L'homme au masque de fer

Part 7

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Cependant un nouveau système s'élaborait en silence, et plusieurs hommes très-judicieux étaient portés à lui donner la préférence. Le chevalier de Taulès, secrétaire d'ambassade à Constantinople, ramassait mystérieusement les matériaux de ce système qui tendait à inculper les jésuites chassés de France et poursuivis de tous côtés avec la fureur des représailles. On ne peut apprécier quel sentiment de prudence ou de générosité l'empêcha de publier son livre, qui était dès lors connu dans les lettres, quoique manuscrit, et qui fut communiqué dès 1783 à M. de Vergennes, ministre des affaires étrangères.

Duclos prit les devans sur M. de Taulès, en imprimant qu'un jésuite _gros collier de l'ordre_ lui avait avoué que «le _Masque de Fer_ était une sottise de la Société, qu'il fallait ensevelir dans l'oubli.» Cette insinuation n'eut pas de suite à cette époque, et l'on ne demanda pas compte du prisonnier masqué à la société de Jésus, qui avait tant d'autres comptes plus graves à rendre.

C'était sous les décombres de la Bastille qu'on espérait retrouver les preuves de cette iniquité du _grand roi_, et quand la vieille prison féodale s'écroula sous le marteau du peuple, le 14 juillet 1789, le premier prisonnier qu'on chercha parmi les cachots, livrés au jour éclatant de la justice et de l'humanité, pour délivrer au moins son nom encore captif dans ces ténèbres, ce devait être le _Masque de Fer_!

Dès que la Bastille tomba au pouvoir du peuple, les portes des prisons furent brisées à coups de hache; mais on ne trouva que huit personnes à délivrer, au lieu des innombrables victimes qu'on supposait ensevelies au fond de cette sinistre forteresse: on prétendit que, peu de jours auparavant, la plupart des détenus avaient été transportés ailleurs secrètement.

Les souvenirs de plusieurs captivités célèbres planaient au-dessus des ruines, qu'on avait hâte de faire disparaître pour placer cette inscription: _Ici l'on danse_, à l'endroit même où tant de larmes avaient coulé depuis des siècles; le fantôme du _Masque de Fer_ était sans doute présent aux yeux des démolisseurs patriotes, et quand un des _vainqueurs_ apporta en trophée au bout d'une baïonnette le grand registre de la Bastille[45], l'assemblée municipale de l'Hôtel-de-Ville attendit dans un silence solennel que le secret du despotisme royal tombât de ces pages sanglantes[46]: le folio 120, correspondant à l'année 1698 et à l'arrivée du prisonnier masqué venu des îles Sainte-Marguerite, avait été enlevé et remplacé par un feuillet d'une écriture récente!

[45] «C'est un in-folio immense ou plutôt une suite de cahiers qui augmentent journellement. Ces cahiers sont contenus dans un très-grand carton ou portefeuille en maroquin, fermant à clef, lequel est encore renfermé dans un double carton. Ces feuilles, distribuées en colonnes, portent des titres imprimés à chacune. Ire colonne: _Noms et qualités des prisonniers_. IIe col. _Dates des jours d'arrivée des prisonniers au château._ IIIe col. _Noms des secrétaires d'état qui ont expédié les ordres._ IVe col. _Dates de la sortie des prisonniers._ Ve col. _Noms des secrétaires d'état qui ont signé les ordres d'élargissement._ VIe col. _Causes de la détention des prisonniers._ VIIe col. _Observations et Remarques._ Le major remplit la sixième colonne suivant les indications qu'il peut avoir, et le lieutenant de police lui donne des instructions quand il veut et comme il veut. La septième colonne contient l'historique des faits, gestes, caractères, vie, moeurs et fin des prisonniers. Ces deux colonnes sont des espèces de mémoires secrets dont l'essence et la vérité dépendent du jugement droit ou faux, de la volonté bonne ou mauvaise du major et du commissaire du roi; plusieurs prisonniers n'ont aucune note sur ces deux dernières colonnes. Ce livre est de l'invention du sieur Chevalier, major actuel.» _Remarques historiques sur la Bastille_, 1774, p. 31 et 32. La distribution des colonnes indiquée dans cet ouvrage n'est pas tout-à-fait la même que celle du registre qui a servi à la rédaction de la _Bastille dévoilée_: ce dernier «est un registre de 280 pages in-folio, broché et soigneusement renfermé dans un portefeuille de maroquin; d'un côté est écrit en lettres d'or le mot _Bastille_; de l'autre, sont gravées les armes du roi: ledit portefeuille fermait à clef. Chaque page de ce registre est divisée en onze colonnes. Voici ce qui se trouve imprimé en tête de chaque colonne: Ire _Noms et qualités des prisonniers_. IIe _Dates de leur entrée_. IIIe _Noms de MM. les secrétaires d'état qui ont contresigné les ordres_. IVe _Tomes_. Ve _Pages_. VIe _Dates de leur sortie_. VIIe _Noms de MM. les secrétaires d'état qui ont contresigné les ordres_. VIIIe _Tomes_. IXe _Pages_. Xe _Motifs de la détention des prisonniers_. XIe _Observations_. Nota. Nous n'avons aucune connaissance des TOMES et PAGES auxquels renvoient les colonnes 4e, 6e, 8e et 9e.» Première livraison, p. 44.

[46] Chap. 14 et 15 de _la Bastille, ou Mémoires pour servir à l'histoire du gouvernement français_, par Dufey de l'Yonne; 3e livraison de la _Bastille dévoilée_; les _Journées mémorables de la Révolution française_, t. 1, p. 21.

Dans les souterrains de la Bastille, on découvrit des squelettes entiers; dans les latrines, des ossemens brisés et putréfiés[47]: alors on se souvint avec terreur des horribles assertions que Constantin de Renneville avait avancées dans son _Histoire de la Bastille_, et qu'on avait trop légèrement traitées de fables calomnieuses; on pensa que bien des crimes, bien des vengeances, étaient restés enfouis dans les ombres impénétrables de cette prison d'état, et que les murs, tout couverts de noms et de dates[48], offraient des listes de proscription plus amples et plus véridiques que les registres du greffe.

[47] «Quelques prisonniers ont péri à la Bastille par des voies secrètes, mais ces exemples sont rares.» _Rem. hist. sur la Bastille_, p. 33. Voyez _Antiquités nationales_, par Millin, t. 1, art. de la Bastille, p. 15.

[48] On trouve dans les _Révolutions de Paris_, à la suite des _Remarques historiques sur la Bastille_, le _Relevé exact des noms et inscriptions gravées sur les murs des cachots_, et le _Langage des murs ou les cachots de la Bastille dévoilant leurs secrets_.

Quelques curieux se mêlèrent donc aux travaux rapides de la démolition, et visitèrent en détail la tour de la Bertaudière que le _Masque de Fer_ avait habitée cinq ans, et dans laquelle il avait pu laisser la trace de son passage; mais on eut beau déchiffrer tout ce qui était écrit avec la pointe d'un couteau ou d'un clou sur les parois de pierre, sur les planchers de bois, sur les serrures, sur les meubles, sur le plomb des vitres, rien dans ces archives funèbres n'avait un rapport plus ou moins direct avec le malheureux _Marchialy_, et l'on ne douta plus que les ordres de Louis XIV pour effacer tout vestige de cette étrange mascarade n'eussent été ponctuellement exécutés.

Plusieurs personnes pourtant se demandèrent par quelle raison le cadavre du prisonnier n'avait pas, comme ceux dont on retrouvait les débris, été confié aux oubliettes infectes de la Bastille plutôt qu'à la terre bénite du cimetière de Saint-Paul: on pouvait répondre à cette objection, que les restes humains découverts dans les fouilles appartenaient sans doute à une époque antérieure aux formalités de la prison d'état, ou n'accusaient que la scélératesse des officiers subalternes, capables d'un assassinat pour dépouiller un prisonnier; d'ailleurs en 1703, quand mourut _Marchialy_, Louis XIV, entièrement livré à Mme de Maintenon et à son confesseur le père Lachaise, avait une dévotion si scrupuleuse, qu'il n'eût pas refusé les secours de l'église et la sépulture chrétienne à son plus grand ennemi.

Cependant toutes les recherches ne furent pas infructueuses, s'il faut en croire la dernière feuille des _Loisirs d'un Patriote français_, recueil périodique[49], qui cita, le 13 août 1789, «une carte qu'un homme curieux de voir la Bastille prit au hasard avec plusieurs papiers: cette carte contient, ajoute le rédacteur, le numéro 64389000 et la note suivante: FOUCQUET, ARRIVANT DES ILES SAINTE-MARGUERITE, AVEC UN MASQUE DE FER; ensuite trois X.X.X., et au-dessous, KERSADION.» Le journaliste attestait avoir vu la carte, et présentait de rapides observations à l'appui de ce système, que la découverte vraie ou prétendue de la carte avait mis au jour.

[49] M. Deschiens, dans son catalogue des journaux de la révolution, ne nomme pas l'auteur de celui-ci, qui ne parut que pendant un peu plus d'un mois, et qui forme un seul volume (36 num. du 5 juillet au 13 août 1789). Ne pourrait-on l'attribuer à Brissot de Warville, et le regarder comme un annexe littéraire du _Patriote Français_ que rédigeait alors ce journaliste, qui se souvenait d'avoir été pensionnaire du roi à la Bastille? Ce recueil est aujourd'hui fort rare et ne se trouve pas à la Bibliothèque royale.

Cette carte singulière, dont l'usage est aussi obscur que le chiffre, exista-t-elle réellement? La situation politique du moment était trop grave pour qu'on donnât beaucoup d'attention à ce document, dont l'authenticité est maintenant impossible à prouver, et d'ailleurs, les _Loisirs d'un Patriote français_ avaient un fort petit nombre de lecteurs; car la révolution, qui marchait déjà au son du tocsin en suivant la tête du gouverneur de la Bastille, M. Delaunay, et celle de M. de Flesselles, prévôt des marchands, n'accordait plus de _loisirs_ aux patriotes enrôlés dans la milice citoyenne.

Néanmoins cette carte fut reproduite avec les réflexions du rédacteur, sous ce titre pompeux et trompeur: _Grande Découverte! l'homme au Masque de Fer dévoilé_, in-8º de sept pages d'impression. «Ce n'est pas la seule carte qu'on ait tiré de la Bastille, lit-on dans cette feuille, il y en avait plusieurs signées de quelques ministres ou de quelques personnes inconnues avec des ordres relatifs au prisonnier. Quant à celle que je cite, _je l'ai vue_!» L'anonyme, après avoir cherché à établir que Fouquet ne mourut pas à Pignerol, présume, d'après le témoignage de cette carte, que ce prisonnier d'état réussit à se sauver, fut _repris_, ramené en secret dans sa prison, masqué et condamné à passer pour mort, en châtiment de sa tentative d'évasion.

Cet imprimé se vendit dans les rues, où la liberté de la presse faisait affluer une prodigieuse quantité de brochures et de feuilles volantes, et cette opinion nouvelle, jetée au public sans preuves, sans nom d'auteur, sans aucune sorte de garantie historique, produisit toutefois certaine impression, en présence même des autorités de Voltaire, de Lagrange-Chancel, de Saint-Foix, du père Griffet et du baron d'Heiss, qui n'avaient jamais introduit Fouquet dans leurs discussions.

On se rappela toutefois une phrase du _Supplément du Siècle de Louis XIV_, d'après laquelle le ministre Chamillart aurait dit que le _Masque de Fer_ «_était un homme qui avait tous les secrets de Fouquet_.» Des gens fort judicieux allèrent jusqu'à croire que Chamillart, que Saint-Simon (t. 7, p. 238) nous peint d'un caractère _vrai, droit, aimant l'état et le roi comme sa maîtresse, opiniâtre à l'excès_, avait dit la vérité sans pourtant manquer à son serment ni trahir un secret qui eût pu compromettre l'honneur de son maître; selon une idée que d'autres ont eue avant nous, Chamillart voulait désigner Fouquet et ne le pas nommer, par un accommodement de conscience assez fréquent dans ces temps de morale jésuitique: en effet, qui était mieux instruit des secrets de Fouquet que Fouquet lui-même?

Quant à la carte qui servait de base à ce système, elle ne me paraît point aussi absurde que l'ont jugée différens critiques.

1º Le numéro inintelligible de 64389000 renfermait peut-être un sens qu'on ne pouvait traduire par des lettres; car l'emploi des chiffres était très-usité dans les affaires d'état; ou bien encore, ce nombre extraordinaire avait-il été mal rapporté par négligence, sinon par suite de la détérioration de cette carte foulée aux pieds, mouillée, tachée de boue: dans cette seconde hypothèse, il faudrait lire d'abord, au lieu de 6438, l'année de l'entrée du prisonnier à la Bastille, 1698, et immédiatement après le numéro de l'écrou, 9000 ou plutôt 900.

2º Ces trois X.X.X. peuvent aussi s'interpréter de diverses manières également plausibles: est-ce la désignation d'un registre, d'une série, d'une armoire? car les archives de la Bastille étaient si considérables, que le régent y avait créé, en 1716, une place de _garde_ sous la surveillance immédiate du gouverneur[50]; or, dans tous les grands dépôts de livres et de papiers, on distingue les divisions par des lettres, suivant l'ordre alphabétique, que l'on répète plusieurs fois au besoin. Tel est le système de classement usité à la Bibliothèque du Roi.

[50] Pièces envoyées par le major Chevalier à M. de Malesherbes. Cabinet de M. Villenave.

3º Quant au nom propre de _Kersadion_, qui est un nom breton, et qu'on doit lire de préférence _Kersadiou_ ou _Kersaliou_, c'est peut-être celui qu'on avait imposé à Fouquet, selon la règle des prisons d'état où de fréquens changemens de noms déroutaient la curiosité des indifférens et les démarches actives des intéressés: ainsi M. de Palteau prétend que l'homme au masque était connu sous le nom de _Latour_ à la Bastille, et nous le voyons désigné par le nom de _Marchialy_ sur les registres de la paroisse de Saint-Paul. Le fameux Latude, qui est resté trente-quatre ans à la Bastille, a subi deux ou trois baptêmes de cette espèce.

Cette carte aurait donc fait partie d'un catalogue général des prisonniers, destinée qu'elle était à indiquer le nom véritable, le faux nom, le numéro du volume contenant le détail des faits et les observations relatives, le numéro du carton des pièces à l'appui, la date et tous les renvois correspondant à une vaste collection de documens qui n'existent plus[51].

[51] Les _Remarques historiques et Anecdotes sur la Bastille_, nous autorisent à supposer une classification semblable: «Lors de l'arrivée de chaque prisonnier, on inscrit sur un livre ses noms et qualités, le numéro de l'appartement qu'il va occuper et la liste de ses effets déposés dans la case du même numéro. Le livre de sortie contient un protocole de serment et protestation de soumission, de respect, de fidélité pour le roi... Le troisième livre en feuilles contient les noms de tous les prisonniers, et le tarif de leurs dépenses... Enfin, le quatrième livre est un in-folio immense (le grand registre décrit plus haut)... On réunit en registre tous les ordres à jamais donnés et adressés au gouverneur de la Bastille, toutes les lettres des ministres et de la police; tout est recueilli soigneusement, et se retrouve au besoin.» P. 30 et suivantes.

Il est facile de prouver que les archives de la Bastille, qui étaient immenses, et qui contenaient les papiers des autres prisons d'état, ont été pillées avant et pendant le siége, anéanties et dispersées après le dépôt fait à l'Hôtel-de-Ville:

1º la troisième livraison de la _Bastille dévoilée_ (par Charpentier), page 152, cite des lettres tirées de ces archives, et concernant le château de Pierre-Encise, à Lyon. On a lieu de croire que la police envoyait à la Bastille toutes ses correspondances secrètes pour y être conservées en sûreté.

2º Cette même livraison présente des renseignemens qui sont d'accord avec nos suppositions, et que le rédacteur tenait du chevalier de Saint-Sauveur, officier de la Bastille durant dix-huit ans. «Nous avons appris que les mots _tome_ et _page_, qui sont deux fois répétés dans les colonnes de chaque page du grand registre, renvoient à de _gros volumes reliés_ qui renferment _simplement_ les ordres d'entrée et de sortie de chaque prisonnier. Cette découverte nous a fait moins regretter la perte de ces mêmes volumes; nous nous étions imaginés qu'ils renfermaient des objets bien plus intéressans.» Comment ces _gros volumes_ ont-ils disparu? le gouvernement avait donc intérêt à leur destruction? Quand ils n'auraient contenu que les _ordres d'entrée et de sortie de chaque prisonnier_, n'était-ce point assez pour éclaircir beaucoup de faits obscurs, pour en révéler d'autres tout-à-fait ignorés? On conçoit la perte de feuilles volantes, réunies en liasse, mais non celle de gros volumes qui étaient couverts sans doute en parchemin, et capables de résister même à un incendie tel que celui qui consuma ou plutôt attaqua le dépôt des livres saisis et les archives, lorsque les assiégeans eurent mis le feu à l'hôtel du gouvernement.

3º Mon savant et honorable ami M. Villenave, qui visita la Bastille le lendemain de la prise, se souvient d'avoir remarqué dans les cours une énorme quantité de papiers à demi-brûlés; il en ramassa quelques-uns, manuscrits et imprimés, qu'il conserve encore dans sa précieuse collection de pièces relatives à la révolution; mais il se souvient aussi que des sentinelles empêchaient les curieux d'emporter ces papiers qu'on enlevait sous les yeux des commissaires nommés par la ville. «La vérité est, dit Cubières dans son _Voyage à la Bastille_, que M. de Mirabeau avait aussi un ordre pour venir faire sa moisson de manuscrits, et je ne doute pas qu'il n'en ait rapporté plusieurs de très-curieux. J'aurais bien voulu en ramasser à mon tour; mais je n'en avais _ni permission ni ordre_.»

4º Charpentier nous apprend avec quel soin l'autorité faisait recueillir les papiers de la Bastille, qui furent déposés à l'Hôtel-de-Ville, et _couverts d'un voile aussi impénétrable que celui qui les dérobait au jour quand ils étaient sous les voûtes de la Bastille_. Le bruit courut même _qu'on ferait une perquisition à main armée chez les personnes soupçonnées de garder des pièces trouvées à la Bastille_. L'Hôtel-de-Ville n'était pas le seul dépôt de ces papiers; le district de Saint-Germain-des-Prés en possédait un grand nombre[52]. Ces papiers, tombés dans les mains des particuliers, _se dispersaient tous les jours_, passaient en province et même dans les pays étrangers. Trente commissaires, choisis pour entreprendre le dépouillement du dépôt de l'Hôtel-de-Ville, s'arrêtèrent effrayés devant les difficultés et la longueur de ce travail, et Charpentier, qui criait toujours que les archives de la Bastille n'avaient fait que changer de cachot, avait déjà publié six livraisons de la _Bastille dévoilée_, à l'aide d'une collection particulière, rassemblée au Lycée, laquelle ne formait pas _la millième partie_ des papiers déposés à l'Hôtel-de-Ville[53]. Charpentier ne fit paraître que neuf livraisons de son livre; le reste des documens conquis le 14 juillet 1789 a été détourné depuis par l'adresse des agens de l'ancien gouvernement, ou perdu par l'incurie des gardiens de ce vaste répertoire d'iniquités morales et politiques.

[52] Voyez les _Révolutions de Paris_ citées plus haut, p. 34.

[53] _Bastille dévoilée_, première livraison, p. 7; 4e livraison, p. 3; 6e livraison, p. 1.

On concevra l'intérêt que la royauté avait à l'anéantissement des preuves écrites de ses abus de pouvoir, en se représentant l'effet produit alors sur les masses par la dénonciation du moindre fait nouveau relatif à la Bastille, dont le fantôme épouvantait encore les Parisiens. Ces papiers accusateurs étaient autant de pierres que le peuple avait en main pour lapider la monarchie.

Nous démontrerons plus loin que le grand registre, qu'on n'eut pas le temps ni l'ordre de détruire au moment du siége, avait subi de nombreuses mutilations ou altérations à une époque antérieure, et que des officiers français avaient été chargés de rechercher et d'enlever, vers 1770, tous les papiers concernant Fouquet dans les archives de Pignerol.

Mais puisque cette carte n'a pas été conservée et que son existence ne fut point constatée par une exposition publique qui aurait attiré la foule en aussi grande affluence que l'échelle de Latude et les portes de fer de la Bastille, nous nous abstiendrons de la citer au rang des preuves, et même de défendre sa vraisemblance. Toujours est-il que la prise de la Bastille ayant accoutumé les esprits à l'imprévu et au merveilleux, on ne s'étonna pas de la trouvaille d'une carte et d'un nouveau système sur le _Masque de Fer_: les prisons républicaines allaient bientôt offrir des mystères plus inexplicables et plus horribles.

Le prisonnier masqué était encore une fois redevenu un objet de mode et d'engouement: les systèmes de Lagrange-Chancel, de Saint-Foix, du père Griffet, du baron d'Heiss et de Voltaire, repassèrent tour à tour sur la scène, sans qu'aucune découverte vînt les fortifier; les écrivains de places et de carrefours s'emparaient à l'envi de ce sujet déjà si populaire et toujours aussi mal connu.

On imprima et l'on colporta dans le même mois une quantité de misérables imprimés qui sortaient presque tous d'une librairie de la rue de Chartres, à laquelle le _Masque de Fer_ valut de bons profits. Il y eut d'abord _le véritable Masque de Fer, d'après les archives de la Bastille_, in-8º de huit pages: c'était le duc de Monmouth, d'après Saint-Foix; ensuite, d'après Voltaire et les _Mémoires de Perse_, l'_Histoire du Fils d'un roi, prisonnier à la Bastille, trouvée sous les débris de cette forteresse_, in-8º de seize pages: c'était le comte de Vermandois, et le compilateur de cette notice, _trouvée_, disait-il, _parmi une foule d'autres papiers, lors de la prise de l'asile de la tyrannie_, se vantait de résoudre le problème, _grâce aux révolutions de Paris_.

L'effronterie du faussaire alla plus loin dans le _Recueil fidèle de plusieurs manuscrits trouvés à la Bastille, dont un concerne spécialement l'homme au Masque de Fer_, in-8º de 32 pages; c'était encore le comte de Vermandois; mais l'auteur avait la hardiesse de dire qu'il donnait la _copie exacte_ d'une feuille découverte dans le mur d'une chambre de la tour de la Bertaudière, et que cette feuille avait été écrite par le comte de Vermandois, et cachée par lui _le 2 octobre 1701, à six heures du soir_[54]. Ce mensonge ridicule et impudent devait, selon le libraire, servir de _supplément aux trois livraisons de la Bastille dévoilée_, qui commençait à paraître avec un succès bien mérité.

[54] Plusieurs découvertes de ce genre eurent lieu cependant à la démolition de la Bastille; le nommé Mauclerc trouva, en visitant les cachots, un «morceau de papier taillé en pointe, aux deux côtés, roulé et placé dans un petit trou à gauche de la cheminée.» Sur ce papier était écrite une sentence politique qui fut attribuée à Linguet. Le même Mauclerc raconte qu'un jeune homme, visant comme lui ces cachots, «aperçut la longueur du petit doigt d'un suif noirci, qu'avec son couteau il enleva cette couche de suif et découvrit une fente au mur, dans laquelle il trouva un lambeau de toile rouge, large d'environ deux pouces, se terminant en pointe à l'une des extrémités, sur lequel lambeau sont tracés en fil blanc très-fin ces trois lignes:

+ + + + + + | ans J'ai respecté les jours de mon roi Voilà mon crime.

Ce morceau de linge était roulé et contenait un bout de ce même fil blanc, attaché à un brin de crin noir très-fort.» _Révolutions de Paris_, à la suite des _Remarques historiques sur la Bastille_, p. 136.

Plusieurs autres écrits, cachant leur pauvreté ou leur niaiserie sous de magnifiques intitulés, circulèrent dans Paris encore tout ému de l'enfantement d'une révolution; mais le public, trompé par ces mystifications méprisables, n'était que plus impatient de pénétrer ce secret, dont les dépositaires avaient tous disparu de même que les murs de la Bastille.