L'homme au masque de fer

Part 9

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Ce prétendu fils d'Anne d'Autriche semblait alors réunir toutes les probabilités en sa faveur, et devoir mettre fin aux conjectures que l'homme au masque soulevait depuis quarante-cinq ans: aussi ne s'occupait-on plus que de découvrir son père infortuné.

M. de Saint-Mihiel, qui travaillait à la recherche de cette paternité, fit paraître à Strasbourg, en 1790, une brochure in-8º, que nous n'avons pas vue, intitulée: _Le véritable Homme dit au Masque de Fer, ouvrage dans lequel on fait connaître, sur des preuves incontestables, à qui ce célèbre infortuné dut le jour, quand et où il naquit_. M. de Saint-Mihiel avait imaginé un _mariage secret_ entre la reine-mère et le cardinal Mazarin!

C'était sans doute un bel exemple à suivre pour les prêtres ennemis du célibat; mais on ne tint pas compte à l'auteur d'avoir légitimé la naissance du _Masque de Fer_: la critique refusa de prendre part aux noces de Mazarin. N'eût-il pas été plus logique d'imiter l'avocat Bouche, qui, dans son _Essai sur l'Histoire de Provence_, 2 vol. in-4º, publié en 1785, regardait l'histoire du _Masque de Fer_ comme une _fable_ de l'invention de Voltaire, ou bien n'était pas éloigné de conclure que ce prisonnier fût _une femme_?

La vérité historique n'existait plus dans ces temps de révolution sociale, où les événemens du jour contredisaient ceux de la veille, où les hommes ne se reconnaissaient plus eux-mêmes, où le présent, semblable à un volcan en éruption, jetait son reflet et ses laves sur le passé. Le faux régnait dans les sentimens, dans les idées, dans les moeurs; l'exagération gâtait les meilleures choses, et personne n'y prenait garde, puisque chacun participait à ce vertige général. Le fait extraordinaire du _Masque de Fer_ avait été jusque-là soumis à une analyse chimique, pour ainsi dire, et dégagé de tout l'alliage mensonger que lui prêtait la tradition: en 1790, on ne disserta pas davantage, on supposa un document d'après lequel la question était résolue, sans appel, sous les auspices de ce maréchal de Richelieu qui passait pour avoir été dépositaire du secret de Louis XIV.

L'abbé Soulavie, qui trouvait moyen de changer en roman les pièces les plus authentiques, et qui donnait pour vraies ses plus grossières impostures, ne manqua pas de faire entrer le _Masque de Fer_ dans les _Mémoires du maréchal de Richelieu_[60], et prétendit avoir découvert de quoi expliquer cette énigme, dans les papiers du maréchal. Celui-ci, en effet, avait eu l'imprudence de confier sa bibliothèque, ses notes et ses correspondances à Soulavie, qui s'en servit avec une insigne mauvaise foi, comme le déclara le duc de Fronsac dans une protestation énergique contre le secrétaire de son père; mais on peut assurer que la ridicule _relation_, insérée dans le troisième volume des _Mémoires_, ch. IX, ne fut pas trouvée par Soulavie, ni par M. de La Borde, comme le dit la _Correspondance_ de Grimm (t. 16, p. 234, de la première édition), dans les cartons du duc de Richelieu. Le titre seul de ce morceau suffirait pour le démentir, en prouvant l'inexpérience de l'auteur qui a voulu déguiser son style et qui n'a pas su éviter ces mauvaises locutions que l'école encyclopédiste avait introduites dans la langue: «Relation de la naissance et de l'éducation du _prince infortuné, soustrait_ par les cardinaux de Richelieu et Mazarin à la _société_, et renfermé par l'ordre de Louis XIV; composée par le gouverneur de ce prince _au lit de la mort_.»

[60] _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, pour servir à l'histoire des cours de Louis XIV, de la minorité et du règne de Louis XV: ouvrage composé dans la bibliothèque et sur les papiers du maréchal, et sur ceux de plusieurs courtisans ses contemporains. Londres, 1790, les quatre premiers volumes; Paris, Buisson, 1793, les cinq derniers. Le succès de ce livre fut si grand, qu'on en fit une seconde édition cette année-là.

Quelques citations, choisies dans le récit où le changement d'orthographe ne déguise pas l'imitation maladroite du style du dix-septième siècle, ne laisseront aucun doute sur la fausseté de cette pièce aussi grossièrement fabriquée que les poésies de _Clotilde de Surville_.

«Le _prince infortuné_, que j'ai élevé et gardé _jusqu'à la fin de mes jours_, naquit le 5 septembre 1638, à huit heures et demie _du soir_ pendant le souper du roi; son frère, à présent régnant (Louis XIV), était né le matin à midi pendant le dîner de _son père_; mais _autant la naissance du roi fut splendide et brillante, autant celle de son frère fut triste et cachée avec soin_.» Le gouverneur, quoique _au lit de la mort_, se souvient de sa rhétorique! Selon lui, Louis XIII fut averti par la sage-femme que la reine devait _faire un second enfant_, et cette double naissance lui avait été annoncée depuis long-temps par deux pâtres qui disaient dans Paris que si la reine accouchait de deux _dauphins, ce serait le comble du malheur de l'état_. Le cardinal de Richelieu, consulté par le roi, répondit que dans le cas où la reine mettrait au monde deux jumeaux, _il fallait soigneusement cacher le second, parce qu'il pourrait à l'avenir vouloir être roi_. Louis XIII était donc _souffrant dans son incertitude_; quand les douleurs du second accouchement commencèrent, il _pensa tomber à la renverse_. Ayant réuni en présence de la reine l'évêque de Meaux, le chancelier, le sieur Honorat, la dame Péronette sage-femme, il leur dit que celui d'entre eux qui publierait l'existence d'un second dauphin en répondrait sur sa tête. La reine accoucha donc d'un dauphin «plus _mignard_ (voilà une expression de rondeau gaulois) et plus beau que le premier, qui ne cessa de se plaindre et de crier, _comme s'il eût déjà éprouvé du regret d'entrer dans la vie où il aurait ensuite tant de souffrances à endurer_.» (Ah! Monsieur le gouverneur, vous avez lu les _Épreuves du sentiment_ de Baculard d'Arnaud!) Le roi fit faire plusieurs fois le procès-verbal de cette _merveilleuse_ naissance, _unique dans notre histoire_, et tous les témoins le signèrent avec serment de ne jamais rien révéler de ce qui s'était passé; la sage-femme fut _chargée_ de cet enfant et le cardinal s'empara plus tard de l'éducation du prince destiné à remplacer le dauphin, si celui-ci venait à décéder. Quant aux bergers qui avaient prophétisé au sujet des couches d'Anne d'Autriche, le gouverneur n'en a plus entendu parler; d'où il conclut que le cardinal _aura pu les dépayser_. (Le verbe _dépayser_ pris dans cette acception figurée ne se trouverait pas avant la cinquième édition du _Dictionnaire de l'Académie_, publiée l'an VII de la République.)

Dame Péronnette éleva comme son fils le prince qui passait pour le bâtard de quelque _grand seigneur du temps_; le cardinal le confia plus tard au gouverneur _pour l'instruire comme l'enfant d'un roi, mais en secret_, et ce gouverneur l'emmena en Bourgogne dans sa propre maison. La reine-mère paraissait craindre que, si la naissance de ce jeune dauphin était connue, les mécontens ne se révoltassent, «parce que plusieurs médecins pensent que le dernier né de deux frères jumeaux est le premier conçu, et par conséquent qu'il est roi de droit;» néanmoins Anne d'Autriche ne put se décider à détruire les pièces qui constataient cette naissance. Le prince, à l'âge de dix-neuf ans, apprit ce secret d'état, en fouillant dans la cassette de son gouverneur, où il trouva des lettres de la reine et des cardinaux de Richelieu et Mazarin; mais pour mieux s'assurer de sa condition, il demanda les portraits du feu roi et du roi régnant: le gouverneur répondit qu'_on en avait de si mauvais_, qu'il attendait qu'on en fît de meilleurs pour les placer chez lui. Le jeune homme projetait d'aller à Saint-Jean de Luz où était la cour, à cause du mariage du roi et de l'infante d'Espagne (1660), et de _se mettre en parallèle avec son frère_: son gouverneur le retint et ne le quitta plus.

«Le jeune prince alors était _beau comme l'amour, et l'amour l'avait aussi très-bien servi_ pour avoir un portrait de son frère;» car une servante, avec laquelle il avait une liaison intime, lui en procura un. Le prince se reconnut et courut chez son gouverneur en lui disant: «Voilà mon frère et voilà qui je suis!» Le gouverneur dépêcha un messager à la cour pour réclamer d'autres instructions; l'ordre vint de les enfermer ensemble. Ce gouverneur, qui n'oublie rien si ce n'est de se nommer, termine ainsi sa confession générale écrite en manière de nouvelle sentimentale: «J'ai souffert avec lui dans notre prison, jusqu'au moment que je crois que l'arrêt de partir de ce monde est prononcé par mon _juge d'en haut_, et je ne puis refuser à la tranquillité de mon ame ni à mon élève une espèce de déclaration qui lui indiquerait les moyens de sortir de l'état ignominieux où il est, si le roi venait à mourir sans enfans. _Un serment forcé peut-il obliger au secret sur des anecdotes incroyables qu'il est nécessaire de laisser à la postérité?_» Touchante attention d'un homme qui se meurt et qui songe à éclairer la _postérité_ sur des _anecdotes incroyables_!

Cette belle histoire fut tellement goûtée, que Champfort, en rendant compte des _Mémoires du maréchal de Richelieu_ dans le _Mercure de France_, s'écriait avec une bonhomie assez peu digne de son caractère _mordicant_: «Il est enfin connu ce secret qui a excité une curiosité si vive et si générale!» Certes, rien ne coûtait à Soulavie en fait de mensonges, _grâce au sentiment patriotique dont il était animé_, disait Champfort; car Soulavie prétendait, que la _relation_ avait été remise par le régent lui-même à Mlle de Valois, sa fille, pour prix d'une complaisance d'autre nature, et que cette princesse, qui s'immolait ainsi à la curiosité du duc de Richelieu, son amant, avait donné à celui-ci le manuscrit, payé en monnaie fort déshonnête, comme il appert d'un étrange billet en chiffres que l'abbé, biographe du maréchal, n'a osé traduire que dans sa seconde édition: «_Le voilà le grand secret; pour le savoir, il m'a fallu me laisser_ 5, 12, 17, 15, 14, 1, _trois fois par_ 8, 3[61].» L'abbé Soulavie ne se faisait pas faute d'un inceste de plus ou de moins, pour ajouter du piquant à ses révélations, rédigées dans d'excellens _principes_ que Champfort louait de préférence au style négligé de l'ouvrage.

[61] Ce billet obscène courait déjà manuscrit en 1789, comme je l'ai supposé d'après une phrase de Dulaure. On lit dans la sixième livraison de la _Bastille dévoilée_, qui parut en janvier 1790: «Dans plusieurs journaux, dans plusieurs brochures, on a annoncé la découverte prochaine du secret tant désiré, tant attendu, de l'homme au Masque de Fer. J'ai vu une copie de la pièce sur laquelle cette espérance est fondée. C'est une lettre en chiffres, de sept à huit lignes, écrite à M. le maréchal duc de Richelieu, par Mlle de Valois d'Orléans.» Charpentier, dans sa neuvième livraison, ne jugea pas que cette _monstrueuse_ anecdote fût digne d'une réfutation détaillée.

On peut croire que M. de La Borde, qui aimait à inventer des mystifications historiques et qui avait déjà fait un roman de ce genre dans la _Lettre de Marion de Lorme aux auteurs du Journal de Paris_[62], prit la plume au nom du _gouverneur_ d'un _prince infortuné plus beau que l'amour_, et fournit ce méchant pastiche aux compilations de Soulavie. Cependant on ne contesta pas l'authenticité de ce conte fait à plaisir, parce qu'on n'avait pas le loisir de s'arrêter sur un sujet aussi frivole à l'approche de la Terreur et au bruit du canon d'alarme.

[62] On sait que dans cette facétie, imprimée en 1780, in-12, Laborde essaya de prouver que la célèbre Marion Delorme était morte le 5 janvier 1748, à l'âge de cent trente-quatre ans et dix mois.

D'ailleurs Soulavie ne regardait pas lui-même comme très-convaincant le récit qu'il avait supposé, car il ne se dispensa pas de rassembler, avec des commentaires contradictoires, tous les faits rapportés tour-à-tour par les _Mémoires de Perse_, par Voltaire, par Lagrange-Chancel, par l'abbé Papon, par M. de Palteau et par le père Griffet: il en tira cet argument que le prince devait avoir une ressemblance qui l'eût fait reconnaître _pendant un demi siècle et d'un bout de la France à l'autre_. Soulavie ne se fait pas faute d'adopter et de paraphraser une circonstance que le chevalier de Cubières avait avancée dans son _Voyage à la Bastille_: il raconte que Louis XV était impatient de savoir les aventures du _Masque de Fer_, et que le régent lui répondait toujours que _Sa Majesté ne pouvait en être instruite qu'à sa majorité_; la veille même du jour où cette majorité devait être déclarée en parlement, le duc d'Orléans refusa encore de dévoiler ce secret, en prétextant qu'_il manquerait à son devoir_, s'il parlait avant le terme fixé. «Le lendemain, le roi, en présence des seigneurs de la cour, tirant ce prince à l'écart pour être instruit du secret, tous les yeux accompagnèrent le roi, et on vit le duc d'Orléans émouvoir la sensibilité du jeune monarque. Les courtisans ne purent rien entendre; mais le roi dit tout haut en quittant le duc d'Orléans: «Eh bien! s'il vivait encore, je lui donnerais la liberté!» Cette anecdote, fût-elle vraie, n'ajoute aucune présomption en faveur de l'opinion défendue par Soulavie, car le malheur d'un étranger pouvait _émouvoir_ le jeune roi de quinze ans, sans que sa _sensibilité_ fût mise en jeu par les infortunes d'un personnage de sa famille.

Mais une note, dont l'authenticité semble d'autant plus incontestable que Soulavie n'y attache presque pas d'importance, mérite bien plus de créance que les quarante pages précédentes: c'est le résumé d'un entretien de l'auteur avec le maréchal de Richelieu, qui avait toujours été _très-réservé_ sur le secret du prisonnier masqué. Soulavie, dans un entretien particulier, lui demande _ce qu'on doit croire du Masque de Fer_ et lui dit: «Il serait bien intéressant de laisser dans vos mémoires ce grand secret à la postérité! vos liaisons avec le feu roi, avec les favorites, toujours fort curieuses de secrets, et avec toute l'ancienne cour qui le fut sans cesse sur le mystérieux prisonnier, ont pu vous l'apprendre, et vous avez vous-même instruit Voltaire _qui n'osa jamais publier le secret en entier_. N'est-il pas vrai, monsieur le maréchal, que ce prisonnier était le frère aîné de Louis XIV, né à l'insu de Louis XIII?» Ces questions embarrassèrent visiblement le vieux courtisan, qui se jeta dans une réponse évasive: il avoua que le _Masque de Fer_ n'était ni le frère adultérin de Louis XIV, ni le duc de Monmouth, ni le comte de Vermandois, ni le duc de Beaufort; il appela _rêveries_ ces différens systèmes, quoique leurs auteurs eussent relaté des anecdotes _très-véritables_, et convint qu'il y avait ordre de tuer le prisonnier s'il essayait de se faire connaître. «Tout ce que je puis vous dire, monsieur l'abbé, continua-t-il, C'EST QUE CE PRISONNIER N'ÉTAIT PLUS AUSSI INTÉRESSANT, QUAND IL MOURUT, AU COMMENCEMENT DE CE SIÈCLE, TRÈS-AVANCÉ EN AGE; MAIS QU'IL L'AVAIT ÉTÉ BEAUCOUP, QUAND, AU COMMENCEMENT DU RÈGNE DE LOUIS XIV PAR LUI-MÊME, IL FUT RENFERMÉ POUR DE GRANDES RAISONS D'ÉTAT.»

Cette réponse remarquable fut recueille par Soulavie qui l'écrivit sous les yeux du maréchal et qui lui en soumit la rédaction; M. de Richelieu corrigea seulement quelques expressions et ajouta de vive voix cette observation plus énigmatique: «Lisez ce que M. de Voltaire a publié en dernier lieu sur ce _masque_, ses dernières paroles surtout, et réfléchissez!» Quelles sont ces _dernières paroles_ de Voltaire? faut-il les prendre dans les _Questions sur l'Encyclopédie_, dans l'article même consacré au _Masque de Fer_ ou dans l'_addition de l'éditeur_ de 1771? faut-il plutôt entendre par là les _dernières paroles_ du principal endroit où cette anecdote est discutée dans les ouvrages de Voltaire, et recourir au _Siècle de Louis XIV_ et au _Supplément_ de cette histoire? en ce cas, ce seraient celles-ci: «Pourquoi des précautions si inouïes pour un confident de M. Fouquet, pour un _subalterne_? qu'on songe qu'il ne _disparut_ en ce temps-là aucun homme considérable!»

Ces _dernières paroles_ pouvaient fortifier, il est vrai, le système de Soulavie, en même temps qu'elles en indiquaient un autre à établir.

Soulavie finit peut-être par se persuader que sa découverte était réelle, et il essaya de le prouver clairement dans la suite des _Mémoires du maréchal de Richelieu_, qu'il augmenta de cinq volumes en 1793. Mais ses _Nouvelles considération sur le Masque de Fer_, imprimées en tête du 6e vol. de ces _Mémoires_, ne méritent pas plus d'estime que le manuscrit du _gouverneur_ anonyme.

Il était si plein de son opinion, qu'il la regarda comme adoptée généralement, et qu'après avoir décidé ainsi le fond de la question, _le prisonnier fut un frère de Louis XIV_, il s'occupa seulement de rechercher si ce frère était légitime ou adultérin, et il s'en tint au texte même de sa fameuse _relation_ qu'il certifiait _sortie de la maison d'Orléans_. Cette dissertation semble avoir été faite pour combattre l'_addition_ ajoutée à l'article du _Masque de Fer_ dans le _Dictionnaire Philosophique_ par l'_éditeur_ de 1771, addition que les éditeurs de Kehl avaient attribuée à Voltaire, en réfutant avec une note assez vive la pièce fausse produite depuis peu dans les _Mémoires du maréchal de Richelieu_.

Conçoit-on que Soulavie, qui avait sacrifié si légèrement l'honneur de Mlle de Valois à une accusation infâme, s'érigeât en champion de la vertu d'Anne d'Autriche et s'inscrivît en faux contre le système qui tendait à faire du _Masque de Fer_ le fils naturel de cette reine et de Buckingham, ou de Mazarin, ou de tout autre amant?

Soulavie, comme on voit, tenait beaucoup à son roman, non moins mystérieux que les romans d'Anne Radcliff, qui eurent la vogue des Mémoires apocryphes publiés chez le libraire Buisson, entrepreneur du scandale de l'ancienne monarchie; on a lieu de supposer, d'après nombre d'inductions, que cet abbé défroqué avait un intérêt occulte à déshonorer la maison d'Orléans pour rendre ce nom odieux et affaiblir le parti de Philippe-Égalité.

Un écrivain spirituel, qui s'était fait un nom dans la littérature avec les Mémoires supposés d'_Anne de Gonzague, princesse palatine_, fut dégoûté de ce genre facile par les succès peu honorables de Soulavie, et lorsqu'il voulut traiter le sujet du _Masque de Fer_, il choisit exprès l'opinion du baron d'Heiss, comme la moins romanesque, pour s'y rattacher dans un article fort sensé, qui fait partie de ses _OEuvres philosophiques et littéraires_, 2 vol. in-12, imprimées à Hambourg en 1795.

Sénac de Meilhan, pendant son émigration, retournait ainsi en France, par la pensée, à la suite du prisonnier inconnu, qu'il avait pris pour le secrétaire du duc de Mantoue. A l'appui de la lettre italienne traduite dans l'_Histoire abrégée de l'Europe_, il invoqua le témoignage des journaux italiens de 1782, qui avaient rapporté de la même manière l'anecdote de l'enlèvement de Matthioli, trouvée dans les papiers d'un marquis de Pancalier de Prie, mort à Turin cette année-là.

L'opinion de Sénac fut reproduite, avec quelques nouveaux rapprochemens de faits et de dates, dans un article intitulé: _Mémoires sur les problèmes historiques et la méthode de les résoudre, appliqué à celui qui concerne l'Homme au masque de fer_, et signé C. D. O., que le _Magasin encyclopédique_ publia en 1800 (6e année, t. VI, p. 472.) Cet article, surchargé de considérations vagues et verbeuses, est écrit par une personne qui n'avait point approfondi la question, et qui annonce que des notes découvertes à la bibliothèque de Turin prouvent l'identité du _Masque de Fer_ et de Girolamo-Magni, premier ministre du duc de Mantoue.

Le savant Millin, directeur de l'estimable recueil où parut cet article, avait précédemment, dans ses _Antiquités nationales_ (in-4, t. I, art. I, la _Bastille_) examiné les systèmes émis sur le _Masque de Fer_, et adopté de préférence celui qui donnait à Louis XIV un frère aîné, fruit des galanteries d'Anne d'Autriche: c'était pour lui une occasion d'envisager ce fait _sous un point de vue politique_ et de comparer Louis XIV aux _despotes asiatiques_. Aussi fut-il _accueilli favorablement_, quand il présenta en 1790 à l'Assemblée Nationale son ouvrage, qui devait servir de liste de proscription aux monumens mis hors la loi!

Le système de Soulavie enté sur sa ridicule _relation_, avait pourtant trouvé des partisans en Allemagne; non seulement on représentait à Berlin un drame, _le Masque de Fer_, où Louis XIV, amoureux de la femme de son frère, voyait les deux époux s'empoisonner devant lui, pour échapper l'un à sa haine et l'autre à son amour, mais encore M. Spittler avait, dans le _Magasin de Gottingue_, essayé d'établir, avec toute la conscience de son érudition germanique, une opinion qui n'était déjà plus admissible en France, et qui reposait principalement sur un livre français que nous ne connaissons pas, intitulé: _Mémoires secrets du Masque de Fer_.

Ce fut alors que le système que Sénac de Meilhan avait défendu en dernier lieu prévalut en France par la seule force des pièces qu'on découvrit à Paris dans les archives des Affaires Étrangères, et il a été presque seul soutenu jusqu'à ce jour, avec quelque apparence de vérité, il faut l'avouer.

M. Roux-Fazillac fit paraître le premier, en 1800, ces pièces authentiques dans les _Recherches historiques et critiques sur l'Homme au masque de fer, d'où résultent des notions certaines sur ce prisonnier_, in-8º de 142 pages. Ces recherches, puisées à des sources que la Révolution avait pu seule mettre à la discrétion des curieux, se composent de correspondances secrètes relatives aux négociations, aux intrigues et à l'enlèvement d'un secrétaire du duc de Mantoue, nommé Matthioli et non Girolamo-Magni. On ne pouvait plus douter de cet enlèvement exécuté en 1679, avec les circonstances révélées déjà par l'_Histoire abrégée de l'Europe_, mais le plus mince esprit de critique eût établi des différences capitales dans la position humiliante de ce prisonnier _subalterne_ à Pignerol, et dans les respects que Saint-Mars témoignait pour le prisonnier masqué, suivant le consentement unanime de toutes les traditions.

Un anonyme, qu'on croit être le baron de Servière, revint deux ans après sur la plupart des faits que les _Recherches_ de Roux-Fazillac avaient constatés; mais il ne fit aucune mention de l'ouvrage de son devancier, dans cette _Véritable clef de l'Histoire de l'Homme au masque de fer_, in-8º, de onze pages, sous la forme d'une lettre signée _Reth_, adressée au général Jourdan et datée de Turin, 10 nivose an XI (31 décembre 1802), où l'on trouve de nouveaux détails historiques sur la personne et la famille de Matthioli.

Reth rapporte que dînant un jour chez le général, on lui demanda son avis sur le _Masque de Fer_ et qu'il ne voulut pas s'expliquer avant que toutes les pièces à l'appui de son système fussent réunies entre ses mains: il annonce dans sa lettre la publication de ces pièces en un ouvrage spécial qui n'a point paru, et prie le général de lui _garder le secret_, quoique ce prétendu secret eût été mis en circulation publique par le baron d'Heiss, depuis plus de trente ans.

Au milieu des documens authentiques cités dans cette notice, l'auteur a glissé plusieurs faits hasardés qui ne reposent que sur une tradition vague: selon lui, en 1723, le lendemain de la majorité de Louis XV, le régent, _en présence de la cour_, aurait révélé _mystérieusement_ au roi le secret du prisonnier masqué. Il est à peu prés avéré que la cour ignorait en 1723 l'existence de ce prisonnier; autrement, une anecdote si singulière fût arrivée plus tôt à la publicité.