L'homme au masque de fer

Part 5

Chapter 53,607 wordsPublic domain

L'extrait des registres de sépulture de l'église Saint-Paul confirmait l'exactitude du journal de M. Dujonca: «L'an 1703, le 19 novembre, _Marchialy_, âgé de _quarante-cinq ans, ou environ_, est décédé dans la Bastille; duquel le corps a été inhumé dans le cimetière de Saint-Paul, sa paroisse, le 20 dudit mars, en présence de M. Rosarges, major de la Bastille, et de M. Reih, chirurgien de la Bastille, qui ont signé.» Cet extrait fut collationné sur le registre original où le nom de _Marchialy_ était écrit avec beaucoup de netteté. On ne pouvait donc plus soutenir, sur la foi de Lenglet-Dufresnoy, que ce prisonnier fut enterré aux _Célestins_.

Le père Griffet, qui mettait ainsi hors de doute le mystère de l'homme au masque sans prétendre toutefois le découvrir, crut devoir relater quelques faits qu'il tenait d'un des derniers gouverneurs de la Bastille, Jourdan Delaunay, mort en 1749.

Le souvenir du prisonnier masqué s'était conservé parmi les officiers, les soldats et les domestiques de cette prison; et nombre de témoins oculaires l'avaient _vu passer dans la cour_ pour se rendre à la messe. Dès qu'il fut mort, on avait brûlé _généralement tout ce qui était à son usage_, comme linge, habits, matelas, couvertures, etc.; on avait regratté et reblanchi les murailles de sa chambre, changé les carreaux et fait disparaître les traces de son séjour, de peur qu'il n'eût caché _quelque billet ou quelque marque_ qui eût fait _connaître son nom_. Enfin, long-temps après, le lieutenant de police, Voyer-d'Argenson, qui visitait souvent la Bastille, soumise à son inspection, ayant appris qu'on s'y entretenait encore de ce prisonnier, voulût savoir ce qu'on en pensait, et le demanda aux officiers; mais, sur les vagues conjectures auxquelles ils se livraient entre eux, il se contenta de répondre: «On ne saura jamais cela!»

Après avoir rapporté ces nouvelles pièces, d'un procès qu'on avait débattu en l'air jusque-là, le père Griffet examina et réfuta tour à tour les _Mémoires de Perse_ et les lettres de Lagrange-Chancel, de M. de Palteau et de Saint-Foix: il évita de se prononcer sur le récit de Voltaire, qu'il ne nomme même pas en citant ce récit comme tiré d'un livre _très-connu et très-bien écrit_ (_le Siècle de Louis XIV_); il se borna à rapprocher les différentes _traditions_, pour en faire ressortir les contradictions et les invraisemblances: il en tira seulement deux faits, incontestables à ses yeux, savoir, que _LE PRISONNIER AVAIT LES CHEVEUX BLANCS_, et que son masque était de velours noir.

Quant aux trois opinions émises au sujet du personnage condamné à rester masqué toute sa vie, il ne voulut reconnaître ni le duc de Beaufort, ni le duc de Monmouth dans cette victime d'état, et il préféra pencher du côté de la version des _Mémoires de Perse_, parce que le comte de Vermandois lui semblait entrer plus naturellement dans cette mystérieuse captivité, dont il fixa le commencement à l'année 1683, plutôt qu'à l'année 1661, comme avait fait Voltaire; plutôt qu'à l'année 1669, comme le prétendait Lagrange-Chancel; plutôt qu'à l'année 1685, comme l'exigeait le système de Saint-Foix.

La date avancée par Voltaire, sans aucune preuve, aurait contredit les trois systèmes qui retrouvaient, dans le _Masque de Fer_, le duc de Beaufort, le duc de Monmouth et le comte de Vermandois: «Il n'y a aucune de ces dates (1669, 1683, 1685), dit le père Griffet, qui, une fois bien constatée, ne réfutât invinciblement une des trois opinions.»

Mais le père Griffet ne donnait aucune raison particulière qui l'autorisât à choisir la date de 1683 avec l'opinion qu'on y rattachait: il répéta les motifs que Saint-Foix avait développés avec une solide logique contre la lettre de Lagrange-Chancel, et il ajouta que le duc de Beaufort, non seulement n'était pas capable d'entraver les projets du roi et du ministre Colbert, mais encore bornait ses fonctions à celles de _grand-maître, chef et surintendant de la navigation et commerce de France_, la charge d'amiral ayant été supprimée par le cardinal de Richelieu. Il traita d'_absurde_ la supposition de Saint-Foix, parce qu'un faux duc de Monmouth, quelle que fût sa ressemblance avec le condamné, n'aurait pas réussi à tromper les évêques qui l'assistèrent à ses derniers momens, et les officiers de justice qui le conduisirent au supplice en plein jour, à dix heures du matin, dans une place publique de Londres; et que d'ailleurs le véritable duc, aurait-il été soustrait à l'échafaud, ne pouvait demeurer ignoré à la Bastille après la révolution d'Angleterre et la mort de Jacques II, en 1701. Le témoignage du père Tournemine, que Saint-Foix invoquait avec confiance, ne semblait pas d'un aussi grand poids au père Griffet qui accusa de crédulité excessive ce bon jésuite connu pour son _imagination toujours vive et enflammée_.

Le père Griffet s'étendit avec plus de complaisance sur le fait raconté dans les _Mémoires de Perse_, et, malgré une lettre de la présidente d'Osembray, qui parle des _regrets infinis_ que laissa le comte de Vermandois, lequel avait _donné tant de marques d'un prince extraordinaire que le regret de sa mort fut une douleur publique_, et qui dit positivement que le roi fut _fort touché_ de cette perte pleurée par Mme de La Vallière aux pieds du crucifix[30]; malgré la pompeuse épitaphe gravée à la louange du défunt dans le choeur de l'église cathédrale d'Arras, il n'hésita point à soutenir que le comte de Vermandois, après des débauches avérées, s'était rendu coupable de quelque _grand attentat_ avant son départ pour l'armée, tel qu'un soufflet donné au dauphin. «On en avait parlé, dit-il, long-temps avant que les _Mémoires secrets_ aient paru, sur une de ces traditions qui ont, à la vérité, besoin d'être prouvées, mais qui ne sont pas toujours fausses. _Le souvenir de celle-ci s'était toujours conservé_, quoiqu'on n'en fît pas beaucoup de bruit du temps du feu roi, par la crainte de lui déplaire: c'est de quoi beaucoup de gens, qui ont vécu sous son règne, pourraient rendre témoignage. On ne prétend pas soutenir que l'attentat en question soit un fait indubitable, _on soutient seulement que l'on ne l'a pas réfuté jusqu'à présent par des preuves sans réplique_.»

[30] _Lettres de Roger de Rabutin, comte de Bussy_, éd. de 1716, t. 6, p. 135.

Le père Griffet alléguait enfin une induction, bien futile, il est vrai, tirée du nom supposé de _Marchiali_ (le registre porte _Marchialy_), dans lequel on avait découvert _Hic amiral_ (_c'est l'amiral_), sans prétendre que cette mauvaise anagramme, moitié latine et moitié française, pût être rangée même parmi les probabilités; cependant, après avoir incliné vers l'opinion qui faisait du comte de Vermandois l'homme au masque, il déclara vouloir attendre, _pour former une décision_, qu'on eût la date certaine de l'arrivée de ce prisonnier à la citadelle de Pignerol; car, jusque-là, on ignorerait la vérité: _il y a grande apparence qu'on ne la saura jamais!_ disait-il à l'exemple du lieutenant de police Voyer-d'Argenson.

Saint-Foix se hâta de faire imprimer sa _Réponse_ au père Griffet, et s'attacha surtout à démontrer que le prisonnier masqué ne pouvait être le comte de Vermandois: il s'efforça de prouver par des raisonnemens, plutôt que par des autorités contemporaines, que ce prince était incapable d'avoir porté la main sur le dauphin, et que Louis XIV n'avait pu se prêter à une _momerie_ aussi indécente que celle des obsèques et de l'enterrement d'une _bûche_ à la place de son fils; il se moqua de l'anagramme de _Marchiali_[31], et soutint, à tort, qu'on n'était pas dans l'usage d'appeler le comte de Vermandois _M. l'amiral_[32]: il cita, sans propos et sans but, un passage très-remarquable d'une _Histoire de la Bastille_, imprimée en 1724, lequel coïncide en effet avec l'anecdote du _Masque de Fer_; mais il ne songea pas à profiter d'une découverte aussi neuve, qui pouvait être la base d'un nouveau système et servir en tous cas à constater les précautions qu'on prenait pour la garde du prisonnier inconnu.

[31] On donnait quelquefois aux prisonniers un faux nom fabriqué avec l'anagramme du leur. Nous lisons dans la 3e livraison de _la Bastille dévoilée_, p. 79: «_Villeman_, c'est encore M. Jean de _Manville_ revenu des îles de Sainte-Marguerite à la Bastille: M. Delaunay avait renversé son nom et l'avait fait inscrire de même sur les registres, pour dérober à tout le monde le lieu de la détention du prisonnier.»

[32] Prosper Marchand rapporte dans son _Dictionnaire_ plusieurs pièces de vers de Benserade, adressées à _Monsieur l'Admiral_, en 1681.

Ensuite il présenta de nouveaux faits à l'appui d'une substitution de victime sur l'échafaud du duc de Monmouth: il faillit se croire personnellement offensé du trait de satire que le père Griffet avait lancé contre son confrère, le père Tournemine, _célèbre dans toute l'Europe, aimé, estimé, considéré à la cour et à la ville_. Mais les plus forts argumens du système de Saint-Foix ne reposaient que sur des ouï-dire plus ou moins croyables; l'histoire lui fournissait à peine quelques vagues allégations.

Saint-Foix essaya pourtant de répondre au défi du père Griffet, en établissant, d'une manière irrécusable, que le prisonnier n'avait été amené qu'en 1685 à Pignerol, et, faute de pièces authentiques, il se jeta dans des suppositions souvent erronées.

Il fixe d'abord avec justesse, et pour la première fois, l'époque à laquelle M. de Saint-Mars fut nommé au commandement de la _citadelle_ (ou plutôt du donjon et de la prison) de Pignerol, lorsque Fouquet fut envoyé dans cette forteresse, après son arrêt du 20 décembre 1664, sous la garde spéciale de Saint-Mars.

En 1681, une année environ après la mort de Fouquet, Saint-Mars devait conduire lui-même son second prisonnier d'état, le comte de Lauzun, aux eaux de Bourbon; mais il fut exempté de cette commission à cause de ses fréquens démêlés avec Lauzun, et remplacé par Maupertuis, sous-lieutenant des mousquetaires du roi[33]: si l'homme au masque eût été enfermé à Pignerol en 1681, se demande Saint-Foix, Saint-Mars aurait-il été chargé de suivre Lauzun dans un voyage de _trois_ mois?

[33] _Mém. de Mlle de Montpensier_, collection Petitot, 2e série, t. 42, p. 424.

En 1684, les réjouissances pour la naissance du duc d'Anjou furent l'objet d'une contestation assez vive entre M. d'Herleville, gouverneur de la ville et de la citadelle de Pignerol, et M. de Lamothe de Rissan, lieutenant du roi: cette contestation pouvait-elle avoir lieu, se demande Saint-Foix, sinon en l'_absence_ de Saint-Mars, qui _avait encore les lettres de commandement_ pour la citadelle, et Saint-Mars pouvait-il s'éloigner, si le prisonnier masqué lui eût été déjà confié? Par malheur, Saint-Foix ignorait que Saint-Mars avait passé de Pignerol à Exilles, dont il fut nommé gouverneur au mois de mai 1681[34].

[34] «Sa Majesté, ayant connu l'extrême répugnance que vous avez à accepter le commandement de la citadelle de Pignerol, a trouvé bon de vous accorder le gouvernement d'Exilles, vacant par la mort de M. le duc de Lesdiguières.» Lettre de Louvois à Saint-Mars, du 12 mai 1681. Extr. des archives des Affaires étrangères, par M. Delort.

Saint-Foix signala, malgré ces erreurs, plusieurs points intéressans, surtout une alliance de famille entre Saint-Mars et madame Dufresnoy, dont il avait épousé la soeur: or, madame Dufresnoy, femme du premier commis de la guerre et maîtresse de Louvois, était à portée de servir son beau-frère auprès du ministre qui avait la surintendance des places de guerre et des prisons d'état. Saint-Foix raconta, en outre, comme un fait _certain_, que madame Lebret, mère de feu M. Lebret, premier président et intendant de Provence, _choisissait à Paris, à la prière de madame de Saint-Mars, son intime amie, le linge le plus fin et les plus belles dentelles_, et les envoyait à l'île de Sainte-Marguerite pour le prisonnier. Il raconta aussi, sans garantir l'exactitude de cette circonstance, que «le lendemain de l'enterrement de _Marchialy_, une personne ayant engagé le fossoyeur à le déterrer et à le lui laisser voir, ils trouvèrent un gros caillou à la place de la tête.»

Un _ami du père Griffet_, lequel sans doute n'était autre que ce jésuite lui-même, écrivit à _l'Année littéraire_ de Fréron, théâtre principal de ce débat où Voltaire était mis en cause, une lettre au sujet des _pièces du procès_, réunies et publiées par Saint-Foix en 1770: il pensait que _ce procès n'était pas encore assez instruit pour pouvoir être jugé_. Cependant il ne paraissait pas éloigné de croire à la _disparition_ du comte de Vermandois, plutôt qu'à sa mort devant Courtray; et il mit en avant une de ces traditions, qu'on peut toujours fabriquer sans crainte d'être convaincu de mensonge.

«On _assure_, dit-il, que le jour même où le corps du comte de Vermandois dut être transporté à Arras, il sortit du camp une litière, dans laquelle on crut qu'il y avait un prisonnier d'importance, quoiqu'on répandît le bruit que la caisse militaire y était renfermée; et l'on ajouta que cette litière prit un chemin détourné. J'ai lu, _quelque part_, que le caveau, dans lequel on dit que le comte de Vermandois fut inhumé, à Arras, a été gardé très-soigneusement. Il me semble encore qu'il y avait dans le même écrit diverses anecdotes qui annonçaient un mystère enseveli dans cette tombe.»

L'auteur de la lettre, adoptant, sans examen, l'_absence_ de Saint-Mars hors de Pignerol, à la fin de l'année 1683 et au commencement de la suivante, comme Saint-Foix avait tenu à la constater, en interprétant mal l'_État de la France en 1684_, s'efforçait de la rapporter à l'enlèvement même du comte de Vermandois, que Saint-Mars serait allé chercher en secret au camp de Courtray, pour le transférer masqué à Pignerol.

Enfin l'_ami du père Griffet_, d'un ton semi-sérieux et semi-plaisant, avançait une nouvelle conjecture, et proposait de chercher, sous le masque du prisonnier, le sultan Mahomet IV, détrôné en 1687, puisque le sort de ce sultan était _assez incertain_ depuis sa déposition, et que, le prisonnier passant pour un prince turc en Provence, le nom de _Marchialy_ étant quasi turc, tout s'accordait à soutenir un système non moins vraisemblable que les autres.

Saint-Foix résolut de fermer la bouche à tous les _amis_ que le père Griffet pouvait avoir encore: il fit venir d'Arras l'extrait des registres capitulaires de la cathédrale, constatant que Louis XIV avait écrit lui-même au chapitre pour lui enjoindre de _recevoir le corps_ du comte de Vermandois, décédé _en_ la ville de Courtray; qu'il avait désiré que le défunt fût inhumé, au milieu du choeur de l'église, dans le même caveau qu'Élisabeth, comtesse de Vermandois, et femme de Philippe d'Alsace, comte de Flandre, morte en 1182; qu'une somme de dix mille livres avait été donnée au chapitre pour la fondation d'un obit à perpétuité en mémoire du comte de Vermandois; que les magistrats et les officiers municipaux de la ville étaient avertis d'assister à ce service célébré solennellement; et que, quatre ans après l'enterrement, à l'occasion de cet anniversaire, le roi avait fait don à la cathédrale d'un _ornement complet de velours noir et de moire d'argent, avec un dais aux armes du comte de Vermandois, brodées en or_. Il n'était pas probable, en effet, comme le remarque Saint-Foix, que Louis XIV eût cherché un _caveau de famille_ pour y enterrer une _bûche_, et qu'il eût fondé un obit perpétuel avec une telle solennité en présence d'un cercueil vide.

Saint-Foix, peu tolérant en matière de plaisanterie, accusa de mensonge l'_ami du père Griffet_, à cause d'une citation tronquée que l'anonyme avait faite des _Mémoires de Mlle de Montpensier_[35], et avoua dédaigneusement que cet _ami_ était _très-capable de soutenir, par des citations aussi vraies_, que _le prisonnier au masque était Mahomet IV_.

[35] Il s'agissait de cette phrase: _Ce sont des histoires qu'on ne sait pas et que l'on ne voudrait pas savoir_. Mme Montpensier veut parler des débauches italiennes qu'on avait attribuées au comte de Vermandois: _l'Ami du père Griffet_ applique ces paroles au démêlé que le prince aurait eu avec le dauphin.

La mort du père Griffet, arrivée l'année suivante (1771), mit un terme à cette longue et curieuse discussion: aucun _ami_ ne sortit de ses cendres pour argumenter à sa place.

Un nouveau système, qui ne devait prendre faveur qu'un demi-siècle après son apparition, fut livré à la publicité dans cette même année où Saint-Foix se flattait d'avoir fondé le sien sur des bases inébranlables.

Le baron d'Heiss, ancien capitaine au régiment d'Alsace, qui ne nous est connu que par le catalogue de sa bibliothèque et son amitié bibliographique avec Mercier de Saint-Léger, adressa au _Journal Encyclopédique_ une lettre datée de Phalsbourg, 28 juin 1770, avec un ancien document qu'il regardait comme une explication de l'énigme du _Masque de Fer_: ce document était une lettre traduite de l'italien, et insérée dans l'_Histoire abrégée de l'Europe_ (par Jacques Bernard), qu'on publiait à Leyde, chez Claude Jordan, 1685 à 1687, en feuilles détachées.

Par cette lettre, copiée scrupuleusement dans l'ouvrage périodique de Jacques Bernard (mois d'août, 1687 à l'article _Mantoue_), on apprend que le duc de Mantoue, ayant dessein de _vendre_ sa capitale au roi de France, son secrétaire l'en détourna et lui persuada même de s'unir aux autres princes d'Italie, pour s'opposer à l'ambition de Louis XIV. En conséquence, ce secrétaire fit plusieurs voyages auprès des souverains, afin de les entraîner dans cette ligue; mais, à la cour de Savoie, ses complots furent dénoncés au marquis d'Arcy, ambassadeur de France. Celui-ci accabla de civilités cet agent de trahison, le _régala_ fort souvent, et l'invita enfin à une grande chasse à deux ou trois lieues de Turin. Ils partirent ensemble; mais à peu de distance de la ville, ils furent enveloppés par douze cavaliers qui enlevèrent le secrétaire, _le déguisèrent, le masquèrent et le conduisirent à Pignerol_. Le prisonnier ne resta pas long-temps dans cette forteresse, qui était _trop près de l'Italie_, et _quoiqu'il y fût gardé très-soigneusement, on craignait que les murailles ne parlassent_: on le transféra donc aux îles Sainte-Marguerite, _où il est à présent sous la garde de M. de Saint-Mars_, dit la lettre. «Voilà une nouvelle bien surprenante, mais qui n'en est pas moins véritable!»

Le baron d'Heiss, sans faire grand fracas de sa découverte, en était fort satisfait, et, rappelant avec Voltaire qu'_aucun prince ni personne de marque_ n'avait disparu en ce temps-là, il n'hésitait point à penser que ce secrétaire du duc de Mantoue dût être le prisonnier masqué.

Cependant cette opinion ne trouva pas d'abord beaucoup de partisans, soit que le _Journal Encyclopédique_ fût peu lu, soit plutôt que les ingénieuses dissertations de Saint-Foix eussent épuisé pour un temps la curiosité des juges de ce procès plein de ténèbres. A peine si le document historique, qui mettait au jour un acte odieux du _grand roi_, sembla digne d'attention, et nul écrivain ne hasarda un commentaire sur un fait relégué dans le chaos des calomnies forgées par la presse de Hollande.

Quelques années après (1779), le _Journal de Paris_ reproduisit l'extrait de l'_Histoire abrégée de l'Europe_, et le rédacteur, qui était probablement Sénac de Meilhan, fort habile à imaginer des travestissemens littéraires, alla jusqu'à dire que l'original italien de cette lettre existait à la Bibliothèque du roi. Mais personne n'eut la patience de l'y chercher ni le bonheur de le découvrir.

Voltaire était demeuré neutre durant ces débats, où son nom fut à peine prononcé de part et d'autre; peut-être s'y mêla-t-il sous le voile d'un pseudonyme, selon son habitude, semblable à ces preux chevaliers qui venaient couverts d'armures noires dans les tournois, et ne s'y faisaient reconnaître que par leurs beaux coups de lance. Seulement, dans un supplément ajouté à une nouvelle édition de l'_Essai sur les moeurs_, et intitulé _Nouvelles remarques sur l'histoire_, il avait répété que l'anecdote du _Masque de fer_ était _aussi vraie qu'étonnante_, et il avait consigné (12e _remarque_) une partie des faits relatés dans la lettre de M. de Palteau, en remarquant que _cette nouvelle preuve n'était pas nécessaire, quoiqu'il ne faille rien négliger sur un fait si éloigné de l'ordre commun_.

Il voulut en finir avec deux systèmes qu'il avait déjà réfutés dédaigneusement, et comprendre dans cette dernière réfutation celui de Saint-Foix, en faveur duquel la critique semblait se prononcer. Dans la septième édition du _Dictionnaire philosophique_, réimprimé sous le titre de _la Raison par alphabet_, 1770, 2 vol. in-8, où il fit entrer dans l'article ANA l'anecdote sur le _Masque de Fer_, il rectifia les erreurs qu'il avait commises lui-même, faute de documens authentiques, et il se servit pour cela du journal de Dujonca, publié par le père Griffet, qui avait, dit-il, _l'emploi délicat_ de confesser les prisonniers de la Bastille. Il traita de _rêve_ l'opinion qui faisait du prisonnier inconnu le duc de Beaufort ou le comte de Vermandois; il se moqua plus sérieusement des _illusions_ de Saint-Foix, en disant que, pour les admettre, il faudrait croire que le duc de Monmouth fût ressuscité et eût changé l'ordre des temps, substitution plus difficile que celle d'un patient livré au bourreau. On voit que Voltaire donnait toujours la date de 1661 ou 1662 au commencement de la prison du _Masque de Fer_. Il railla surtout la condescendance qu'on supposait à Louis XIV, de _servir de sergent et de geôlier_ au roi Jacques II, puis au roi Guillaume, puis à la reine Anne.

Voltaire rapporte ensuite que le prisonnier déclara _lui-même_ à l'apothicaire de la Bastille, peu de jours avant sa mort, qu'il _croyait avoir environ soixante ans_. Au sujet de ce renseignement que rien ne constate, un plaisant dit que l'auteur de la _Henriade_ en était réduit à faire des _comptes_ d'apothicaire. Il est impossible en effet de s'en rapporter à ce ouï-dire, outre que cet infortuné, captif depuis tant d'années, et privé des moyens de calculer exactement la marche du temps, se trompait peut-être dans ses conjectures sur son âge: on sait que Latude, après une longue détention, n'avait plus aucune idée précise relativement aux années qui s'étaient écoulées pendant sa captivité.

Voltaire se demandait encore: «Pourquoi donner un nom italien à ce prisonnier? On le nomma toujours _Marchialy_!» M. de Palteau avait pourtant fait connaître que le nom de _Latour_ fut affecté à l'inconnu de son vivant. Quant au nom porté sur le registre des sépultures, quiconque était instruit du régime administratif des prisons d'état pouvait apprécier combien ce faux nom avait peu d'importance. Voltaire n'eut pas été intrigué du nom italien de _Marchialy_, s'il avait lu ce passage des _Remarques historiques sur le château de la Bastille_, imprimées quatre ans plus tard: «Le ministère n'aime pas que les gens connus meurent à la Bastille. Si un prisonnier meurt, on le fait inhumer à la paroisse de Saint-Paul sous le nom d'un domestique, et ce mensonge est écrit sur le registre mortuaire pour tromper la postérité. Il y a un autre registre où le nom véritable des morts est inscrit (p. 33).» Ce registre n'a point été retrouvé dans les archives de la Bastille.

Voltaire finissait son article par cette espèce de proclamation dans laquelle on peut voir la conscience d'une vérité cachée ou l'orgueil d'un esprit qui déguise son ignorance sous un silence prudent: «Celui qui écrit cet article en sait peut-être plus que le père Griffet et n'en dira pas davantage.»