens me donnent tort.
«Il n'importe guère d'ailleurs. Ce qui importe, c'est ceci: deux ennemis quasi mortels peuvent très péniblement vivre ensemble;--mais le père et la mère d'un enfant innocent de leur querelle n'ont pas le droit de vivre séparés. Surtout une mère qui aime son fils n'a pas le droit de permettre que ce fils soit arraché d'elle, et jeté en sacrifice à une étrangère qui le déteste et le détestera toujours.
«Mon ami, tout est là-dedans. Moi, je ne compte pas et je me moque de mon sort. Je m'efforce de m'oublier, de faire abstraction de moi. Je marche sur mon orgueil, sur ma dignité même. Et je lutte pour anéantir en moi cette grande soif d'aimer et d'être aimée, qui est l'instinct même de vie et de conservation de toutes les vraies femmes.... Mais il y a mon enfant,--mon petit!
«Mon petit.... je suis seule à l'aimer. Son père ne tient à lui que par égoïsme, par vanité de race. Mon petit ... oh! j'ai peut-être des illusions sur lui, mais enfin, je l'ai fait, j'ai mis mon sang dans ses veines, et mes nerfs sous sa peau. Je sais, je sens qu'il souffre comme moi, autant que moi, des duretés, des violences, du mépris, de tout ce qui fait froid ou mal. Alors, qu'est-ce qu'il deviendra, si je disparais, si je l'abandonne à cet homme qui ignore la pitié,--et à cette femme vile qui continuera de me poursuivre jusque dans la pauvre chair de ma chair! Non, je n'ai pas le droit de disparaître; je n'ai pas le droit de m'en aller, puisqu'ils exigent que je m'en aille seule; je n'ai pas le droit de leur céder, puisque ce n'est pas tant ma fuite qu'ils veulent, que mon abdication, mon renoncement....
«Car jamais, jamais, jamais il ne me donnera mon petit. C'est son fils à lui, le fils des Falkland, l'héritier du nom et du titre, le maître du château d'Écosse, le chef du clan. Mais moi non plus, je ne le lui donnerai pas,--jamais, jamais, jamais! Je me défends, je me bats....
«Seulement, mon ami, j'ai peur d'être vaincue. Hélas! je me bats, mais j'ai de pauvres armes. Et l'autre jour, quand je vous ai vu trembler pour moi, quand j'ai deviné votre pitié, j'ai eu envie de vous crier au secours, de me jeter à vos genoux. J'ai eu envie de me confier à vous sur-le-champ toute entière; de vous dire: «J'ai peur, secourez-moi, sauvez-moi; j'ai peur, voyez le défaut de mon armure; j'ai peur, donnez-moi de votre courage et de votre force....» Mais c'était impossible, là-bas. Et aujourd'hui, je ne sais plus, je n'ose plus. Vous n'êtes plus là; je ne sens plus votre amitié présente; je ne vois plus vos yeux.
«Écoutez: plus que jamais, j'ai le devoir d'être prudente; je ne veux pas vous rencontrer dans Stamboul, parce que je sais qu'une des mendiantes arméniennes du grand port sert d'espionne à mon mari. Pourtant, il faut que je vous voie, il faut que je vous dise.... Eh bien, samedi prochain,--ce sera le 26,--j'aurai un prétexte pour passer la soirée à Péra. Voulez-vous vous trouver, vers cinq heures et demie (à la franque), sur le trottoir qui longe le mur de l'ambassade anglaise, vous comprenez, derrière le petit parc? Cette rue-là,--je ne sais pas son nom, est à peu près déserte. Il fera presque nuit, nous pourrons causer très librement, et sans danger. Je compte que vous m'attendrez, quoique cela ne soit pas bien amusant, d'attendre dans une rue noire une maman qui vient parler de son petit. Mais j'ai appris à vous connaître.
«MARIE.»
Oui, je suis un peu plus inquiet qu'avant.
XXXII
22 novembre.
La seule chose dans Stamboul que je n'aime guère est précisément celle que tous les Européens chérissent, et qui est faite exprès pour eux: je veux dire le Bazar,--Buyuk-Tcherchi, pour parler turc. Je ne trouve pas très agréable ce labyrinthe de petits tunnels voûtés, où s'entassent dix mille échoppes dont aucune n'est vraiment belle ou étrange. On y sent trop l'artifice et le trucage. Cela s'efforce d'être Mille et une Nuits, et ce n'est qu'opéra-comique.
Tout de même, il faut parfois aller au bazar, les jours d'emplettes indispensables. Le Bazar est alors une ressource unique. Nos grands magasins d'Occident contiennent beaucoup moins de marchandises hétéroclites et M. Carazoff lui-même n'est pas aussi bien monté en turqueries.
Hier, j'ai passé deux heures au Bazar; il s'agissait d'acheter de quoi rendre habitable ma maison du quartier de Kara-Goumrouk; des rideaux en soie de Brousse, un paravent de moucharabi, deux lampes de mosquée à cinq mèches et un _mangal_ de cuivre pour y faire du feu; l'hiver est proche, et voilà deux jours qu'il bruine.
Pour le mangal et pour les lampes, je me suis battu contre un Arménien qui, malgré tous mes efforts, m'a écorché vif. Un Juif m'a vendu le paravent, et cela n'a pas été non plus sans difficulté. La soie de Brousse, par contre, appartenait à un vieil Osmanli dont les grands yeux bleus n'avaient point de malice; et notre marché s'est conclu du premier coup, le plus honnêtement du monde.
Ce dernier acte de mes exploits avait pour théâtre le Bézestin, qui est la halle aux enchères du Bazar. Justement, une vente à l'encan commençait. On dispersait toute une collection d'armes kurdes, arabes ou persanes,--des pistolets damasquinés, des yatagans en croissant de lune et de longs mousquets criblés de turquoises et de grains de corail.
Je m'approchai, et, tout de suite, je fus séduit par un adorable petit poignard, qui semblait bien plutôt un bijou qu'une arme. Je l'achetai; et ce me fut une véritable surprise de constater, quand je l'eus en main, que cette mignonne chose à manche de jade, à lame niellée d'or et d'argent, était une dague très sérieuse, aiguë et robuste, parfaitement propre à tuer....
La vente continuait par des lots de vêtements turcs. Je voyais étaler et retourner des cafetans de toutes les couleurs, et aussi des châles, des féridjés, des écharpes, des tcharchafs....
Une fantaisie me passa par la tête. J'avais avec moi mon guide ordinaire. On ne peut guère s'épargner un guide dans le Bazar, à moins d'avoir beaucoup d'heures à perdre. Mon guide à moi s'appelle Astik et il sait économiser les minutes.
--Astik,--dis-je,--je veux acheter un costume de dame turque, un costume complet.
Il ne s'étonna même pas. Les touristes, ses clients habituels, l'ont cuirassé contre l'étonnement. Tout de suite, il se lança dans les enchères.
Un quart d'heure après, c'était chose faite; j'avais mon costume pour quatre livres, deux medjidiés, quinze piastres:--«prix excellent, effendim!»--Un costume pas vilain du tout, et vraiment complet, complet jusqu'à l'ombrelle et jusqu'aux babouches.
Astik alors, toujours imperturbable, me toisa d'un œil de tailleur et m'affirma que c'était «juste ma mesure».
Ce sera mieux encore la mesure d'un mannequin d'osier qui, dûment habillé et voilé en _hanoum_, me tiendra merveilleusement compagnie, dans ma maison de Kara-Goumrouk.
XXXIII
Jeudi 24 novembre.
Cette fin de semaine se traîne comme une limace....
Grosse émotion ce matin dans Péra: monseigneur Farnese, le cardinal secrétaire d'État, a été assassiné hier au Vatican. Sans doute, l'événement n'est pas local; mais Constantinople, métropole des sectes d'Orient, affecte en toute occurrence le plus vif intérêt pour ce qui est religion. L'assassinat du cardinal fait donc tapage.
Un trait pittoresque est fourni toutefois par la presse: la censure turque n'aimant pas beaucoup les récits d'attentats politiques, pas un journal pérote ne souffle mot du crime. Après tout, je ne sais pas trop si la censure turque est tellement à blâmer: ce n'est pas une bien saine curiosité qui dilate devant le fait-divers du _Petit Journal_ les yeux de tous nos concierges parisiens....
N'importe. Les Pérotes font trêve â leur éternelle rage de potins.