Part 8
«Elle a toujours été tout entière dans l’amour et tout ce qui l’a touchée s’est toujours naturellement allié à l’amour. Elle n’a jamais eu d’argent; elle travaillait et, bien qu’elle fût née pour ne rien faire, elle a pu travailler comme un homme. Elle n’avait aucun besoin comme ils disent: mais elle savait manger, se promener, dormir, se taire, causer. Et à Paris on la croyait à la campagne: elle habitait dans n’importe quelle caserne comme un paysan qu’on a recruté mais qui, rêvant la nuit, déploie des prairies pleines de bêlements. Elle n’occupait que deux pièces: une salle de bains et une chambre où elle avait son lit, ses livres: on pouvait les compter et ils étaient macérés dans l’odeur forte de son âme. Sur une petite table, elle se faisait servir une grillade, un morceau de fromage, un fruit. Elle fumait du tabac français, tout naïf, qui n’est que du tabac. Elle s’habillait de la fraîcheur d’un bain et d’une robe unie. Personne n’a jamais vu cette robe, qui s’anéantissait sur elle, entièrement dévorée par sa personne.
«Elle n’avait pas des pieds ni des mains selon les conventions exténuées, elle avait des mains et des pieds. L’ivoire de ses dents témoignait de la réalité du monde. «Elle est belle mais elle est bête», j’ai entendu cette phrase-là dans un salon. Un salon! moins que le ruisseau de la rue, quand ce n’est pas le promenoir où je rencontre une femme que je couche sur mes tablettes que vous brûlerez avec mes intestins à ma mort; brûlez-les aux magnanimes effluves du terreau. Sa beauté était une décision comme l’intelligence. Elle n’était qu’elle-même, mais elle était entièrement elle-même: c’est ainsi qu’elle était bornée.
«Ses dents encore! C’était sa santé, son bonheur, sa justice.
«Son corps, je n’y pense guère. Je n’ai pas subi le pouvoir de la mort qui déjà l’avait abîmé. Il n’y avait pas entre nous une question de plus ou de moins. Je l’ai mangé, ce fruit avant qu’il soit pourri le moins du monde, et dans mon ventre et parmi les métamorphoses que je lui assure il se conserve, le frais miracle.
«Le dessin, le dessin, il nous faut encore et toujours du dessin, nous ne serons jamais las de découper la Nature. Je ne comprends rien à ces visages sans nez, il me faut un nez. Mais ce qu’on ne peut pas décrire c’est un menton. Dieu les rate presque toujours, dégoûté. Il y a là un secret. Chez la femme ce trait n’est pas mâle, mais c’est pourtant celui qui la marie hautement avec l’homme; il dit les maternités, les régences, et la guerre quand l’homme fait défaut.
«Je pourrais retourner pendant des heures les bottes odorantes dans ma grange.
«Je puis satisfaire largement à mon appétit. Sa beauté parle dans l’éternité.»
Gille revint vers Finette et elle ne vit rien. On ne croit pas qu’un autre homme puisse sortir du bois que celui qu’on y a vu entrer et qui vous plaît. Il la regardait, plus éloigné d’elle qu’à aucun moment, plein d’une tendresse renaissante qui n’était pas pour elle. Il croyait alors que c’était pour Jacqueline. Mais qui sait? N’était-ce pas pour une autre, qui se formait dans les flancs de cette Jacqueline du passé, prête à se reproduire par la vertu de ces mélanges inévitables que Dieu prépare inlassablement?
XII
Elle était arrivée, depuis quelques jours déjà, et, sous prétexte de fatigue, avait à peine paru chez Finette qui disait: «Ce sont des ours, laissons-les.» Cependant, elle se promenait dans les champs et Gille l’y avait rencontrée.
Un coup d’œil fit entrer cet homme jeune dans les mystères du temps. Jacqueline était la même, alors que tout avait changé autour d’elle: ce qui n’avait pas changé, il découvrait donc avec un horrible dépit que pour être si résistant, cela lui avait échappé à lui, comme cela se dérobait à son successeur, comme cela s’était gardé contre son prédécesseur.
Elle avait vieilli; dans un corps qu’elle abandonnait, qu’elle oubliait comme un autre vêtement, sous une robe plus que jamais dédaignée, sa beauté, devenue tout intérieure, frappait des coups irréparables.
«Grande amoureuse, tu sais préserver encore ta longue ambition, tu as mis la main sur un homme qui ne peut s’arrêter à tes superficielles déchéances, mais par le génie aveugle de son désir il reste sensible à tes vertus essentielles, et il engrange paisiblement, parmi les incendies et les ruines, ta dernière, ta plus riche moisson. Avec mes yeux émerillonnés, je ne pouvais être celui-là.»
Il recevait l’accueil de son sourire toujours admirable. Il s’inclina devant cette blancheur indestructible, cette jeunesse indomptable des dents. Elle avait moins de rides que lui, ses cheveux gris étaient joyeux. Toute la mystique que nourrissait la mémoire amaigrie de Gille tombait en poussière devant cette santé toujours triomphante qui requérait une admiration plus vivante. Les herbes et les branches rentrent dans un temple où une religion s’est fatiguée.
--Qu’est-ce que vous êtes devenu, Gille? Avez-vous été heureux? Avez-vous fait quelque chose?
Ces derniers mots «avez-vous fait quelque chose?» firent tiquer Gille, ils creusaient un côté du caractère de Jacqueline: pour elle un homme devait faire quelque chose, peu lui importait du reste ce que ce fût, et elle se tenait près de lui avec son amour, toujours prêt à approuver et à aider.
«Faire quelque chose»! Certes, il craignait sa sévère franchise. Mais si cette question le révoltait, ce n’était pas tant qu’elle allât au-devant de tristes aveux, mais qu’au delà de la faiblesse que ses aveux allaient découvrir, elle heurtât une défense irréductible en lui, la croyance inavouée qui était le ressort qui le maintenait debout:
«Je ne fais rien, mais qu’on me laisse suspendre à cette seule parole de vie, à ce hameçon déchirant: «que ne mérite de vivre que l’absolu.» Peut-être un absolu se forme en moi, laissez-moi à mon attente.»
--Jacqueline, je n’ai point retrouvé de femme comme vous.
--Allons, allons! Ne me dites pas de banalités. Vous n’avez pas voulu. Du reste, vous avez été amoureux, on m’a montré de jolies filles qui...
--Peuh! si vous saviez... Non... je suis seul.
--Faut-il vous croire? C’est vrai, je me rappelle qu’il y avait en vous des dispositions pour gâcher tout, autour de vous. Mais vous êtes peut-être très bien, seul.
--Vous ne pouvez soupçonner comme j’ai mal tourné.
--Oh! j’imagine ce que vous appelez votre solitude: lâcher une femme tous les quinze jours, mais en essayer une nouvelle tous les mois. Et naturellement vous leur avez infligé bien plus de mal que vous n’en avez supporté.
--Hélas!... eh bien, non. Je ne leur laisse pas le temps de m’aimer, et pourtant, Dieu sait qu’elles sont toujours prêtes à chérir et à souffrir.
--Voilà de quoi calmer vos scrupules.
--Mais je souffre assez de la facilité avec laquelle je réussis à les détacher de moi, pour que vous me croyiez. Vous-même...!
Il s’arrêta.
--Je vous ai beaucoup aimé, Gille, beaucoup plus que vous n’avez pu le sentir. Vous étiez trop jeune, vous pensiez trop à la guerre, et à tout le reste de la vie que je vous empêchais de connaître... et à la mort.
--Mais c’est vous qui m’avez fait connaître la vie et je ne l’ai connue que par vous, vous avez été tout pour moi. Mais je n’ai guère compté pour vous; vous avez renoué votre vie, après mon départ, si promptement.
--J’aurais pu vous aimer beaucoup plus encore et longtemps.
--Mais vous avez pu ne pas le faire. Non, il vaut mieux ne pas réfléchir sur notre amour, ce que j’ai de mieux dans ma vie, et pourtant si douteux.
--Ce n’est jamais moi qui ai cessé d’aimer, mais on m’arrachait l’amour du cœur.
--En tout cas, je vous vois aujourd’hui amoureuse encore et heureuse...
Ils marchèrent sans parler. Puis il reprit:
--Mais cette tranquillité, je vois de quoi elle est faite. Quand l’amour se confond avec la paix, je me prépare à le haïr.
--Un travail écrasant. Jacques est pauvre. Et il ne peut refuser ce qui est en lui et qui est immense. Et il n’a aucune facilité, il lui faut des heures pour préparer un concert, il a besoin de moi à chaque minute.
--Vous êtes dévorante, vous vous repaissez de son travail autant que de lui-même.
--Oui. Eh bien! quoi? Vous trouvez cela terre à terre, mais je ne vois rien d’autre. C’est cela, l’amour: il faut le nourrir de quelque chose.
--Justement, je ne pouvais rien vous donner, je n’étais que ce cri: «je vis, avant de mourir». Vous n’avez guère pu m’aimer.
--Vous, c’était autre chose, la jeunesse, son incroyable promesse.
--Oui, autre chose, mais peu de chose. Vous ne vous êtes jamais lancée de mon côté. Mais peu importe, le peu qui a été entre nous c’est tout le bien de ma vie, c’est mon seul bien.
--Mais je n’ai pas oublié, j’ai le droit de ne pas oublier. Votre jeunesse, Gille, comme elle me fait encore du bien!
--Ça, je n’y comprends rien. Moi, qui n’ai qu’un pauvre amour, je me demande comment vous pouvez en accorder plusieurs. Cela me décourage mortellement.
--Gille, j’ai toujours senti que vous étiez menacé par quelque chose qui m’est si étranger que je ne le vois pas. La menace semble s’être rapprochée. Mais Finette?
--Croyez-vous que je l’aime?
--Ma foi!
--Jacqueline, je suis bien tranquille, vous ne croyez pas que je l’aime.
--Mon petit Gille, c’est vrai, mais au fond j’ai tort et vous aussi. Elle a l’air d’avoir du bon cette femme, et un homme peut faire ce qu’il veut d’une femme.
--Oui, c’est étonnant qu’elle ne me touche pas un peu. Je suis impossible.
--Il ne faut pas vous forcer, non plus. Comme vous êtes drôle. Laissez-vous aller, faites-lui l’amour et qui vivra verra.
--Comme ça vous ressemble, ces conseils pour miséreux. Et puis, ma pauvre Jacqueline, si vous saviez!
--Quoi encore?
--C’est lamentable. Et devant vous tout à coup cela me paraît invraisemblable. Quel être je suis. Comment, après vous avoir connue, ai-je pu retomber? Car vous n’avez jamais su d’où je sortais déjà quand je vous ai rencontrée...
* * * * *
Quand Gille tenait ces propos il y avait pourtant un semblant de nouveau dans ses jours.
Après un déjeuner, Finette avait décidé de se laisser aller, et cela n’avait pas manqué: il était devenu tout d’un coup son amant, sans y penser. Mais non qu’il ne pensât pas, bien au contraire: ses yeux avaient achevé de s’ouvrir et ils prodiguaient maintenant ces regards studieux qu’amorce le désir et dont il se nourrit ensuite.
Gille crut que ce résultat était obtenu grâce au repos qu’on lui avait fait prendre, mais ce n’était pas tant le repos physique que le repos de l’esprit. L’isolement avait été le seul vulnéraire dont il pût s’accommoder pour panser son âme déchiquetée. Peu à peu les mille images qui le démangeaient de toutes parts comme des orties s’étaient effacées et dans son âme déblayée il avait pu recevoir une femme suffisamment au large pour qu’elle pût se déployer et lui imposer sa forme.
Tout semblait s’arranger. Aux yeux de tous les faux témoins qui habitaient dans cette maison, leur liaison se déclara régulière et paisible, en dépit des airs détachés qu’ils prenaient. Car ils n’oubliaient jamais, ni l’un, ni l’autre, de se justifier aux yeux de Luc et de Bernard. Finette laissait entendre à son frère que la simplicité qui la poussait vers Gille était un vice de plus, inattendu et curieux. Gille se posait comme un jeune cheval qu’on a mis au vert et qui remet à plus tard les ruades.
* * * * *
Ainsi donc se dénouait cette crise considérable à laquelle Gille venait de faire une si longue allusion. Il y avait deux ou trois ans qu’il avait commencé de sentir la terre se dérober sous ses pas et toutes les femmes lui échapper, aussi bien celles qui lui donnaient à rêver que celles qui un instant le mettaient en possession d’une partie de lui-même. Et voilà qu’il suffisait d’une conjoncture aussi simple que cette halte à la campagne, la courte persévérance d’une femme plus curieuse que dévouée, pour tout résoudre.
XIII
A peine était-il devenu l’amant de Finette, que Gille s’était dit: «Eh bien! voilà! le cauchemar est fini. Maintenant cela ira comme sur des roulettes. Mais je m’étonne d’avoir pu croire si gros un obstacle qui à cette heure est derrière moi. Et il est vrai que ce succès ne me met qu’au niveau de tout le monde. Et cet élan, qui n’eut pas besoin d’être fort, ne me portera pas loin dans son cœur.»
Pourtant il était obligé de se rendre à l’art délicieux avec lequel, recevant enfin des marques de tendresse attendues longtemps en secret, elle lui cédait lentement l’aveu de son impatience et contenait encore ses transports de reconnaissance. La pudeur, après beaucoup de hardiesse, est savoureuse, et si Finette n’avait de pudeur qu’au lit, elle en avait de jolie qualité qui momentanément ne manqua pas de toucher Gille, et cette flatterie de la femme amoureuse qui caresse avec des mains sournoises et sagaces la vanité de l’homme. Finette lui faisait oublier les échecs passés en même temps qu’elle faisait valoir la réussite présente. Enfin Gille pour la première fois peut-être appréciait la volupté du moment, se rappelant en désespoir de cause qu’elle est rare et prenant soin de la relier aux points de comparaison dont il disposait.
Finette avait, au-dessous de sa tête de laideron fin et piquant, assis sur des hanches et des cuisses assez mal tournées, un buste gracile, fait d’une ligne délicate, tremblée et pourtant nerveuse qui allégeait des bras potelés, flattait des épaules fléchissantes et ployait une nuque et des reins brisés par l’antique plaisir. Par devant, de la plus fine terre de pipe, un ventre et deux seins, d’un contour si mince.
Mais Gille n’avait pas une très forte nature, il était bientôt las, et le temps passait avant qu’il retrouvât ses esprits. Quand il avait fait l’amour, il lui semblait qu’il n’aurait jamais envie de recommencer; paresseux et primesautier, il ne lui fallait pas plus pour renoncer décidément à prolonger ses ébats.
Pourtant il lui arrivait de s’animer au jeu et de demeurer au lit. Quand le débat amoureux a assez duré, le désordre se répand et s’installe enfin entre deux corps.
«Je n’aime que les premiers baisers, parce que j’y découvre la saveur d’une âme et qu’ils te ferment la bouche: je peux imaginer la pudeur sur tes lèvres muettes. Tes lèvres et ta langue sont bien souples et me figurent de tes désirs une héraldique délicate. Mais comment les mouvements limités de ces petits bouts de chair, de ces petits poissons peuvent-ils te troubler aussi loin, comme si le siège de ton âme était dans ce charmant petit bocal, plein d’idées justes mais prisonnières? Je crains que l’abondance de ton discours n’empâte ta langue et que notre agitation ne tourne au barbouillage. Et puis, je réfléchis, garce, que tu as toujours donné ta bouche plus aisément que ton sexe, prostituée, bouche d’égout. Oh! ces aveux que je leur ai arrachés à toutes, à toutes. Elles n’ont pas le sens de la noblesse du visage.
Allons ailleurs! Quittons cette région que tu n’as pas su garder pour la lumière. J’ai hâte de te manger, de te ravager, de mettre toute ta peau sens dessus dessous.
Je ne suis pas pressé, je veux te donner mon temps, égrener mes minutes sur ton corps. Je veux te faire languir, te crisper, jeter un désaccord incroyable entre toutes les parties de toi-même, te tirer par les cheveux dans les sables mouvants. Mais ne crie pas avant d’être écorchée. Oui, c’est cela, mords ta langue, sournoise, fanatique.
Je veux... qu’est-ce que je ne veux pas? je veux te prendre, te vaincre, que tu dépendes de moi au bout d’une corde, au fond du puits. Je veux bien d’autres choses, et peut-être le contraire. Regarde-moi, aveugle, viande de sommeil. Je veux. Voici que tout mon espace s’éveille, je me multiplie: c’est de là que naît la contradiction. Car si je veux te prendre, je veux aussi être pris. Pourquoi n’as-tu pas souci de moi? pourquoi ne te jettes-tu par sur moi? Pourquoi n’as-tu pas faim de tout ce qui est moi?
Ah! tu y viens! Mais alors tu m’aimes, tu souhaites mon bonheur!
Ah! cette caresse! Il y a longtemps qu’elle s’est insinuée en moi, il y a longtemps qu’elle m’a mordu à jamais, cette caresse aux seins. Comme c’est drôle, comme cela me trouble; d’abord c’est fort piquant, tout à fait délicieux, ces deux points de mon corps sont devenus les plus sensibles. Effet d’un long exercice, sans doute d’autres parties de mon corps pourraient devenir aussi troubles. Pourtant mes seins frémirent très vite sous la langue de cette prostituée, tandis qu’en d’autres endroits, après bien des tentatives, cela reste une gêne, et mon ventre même, ce n’est qu’un recours à la fatigue, ou une coutume des prostituées, à moins qu’un art exquis... mais allez chercher un art exquis.
Mais comment peux-tu t’intéresser à mon bonheur? Vicieuse, fallacieuse, sorcière. Si tu recherches l’image précise de mon plaisir, est-ce donc que ma seule présence ne te transporte pas? Hélas! je me méfie, tout d’un coup. Tu veux échapper de quelque manière à la servitude, esclave. Arrête! je ne veux pas que tu me vainques.
Ah non! pas me vaincre. Je ne veux pas être seul avec le plaisir, cela me fait peur. Et puis il ne s’agit pas de moi. Il s’agit de toi, de t’anéantir. Assez. D’ailleurs tes caresses m’ennuient déjà. Viens. Il ne s’agit pas de moi. Oubliées, ces longues heures où tout mon corps sensible... Un devoir farouche m’appelle... Il s’agit de toi, mon amour... Grandis, grandis mon cœur. Hélas! je vois bien qu’il ne s’agit pas de moi. Arrête, arrête. Ne me quitte pas encore. Dis-moi! sais-tu qui te tient? Enfer et damnation. Elle ne sait plus, elle ne sait pas, elle n’a jamais su. Si maintenant un autre prenait mon masque de nuit, derrière ses paupières closes elle verrait le même feu. Femme perdue, écoute. Je t’interroge. Je suis là. Elle grogne. Quel nom va sortir de ses lèvres? Adam, Adam. Je ne m’appelle pas Adam, je m’appelle Gille. Oui, je te comprends bien, peu importe; tu sais bien que moi seul. Ah! merci! tu me soulages. Oui, n’est-ce pas, ce ciel, cet enfer: moi seul. Je suis Gille. Eh bien! alors, le temps est venu, tout va finir. Perds-toi, perds-moi! Dieu, je passe la main.»
XIV
Il regardait un corps charmant. Il entrevoyait dans le mouvement des seins s’écartant l’un de l’autre comme un troupeau passe la barrière, ou dans la flexion de l’épine dorsale qui semblait crier grâce à la mort, des formules heureuses. «Ces courbes forment un vocable émouvant, tout cela veut dire quelque chose. Tout cela s’enchaîne aux autres grâces du monde. Pourtant pour Finette il n’y a rien dans le monde au delà de son nom. Elle se recourbe pour s’aspirer toute. «Quoi? murmure-t-elle, ne jamais s’arrêter, ne jamais jouir?» Et dans ses bras, elle croit que je m’arrête et que je jouis comme elle-même. Mais moi je m’effraie devant ce vase clos où le monde s’engouffre et devient néant.
Néant! J’ai vite fait de prononcer ce mot que je ne comprends pas. Il est impossible pourtant que mes gestes autour de Finette ne fassent aucune réalité. Je m’interromprai bientôt, selon un certain ordre de faits qui concerne cette planète, je mourrai, comme nous disons, mais quelque chose de moi qui est aussi bien dans l’accent de mon corps que dans celui de mon esprit, rayonne éternellement. Si peu attaché que je sois à Finette, l’esprit souffle quand je tourne mon visage vers elle ou lève ma main sur son épaule. Il s’élève entre nous si peu que j’y sois un chant. Or, un chant est-il jamais perdu?»
Mais alors il repensait à Jacqueline, et une vieille pensée le poignait encore. «Aucun moment de ma vie n’a eu ou n’aura la réalité de ce moment qui s’appelle Jacqueline. Toutes les autres femmes tombent en ruines dans mes mains. A peine suis-je dans leur lit que d’un brillant fantôme il ne me reste qu’un amas de fragments: beautés, laideurs, ridicules. Je ne puis pétrir cette matière défaillante.» Et de nouveau il tournait un œil inquiet sur la substance de Finette. Mais la pulpe de cette bouche, de ce sexe était bien serrée. Alors il s’écriait encore: «Pourquoi repenser à Jacqueline, quand je tiens Finette dans mes bras? Toujours la paresse, alors? Pourquoi ne pas accorder enfin au présent la réalité qui lui est due?»
Peu à peu il voyait quel obstacle Jacqueline était entre Finette et lui.
Alors il voulait mieux connaître la valeur de ce qui le gênait.
«Tant pis, je penserai à Jacqueline encore, mais ce sera pour rompre les molles légendes de ma mémoire. Je mets une pointe neuve sur ce disque d’une autre année et j’écoute d’une oreille mieux percée ces sons bien connus. D’ailleurs j’ai tant rêvé de Jacqueline, je peux bien y penser, une fois. Allons. Voyons. Mettons au moins de l’ordre dans tout cela. Il y a eu les circonstances et leur solennité éblouissante de cymbales, le coup de désir, l’envie de vaincre, l’effort pour la séparer du monde, et puis la descente, le freinage désespéré, la peur, la peur de s’avouer si vite vaincu par sa victoire, la peur de finir; enfin, après l’hallucination de posséder, le refus effaré de lâcher ce qu’on tient, pour que cela aille à un autre.»
Mais tandis qu’il essayait de discerner ses souvenirs qu’il s’était plu jusqu’alors à garder en masse comme il les recevait et à ne point diviser par une réflexion qu’il n’imaginait que triviale, il fut encore souvent repris par des mouvements anciens où se mêlaient le regret, la dévotion, les tâtonnements de son âme.
«Il me semble pourtant avoir vécu, que diable! Je n’ai pas eu la berlue. Jacqueline existe, avec sa belle nature, avec son âme qui est bien à elle, qui m’offre des traits uniques, inoubliables. Nous n’avons pas rêvé, mon cœur. J’ai aimé tout cela, et d’une jolie force!
Alors quoi! si je l’ai aimée, je l’aime encore. Comment pourrai-je dire: j’ai aimé! Si cet amour a été, donc il est. Je ne vois pas un moyen honorable de sortir de là. L’amour, c’est en dehors du temps, je ne vois pas comment le temps peut en venir à bout. Et deux amours ne peuvent se superposer dans mon âme: si un nouvel amour fait son chemin dans mon cœur, c’est qu’il ne rencontre aucun obstacle, il est seul. Ah! ma tête, mon cœur! Comment dans ma vie accorder plusieurs chants? Comment l’âme peut-elle admettre une succession?
Je ne vois pas du tout comment, par exemple, Finette pourrait cohabiter dans mon cœur avec Jacqueline. Même si cela était vraiment dans mon cœur, cela ne m’entrerait jamais dans la tête, et j’en resterai tout dérangé et finalement perdu. Et puis j’ai peur, peur de disperser irrémédiablement le pouvoir des mots que j’ai chuchotés à Jacqueline certains soirs avec passion. J’ai peur de casser, de perdre le fil de ma vie en reniant aujourd’hui un moment sur lequel j’ai évoqué solennellement la force de l’éternité. Car, encore une fois, ce serait renier Jacqueline que d’en aimer une autre. Si un jour je dis: «Je t’aime» à une autre femme--sans doute, ce ne sera pas Finette--une voix décisive prononcera au même moment dans l’infini (mon Dieu, qu’est-ce encore que ce mot que je ramasse?) «il n’a pas aimé Jacqueline» ou au contraire «il n’aime pas cette femme, il aime Jacqueline en tout temps et en tout lieu». Un «je t’aime» ne peut coexister avec un autre «je t’aime» dans l’immobilité d’une âme forte. Ceux qui disent que c’est possible, ce sont des faibles.»
Mais plus la conception de l’amour qui s’imposait à lui était rigoureuse, plus il sentait péniblement le joug de Jacqueline qui l’incarnait.
«Donc mon amour pour Jacqueline continue. Mais où? ni dans mes nerfs, ni dans mes muscles. C’est un point abstrait. Or je ne veux pas qu’il y ait dans mon esprit, le moindre frisson qui ne se prononce dans un effort musculaire. Certes, je ne renonce pas à rêver ma vie, mais je prétends aussi vivre mes rêves. On m’a forcé à croire que les actes, c’était du rêve. Mais je sais aussi, tant par l’expérience que par l’étude de ceux qui ont tiré le plus d’eux-mêmes et de la nature, qu’on peut mettre une formidable réalité dans les rêves. Je puis bien fondre tout cela dans un seul jet où fuse tout mon sang.»