L'homme au masque de fer

Part 6

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Cependant cet article fut suivi d'une _Addition de l'éditeur_, beaucoup moins discrète, attribuée à Voltaire par _bien des gens de lettres_ et par les éditeurs de Kehl: cette _addition_ parut dans une nouvelle édition du _Dictionnaire philosophique_, sous le titre de _Questions sur l'Encyclopédie distribuées en forme de dictionnaire, par des amateurs_, Genève, 1771, 9 vol. in-8. _L'éditeur_, ou Voltaire qui prenait souvent ce titre dans ses ouvrages pour faire passer quelque vérité audacieuse, sans en être personnellement responsable, dit: «Rien n'est plus aisé non-seulement de concevoir quel était le prisonnier, mais qu'il est même difficile qu'il puisse y avoir deux opinions sur ce sujet. L'auteur de cet article aurait communiqué plus tôt _son sentiment_, s'il n'eût cru que cette idée devait déjà être venue à bien d'autres et s'il ne se fût persuadé que ce n'était pas la peine de donner comme une découverte une chose qui, selon lui, saute aux yeux de tous ceux qui lisent cette anecdote.» C'était ne plus même admettre le doute dans une question si obscure et si peu éclaircie jusque-là. L'_éditeur_, qui s'appelle ici l'_auteur_, par distraction, s'étonne que «tant de savans et tant d'écrivains, pleins d'esprit et de sagacité, se tourmentent à deviner qui peut avoir été le fameux _Masque de Fer_, sans que l'idée la plus simple, la plus naturelle et la plus vraisemblable, se soit jamais présentée à eux;» en conséquence, il se décide _enfin à dire ce qu'il en pense depuis plusieurs années_.

Il rejette sans réfutation les diverses opinions qui étaient en lutte, sans oublier la dernière, celle du baron d'Heiss, à propos de laquelle cette _addition_ semble avoir été faite, et il juge impossible de concilier le personnage d'un secrétaire du duc de Mantoue _avec les grandes marques de respect_ que Saint-Mars donnait à son prisonnier; il _ne s'amuse pas_ à prouver que ce prisonnier ne saurait être le comte de Vermandois, ni le duc de Beaufort, ni le duc de Monmouth, ni le secrétaire du duc de Mantoue: _l'auteur conjecture que Voltaire est aussi persuadé que lui du soupçon qu'il va manifester, mais que Voltaire, à titre de Français, n'a pas voulu publier tout net, surtout en ayant assez dit pour que le mot de l'énigme ne dût pas être difficile à deviner_.

Selon le _soupçon_ de l'_éditeur_, le _Masque de Fer_ était un frère aîné de Louis XIV. Anne d'Autriche l'avait eu d'un amant, et la naissance de ce fils aurait détrompé la reine sur sa prétendue stérilité. Après cette couche secrète, par le conseil du cardinal de Richelieu, un hasard avait été adroitement ménagé pour _obliger absolument le roi à coucher en même lit avec la reine_; un second fils fut le fruit de cette rencontre conjugale, et Louis XIV avait ignoré jusqu'à sa majorité l'existence de son frère adultérin. La politique de Louis XIV, affectant un généreux respect pour l'honneur de la royauté, avait sauvé de grands embarras à la couronne et un horrible scandale à la mémoire d'Anne d'Autriche, en imaginant un _moyen sage et juste_ d'ensevelir dans l'oubli la preuve vivante d'un amour illégitime. Ce moyen dispensait le roi de commettre une cruauté, qu'_un monarque moins consciencieux et moins magnanime que Louis XIV_ eût estimée _nécessaire_.

«Il me semble, poursuit toujours _notre auteur_, que plus on est instruit de l'histoire de ce temps-là, plus on doit être frappé de la réunion de toutes les circonstances qui prouvent en faveur de cette supposition.»

Était-ce bien là réellement l'opinion de Voltaire? Avait-il en effet été initié à ce secret d'état par le duc de Richelieu ou par Mme de Pompadour? Est-ce lui-même qui a rédigé cette note assez mal écrite? Ne serait-ce pas plutôt une interpolation d'un véritable éditeur, qui aurait cru ne faire que reproduire plus explicitement l'opinion de Voltaire? En tout cas, il est certain que, depuis cette déclaration publiée sous la responsabilité d'un _éditeur_ anonyme, Voltaire s'abstint, avec une affectation inexplicable, de revenir sur le sujet du _Masque de Fer_, comme s'il eût dit tout ce qu'il savait, ou peut-être tout ce qu'il en pouvait dire. Le système de Voltaire s'enracina dans les esprits, sans que personne osât songer à le renverser; et celui de Saint-Foix, au contraire, qui n'avait triomphé un moment qu'à force d'esprit et de témérité, ne survécut pas à son brillant auteur, mort deux années avant Voltaire (1776).

En 1774, un écrivain anonyme fit paraître sous le manteau un petit ouvrage sur la Bastille[36], dans lequel l'anecdote de l'_Homme au Masque de Fer_ ne fut pas omise. La police poursuivit avec tant de rigueur cet écrit qui contenait bien des particularités secrètes sur le régime intérieur de la prison d'état, que peu d'exemplaires échappèrent aux saisies et au pilon: on n'en connaît guère que deux ou trois de l'édition originale portant les armes de France au frontispice, comme pour signaler les oeuvres de la royauté. Ces _Remarques historiques_ ne sont pourtant qu'un extrait textuel de la partie descriptive de l'_Inquisition française_ de Constantin de Renneville, avec des additions curieuses. La note V est consacrée à un rapide examen des divers systèmes auxquels le mystère du _Masque de Fer_ avait donné lieu jusque-là: l'auteur penche visiblement du côté de l'opinion du père Griffet en disant: «Ce jésuite, confesseur des prisonniers de la Bastille, n'atteste pas que l'_Homme au Masque de Fer_ fût le comte de Vermandois; mais il rassemble bien des raisons et des probabilités en faveur de cette opinion, et _il semble que sur cette matière le suffrage du père Griffet doit être d'un grand poids_.»

[36] _Remarques historiques et Anecdotes sur le château de la Bastille_, 1774, petit in-12. Ce livre était si rare en 1789, qu'un éditeur (peut-être l'imprimeur Grangé qui a fait sortir de ses presses plusieurs opuscules sur la Bastille et sur le _Masque de Fer_) le réimprima sous ce titre: _Remarques et Anecdotes sur le château de la Bastille, suivies d'un détail historique du siége, de la prise et de la démolition de cette forteresse_, in-8º de 106 pages, et y ajouta une préface déclamatoire contre les prisons d'état, _ces monumens odieux de l'oppression, ces tombeaux vivans de la justice et de l'humanité_! «J'ai eu en possession, pendant bien peu de temps à la vérité, dit l'auteur de cette préface, un manuscrit précieux sur cette matière. Je pourrais même me prévaloir de sa rareté, puisque sans être très-volumineux, dix louis n'ont pu m'en rendre propriétaire. On pense bien que je n'ai pu ni peut-être dû le copier en entier.» Ce même ouvrage fut encore reproduit en 1789, sous une autre forme, avec d'importantes additions: _Remarques historiques sur la Bastille; sa démolition et Révolutions de Paris en juillet 1789 avec un grand nombre d'anecdotes intéressantes et peu connues_, Londres, in-8º, deux parties, 199 et 137 pages.

Le gouvernement, qui avait toujours redouté et contrarié les recherches relatives au prisonnier masqué, espéra enfin que ce sujet était épuisé pour la curiosité publique. Soulavie nous apprend que «le garde des sceaux, Hue de Miromesnil, n'avait jamais laissé discuter les anecdotes du mystérieux personnage, lorsqu'elles pouvaient indiquer un membre de la famille royale, et M. de La B... (La Borde, premier valet de chambre du roi) fut obligé d'envoyer, sous le nom de Voltaire, un mémoire manuscrit à Londres, le bureau de la librairie n'ayant jamais permis à ce sujet que d'amuser le tapis et de dire, avec le père Griffet ou ses semblables, que le prisonnier était le duc de Monmouth, le duc de Beaufort ou quelque autre de cette classe[37].» Ce petit ouvrage, intitulé pompeusement l'_Histoire de l'Homme au Masque de Fer, par Voltaire_, in-12 de 32 pages, 1783, rassemblait en effet tout ce que Voltaire avait éparpillé dans ses oeuvres au sujet du prisonnier, et Linguet, qui, dans son séjour à la Bastille, recueillit quelques lointaines traditions échappées à ses devanciers, en avait fait part à M. de La Borde, sans oser les mentionner lui-même dans ses _Mémoires de la Bastille_, imprimés à Londres la même année.

[37] _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, t. 6, p. 6. Soulavie ne laisse aucun doute sur le nom de l'auteur de cet opuscule, que nous avions attribué à quelque libraire spéculateur. Dans le 3e vol. des mêmes _Mémoires_, p. 104, il s'était expliqué plus clairement encore: «Les dernières anecdotes qu'on a puisées sur le _Masque de Fer_ nous ont été données par M. Linguet, qui, long-temps détenu à la Bastille, obtint quelques renseignemens des plus anciens officiers ou serviteurs du château; il donna ses notes à M. de La Borde, qui les a publiées en ces termes, dans un petit ouvrage sur ce _Masque_.»

Selon Linguet, le prisonnier portait un masque de velours et non de fer; le gouverneur lui-même le servait et _enlevait son linge_; lorsqu'il allait à la messe, il avait les défenses les plus expresses de parler et de montrer sa figure: l'ordre était donné aux invalides qui l'accompagnaient de tirer sur lui dans le cas où il eût enfreint ces défenses; lorsqu'il fut mort, on brûla tous ses meubles, on dépava sa chambre, on ôta les plafonds, on visita tous les coins, recoins, tous les endroits qui pouvaient cacher un papier, un linge; en un mot _on voulait découvrir s'il n'y aurait pas laissé quelque signe de ce qu'il était_. Les personnes de la Bastille, qui avaient rapporté ces faits à Linguet, «les tenaient de leurs pères, anciens serviteurs de la maison, lesquels y avaient vu l'_Homme au Masque de Fer_.» On a peine à comprendre pourquoi Linguet choisit La Borde pour secrétaire dans cette circonstance et se priva d'un thème aussi fertile en déclamations, lui qui, dans ses _Mémoires de la Bastille_, raconte sérieusement qu'on l'_empoisonnait_, lui qui fait un drame horrible et ténébreux de l'ensevelissement d'un prisonnier mort dans une chambre voisine de la sienne, lui enfin qui accumule tant de malédictions contre les _souffrances inconnues_ et les _peines obscures_ de cette prison d'état.

La plupart des faits racontés par Linguet et par M. de La Borde entrèrent dans les _remarques_ sur le _Masque de Fer_ publiées en 1783 par le marquis de Luchet dans le _Journal des Gens du monde_, t. 4, nº 23, p. 282 et suiv. Ce journal, qui paraissait en Allemagne, n'était pas obligé de garder des ménagemens avec la mémoire d'Anne d'Autriche, et le rédacteur de ce journal, attaché à la cour du prince de Hesse-Cassel, avait toute liberté d'amuser ses lecteurs, en mettant à profit ses réminiscences des ouvrages et des conversations de Voltaire.

Cependant le marquis de Luchet n'adopta pas entièrement le système de l'_éditeur_ anonyme des _Questions sur l'Encyclopédie_, qui d'ailleurs, en proposant l'histoire d'un fils naturel d'Anne d'Autriche, ne s'était point expliqué sur la personne du père; il fit honneur à Buckingham de cette paternité en litige, et réclama, en faveur de son opinion, un nouveau témoignage, celui de Mlle de Saint-Quentin, ancienne maîtresse du ministre Barbezieux, laquelle, retirée à Chartres où elle mourut dans un âge avancé vers le milieu du dix-huitième siècle, avait dit _publiquement_ que Louis XIV condamna son frère aîné à une prison perpétuelle, et que la _parfaite ressemblance_ des deux frères nécessita l'invention du masque pour le prisonnier. Voltaire avait pensé aussi que ce masque cachait une ressemblance _trop frappante_; mais d'où vient que Voltaire, à qui l'on écrivit de Chartres le bruit qu'on y avait répandu sous le nom de Mlle de Saint-Quentin[38], ne le consigna pas dans ses oeuvres et se contenta d'en parler à Genève?

[38] 9e liv. de la _Bastille dévoilée_, p. 145.

Certes, Barbezieux avait un caractère léger et dissipé, bien différent de la fermeté et de l'esprit politique de Louvois son père; mais il n'eût point osé divulguer à une maîtresse ce formidable secret d'état, qui ne transpirait pas même dans les indiscrets libelles de Hollande, avant la mort de l'homme au masque: Barbezieux mourut en 1701 et _Marchialy_ en 1703. Le marquis de Luchet n'était-il pas bien capable de supposer cette demoiselle de Saint-Quentin[39], comme il supposait un fils de Buckingham, comme il supposa plus tard _Mlle de Baudeon_, _la comtesse de Tersan_, _la duchesse de Morsheim_, et plusieurs autres dames dont il rédigea les _Mémoires_, toujours pour l'amusement des _gens du monde_?

[39] Les auteurs de la _Bastille dévoilée_ voulurent constater par un _procès-verbal_ le séjour de la demoiselle de Saint-Quentin à Chartres, et l'anecdote racontée par elle à plusieurs personnes de cette ville encore vivantes en 1790; mais ils ne purent obtenir ce procès-verbal et attestèrent seulement la _notoriété_ du fait.

Linguet, dont M. de La Borde et le marquis de Luchet avaient invoqué le témoignage, n'osa pas confirmer ces assertions dans les _Annales politiques_, et craignit peut-être de fournir à ses ennemis le prétexte d'une nouvelle lettre de cachet: le silence de Linguet est inexplicable. Certes, l'abbé Lenglet-Dufresnoy, qui ne se faisait pas scrupule de publier des vérités ou des mensonges hardis, aurait élevé la voix s'il eût encore vécu, lorsque le prieur Anquetil le cita dans une compilation historique, sans critique et sans style, intitulée: _Louis XIV, sa cour et le régent_, 4 vol. in-12, 1789. Anquetil rapportait, au sujet du _Masque de Fer_, ce que lui en avait dit Lenglet, qui assurait l'avoir _vu_ à la Bastille, et même lui avoir _parlé_. Lenglet, malgré cet entretien, ne jeta aucune lumière sur l'histoire de ce prisonnier qui avait _l'esprit vif et orné_, disait-il, «parlait très-bien d'affaires, de politique, d'histoire, de religion, était au fait des nouvelles courantes, et montrait par sa conversation qu'il avait voyagé dans toute l'Europe (tome I).»

Le crédule Anquetil, à qui l'auteur du _Traité des Apparitions_ racontait ces belles choses recueillies dans un de ses nombreux séjours à la Bastille, eut la bonhomie de le _presser_ de dire ce qu'il pensait de cet inconnu: «Voudriez-vous me faire aller une neuvième fois à la Bastille?» répondit Lenglet qui n'y alla que cinq fois pendant sa vie littéraire, comme l'a prouvé son biographe Michault, de Dijon. En outre, il n'y était allé pour la première fois qu'en 1718, à moins qu'on veuille infirmer les recherches et les calculs de Michault par une note imprimée dans la _Bastille dévoilée_ (1re livr., p. 113), où il est dit que Lenglet _est entré six fois à la Bastille_, la première en 1696. Quelle que soit la date de cette première entrée, l'abbé Lenglet, qui était en bon rapport de connaissance avec les officiers de ce château, avait pu apprendre d'eux ce qu'il prétendait savoir du _Masque de Fer_ lui-même.

Le _Masque de Fer_, qui occupait avec tant d'ardeur les bureaux d'esprit, les journaux et les cafés, avait fait aussi l'entretien de la cour, où les mystères des lettres de cachet et des prisons d'état divertissaient quotidiennement le petit lever du roi et de ses maîtresses. Le régent Philippe d'Orléans avait, disait-on, refusé la confidence de ce grand secret aux instances les plus assidues de ses favoris et de ses compagnons de table: jamais le nom du prisonnier masqué n'était sorti de ses lèvres, même au milieu des plus étourdissantes orgies de la Muette. Louis XV ne se montra point aussi discret, assure-t-on, et les caresses de Mme de Pompadour eurent tout l'empire qu'elle leur savait; mais la spirituelle marquise, qui laissait le censeur Jolyot de Crébillon s'asseoir sur son lit, et le gentilhomme de la chambre Voltaire se mettre à ses genoux, garda peut-être ce secret mieux que son rang dans la compagnie des gens de lettres qu'elle aimait: elle n'avait pourtant pas à craindre la destinée du pêcheur des îles Sainte-Marguerite.

Louis XV fut souvent questionné par ses courtisans sur un sujet qu'il abordait sans répugnance, et qu'il entendait en souriant approfondir devant lui. Mais, à l'occasion des deux systèmes débattus avec une égale probabilité par Saint-Foix et le père Griffet, Louis XV hocha la tête et dit: «Laissez-les disputer; personne n'a dit encore la vérité sur le _Masque de Fer_.»

Une autre fois, le premier valet de chambre du roi, M. de La Borde, essayant de mettre à profit un moment d'abandon et de familiarité de son maître, pour s'approprier sans péril ce secret qui avait causé la mort de plusieurs personnes, Louis XV l'arrêta dans ses conjectures par ces mots non moins énigmatiques que le _Masque de Fer_ lui-même: «Vous voudriez que je vous dise quelque chose à ce sujet? Ce que vous saurez de plus que les autres, c'est que _la prison de cet infortuné n'a fait tort à personne qu'à lui_[40].»

[40] Soulavie ajoute de son crû une explication de ces paroles amphibologiques et la met aussi dans la bouche de Louis XV: «car il n'a jamais eu ni femme ni enfans.» _Mém. du maréchal de Richelieu_, t. 3, p. 109.

Les ministres de Louis XVI n'étaient pas comme ceux de Louis XIV, confidens du secret de leur maître; car le vertueux Malesherbes, pendant son premier ministère qui ne dura que neuf mois, s'imposa le devoir de tirer la vérité du tombeau de _Marchialy_ et de venger la mémoire de cet infortuné, seule réparation que pût inventer l'humanité du ministre insatiable de faire le bien; mais ses recherches, secondées par Amelot, ministre de Paris[41], ses visites à la Bastille, ses enquêtes dans les papiers de la police[42], demeurèrent sans résultat.

[41] On voit par une lettre du major Chevalier à M. Amelot, imprimée dans la 9e livraison de la _Bastille dévoilée_, p. 28, que cet officier lui avait envoyé, dès le 30 septembre 1775, les mêmes extraits historiques qu'il adressa ensuite à Malesherbes.

[42] Voy. _la Bastille dévoilée_, 1re livraison, p. 54.

Chevalier, major de la Bastille, le même qui avait inventé, dit-on, le grand registre des prisonniers, fut chargé spécialement de fouiller les archives et d'écrire l'histoire secrète du château depuis son origine[43], quoique un pareil travail demandât plus de lumières et d'instruction qu'il n'en avait: il recueillit pourtant des documens originaux très-curieux, et il les envoya au ministre le 19 novembre 1775, en lui disant, dans un style hérissé de barbarismes et de fautes d'orthographe: «Si dans la suite je trouve quelque chose qui puisse être utile, soit pour le service, soit pour la curiosité, de même que pour tout ce que vous pouvez désirer, je serai toujours à vos ordres.» La pièce concernant le _Masque de Fer_ était rédigée d'après le journal de Dujonca et la dissertation du père Griffet. M. de Malesherbes n'en fit aucun usage et ne la rendit pas publique, sans doute parce qu'il espérait toujours arriver à la solution de ce grand problème historique[44].

[43] Voy. _Remarques historiques sur la Bastille_, 1774, p. 32.

[44] Ces pièces écrites de la main du major Chevalier sont aujourd'hui dans la collection de mon respectable ami, M. Villenave, qui les a eues avec beaucoup de papiers de Malesherbes.

En 1780, le père Papon, de l'Oratoire, qui avait visité les îles Sainte-Marguerite au commencement de l'année 1778 pour y chercher des détails de localité utiles à son _Histoire de Provence_ (4 vol. in-4, 1777-1786), publia de nouvelles anecdotes sur le _Masque de Fer_ dans son _Voyage littéraire de Provence_, Paris, 1780, in-12, composé avec des notes dont il ne pouvait faire usage pour son histoire dédiée à M. de Boisgelin, archevêque d'Aix. Il avait recueilli ces renseignemens dans la citadelle, où un officier de la compagnie franche, âgé de soixante-dix-neuf ans, lui raconta ce qu'il tenait de son père, lequel était _pour certaines choses l'homme de confiance_ du gouverneur Saint-Mars.

Un jour Saint-Mars s'entretenait avec son prisonnier, en restant hors de la chambre, _dans une espèce de corridor pour voir de loin ceux qui viendraient_. Le fils d'un de ses amis venait d'arriver pour passer quelques jours dans l'île; ce jeune homme s'avance du côté où il distingue des voix. Le gouverneur, surpris à l'improviste, ferme aussitôt la porte de la prison, court au-devant de l'indiscret et lui demande _d'un air troublé_ s'il n'a rien entendu; rassuré par la réponse du jeune homme, il le fit pourtant repartir le jour même en écrivant à son ami que «peu s'en était fallu que cette aventure n'eût coûté cher à son fils, et qu'il le lui renvoyait de peur de quelque nouvelle imprudence.»

Un autre jour, un _frater_ (garçon de chirurgien) aperçut, sous la fenêtre du prisonnier, _quelque chose_ de blanc flottant sur l'eau: c'était une chemise très-fine, pliée avec assez de négligence et sur laquelle on avait écrit d'un bout à l'autre. Le pauvre homme la prit et l'apporta au gouverneur, qui ne l'eut pas plus tôt examinée qu'il demanda, _d'un air fort embarrassé_, au frater, s'il n'avait pas eu la curiosité de lire ce qui était écrit dessus; celui-ci protesta plusieurs fois qu'il n'avait rien lu; «mais deux jours après, il fut trouvé mort dans son lit.» N'est-ce pas là l'origine de l'anecdote du plat d'argent?

Le valet qui servait le prisonnier, et qui partageait ainsi sa captivité, mourut dans la prison, et ce fut le père de l'officier, que Papon interrogeait, qui chargea sur ses épaules le corps du défunt et qui le porta de nuit au cimetière. On chercha une femme pour remplacer ce valet: une paysanne du village de Mongins alla se présenter au gouverneur; mais quand elle fut avertie qu'elle devait, une fois pourvue de cet emploi, renoncer à ses enfans et au monde, elle refusa de s'enfermer pour le reste de ses jours.

Il n'y avait que peu de personnes qui eussent la liberté de parler au _Masque de Fer_, et sa prison, que l'épaisseur des murs et la force des grilles protégeaient contre toute tentative d'évasion, était gardée au dehors par des sentinelles qui avaient ordre de tirer sur les bateaux qui s'approcheraient à une certaine distance.

Mais le père Papon n'essaya pas même de découvrir quel était ce prisonnier _dont on ne saura peut-être jamais le nom_, dit-il. M. Dulaure, qui étudiait alors les antiquités nationales et surtout les fautes de la royauté pour en faire une leçon au peuple, reproduisit textuellement, dans sa _Description des principaux lieux de la France_, Paris, 1789, 6 vol. in-18 (1re partie, p. 184), les anecdotes rapportées dans le _Voyage littéraire de Provence_; il les accompagna des autres faits révélés par Voltaire et Lagrange-Chancel. Mais, au lieu d'adopter une opinion entre toutes celles qui avaient eu des avocats et des partisans, il avoua qu'elles _ne valaient pas la peine d'être répétées_, et il exposa nettement que «si l'on ne découvrait quelques _monumens_ ignorés du temps de la régence d'Anne d'Autriche et du ministère du cardinal Mazarin, ou bien quelques _mémoires écrits par les personnes initiées dans le secret_, le nom de ce prisonnier, inconnu à ses contemporains, le serait aussi à la postérité.» Cette phrase semble une annonce indirecte du _mémoire_ apocryphe que Soulavie préparait à cette époque dans son cabinet enrichi des matériaux dérobés à la bibliothèque du maréchal de Richelieu; on peut, sans faire injure à la mémoire de Dulaure, que la passion aveuglait trop souvent, supposer qu'il avait vu cette pièce dans les mains de Soulavie et qu'il la regardait alors comme authentique, puisqu'il en fit usage depuis dans son _Histoire de Paris_.