L'homme au masque de fer

Part 4

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Enfin, le nommé Dubuisson, caissier du célèbre Samuel Bernard, avait été détenu aux îles Sainte-Marguerite en même temps que le _Masque de Fer_, et occupait avec d'autres prisonniers une chambre précisément _au-dessus de celle de cet inconnu_. Ce Dubuisson conta depuis à Lagrange-Chancel, que ses camarades de prison étaient parvenus, _par le trou de la cheminée_, à s'entretenir avec le mystérieux voisin et à _se communiquer leurs pensées_; mais que ceux-ci, lui ayant demandé la cause de sa détention si rigoureuse, ne purent le faire expliquer là-dessus, car il leur répondit que, s'il révélait son nom, on lui ôterait la vie ainsi qu'à toutes les personnes qui sauraient son secret. Voilà un prisonnier-d'état bien gardé! Les conversations par les cheminées étaient fort en usage à la Bastille; mais on devait prendre plus de précautions pour un homme dont il importait tant de cacher le nom.

Voltaire eût probablement relevé les critiques acerbes de cette lettre, si Lagrange-Chancel n'était mort la même année[19]; mais il se promit de faire payer les frais de la guerre à Fréron, qu'il immola en plein théâtre, en 1760, dans la comédie de l'_Écossaise_: il connaissait toutes les menées que Fréron avait faites pour lui enlever sa découverte du _Masque de Fer_. Voltaire rentra une dernière fois dans la lice, après que Saint-Foix et le père Griffet y furent descendus armés de citations irrécusables; mais ce ne fut pas pour se mesurer avec eux: semblable à un combattant qui dédaigne un adversaire trop aisé à vaincre, et reste immobile malgré tous les défis qu'on lui adresse, il se contenta de faire cette déclaration: «L'auteur du _Siècle de Louis XIV_ est le _premier_ qui ait parlé de l'homme au masque de fer dans une histoire _avérée_. C'est qu'il était _très-instruit_ de cette anecdote, qui étonne le siècle présent, qui étonnera la postérité et qui n'est que trop véritable[20].» Voltaire tenait à honneur d'avoir _le premier_ livré à l'opinion publique et incorporé dans l'histoire la précieuse confidence du maréchal de Richelieu.

[19] La _Biographie universelle_, comme la _France littéraire_ et d'autres ouvrages contemporains, place cette mort sous la date du 5 décembre 1758; mais comment aurait-il écrit à Fréron en 1759? Son éloge nécrologique se trouve dans le huitième volume de l'_Année littéraire_ de 1759. D'après ces rapprochemens, on pourrait bien croire que la lettre posthume fut supposée par Fréron.

[20] L'_Anecdote sur l'Homme au Masque de fer_, dans laquelle se trouve cette déclaration, ne fut ajoutée à l'article _Ana_ que dans les éditions du _Dictionnaire philosophique_ postérieures à la publication de l'ouvrage du Père Griffet (1769).

En 1768, le paradoxe s'empara encore du _Masque de fer_: ce fut Fréron, qui, tout meurtri des coups terribles que son ennemi lui avait portés en face dans l'_Écossaise_, lança contre Voltaire un nouveau champion, plus redoutable que Lagrange-Chancel, dans l'espoir d'amener une grande querelle où l'auteur du _Siècle de Louis XIV_ aurait le dessous: le _Masque de fer_ était une sorte d'appât bien capable d'attirer Voltaire dans une embuscade où Poullain de Saint-Foix l'eût mis à mal, avec ce caractère irascible et provocateur qui faisait l'effroi de la basse littérature.

Saint-Foix, par une lettre insérée dans _l'Année littéraire_ (1768, t. 4), essaya de faire valoir une hypothèse qui avait du moins le mérite de la singularité, et qui réussit à ce titre auprès des amis du merveilleux: il imagina que le prisonnier masqué était le duc de Monmouth, fils naturel de Charles II, condamné pour crime de rébellion et décapité à Londres le 15 juillet 1685.

Cette idée bizarre lui vint d'un passage de _l'Histoire d'Angleterre_, par Hume, d'après lequel on voit en effet que le bruit courut à Londres que le duc de Monmouth était sauvé, et qu'un de ses partisans, qui lui ressemblait beaucoup, avait consenti à mourir à sa place, pendant que le véritable condamné, secrètement transféré en France, devait y subir une prison perpétuelle.

Saint-Foix citait à l'appui de son système un petit ouvrage anonyme de la même famille que les _Amours d'Anne d'Autriche_, sans toutefois vouloir accorder une confiance aveugle aux _Amours de Charles II et de Jacques II, rois d'Angleterre_, quoique l'auteur ait mis ces paroles dans la bouche du Colonel Skelton, ancien gouverneur de la tour de Londres: «La nuit d'après la _prétendue_ exécution du duc de Monmouth, le roi, accompagné de trois hommes, vint lui-même le tirer de la tour; on lui couvrit la tête d'une espèce de capuchon, et le roi et les trois hommes entrèrent avec lui dans un carrosse.» Saint-Foix invoquait un témoignage plus respectable: Le père Tournemine étant allé avec le père Saunders, confesseur de Jacques II, rendre visite à la duchesse de Portsmouth après la mort de ce prince, la duchesse eut occasion de dire qu'elle reprocherait toujours au roi Jacques d'avoir laissé exécuter le duc de Monmouth au mépris du serment qu'il avait fait sur l'hostie, près du lit de mort de Charles II, qui lui recommanda de ne jamais ôter la vie à son frère naturel, même en cas de révolte; le père Saunders reprit avec vivacité: «Le roi Jacques a tenu son serment!»

Deux circonstances moins importantes semblaient à Saint-Foix propres à fortifier son opinion et à fixer celle du public. Un chirurgien anglais, nommé Nelaton, _qui allait tous les matins au café Procope_, rendez-vous habituel des gens de lettres, avait souvent raconté qu'étant _premier garçon_ chez un chirurgien près de la porte Saint-Antoine, on l'envoya chercher pour une saignée, et qu'on le mena à la Bastille; que le gouverneur l'introduisit dans une chambre où était un prisonnier qui _se plaignait_ de grands maux de tête; que ce prisonnier avait l'accent anglais, était vêtu d'une robe de chambre jaune et noire à grandes fleurs d'or et ne montrait pas son visage caché par une _longue serviette nouée derrière le cou_. Mais on ne peut prendre cette serviette pour un masque de fer, et l'on sait que les prisonniers de la Bastille n'avaient aucune communication avec les personnes du dehors sans un ordre signé du ministre; d'ailleurs, il y avait un chirurgien, un médecin et un apothicaire attachés au service de la prison et y demeurant: le viatique même n'entrait à la Bastille qu'avec la permission du lieutenant de police[21].

[21] Voyez _Observations concernant les usages et règles du château royal de la Bastille_, 1re livraison de _la Bastille dévoilée_.

Saint-Foix admettait aussi légèrement un bruit répandu autrefois en Provence où l'on avait parlé d'un prince nommé _Macmouth_, enfermé dans la citadelle de l'île de Sainte-Marguerite et gardé avec beaucoup de précautions. L'identité du nom de _Macmouth_ avec celui de _Monmouth_ aurait été une présomption favorable à ce système, si l'on eût constaté l'époque où ce bruit avait circulé; aujourd'hui nous pouvons l'expliquer par une autre captivité postérieure[22] à celle du _Masque de Fer_.

[22] Celle du patriarche arménien Arwedicks; voyez la suite de cette Histoire.

Ce roman, soutenu par l'imperturbable aplomb de Saint-Foix et par l'élégance maniérée de son style, eut beaucoup de vogue et raviva la discussion qui durait depuis vingt-trois ans et qui changeait de terrain tous les jours, sans que la victoire penchât d'aucun côté.

Un partisan du nouveau système l'appuya par des _remarques_ insérées dans le _Journal Encyclopédique_ (1768, novembre, p. 112), et tira ses inductions d'un petit libelle anonyme qui contient la relation du supplice de Monmouth: les _Révolutions d'Angleterre sous le règne de Jacques II_, Amsterdam, 1680, in-12, ajoutaient peu de valeur à l'opinion de Saint-Foix.

Cependant Saint-Foix, ce fougueux et pétulant batailleur qui maniait aussi volontiers l'épée que la plume, ne rencontra pas d'abord de contradiction dans son paradoxe; seulement un M. de Palteau, sans doute petit-neveu de Saint-Mars[23] et seigneur de la terre de Palteau en Champagne, qui avait appartenu à son grand-oncle, publia dans le volume suivant de _l'Année littéraire_ quelques traditions de famille, qu'il avait déjà transmises à Voltaire, sans que celui-ci jugeât le moment venu d'en faire usage. M. de Palteau, dont l'avis était d'un grand poids dans ce débat, s'appuyait de l'autorité d'un de ses parens, le sieur de Blainvilliers, officier d'infanterie _qui avait accès chez M. de Saint-Mars_ à Pignerol et aux îles Sainte-Marguerite: les correspondances de Saint-Mars avec Louvois, publiées depuis, et les titres de la maison de Palteau[24], font foi de l'existence de cet officier en 1670; mais il était mort long-temps avant que l'anecdote du _Masque de fer_ fût publique.

[23] Il devait être fils de Guillaume de Formanoir, neveu de Saint-Mars; ce Formanoir, qu'on nommait _Corbé_ à la Bastille, parce que son nom de terre était _Corbest_, hérita d'une partie des biens immenses de son oncle: «Il s'est retiré, dit l'_Histoire de la Bastille_ par Renneville, dans une des terres que son oncle avait achetées près de Villeneuve-le-Roi, en _Bourgogne_, en changeant son nom infâme de _Corbé_ en celui de _Palletot_ (Palteau), qui est aussi celui de la terre.» T. 5, p. 406.

[24] Je rapporterai plus loin les énoncés de ces titres que je dois à l'obligeance de M. Ed. Barbier d'Aucourt, référendaire honoraire, propriétaire actuel du domaine de Blainvilliers, près Montfort l'Amaury.

Selon les confidences de Blainvilliers à M. de Palteau, l'homme au masque était connu sous le nom de _Latour_ dans ses différentes prisons; mais rien n'indiquait que son masque fût _de fer et à ressorts_; il avait toujours ce masque sur de visage dans ses promenades (sans doute sur les plate-formes ou les boulevarts de la forteresse) _ou lorsqu'il était obligé de paraître devant quelque étranger_; il était toujours _vêtu de brun_, portait de beau linge et obtenait des livres et _tout ce qu'on peut accorder à un prisonnier_; le gouverneur et les officiers _restaient debout devant lui et découverts jusqu'à ce qu'il les fît couvrir et asseoir_; ceux-ci _allaient souvent lui tenir compagnie et manger avec lui_. Quand il mourut en 1704 (il fallait dire 1703), on mit dans le cercueil _des drogues pour consumer le corps_.

Cette lettre contient deux passages qui fixèrent alors l'attention, mais qui ne sont pas également dignes de foi.

Le sieur de Blainvilliers, curieux de voir à visage découvert le prisonnier avec lequel il dînait et parlait souvent aux îles Sainte-Marguerite, puisqu'il fut lieutenant de la compagnie franche pour la garde des prisonniers, avait pris, racontait-il, les habits d'une sentinelle qu'on plaçait dans une galerie _sous_ les fenêtres de la prison de _Latour_, et était resté _toute une nuit_ à examiner l'inconnu qui se promenait sans masque par sa chambre: cet homme, _blanc de visage, grand et bien fait de corps_, quoiqu'il eût _la jambe un peu trop fournie par le bas_, semblait être dans la force de l'âge, malgré sa chevelure blanche. Les observations d'une nuit _presque entière_ n'auraient pas produit des renseignemens plus positifs, si l'on en croit ce vieil officier qui savait sans doute la valeur d'un secret d'état et qui ne se fût pas exposé à le trahir au risque de sa vie.

Lorsqu'en 1698, M. de Saint-Mars se rendit des îles Sainte-Marguerite à la Bastille, dont il était nommé gouverneur, il séjourna avec _son prisonnier_ à sa terre de Palteau, et les paysans, qui vinrent au-devant de leur seigneur et l'accompagnèrent jusqu'au château, furent témoins de ce singulier voyage: l'homme au masque arriva dans une litière qui précédait celle de Saint-Mars, sous l'escorte de plusieurs gens à cheval. Le dîner eut lieu dans la salle à manger du rez-de-chaussée: l'homme tournait le dos aux croisées ouvertes sur la cour, et Saint-Mars, assis en face, avait deux pistolets auprès de son assiette; un seul valet de chambre les servait et fermait derrière lui la porte de la salle, chaque fois qu'il allait chercher les plats dans l'antichambre. Le prisonnier était de grande taille; il avait un masque _noir_ qui permettait d'apercevoir ses dents et ses lèvres, sans cacher ses cheveux blancs: les paysans le virent plusieurs fois traverser la cour avec ce masque sur le visage. Saint-Mars se fit dresser un lit de camp auprès de celui où coucha son hôte. Les particularités frappantes de cet événement avaient laissé des traces profondes dans la mémoire des vieillards que M. de Palteau interrogea lui-même, bien des années après le passage de Saint-Mars.

Saint-Foix, qui souffrait impatiemment la contradiction, s'empressa de combattre avec une fine ironie les assertions contenues dans la lettre de M. de Palteau, et n'eut pas de peine à infirmer le témoignage du sieur de Blainvilliers[25]: il remarqua qu'un officier était incapable de corrompre un soldat pour satisfaire une curiosité blâmable, qui les eût amenés tous deux devant un conseil de guerre, et que d'ailleurs les sentinelles ne demeuraient que trois heures à leur poste; mais lors même que cet officier eût manqué de la sorte à son devoir et fût parvenu à tromper la vigilance des rondes qui se succèdent de demi-heure en demi-heure dans les prisons d'état, comment aurait-il pu, de la galerie où il était, au-dessous de la chambre du prisonnier, voir _le bas de la jambe_ de cet inconnu, surtout à travers les barreaux de fer qui garnissaient les fenêtres?

[25] La réponse de Saint-Foix à M. de Palteau et celle qu'il adressa plus tard au Père Griffet se trouvent dans les _Années littéraires_ de 1768 et 1769; mais elles furent recueillies en un seul volume sous ce titre: _Réponse de M. de Saint-Foix au R. P. Griffet, et Recueil de tout ce qui à été écrit sur le prisonnier masqué_, Londres, 1770, in-12 de 131 pages. Nous renverrons donc, pour nos citations, à cet ouvrage qui a été réimprimé avec des additions dans le tome 5 des _OEuvres complètes de Saint-Foix_, Paris, 1778, in-8º.

Saint-Foix, qui avait raison de penser qu'un prisonnier de cette importance était sans doute mieux gardé, ajoutait, d'après la _Description de la France_, par Piganiol de la Force (éd. de 1753, t. 5, p. 376), que Saint-Mars fit construire, dans le fort de l'île de Sainte-Marguerite, la prison la plus _sûre_ qui fût en France. En effet, cette prison, que l'on montrait par tradition à l'époque où Saint-Foix écrivait, n'était éclairée que par une seule fenêtre regardant la mer, et ouverte à quinze pieds au-dessus du chemin de ronde; en outre, cette fenêtre, percée dans un mur très-épais, était défendue par _trois_ grilles de fer placées à distance égale, ce qui faisait un intervalle de deux toises entre les sentinelles et le prisonnier[26].

[26] _Voyage littéraire en Provence_, par le père Papon, 1780, in-12, p. 247.

Le conte du sieur de Blainvilliers, qui avait peut-être voulu par là mettre son secret à l'abri d'une dangereuse indiscrétion, ne résista pas à cet examen logique. Ensuite Saint-Foix saisit l'occasion de fortifier son système relatif au duc de Monmouth, en s'emparant d'un détail de la lettre qu'on ne saurait appliquer au duc de Beaufort, puisque Mme de Choisy répondit malignement à une épigramme de ce prince: _M. de Beaufort voudrait mordre et ne le peut pas!_ or le duc de Beaufort n'aurait pas eu la bouche mieux garnie à quatre-vingt-sept ans qu'à cinquante. Ce n'était donc pas lui dont les paysans de Palteau avaient vu les dents à travers le masque.

Saint-Foix revint encore à la charge pour achever de détruire les présomptions qui pouvaient exister en faveur du duc de Beaufort, qu'on aurait enlevé au siége de Candie et emprisonné jusqu'à sa mort. Le système de Lagrange-Chancel ne reposait que sur un ouï-dire, et Saint-Foix fit observer, entre autres choses, que le prince, surnommé le _roi des halles_, autant à cause de la grossière trivialité de ses manières que de son extérieur malpropre et négligé, ne fût sans doute pas, vieux et captif, devenu soigné de sa personne et curieux de _riches habits_. Saint-Foix cependant aurait pu s'appuyer d'autorités plus recommandables que les _Mémoires du marquis de Montbrun_[27], supposés par Sandras de Courtilz, pour prouver que le duc de Beaufort ayant été tué dans une sortie, sa tête fut coupée par les Turcs et envoyée par le grand-visir à Constantinople, où on la promena au bout d'une pique pendant trois jours.

[27] Ces mémoires cependant sont curieux, et il est certain que Sandras de Courtilz les a rédigés sur les documens authentiques qui lui ont servi à narrer les mêmes faits dans les _Mémoires de M. d'Artagnan_, dans ceux du _comte de Rochefort_, etc. Courtilz était instruit à fond de l'histoire particulière du dix-septième siècle et il travaillait souvent sur des notes très-précieuses.

Le système présenté par Saint-Foix, avec la verve spirituelle qui caractérise son talent, semblait prévaloir, lorsque le père Griffet, savant éditeur de l'_Histoire de France_ du père Daniel, et auteur lui-même d'une bonne _Histoire de Louis XIII_, publia son _Traité des différentes sortes de preuves qui servent à établir la vérité dans l'histoire_, in-12, Liége, 1769, excellent ouvrage d'érudition et de critique, où le ch. 13, destiné à l'_examen de la vérité dans les anecdotes_, est rempli tout entier par celle du _Masque de Fer_.

Ce jésuite, qui avait exercé à la Bastille le ministère de confesseur durant neuf ans, était plus que personne en état de lever le voile étendu sur le prisonnier masqué, que bien des gens regardaient comme une création romanesque sortie du cerveau de Voltaire ou du chevalier de Mouhy; car on ne connaissait encore aucune pièce authentique constatant que cet homme eût existé. Le père Griffet surpassa encore ce qu'on attendait de son esprit juste et impartial, en citant, pour la première fois, le journal manuscrit de M. Dujonca, lieutenant du roi à la Bastille en 1698, et les registres mortuaires de la paroisse de Saint-Paul.

Suivant ce journal, dont l'authenticité ne fut point révoquée en doute, Saint-Mars, arrivant des îles Sainte-Marguerite pour prendre le gouvernement de la Bastille, avait amené avec lui (jeudi 18 septembre 1698, à trois heures après midi), dans sa litière, UN ANCIEN PRISONNIER QU'IL AVAIT À PIGNEROL, _dont le nom ne se dit pas, lequel on fait toujours tenir masqué_. Ce prisonnier fut mis dans la tour de la Bazinière, _en attendant la nuit_, jusqu'à ce que M. Dujonca le conduisit lui-même, _sur les neuf heures du soir_, dans la troisième chambre de la tour de la Bertaudière[28], _laquelle chambre on avait eu soin de meubler de toutes choses_[29]. Le sieur Rosarges, qui venait aussi des îles Sainte-Marguerite, à la suite de Saint-Mars, _était chargé de servir et de soigner ledit prisonnier, qui était nourri par le gouverneur_.

[28] Cette chambre était au troisième étage: «Les chambres ont toutes leur numéro; elles portent le nom du degré de leur élévation, comme leurs portes se présentent à droite et à gauche en montant: ainsi la _première bazinière_ est la première chambre de la tour de ce nom, au-dessus du cachot; puis la _seconde bazinière_, la _troisième_, la _quatrième_ et la _calotte bazinière_.» _Remarques historiques et anecdotes sur la Bastille_, éd. de 1774, p. 13. Les tours de la _Bazinière_ et de la _Bertaudière_ portaient les noms des architectes qui les avaient construites, ou des anciens prisonniers qui les avaient habitées.

[29] Ce n'était sans doute pas l'ameublement ordinaire des chambres de la Bastille, où il y avait dans chacune «un lit de serge verte avec rideaux, paillasse et trois matelas, deux tables, deux cruches d'eau, une fourchette de fer, une cuiller d'étain et un gobelet de même métal, un chandelier de cuivre, des mouchettes de fer, un pot de chambre, deux ou trois chaises et quelquefois un vieux fauteuil.» _Rem. hist. et anec. sur la Bastille_, p. 14. Le père Griffet dit positivement que ces chambres sont _toujours meublées, mais fort simplement_. Constantin de Renneville, qui occupa la seconde chambre de la Bertaudière pendant que le _Masque de Fer_ était renfermé dans la troisième (en 1702), a fait de sa prison un tableau après lequel on ne doutera pas que celle du prisonnier de Saint-Mars ne fût plus habitable, grâce au soin qu'on avait pris de la _meubler de toutes choses_:

«C'était un petit réduit octogone large environ de douze à treize pieds en tous sens, et à peu près de la même hauteur. Il y avait un pied d'ordure sur le plancher, qui empêchait de voir qu'il était de plâtre; tous les créneaux étaient bouchés, à la réserve de deux qui étaient grillés. Ces créneaux étaient du côté de la chambre larges de deux pieds et allaient toujours en diminuant en cône, dans l'épaisseur du mur, jusqu'à l'extrémité qui, du côté du fossé, n'avait pas demi-pied d'ouverture, et par ce même côté ils étaient fermés d'un treillis de fer fort serré. Comme c'était à travers ce treillis que venait le jour, qu'il était encore obscurci par cette épaisseur de mur qui de ce côté a dix pieds, par la grille et par une fenêtre qui fermait au-dedans de la chambre à volet garni d'un verre très-épais et très-sale, il était si faible que, quand il entrait dans la chambre, à peine servait-il à distinguer les objets et ne formait qu'un faux jour... Les murs de la chambre étaient très-sales et gâtés d'ordure. Ce qu'il y avait de plus propre était un plafond de plâtre très-uni et très-blanc (sans doute pour que les moindres trous percés dans ce plafond par le prisonnier de l'étage supérieur fussent visibles); pour tout meuble, il n'y avait qu'une petite table pliante, très-vieille et rompue, et une petite chaise enfoncée de paille, si disloquée qu'à peine pouvait-on s'asseoir dessus. La chambre était pleine de puces... cela provenait de ce que le prisonnier, qui en venait de sortir, pissait sans façon contre les murs: ils étaient tapissés des noms de quantité de prisonniers... Sur les sept heures, on m'apporta un petit lit de camp de sangles, un petit matelas, un travers de lit garni de plumes, une méchante couverture verte toute percée et si pleine d'une épouvantable vermine que j'ai eu bien de la peine à l'en purger.» _Histoire de la Bastille_, t. 1, p. 105. Un prisonnier que M. de Saint-Mars amenait _dans sa litière_, et qui allait être _nourri par le gouverneur_, ne fut certainement pas si mal logé que l'auteur de l'_Inquisition française_.

La mort de ce prisonnier était mentionnée dans le même journal, à la date du lundi 19 novembre 1703. «Le prisonnier inconnu, _toujours masqué d'un masque de velours noir_, que M. de Saint-Mars avait amené avec lui, venant des îles Sainte-Marguerite, et qu'il gardait depuis long-temps, s'étant trouvé hier un peu plus mal, en sortant de la messe, est mort aujourd'hui sur les dix heures du soir, _sans avoir eu une grande maladie, il ne se peut pas moins_. M. Giraut, notre aumônier, le confessa hier: surpris de la mort, il n'a pu recevoir ses sacremens, et notre aumônier l'a exhorté un moment avant que de mourir. Il fut enterré le mardi 20 novembre, à quatre heures du soir, dans le cimetière de Saint-Paul: son enterrement coûta quarante livres.»

Voici donc enfin des dates précises.