L'homme né de la guerre

Part 9

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Le vendredi 24 septembre, le ciel fut nuageux et bas. Il y eut par trois fois recrudescence de tonnerre. L’ennemi inquiet a voulu tâter le terrain; il fut reconduit en vitesse. La proclamation de Joffre a résonné dans tous les bataillons. Nous ne nous trompions pas: c’est la grande ruée. Le signal ne tardera plus. Ah! l’énervement de l’attente, le cœur qui s’arrête de battre: nous y sommes donc! Les cabarets regorgeaient de soldats anglais, plus libres et plus bruyants que de coutume; les auto-camions s’entassaient bout à bout, le long du long mur de la mine: où les porteraient-ils demain? On allait, on venait, personne ne tenait plus en place. Je pus serrer la main de mon calme ami, le lieutenant D...; il fait bon à ces moments-là d’échanger l’aveu de sa passion; ô ma France!... Sur le soir, accalmie, puis une rumeur aux ténèbres. Sans cesse masquée, démasquée, la lune ne nous révélait que par instants les régiments anglais en train de se former en colonne dans notre rue. On se comptait, on se rangeait: les officiers corrects portaient cousu au dos, un petit morceau de calicot blanc avec le numéro de l’unité qu’ils devaient mener à l’attaque; c’est dire qu’ils marcheraient devant; en tête de la compagnie, un homme tenait haut le disque «signaleur» au bout d’un long bâton, comme l’aigle romaine; moins de correction, mais une sourde ardeur qui se traduisait en des chants étranges, chansonnettes en vogue de music-hall londoniens, gigues curieuses et comme disloquées, scies hurlantes ramenant un obsédant refrain; l’air qu’une voix essaie, propose, toutes l’acceptent et le portent aux nues... Un autre, encore un autre... Le pas n’a plus qu’à suivre, ils sont lancés!--Des formes, des formes indistinctes, et des voix; le flot canalisé s’écoule; de temps en temps un rayon égaré ou la braise d’une cigarette satisfait notre curieuse sympathie: nous voudrions les voir, tous ces braves garçons; les voir et qu’ils nous voient, qu’ils sachent qu’on est avec eux de toute l’âme. Un arrêt: devant nous une compagnie stationne. La gigue qui fuyait s’est perdue au loin des corons... Dans le repos, derrière le faisceau des baïonnettes, un choral s’élève, lent, et large, et noble, à plusieurs parties bien fondues, religieux. On ne peut pas ne pas pleurer, mes compagnons eux-mêmes, moins sensibles: nous n’osons pas nous regarder.--Un grand garçon bien équipé quitte le rang et nous aborde: il veut causer. En un balbutiement franco-anglais un peu comique, charmant de bonne volonté, il s’adresse à nous pour nous dire: «C’est bon, hein?» Il s’agit du chœur et il dit bon pour beau. Nous approuvons. «Demain, Français attaquent, à neuf heures.» Il nous fait une gracieuseté en parlant d’abord des Français. «Mais vous aussi?--Nous aussi.» Il est simple et calme. Il se présente: «Moi, sergent-mitrailleur. Irlandais, moi! Mon père, sergent-major de la cavalerie.» Et aussitôt: «Finish, la guerre... Après... moi, fiancé... Fiancée écossaise...» Il rit, il n’est plus au combat: il sort tranquillement de sa poche son portefeuille et tire une photographie qu’il est heureux de nous faire admirer. A la lueur de la fenêtre, nous entrevoyons le portrait d’une jolie miss en robe blanche, sous un vaste chapeau bergère... Nous n’osons pas dire au brave garçon que sa fiancée est jolie; mais nous le manifestons par des signes dont on voit qu’il saisit le sens. «Finish! la guerre.» Comme il est sympathique! J’aurais voulu graver dans mon esprit son franc visage... Mais le voilà qui court.--La colonne s’est ébranlée au moment où mourait le chœur. Il nous serra la main d’une poigne solide: il cria, en se retournant: «Vive la France!» et disparut. Il est parti heureux et peut-être bien vers la tombe. Quel souvenir!... Des pas, des chants... il passera des troupes toute la nuit. Rentrons.

* * * * *

O nuit de toutes les exaltations!

On ne peut ni penser, ni lire. Un autre que vous, en vous-même, parle, agit, se fait obéir: il est là présent, il vous juge... Il faut veiller sur vos pensées: ah! n’allez pas démériter! La France toute entière attend; c’est la vigile! et le destin va décider. Sur toute l’étendue du front d’assaut, en Pas-de-Calais et là-bas en Marne, la même cause en jeu, la même hécatombe sacrée, les mêmes victimes sans peur et couronnées de leur seule jeunesse, mes frères en la même patrie et mes frères en le même Dieu! Ah! si je ne puis partager, affronter d’aussi près les mêmes risques, plonger dans la mêlée sanglante, les imiter, les secourir, au moment qu’accrochés aux ronces ils défaillent, que je sois au moins digne d’eux! La mort et la victoire sont liées; la terre avec le ciel, la patrie d’ici, celle de là-haut. Je ne puis entrer en communion avec ceux qui abdiquent, pour faire une seule âme, leur âme frivole de chaque jour, et qui s’embarquent tous pour le double voyage, la mort et la victoire, les yeux dans les yeux du destin, si je ne consens pas à faire appel en moi à ce que j’ai de plus pur, de plus noble... Ah! je n’ai pas besoin de me forcer! Quelque chose de neuf, de doux, de saint, monte et déborde, quelque chose que je reconnais et que j’envisage lucidement, l’irrésistible élan de la prière. Je dois une prière à mes frères les combattants, une prière à la patrie. Il ne suffira pas d’un cri. Je veux des mots précis, plus beaux que ceux que mon amour pourrait trouver dans son langage, plus efficaces que ne sont les mots humains. Je cherche au fond de mon passé et j’y retrouve intacts, éternels, les mots mêmes de ma première prière d’enfant. Oui! je retrouve un «Notre Père», et je le dis!

«Notre Père qui êtes aux cieux. Que Votre nom soit sanctifié, que Votre règne arrive, que Votre volonté soit faite sur la terre comme aux cieux; donnez-nous aujourd’hui notre pain quotidien; pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés; ne nous laissez pas succomber à la tentation, mais délivrez-nous du mal. Ainsi soit-il.»

Je l’ai dit mot à mot: j’en suis tout confondu. Après vingt-cinq ans de silence! il se réveille, il renaît, il persiste; il ne m’avait donc pas quitté? Nous sommes loin du temps de ma petite enfance, de l’insouci et de la paix. Le mal est venu, puis la guerre. Le monde est sens dessus dessous. Tous les grands problèmes se dressent devant le démon de la connaissance, qui a pris possession de cet enfant naïf. Comme autrefois, je demande, interroge: et les mêmes mots me contentent, et les mêmes mots répondent à tout.--Ai-je fait assez pour vous, camarades? Oh! je n’y ai pas de mérite; il le fallait. Mais c’est vous que je remercie: votre héroïsme est ma rançon. Au ciel où j’aspirais sans croire, je n’avais encore qu’un saint et qu’un ami--et j’y ai maintenant un Père, votre Père à vous. C’est en Lui que je me repose.--Telle fut la vigile du grand jour.

J’ai vu, et de plus près, de puissantes batailles, celle de l’Aisne au pied de la cote 108, celles de Verdun en août et septembre, dans la nuée asphyxiante qui n’empêcha pas nos poilus d’atteindre les lisières de Beaumont. A moins d’être soi-même dans la vague d’assaut, et encore ne sait-on que ce qu’on fait, tout juste, et rien du reste de l’action, à moins d’appartenir à un état-major qui concentre les renseignements, et qui en fait état, quand c’est à temps qu’ils lui parviennent, on est toujours un peu dans la situation de Fabrice qui demande ce qui se passe quand il assiste à Waterloo: à plus forte raison sur les immenses fronts de cette guerre. On participe à la vie de son unité, et sur les ordres qu’elle reçoit, on brode, on raisonne et on rêve. Quant à y voir de ses yeux quelque chose, la fumée du canon et l’immensité du terrain l’interdisent formellement. A peine peut-on recueillir quelques signes dont on connaît le sens, une fusée d’appel, un marmitage obstiné sur tel point, mais surtout les on-dit de ceux qui vont et viennent, les agents de liaison, les blessés, les renforts. Du reste, ce n’est pas un panorama de bataille que j’ai à peindre ici: simplement nos émotions.

Oui! le grand jour. Dès 5 heures j’ouvre ma fenêtre; il pleut; le vent contraire emporte la voix du canon. A 6 heures, en alerte; on s’équipe, on attelle. A 9 heures, je me risque sur le «terri»: seule la silhouette biscornue de l’église ruinée des corons du Maroc sort de la brume; pas une crête ne paraît. Un escadron anglais ramassé dans un fond prend la route de Mazingarbe. A 10 heures, une rumeur gagne: les Anglais ont pris Loos, la cote 70... ils ont dépassé La Bassée. Le grand Q. G. télégraphie: «En Champagne les premières lignes sont enlevées.» Et voici des blessés anglais. Ça va! A midi, cris, tumulte et joie: on signale une colonne de prisonniers... Ils sont jeunes, solides et d’une laideur bestiale. Un mineur n’y tient pas et, déjouant la surveillance de l’escorte, envoie un coup de pied dans le derrière du dernier: il a souffert! Les blessés légers qui circulent, en attendant les autos d’ambulance, commencent seulement à se détendre; le masque effrayant du combat, blême, dur, égaré, s’efface, et la joie d’«en être sorti» et sorti vainqueur, dissipe les ombres. La boue qui les couvre a séché, ils sont vêtus de plaques d’or, et un sang rouge vif perce la gaze blanche qui emmaillote leurs blessures... Ils mangent des grappes de raisin, avec la gourmandise du malade en convalescence; elles doivent avoir le goût de la vie et du soleil qu’ils vont revoir. Je cherche en vain au milieu d’eux le brave sergent de la veille. Mais on ne songe guère aux morts, tandis que la victoire court, et tout en eux sent la victoire. L’après-midi est longue. L’ordre d’avancer ne vient toujours pas. A 3 heures, une nouvelle dépêche de Champagne: «Front enfoncé sur une étendue de 10 kilomètres. Cavalerie poursuit.» Ivresse. Mais ici, où en sommes-nous maintenant? La crête désembrumée de Vimy fume encore sous les marmites... On ne sait pas grand’chose des Français... On prétend qu’ils sont arrêtés dans le «bois en hache» par les mitrailleuses des corons d’Angres qui les assassinent de flanc. Le soir vient: revoici la pluie. On ne veut pourtant qu’espérer. Mais l’âme des morts se lève avec l’ombre. Je n’ai même pas à débattre, si je dois faire ma prière ou non. Je la fais... «comme à l’habitude»--cette fois pour les soldats morts, de la même façon qu’hier, je l’ai faite pour eux en vie. Merci, mon Dieu!

Comment peindre les jours qui suivent? Les soubresauts de notre cœur, les hauts, les bas, les illusions effrénées, les brutales déceptions? Il faut savoir ce que c’est pour les hommes «quand on attelle». Quelle fièvre! quel entrain! On va se porter en avant! Ah! dans ces moments-là, ils ne regarderont pas aux marmites!... Les heures passent. L’ordre est venu de dételer. Quoi qu’il en soit de la lutte, c’est le désastre. Nous avons connu ça, plus d’une fois, hélas! Au matin du 26, tout feu, tout flamme. Le quartier de l’église était encombré de blessés, debout, assis, couchés, sur les trottoirs et contre les murailles, le masque au cou, des casques boches sur la tête, quantité de dépouilles accrochées à leur fourniment et toujours, gardant le sourire. J’ai le droit de prier, maintenant, à la messe: c’est dimanche et j’ai fait ma paix. Ma ferveur n’est plus dispersée; ô nouveauté délicieuse, ma ferveur sait parler! Plus elle parle, plus je crois.

Le combat continue. Le déploiement des renforts lilliputiens dans le paysage aux mouvements amples, sous un ciel très chargé, avec des coups de lumière soudains, rappelle les tableaux de bataille de Parrocel ou de Van der Meulen. Le nombre des prisonniers augmente. 12.000, rien que pour la Champagne; ils seront 20.000 demain. Mais il n’est plus question de la percée. Pourquoi?--Ici l’avance et le recul alternent... Souchez et Loos décidément sont pris, la cote de Vimy peut-être... Les Anglais tiennent ferme la cote 70. Mais le 27, on apprend qu’ils l’ont reperdue. Ce jour-là nous aurions atteint le Télégraphe et les vergers de la Folie...--Les anecdotes pleuvent: on a vu un Anglais blessé, revenir du combat, le casque en tête, mais pour le reste nu et n’en paraissant pas gêné; on dépeint le délire, la terreur et la joie de la population de Loos embrassant ses libérateurs; des traits sublimes, quelques hontes aussi... Le 28, le 29, on piétine et la pluie redouble. Les Anglais se sont cramponnés aux carrières et aux lisières du village d’Hulluch. Tout à coup, la grande nouvelle: «La seconde ligne de défense a été percée en Champagne: trois divisions sont passées. Signé: Castelnau.» Cette fois on voudrait embrasser tout le monde; je suis ivre de reconnaissance et de foi et, sous le coup, je ne puis retenir une prière. Le 30, il faudra déchanter et je suis tout près du blasphème. Ce pauvre cœur à la merci de tous les vents!

Un cortège étrange passe dans la rue: les Écossais portent en terre, sur un pavois couvert du drapeau de l’Union Jack, la dépouille héroïque de leur colonel; deux compagnies de fusiliers; des croix de fleurs claires: un chant agreste, à peine triste et tout humain, vite achevé, repris sans cesse par les cornemuses en chœur; le clergyman vêtu d’un surplis blanc dit les prières, ramasse une poignée de craie, et la répand sur le cercueil, en s’adressant directement au mort. Les soldats font la haie, renversant leur fusil, le canon tourné vers la terre!... On enfouit tous nos espoirs.

La vérité est celle-ci: nos divisions de percée en Champagne, sont prisonnières. En Artois, il ne s’agit plus que de garder ce qu’on a pris. «Nous passerons l’hiver ici», dit le joyeux lieutenant Dr... Le coup est dur, bien qu’il soit appelé victoire. Nous mettrons du temps à nous résigner.--Je prie à contre-cœur: je prie quand même.

CHAPITRE XIII

1er octobre. Nous changeons de place. Les corons de la fosse 10. Mon logis et mes hôtes. Mon cœur en progrès, mon esprit rebelle. Premier contact avec le cahier noir. Procès de l’individualisme. Mon «individu» qui fait tête. Je veux la foi sans les principes. Aimons, prions, ne pensons pas. Chez les chasseurs à pied. Un prêche qui m’incommode. Je vis par le cœur dans la guerre. Retour au cahier noir. Je m’apprivoise. Troisième lettre à Mme D... Faire maison nette. Les concessions de mon esprit.

Le départ précipité de nos échelons, au matin du 1er octobre, nous donnerait, si nous y consentions, l’illusion de la joyeuse guerre de campagne. Sans que nos batteries se déplacent, nous nous avançons de trois kilomètres, pour occuper les corons de la fosse 10, entre Sains-en-Gohelle et Aix-Noulette, près de la voie du chemin de fer. Il vaut mieux changer d’air après de grands déboires; le lieu de retraite que je cherchais, le voici donc.

La fosse 10 s’étend sur un énorme espace: les petits logements de briques ne s’accotent que deux à deux: ils ont tous, devant et derrière, un double jardin potager et de larges voies croisées les séparent. On voit le ciel. On a la route pour marcher. Pour le regard, la vaste étendue ondulée, à droite vers Lorette, à gauche vers Bully. Le risque est plus proche, mais on respire; on n’est plus dans la foule: on pourra s’isoler. Un seul bruit, celui de la mine; je ne compte pas le canon.

Notre popote se fera dans une salle à manger de gens à l’aise, chez la femme d’un porion mobilisé. J’aurai ma chambre, deux rangées de corons plus loin, chez une bonne veuve, qui a encore les préjugés des anciens âges, je veux dire l’honnêteté, l’amour pour le travail, la religion de la famille: une rareté dans le pays. Son fils aîné qui a dix-sept ans la fait vivre; il travaille à la mine une partie de la nuit, dort un peu, et s’occupe tout le reste du temps; il est sérieux, ingénieux et brave, le fils modèle qu’on ne rencontre--et je me demande pourquoi--que dans les plus mauvais romans; le petit frère va encore à l’école. J’aime causer avec eux en passant, car je dois, pour rentrer chez moi, traverser la salle. J’occupe la chambre du grenier, basse et petite, badigeonnée de chaux bleutée, une vraie cellule, avec un lit, une table, une chaise, quelques chromos-réclames de chez l’épicier, et la vue sur la mine par une fenêtre minuscule. Je l’ai habitée quatre mois; je n’y songe pas sans regret. Jamais nulle part, après ni avant--sinon cette année au bois d’Esne, devant la cote 304, au fond d’un trou occupé par une paillasse--je n’ai vécu si heureux, si pacifié. C’est là que je voudrais finir ma vie.

J’y apporte un cœur en progrès, puisqu’il prie et n’en a pas honte, mais un esprit encore si plein de trouble et si lent à se mettre au pas! Il n’a pas même encore la curiosité de s’enquérir de la lettre du dogme; il n’a pas le courage de confronter ses pensées avec les pensées qu’il devrait avoir et que l’acte de la prière suppose. Je dis: «Délivrez-nous du mal!» Je reconnais donc le péché. Or je ne songe pas à réformer mes mœurs, ni à me donner des lisières. Quand mon esprit aborde, à froid, les trésors de sagesse et d’expérience contenus dans le cahier noir[30], il se défend comme un beau diable de devoir acquiescer jamais à des propositions qui ruineraient ses préventions intéressées, ses faiblesses coupables et tout ce qu’il avait édifié là-dessus. Il se délecte par instants, dans _Candide_ et dans l’_Ingénu_, que j’ai acquis récemment à Béthune; une singulière nourriture pour un homme en train de se convertir! Mais c’est ainsi. «Ceux qui ferment les yeux de peur de voir, et les oreilles de peur d’entendre, ne voulant pas suivre la parole de Celui qui parle dans l’âme, ceux-là seront maudits par le Dieu tout-puissant.» Ainsi parle Angèle de Foligno que le cahier noir me révèle. Je ne bouche pas mes oreilles, mais j’y laisse aussi chanter d’autres voix et, dans le fond, je suis bien aise qu’elles couvrent la voix de la Vérité--Ah! les dures, les âcres paroles! Est-ce mon Dupouey qui s’écrie, avec la véhémence d’un prophète:

[30] Je citerai le titre des méditations et des études que renfermait le précieux cahier: les _Deux Prudences, Ivresse et Temps_; les _Voix de la Grâce_; les _Voix de la chair_; le _Double attrait_; _Art et Sainteté_; _Ordinatio Doloris_; _Études sur l’Individualisme_. Il faudra qu’elles voient le jour pour l’édification de nos païens esthètes. Mme D... y avait joint des fragments du _Journal_ et quelques fragments des lettres intimes (d’une supérieure beauté) qui toutes paraîtront bientôt, pour la plus grande gloire de Dieu et de l’Église.

«Plaisirs des sens, antique terreur des âmes saintes... vallée tant de fois foudroyée par les éclairs de la scolastique, c’est vous et non pas une autre que l’esprit moderne prend tant de peine à réhabiliter. C’est pour vous rendre ces rayons d’honneur et de poésie que l’éloquence sacrée vous avait arrachés pour en parer la pauvreté, la mansuétude et la pénitence, c’est pour vous exalter à nouveau comme vous le fûtes jadis, que le prince de ce monde se donne tant de peine.

«N’osant vous nommer à cause de ces lettres d’infamie que les Pères de la Doctrine ont tracées au fer rouge sur votre front, il est mené grand train autour de la Vie, autour de la Beauté, autour de l’Art--et la Passion qui ne sert qu’elle-même, en versant son sang à tous les carrefours, est reçue avec les plus grands honneurs... Basses petites habitudes, ténébreuses petites complaisances, c’est vous qu’il s’agit de ne plus effaroucher, c’est bien vous le _Deus ignotus_ de tous ces porte-lyre.»

Il continue: «O Catherine de Sienne, Benoît-Joseph Labre, François d’Assise, Vincent de Paul, Angèle de Foligno, Thérèse d’Avila, Catherine de Gênes, Jean-Baptiste Vianney, grandes âmes humaines, filles de la terre, humbles, sûres, fidèles, besogneuses. Vous en saviez plus long que les poètes et les philosophes. Vous avez su que le vin vaut plus que le vase précaire où il se laisse enfermer. Combien m’apparaissent sages, vos jeûnes, vos veilles, votre chasteté, vos aumônes et votre crainte de cette facile félicité qui s’empare de tout l’esprit et par son inconstance en absorbe tout le souci.»

Quel anathème: et qu’est-ce à dire?... il ne suffit pas de prier? Il faudra tout remettre en question? l’homme ancien, condamné, devra céder toute la place? rien n’était bon de ses pensées, de ses désirs?... Devant ces exigences, je me glace, je me rebelle, je me cramponne à mes poètes, à mon Stendhal et à mon Nietzsche; autrement dit à mon orgueil, à mon plaisir; à mon «individu» qui réclame ses droits et qui fait tête. Je ne connais, hélas! ni Catherine de Sienne, ni Angèle de Foligno, ni Jean-Baptiste Vianney, et à peine François d’Assise... N’importe! je prononce. «Ce sont de grands saints, il se peut: je suis prêt à leur rendre hommage. Mais ils ne feront pas que j’abandonne pour les suivre mes maîtres intellectuels. Ils auront accès auprès d’eux dans mon Empyrée. Mais qu’on ne me demande pas de choisir!»--«Parfaite soumission du corps et plus parfaite soumission de l’esprit», insiste notre saint. Non! quittons ce terrain aride! Je garderai la liberté de ma pensée et de mes actes, et sur le reste on s’entendra. Voici: je veux la foi sans les principes. Comme s’ils pouvaient être séparés!

Quand je tourne la page et que je trouve l’homme, non plus le catéchiste, je me donne et suis consolé. Non, ce n’est pas aux théories, c’est à l’exemple vivant que je veux boire. Ces fragments de lettres sont ineffables. Vous les lirez bientôt. Je cite: «Si je venais à disparaître (pour d’en haut t’entourer plus incessamment), ne te préoccupe pas de l’avenir. N’oublie pas qu’un peu d’incertitude du lendemain est le meilleur aiguillon de cette confiance, de cet abandon à Dieu. Le grand malheur des riches, c’est que leur or les met à l’abri de la Providence, de ses merveilleuses, tendres et paternelles prévenances. Ils combinent toute leur vie dans leur cervelle et n’ont pas avec Dieu partie liée comme les autres.» Est-ce beau! Le même homme écrit: «Il faut penser _contre nous-mêmes_.» Non, de grâce, ne pensons pas! Aimons, prions! la pensée aura bien son heure.

Il faut compter aussi avec le désappointement. J’avais demandé à Dieu la grande victoire et chaque jour confirme que nous ne l’avons pas, malgré l’étendue du terrain conquis et l’énormité de nos prises. En Champagne comme en Artois, autour d’Hulluch, de Vimy, de Tahure, on est pied à pied avec l’ennemi qui a su s’accrocher à temps; après la vaine percée, la morne usure. Je fais comme un enfant, je boude, et pour oublier ma sourde rancune, il me faudrait quelque regain d’espoir.

Un chemin creux abritant des batteries lourdes me mène un jour à Bouvigny, puis à Boyeffles où je trouve, dans un grand clos, une parade de chasseurs à pied; ils reviennent du feu, on les décore. Devant le fanion mi-parti noir et jaune, un jeune colonel au centre du carré, attache les insignes sur la poitrine d’une quinzaine de braves. Ah! l’accolade est chaude; le baiser claque sur les joues; et ce discours, en deux phrases: «Chasseurs, vous avez bien mérité de la patrie. Il n’y a pas un lâche parmi vous. Criez tous avec moi: «Vive la France!» Je m’échappe, dissimulant ma trop visible émotion. A défaut de victoire, j’ai besoin d’héroïsme. C’est _eux_ qui ont tout fait et je me sens meilleur.