L'homme au masque de fer

Part 8

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L'éditeur anonyme de la troisième édition des _Remarques historiques sur la Bastille_ qui reparurent en 1789 comme un ouvrage nouveau, sous la rubrique de Londres, n'ajouta rien pour fixer l'_incertitude où l'on sera probablement toujours_ à l'égard du prisonnier inconnu, pensait-il; mais il ne se fit pas scrupule de renchérir sur ce qu'on savait du masque et de l'enterrement de _Marchialy_: «Son masque était simplement de velours noir, garni de baleines très-fortes et attaché par derrière avec un cadenas scellé; il était fait de manière qu'il lui était impossible de l'ôter ou de l'arracher lui-même et qu'il pouvait manger avec sans beaucoup d'incommodité.» Où l'éditeur avait-il trouvé ces détails minutieux qu'il débitait avec tant d'effronterie ou de naïve crédulité? «Il est _très-certain_ que le tronc seul du cadavre fut enterré, et que la tête coupée, puis partagée en divers morceaux, pour la défigurer, fut enterrée en plusieurs autres lieux.» L'éditeur ne nous dit pas comment il avait appris cette variante de la tradition recueillie par Saint-Foix; mais la Bastille, comme on sait, était une mine inépuisable.

Charpentier, ami de Linguet qui l'encourageait à écrire un ouvrage historique sur la Bastille, et qui promettait de lui fournir des éclaircissement singuliers, eut l'idée d'étaler au grand jour les injustices que cette prison d'état avait cachées dans son ombre. Un comité de gens de lettres s'était formé au Lycée, sous la direction de Charpentier, pour dépouiller et analyser tous les papiers de la Bastille, qu'on leur confierait, afin de _conserver des pièces intéressantes, déjà éparses, et qui, dans peu, seraient perdues sans ressource, si on ne les conservait au plus tôt_. Ce fut en quelque sorte un acte d'opposition contre la municipalité de Paris qui avait invité les possesseurs de ces pièces à en faire le dépôt à l'Hôtel-de-Ville, et qui ne se mettait pas en peine de les rendre publiques. _La Bastille dévoilée, ou Recueil de pièces authentiques pour servir à son histoire_, fut donc publiée par livraisons, en 1789 et 1790, reproduisant et commentant le grand registre, dans lequel les entrées et les sorties des prisonniers étaient régulièrement marquées par ordre chronologique.

Ce travail fut exécuté avec autant de conscience que de célérité; mais les pièces contenant l'entrée et la sortie des prisonniers ne remontaient pas au-delà de l'année 1663; à partir de cette époque, Charpentier avait puisé ses documens «dans de petits feuillets manuscrits enfilés par un lacet, qui paraissaient être les dépositaires des notes relatives aux prisonniers jusqu'à ce que le temps permît de les mettre au net sur le grand registre.» Ces notes présentaient pourtant bien des lacunes. Il en était de même du grand registre, dans lequel on avait _enlevé avec beaucoup de précaution_ le folio 120, correspondant à l'année 1698 et à l'arrivée du prisonnier inconnu à la Bastille; on avait aussi _déchiré_ et _mutilé_ les feuillets qui comprenaient la fin de l'année 1703 et les suivantes, comme pour effacer tout ce qui pouvait avoir rapport à _Marchialy_.

L'absence du folio 120 fit croire naturellement à Charpentier «qu'on avait mis autant de soin pour anéantir après la mort du prisonnier tout ce qui aurait pu donner quelques lumières sur son sort, qu'on en avait mis pendant sa vie pour dérober aux regards des curieux le mystère caché sous ce masque de fer;» il désespéra donc de trouver dans les papiers de la Bastille la moindre indication à ce sujet, et il dut se borner à faire une dissertation historique à l'aide des témoignages existant; mais cette dissertation ne parut que dans la neuvième livraison de la _Bastille dévoilée_, qu'elle occupe tout entière.

Durant cet intervalle de temps, signalé par la publication de plusieurs ouvrages sur la Bastille et son prisonnier masqué, le folio 120 du grand registre fut remis entre les mains de Charpentier, non pas l'original, mais _un feuillet semblable, entièrement écrit de la main propre_ du major Chevalier.

On obtint la certitude qu'en 1775 M. Amelot, ministre de la ville de Paris, s'était fait communiquer toutes les pièces qui concernaient directement ou indirectement l'homme au masque: le major Chevalier, qui avait rempli les fonctions de sa charge à la Bastille depuis 1749, déclara lui-même qu'il avait, par l'ordre du ministre, opéré cette soustraction et envoyé à M. Amelot les feuillets déchirés du grand registre: on avait lieu de croire que ces feuillets étaient anéantis, mais on les retrouva, dit-on, par les soins de M. Duval, ancien secrétaire de la police, et leur authenticité fut à peine mise en doute, lorsque Charpentier les imprima dans son livre, rédigé avec modération et plein d'une sage critique, qu'on traduisait au fur et à mesure en Allemagne et en Angleterre.

Il est remarquable que ce folio où l'entrée du prisonnier a été relatée dans la forme ordinaire des écrous est divisé par colonnes, et en contient plusieurs réservées pour marquer les renvois aux tomes et pages d'un journal, d'une correspondance ou d'un recueil très-volumineux (37 volumes, d'une part, et 80 ou 8, de l'autre) qu'on n'a plus, ce qui s'accorde assez bien avec la disposition de la carte décrite dans les _Loisirs d'un Patriote français_.

Voici le tableau figuré de cette feuille, copié d'après l'original autographe du major Chevalier[55] et reproduit avec une scrupuleuse fidélité, sans omettre les fautes de français et d'orthographe qu'on remarque dans la rédaction de cet étrange historien de la Bastille.

[55] Le cabinet de M. Villenave nous fournit cet original envoyé à M. de Malesherbes, et presque entièrement semblable à celui que Chevalier avait fait passer à M. Amelot, peu de mois auparavant, et qui tomba dans les mains de l'éditeur de la _Bastille dévoilée_.

NOMS ET QUALITÉS DES PRISONNIERS Ancien prisonnier de Pignerol, obligés de porter toujours un masque de velours noir d'ont on n'a jamais scû le nom ni ses qualités.

DATES DE LEURS ENTRÉES. 18e 7bre. 1698 à 3 heures après midy

NOMS DE MESSIEURS LES SECRÉTAIRES D'ÉTAT QUI ONT CONTRESIGNÉ LES ORDRES. ...

TOM. Dujonca

PAG. v. 37

DATES DE LEURS MORTS. le 19e 9bre 1703

TOM. Dujonca

PAG. v. 80[56]

MOTIF DE LA DETENTION DES PRISONNIERS. on ne l'a jamais scû.

OBSERVATIONS C'est le fameux homme au masque que jamais personne n'a jamais scû ni connû. Mort le 19e 9bre. 1703. agé de 45 ans ou environs, enterré à St. Paul le lendemain à 4 heures après midy, sous le nom de _Marchiali_, en présence de M. Rosarges major dud. chateau et M. Reilhe chirurgien major de la Bastille qui ont signés sur les registres mortuaires de Saint Paul. Son enterrement a couté 40 l. Ce prisonnier a resté à la Bastille cinq années et soixante et deux jours non compris celuy de son enterrement.

_Nota._ Ce prisonnier à esté ammenés à la Bastille par M. de Saint Mars, dans sa litierre, lorsqu'il est venû prendre possession du gouvernement de la Bastille venant de son gouvernement des illes de Sainte Margueritte et Honnorats et qu'il avoit cy devant à Pignerol.

Ce prisonnier estoit traités avec une grande distingtion de M. le Gouverneur, et n'estoit vû que de luy et de M. Rosarges major dud. chateau, qui seul en avoit soin. Il n'a point été malade que quel heures, mort comme subitement; il a été enseveli dans un linceuil de toille neuve et genéralement tout ce qui s'est trouvés dans sa chambre à esté brulés, comme son lit tout entier y compris des matelats, tables, chaises et autres ustanciles reduis en poudres et en cendres, et jettés dans les latrines, le reste a esté fondu comme argenterie, cuivre ou étain.

Ce prisonnier estoit logés à la troisième chambre de la tour Bertodierre, laquelle chambres a esté regrattés et piqués jusqu'au vif dans la pierre et blanchie de neuf de bout à fonds, les portes, chassis et dormant des fenetres ont esté brulés comme le reste.

_Il est à remarquer que le nom de MARCHIALI que lon lui a donnés sur le registre mortuaire de Saint Paul, on y trouve lettre pour lettre ces deux mots l'un latin l'autre françois, HIC AMIRAL, c'est l'Amiral._

[56] La _Bastille dévoilée_, 9e liv. p. 34, porte: _vol._ 8e; la plupart des ouvrages où cette feuille a été copiée depuis offrent en toutes lettres: _volume_ 8me.

Ce feuillet est évidemment composé avec le journal de Dujonca et les anciennes notes que le père Griffet avait employées dans sa dissertation; il y a entière analogie de faits et souvent d'expressions entre ces documens et la rédaction assez peu littéraire de Chevalier. Cependant on a sujet de croire que le folio soustrait au grand registre différait de celui qui fut représenté comme une copie; car dans le registre les feuilles sont divisées en _onze_ colonnes (voyez ci-dessus, la note [45]), tandis que le folio envoyé à messieurs Amelot et de Malesherbes ne contient que _dix colonnes_, l'une desquelles porte ce titre imprimé: _Dates de leurs morts_, au lieu de _Dates de leurs sorties_. La colonne qui manque dans le folio est intitulée au grand registre: _Noms de messieurs les secrétaires d'État qui ont contresigné les ordres_. Comment d'ailleurs expliquer l'enlèvement de ce folio, autrement que par l'intention de cacher ce qu'il renfermait et même d'en détruire la preuve?

Rien ne fait supposer que le grand registre, où n'existait plus le folio 120, fût celui dont on attribue l'invention à Chevalier, major de la Bastille depuis 1749: le grand registre commence à l'année 1686 et ne paraît pas plus moderne; au contraire, on est bien certain que le major est l'auteur du feuillet apocryphe, remis par M. Duval aux éditeurs de la _Bastille dévoilée_, soit qu'il l'ait imaginé en entier, soit qu'il l'ait copié sur le feuillet original avec de notables modifications, d'après des ordres supérieurs. Comment aurait-on écrit au commencement du 18e siècle: _C'est le fameux homme au masque_, tandis que cet homme ne devint _fameux_ qu'en 1751, après la publication du _Siècle de Louis XIV_?

On reconnaît la main de la police de Sartines et de Lenoir, dans la perte de ce feuillet et dans la manière dont il fut remplacé; peut-être avait-il disparu avant que Chevalier fût chargé de recherches dans les archives. Les minutieuses précautions qu'on avait prises à la mort de _Marchialy_ donnent assez à entendre qu'on n'eût pas laissé subsister quelque pièce écrite, capable de faire deviner le nom de ce prisonnier. En tout cas, les volumes 37 et 80 ou 8 de Dujonca, auxquels renvoyaient les colonnes des _tomes_ et des _pages_ dans le feuillet écrit par le major, ne vinrent à la connaissance de personne, et à peine put-on obtenir quelques témoignages pour constater qu'une collection de _gros volumes_ avait figuré dans les archives de la Bastille.[57]

[57] On sait combien le gouvernement de Louis XVI employa d'argent et de ruse pour étouffer toutes les accusations qui pouvaient sortir contre lui des ruines de la Bastille. Les auteurs des différens ouvrages publiés alors sur cette prison d'état ne trouvèrent de renseignemens qu'auprès d'anciens officiers qui avaient été, à une époque antérieure, éloignés du service, et qui gardaient rancune à l'administration. Mais presque tous ceux qui, en dernier lieu, étaient attachés à la Bastille par des fonctions élevées ou subalternes, refusèrent de se faire dénonciateurs: on doit présumer qu'ils furent indemnisés généreusement, d'après ce seul fait (autographe de M. Villenave): un lieutenant de la Bastille, ayant perdu ses effets dans le sac du château, adressa une pétition à Louis XVI, pour obtenir un secours; le roi écrivit de sa main, au bas de la pétition: _Bon pour quatre mille livres_.

A propos de ces renvois, dignes de prêter aux conjectures, quelqu'un eut l'idée de rectifier ainsi le numéro de la carte citée dans les _Loisirs d'un Patriote français_, 6-4-37-8-9000, pour le rendre compréhensible par l'addition d'un seul chiffre, et par cette explication: la carte, faite après la mort du prisonnier, aurait renvoyé au volume 6e pour l'entrée de Fouquet à la Bastille en 1663; au volume 4e pour sa sortie en 1664, lorsqu'on le transféra à Pignerol; au volume 37e, pour son retour à la Bastille en 1698; au volume 8e, pour sa mort en 1703; et enfin au numéro d'ordre 9000, désignant le nombre de prisonniers enregistrés avant lui.

Mais l'auteur de _la Bastille dévoilée_ n'eut pas recours à ces calculs problématiques: dans sa neuvième livraison, il fit un examen succinct, mais judicieux, des diverses opinions qu'on avait fait valoir jusqu'alors à l'égard du _Masque de Fer_, en discutant pour la première fois celle de M. de Taulès, qui ne révélait son _secret_ à ses amis que _sous la foi du serment_ (p. 171 de la 9e liv.); mais il retomba dans le système de l'_éditeur_ des _Questions sur l'Encyclopédie_, ou du libelliste des _Amours d'Anne d'Autriche_, en s'efforçant de prouver que, suivant la solution _la plus vraisemblable_, le prisonnier était fils naturel d'Anne d'Autriche et frère aîné de Louis XIV.

Le champ s'ouvrait plus large et plus libre aux paradoxes, les moins respectueux pour l'honneur de la monarchie, depuis que l'_approbation_ des censeurs royaux et le _privilége du roi_ n'étaient plus nécessaires pour les nombreux ouvrages que la presse lançait de toutes parts, depuis que la police avait renversé son encre rouge et que le pilon ne faisait plus la guerre aux livres.

La Bastille fut encore le prétexte de plusieurs compilations moins importantes, dans lesquelles figurait le _Masque de fer_ sous différens noms.

Le chevalier de Cubières, qui mena la muse de Dorat à la Bastille, le 16 juillet 1789, voulut aussi dire son mot sur le _Masque de Fer_, dans le récit de son _Voyage_ en prose et en vers[58], sans doute pour justifier les qualités de _citoyen et soldat_ qu'il avait prises en tête de sa brochure: Cubières aspirait déjà à devenir poète républicain, afin de se venger des épigrammes de Rivarol, auxquelles il devait son unique célébrité. Ce fut dans les notes de cet opuscule, qui rappelle seulement par la forme le spirituel _Voyage de Chapelle et Bachaumont_, que Cubières se vanta d'être mieux instruit que ses contemporains au sujet du prisonnier masqué. «Le bruit a couru d'abord, dit-il avec la légèreté d'un faiseur de poésies fugitives, que, dans cet immense et redoutable dépôt des secrets de la monarchie, on avait trouvé des pièces qui renfermaient celui du célèbre _Masque de Fer_: ce bruit a cessé tout-à-coup, et l'on a même dit qu'on n'avait rien trouvé de relatif à cet illustre prisonnier. On m'a révélé ce secret long-temps avant la prise de la Bastille; et comme on ne m'a point fait une condition de n'en rien dire, et que le temps est venu de ne plus rien dissimuler, je vais écrire ce que je sais, et l'écrire avec la franchise qui me caractérise.»

[58] _Voyage à la Bastille, fait le 16 juillet 1789, et adressé à Mme de G... à Bagnols, en Languedoc_, par Michel de Cubières, citoyen et soldat, in-8º; Paris, 1789.

Après cet exorde charlatanique, écrit de ce style qui était bien digne d'être appliqué plus tard à l'_Éloge de Marat_, Cubières raconte que, le 5 septembre 1638, Anne d'Autriche, qui avait mis au monde, entre midi et une heure, un fils qui fut Louis XIV, accoucha d'un second fils _pendant le souper du roi_, et que Louis XIII résolut de cacher la naissance de cet enfant, pour éviter les prétentions d'un frère jumeau à la couronne de France. Cubières a la bonne foi d'ajouter qu'il n'en sait pas davantage. On doit lui tenir compte de la réserve qu'il a mise dans sa prétendue révélation: il pouvait ne pas se contenter d'un mensonge de quinze lignes, lui qui avait déjà publié dix ou douze volumes sans y faire entrer une idée!

Le fougueux journaliste Carra, sous le voile de l'anonyme, qui fut levé par le _Moniteur_ du 6 juillet 1790, publia les _Mémoires historiques et authentiques sur la Bastille, dans une suite de près de trois cents emprisonnemens, détaillés et constatés par des pièces, notes, lettres, rapports, procès-verbaux, trouvés dans cette forteresse, et rangés par époques, depuis 1475 jusqu'à nos jours_; 1789, 3 vol. in-8º.

Les noms de l'auteur et du libraire-éditeur (Buisson) de ces _Mémoires_ nous avaient d'abord mis en défiance contre leur caractère d'authenticité, si hautement réclamé dans le titre de l'ouvrage; l'esprit et le style des _observations_ qui entrecoupent les pièces historiques n'eussent pas servi à nous faire changer d'avis, et nous supposions que ce livre avait été fabriqué par les scribes de Soulavie, avec des documens plus ou moins falsifiés, sous les yeux de Carra, qui aurait écrit le _Discours préliminaire_, où la déclamation va jusqu'au burlesque. «Rois imbécilles, rois fanatiques, Sardanapales français, sortez un instant des abîmes de la mort, pour subir le plus grand des supplices, celui de voir proclamer vos forfaits par toute la terre; et vous, peuples de la terre, lisez ces annales du crime!...» Mais nous nous sommes convaincus que ces _Mémoires_ sont aussi exacts et non moins curieux peut-être que la _Bastille dévoilée_. Les pièces citées existaient réellement dans les archives de la Bastille, et les plus anciennes qui sont aussi les plus considérables avaient été copiées dès 1775, et transmises par le major Chevalier à M. de Malesherbes[59].

[59] Nous avons entre les mains ces copies, qui sont conservées dans le cabinet de M. Villenave, et en les comparant avec le tome 1 de l'ouvrage de Carra, nous ne trouvons que des suppressions peu importantes dans l'imprimé. On voit à l'article du _Masque de Fer_, p. 315, que Carra avait eu communication, avant Charpentier, du folio 120 du grand registre, écrit par le major Chevalier, et des autres pièces envoyées à Malesherbes en 1775. On a lieu de soupçonner que ces pièces étaient fournies à l'éditeur par Malesherbes lui-même, dans les papiers duquel on les a trouvées.

L'article du _Masque de Fer_ reproduit presque textuellement, sans avoir égard aux colonnes imprimées du grand registre, le folio 120, tel que Chevalier l'avait envoyé à Malesherbes; l'éditeur ajoute seulement que le masque de velours noir était _attaché sur le visage_ du prisonnier, et _qu'un ressort le tenait par derrière_. Il passe rapidement en revue les versions des _Mémoires de Perse_, de Voltaire, de La Grange-Chancel et de Saint-Foix: il en conclut que _tous se sont également trompés sur les dates, et vraisemblablement sur leurs conjectures_. Ensuite il cite, dans ses propres _observations_, l'extrait d'une lettre que nous rapporterons ailleurs, après laquelle on ne peut plus douter qu'en 1691 le prisonnier fût _sous la garde_ de Saint-Mars depuis _vingt ans_ au moins. On doit regretter cependant que Carra, plus curieux de phrases que de faits, ait négligé d'indiquer la source de cette lettre qui nous semble authentique, par la raison que cet ouvrage est rempli de pièces originales publiées avec autant de bonne foi que d'ignorance. Le déclamateur Carra n'était point assez adroit pour inventer un pareil artifice; et sans doute il ne regardait pas cette lettre comme un document si extraordinaire et si précieux, qu'il dût en justifier à ses lecteurs. Au reste, il croyait résoudre le problème, en adoptant le sentiment de _beaucoup de personnes_ qui pensaient que le prisonnier masqué était un frère aîné de Louis XIV.

Louis Dutens, dont la réputation de poète et de littérateur français était fort accréditée en Angleterre, ne s'amusa pas à réunir dans la lettre sixième de sa _Correspondance interceptée_, in-12, 1789, les systèmes de ses devanciers: il en choisit un, celui du baron d'Heiss, qu'il appuya de quelques faits aussi neufs que singuliers; il prouva qu'un ministre du duc de Mantoue avait été enlevé par ordre de Louis XIV, vers 1685, croyait-il, et enfermé secrètement à Pignerol, parce que le cabinet de Versailles craignait l'habileté et la perfidie de cet Italien dans les négociations entamées avec la cour de Piémont. L'enlèvement semblait incontestable, quoique le cabinet de Versailles l'eût toujours nié, malgré la dénonciation de l'_Histoire abrégée de l'Europe_; mais Dutens prétendait que la victime de cet attentat contre le droit des gens était un comte Girolamo Magni.

Dutens dit que ce fut à Paris, en 1778, peut-être en fouillant les archives des affaires étrangères, qu'il acquit des lumières sur ce sujet; il avait recueilli aussi la tradition à Turin, où il alla ensuite avec lord Mount-Stuard, envoyé extraordinaire du roi d'Angleterre; mais il ne put compulser les archives de Mantoue, qu'on avait transportées à Vienne en 1707, et il ne trouva rien dans celles de Turin, où une lacune de quarante années (1660 à 1700) ne permettait pas de constater un fait qui avait sans doute mis en jeu les ressorts de la diplomatie italienne.

Durant le séjour de Dutens à Paris, l'abbé Barthélemy, dont la bonne foi ne peut être suspecte, lui montra un mémoire fait à l'instance du marquis de Castellane, gouverneur des îles Sainte-Marguerite, par un nommé Claude Souchon, alors âgé de soixante-dix-neuf ans, fils d'un homme qui avait été _cadet_ de la compagnie franche des îles, du temps de Saint-Mars. Ce Claude Souchon est certainement le même officier que Papon avait interrogé en 1778; mais, dans son Mémoire, il fut moins réservé qu'il l'avait été dans ses paroles. Instruit par les confidences de son père et du sieur Favre, aumônier de la prison, il rapporta en détail les circonstances de l'enlèvement du prisonnier masqué (en 1679) qu'il appelait un _ministre de l'Empire_; et son récit s'accorde si fidèlement avec les Correspondances officielles relatives à cette affaire, publiées depuis, qu'on est forcé de l'admettre comme véritable dans toutes ses parties. Claude Souchon assure que le prisonnier _mourut aux îles Sainte-Marguerite, neuf ans après sa disparition_.

Dutens démentait par là, disait-il, les assertions de Voltaire, et faisait évanouir le _merveilleux_ de l'anecdote, en établissant que le _Masque de Fer_ n'était autre que le ministre du duc de Mantoue, quoique celui-ci, mort _neuf ans après sa disparition_, c'est-à-dire en 1697, aux îles Sainte-Marguerite, ne pût avoir été transféré à la Bastille en 1698, ainsi que l'atteste le journal de Dujonca. Dutens, à l'appui de son opinion, cite de plus le témoignage du duc de Choiseul, qui, n'ayant pu arracher à Louis XV le secret du _Masque de Fer_, pria Mme de Pompadour de le demander elle-même au roi, et apprit par l'entremise de la favorite que ce prisonnier était _un ministre d'un prince italien_.

Ce petit écrit, qui avait passé inaperçu en 1789, reparut avec de légers changemens dans le deuxième volume (p. 204 et suiv.) des _Mémoires d'un Voyageur qui se repose_, publiés à Paris, en 1806, par Dutens, qui n'osa pas néanmoins répéter cette conclusion qu'il avait tirée d'abord de ses recherches: «Il n'y a aucun point d'histoire mieux établi que le fait que le prisonnier au masque de fer fut un ministre du duc de Mantoue enlevé à Turin.»

Le _Masque de Fer_ inondait encore une fois le public de dissertations plus ou moins hypothétiques; et ce sujet tenait aussi occupés les meilleurs critiques de l'Angleterre. M. Quentin Crawfurd publia, en 1790, un article anglais, dans lequel, après avoir comparé les systèmes soutenus jusqu'à cette époque, il opinait en faveur de celui de Voltaire, avec tant de conviction, qu'il ne pouvait douter, disait-il, que le prisonnier masqué fût le fils d'Anne d'Autriche, sans toutefois déterminer la date de sa naissance. Depuis, M. Crawfurd renouvela dans un ouvrage français cette discussion judicieuse, mais plus forte d'inductions morales que de preuves écrites.