Part 3
Je pense donc que Voltaire a voulu mettre en circulation, par une voie détournée, l'histoire du _Masque de Fer_ pour avoir le droit de s'expliquer sur un sujet qu'il n'eût point osé aborder en face, si quelqu'un n'avait pris l'initiative avant lui. Ce _quelqu'un_ ne fut autre que lui-même; par cette tactique, il devint maître de traiter en public un point historique fort singulier, qu'il n'avait pu aborder encore qu'en particulier avec le duc de Richelieu, sous le sceau du secret le plus inviolable. Voltaire ressemblait beaucoup à ce barbier du roi Midas, que la fable nous représente creusant la terre pour se soulager d'un secret confié, et pour répéter dans ce trou: Le roi Midas a des oreilles d'âne! Voltaire publiait volontiers tout ce qu'il savait, et même souvent ce qu'il ne savait pas, bien différent de Fontenelle qui, la main pleine de vérités, refusait de l'ouvrir. Dès lors, le prisonnier masqué passa en tradition dans le grand monde, et Voltaire fut peut-être autorisé par Richelieu lui-même à confirmer ce fait extraordinaire, au lieu de le démentir. Voilà pourquoi l'auteur des _Mémoires de Perse_ ne se dévoila pas.
Six ans après que l'homme au masque eut été signalé à la curiosité des anecdotiers, Voltaire fit paraître, sous le pseudonyme de _M. de Francheville_, le _Siècle de Louis XIV_ en deux volumes in-12, _Berlin_, 1751: on chercha aussitôt dans cet ouvrage, attendu depuis long-temps, quelques détails sur le prisonnier mystérieux qui faisait alors le sujet de tous les entretiens.
Voltaire s'était hasardé enfin à parler de ce prisonnier plus explicitement qu'on n'avait fait jusqu'alors, et à faire entrer dans l'histoire _un événement que tous les historiens ont ignoré_[10]; il assignait une date au commencement de cette captivité: _quelques mois après la mort du cardinal Mazarin_ (1661); il donnait le portrait de l'inconnu, qui était, selon lui, _d'une taille au-dessus de l'ordinaire, jeune et de la figure la plus belle et la plus noble, admirablement bien fait_, ayant _la peau un peu brune_, et qui _intéressait par le seul son de sa voix, ne se plaignant jamais de son état, et ne laissant point entrevoir ce qu'il pouvait être_; il n'oublia pas de décrire _le masque dont la mentonnière avait des ressorts d'acier, qui laissaient au prisonnier la liberté de manger avec ce masque sur son visage_; enfin il fixa l'époque de la mort de cet homme, _enterré_, disait-il, _en 1704, la nuit, à la paroisse Saint-Paul_.
[10] T. 2, p. 11, de la première édition. Cette anecdote, dans toutes les éditions, se trouve au chapitre 25 de l'ouvrage.
Le récit de Voltaire reproduisait les principales circonstances de celui des _Mémoires de Perse_, hormis le roman qui amène dans ce livre l'emprisonnement de _Giafer_: Quand ce prisonnier fut envoyé à l'île Sainte-Marguerite, à la Bastille, sous la garde de Saint-Mars, _officier de confiance_, il portait son masque dans la route; «on avait ordre de le tuer s'il se découvrait; le marquis de Louvois alla le voir dans cette île, et lui parla debout et avec une considération qui tenait du respect; il fut mené en 1690 à la Bastille où il fut logé aussi bien qu'on peut l'être dans ce château; on ne lui refusait rien de ce qu'il demandait; son plus grand goût était pour le linge d'une finesse extraordinaire et pour les dentelles; il jouait de la guitare; on lui faisait la plus grande chère, et le gouverneur s'asseyait rarement devant lui.» On voit que Voltaire avait emprunté une partie de ces détails, et souvent les expressions même, aux _Mémoires de Perse_, sans s'approprier encore l'aventure dramatique du plat d'argent; il déclara en outre que plusieurs particularités lui avaient été fournies par M. de Bernaville; successeur de Saint-Mars, et par _un vieux médecin de la Bastille_, qui avait soigné le prisonnier dans ses maladies, et n'avait jamais vu son visage, _quoiqu'il eût souvent examiné sa langue et le reste de son corps_. Il raconta que _M. de Chamillard fut le dernier ministre qui eût cet étrange secret_, et que son gendre, le maréchal de La Feuillade, l'ayant conjuré _à genoux_ de lui apprendre _ce que c'était que le Masque de Fer_, Chamillard mourant (1721) répondit qu'il avait fait serment de ne révéler jamais ce secret d'état. A ces détails certifiés par le duc de La Feuillade, Voltaire joignait une réflexion bien remarquable: «Ce qui redouble l'étonnement, c'est que, QUAND ON ENVOYA CET INCONNU DANS L'ÎLE SAINTE-MARGUERITE, IL NE DISPARUT DANS L'EUROPE AUCUN PERSONNAGE CONSIDÉRABLE.»
Cette réflexion si juste et si lumineuse ne frappa personne; mais tout le monde était saisi d'étonnement et de terreur en lisant ce petit roman, écrit de manière à faire désirer qu'on le complétât bientôt.
_Le Siècle de Louis XIV_ fut surtout recherché à cause de ces deux pages relatives au _Masque de Fer_, que Voltaire augmenta de nouveaux détails dans les éditions suivantes, publiées en 1753 et 1760. Il n'eut garde d'omettre une anecdote dont il était peut-être l'inventeur:
«Ce prisonnier était sans doute un homme considérable, car voici ce qui arriva les premiers jours qu'il était dans l'île de Sainte-Marguerite: le gouverneur mettait lui-même les plats sur la table, et ensuite se retirait, après l'avoir enfermé. Un jour, le prisonnier écrivit avec un couteau sur une assiette d'argent, et jeta l'assiette par la fenêtre, vers un bateau qui était au rivage, presque au pied de la tour. Un pêcheur, à qui ce bateau appartenait, ramassa l'assiette et la rapporta au gouverneur. Celui-ci, étonné, demanda au pêcheur: «Avez-vous lu ce qui est écrit sur cette assiette, et quelqu'un l'a-t-il vue entre vos mains?--Je ne sais pas lire, répondit le pêcheur; je viens de la trouver, personne ne l'a vue.» Ce paysan fut retenu jusqu'à ce que le gouverneur fût bien informé qu'il n'avait jamais lu, et que l'assiette n'avait été vue de personne. «Allez, lui dit-il, vous êtes bien heureux de ne savoir pas lire!» Voltaire ajouta, en 1760, pour justifier cet emprunt aux _Mémoires de Perse_: «Parmi les personnes qui ont eu connaissance _immédiate_ de ce fait, il y en a une très-digne de foi, qui vit encore.» Il voulait désigner sans doute le duc de Richelieu, car s'il entendait parler d'un témoin oculaire, ce témoin aurait eu au moins quatre-vingt-dix ans, le prisonnier masqué ayant quitté en 1698 l'île de Sainte-Marguerite, où l'événement eut lieu.
De ce moment, le fait du _Masque de Fer_ passa pour constant, appuyé par l'autorité de Voltaire, de M. de Bernaville, du duc de La Feuillade, et du ministre Chamillard; mais quel était le personnage caché sous ce masque?
La Beaumelle, qui avait rencontré Voltaire à la cour du roi de Prusse, et qui n'attendait qu'une occasion de déclarer la guerre à ce despote littéraire, imagina de critiquer le _Siècle de Louis XIV_, parce qu'il connaissait à fond cette époque, peinte avec goût et jugée un peu superficiellement par Voltaire. La Beaumelle mit donc au jour, en 1753, ses _Notes sur le Siècle de Louis XIV_, in-8º, dans lesquelles il ne manqua pas de dire que l'histoire du _Masque de Fer_ était tirée des _Mémoires de Perse_.
L'année précédente, un autre critique, Clément, moins savant, mais plus fin que La Beaumelle, avait répondu de même à la prétention de Voltaire, qui se donnait partout comme le premier révélateur du _Masque de Fer_. «M. de Voltaire, disaient les _Nouvelles littéraires_ du mois de mai 1752, se trompe quand il dit que tous les historiens ont ignoré ce fait. Vous le trouverez un peu différemment conté, et d'environ _vingt ans plus jeune_, dans les _Mémoires secrets pour servir à l'histoire de Perse_, publiés il y a huit ou neuf ans. Mais de qui s'agit-il? Suivant l'auteur des _Mémoires_, c'est de M. le comte de Vermandois. Le récit de M. de Voltaire ne souffre point cette explication et ne s'en permet aucune. Reste à savoir lequel des deux est le plus sûr: pour moi, je crois en M. de Voltaire[11].»
[11] _Cinq Années littéraires, ou Nouvelles littéraires des années_ 1748, 1749, 1750, 1751 et 1752, t. 2, lettre 99.
La _Réfutation des Notes de La Beaumelle_[12] ne se fit pas attendre, et Voltaire prit à coeur de montrer qu'il était mieux instruit que personne sur le _Masque de Fer_. Voltaire, qui avait fait sonner bien haut la nouveauté de l'anecdote, convint qu'elle se trouvait dans les _Mémoires de Perse, libelle obscur et méprisable où les événemens sont déguisés ainsi que les noms propres_; mais il prétendit que son ouvrage était composé _en partie long-temps avant ces Mémoires, qui n'ont paru qu'en 1745_, et il n'eut pas de peine à les réfuter en ce que le conte de _Giafer_ renfermait de contraire à la vérité historique et chronologique. Depuis la publication des _Mémoires de Perse_, Voltaire avait rassemblé des renseignemens plus positifs, entre autres, la date de la mort du prisonnier, avec laquelle on ne pouvait accorder une visite du régent à la Bastille[13].
[12] Réimprimée sous le titre de _Supplément au Siècle de Louis XIV_, dans toutes les éditions de Voltaire.
[13] La négation expresse de Voltaire, qui dit que le duc d'Orléans n'alla _jamais_ à la Bastille, est pourtant contredite par un manuscrit trouvé dans ce château et imprimé en tête de la première livraison de la _Bastille dévoilée_; on y lit ce qui suit: «Du temps de la régence, j'ai vu entrer dans la cour de l'intérieur du château M. le duc de Lorraine et M. le duc d'Orléans, accompagnés d'un seigneur de la cour, dont il ne me souvient pas du nom.»
Voltaire, dans cette _Réfutation_ du livre de La Beaumelle, avoua pourtant qu'il était _surpris_ de trouver dans les _Mémoires de Perse_ une anecdote _très-vraie parmi tant de faussetés_. Il crut devoir nommer encore quelques personnes recommandables, pour constater l'authenticité des documens qu'il avait eus, notamment au sujet de l'assiette d'argent trouvée par un pêcheur: M. Riousse, ancien commissaire des guerres à Cannes, avait été, dans sa jeunesse, témoin de la translation du prisonnier masqué à la Bastille; le marquis d'Argens assurait qu'en Provence, les _aventures_ de ce prisonnier étaient _publiques_, et qu'il avait entendu conter l'histoire de l'assiette _aux hommes les plus considérables de la province_; M. Marsolan, chirurgien du duc de Richelieu, et gendre du _vieux médecin de la Bastille_, se faisait garant des faits racontés par son beau-père; MM. de La Feuillade et de Caumartin avaient appris de la bouche même de Chamillard l'existence de l'homme au masque; enfin le témoignage des _vieillards qui en avaient entendu parler aux ministres_ rendait ce fait, _fondé sur des ouï-dire, plus authentique qu'aucun autre fait particulier des quatre cents premières années de l'histoire romaine_.
Voltaire, pour tenir en haleine la curiosité de ses lecteurs, niait que ce prisonnier fût le comte de Vermandois, mort de la _petite-vérole_ au camp de Courtray, en 1683; ou le duc de Beaufort, tué par les Turcs, qui lui avaient coupé la tête au siége de Candie, en 1669. Mais, au lieu d'opposer son opinion personnelle à ces deux opinions qui avaient cours alors, il se bornait à ouvrir une nouvelle porte aux conjectures, par ce paragraphe dont tous les mots veulent être pesés pour en définir le véritable sens: «M. de Chamillard disait quelquefois, pour se débarrasser des questions pressantes du dernier maréchal de La Feuillade et de M. de Caumartin, que C'ÉTAIT UN HOMME QUI AVAIT TOUS LES SECRETS DE M. FOUQUET. Il avouait donc au moins, par là, que cet inconnu avait été enlevé quelque temps après la mort du cardinal Mazarin. _Or, pourquoi des précautions si inouies pour un confident de M. Fouquet, pour un subalterne?_ _QU'ON SONGE QU'IL NE DISPARUT EN CE TEMPS-LA AUCUN HOMME CONSIDÉRABLE._ Il est donc clair que c'était un prisonnier de la plus grande importance?»
C'était la seconde fois que Voltaire appuyait sur l'impossibilité de faire coïncider le commencement de la captivité du _Masque de Fer_ avec la disparition d'un _homme considérable_. C'était la première fois qu'il nommait Fouquet dans la discussion de cet événement, et il le nommait en répétant les paroles de M. de Chamillard, _le dernier ministre qui eût cet étrange secret_! Mais personne n'y prit garde, et on ne pensa pas même à tirer une nouvelle induction de la place que Voltaire avait assignée dans le _Siècle de Louis XIV_ à la disgrâce de Fouquet, immédiatement après l'anecdote du _Masque de Fer_.
Le judicieux Prosper Marchand, qui réunissait alors les matériaux de son _Dictionnaire historique_ publié en 1756, deux ans après sa mort, regarda le récit fait dans le _Siècle de Louis XIV_ comme une _reproduction_ de celui des _Mémoires de Perse_, _revue, augmentée et retranchée à divers égards_[14].
[14] _Dictionnaire historique_ de Prosper Marchand, p. 143.
La critique avait commencé à retourner en tous sens le champ fertile des conjectures historiques. On écarta bientôt la première interprétation qui avait tenté de reconnaître le comte de Vermandois dans le _Masque de Fer_, et quelques savans de Hollande se réunirent pour accréditer un paradoxe basé, tant bien que mal, sur l'histoire: ils avancèrent que le prisonnier masqué était certainement un jeune seigneur _étranger_, gentilhomme de la chambre d'Anne d'Autriche, et _véritable père_ de Louis XIV.
La source de cette singulière et scandaleuse anecdote semble avoir été un petit livre assez rare, imprimé à Cologne, chez Pierre Marteau, en 1692, in-12, sous ce titre: _les amours d'Anne d'Autriche, épouse de Louis XIII, avec M. le C. D. R., le véritable père de Louis XIV, roi de France; où l'on voit au long comment on s'y prit pour donner un héritier à la couronne, les ressorts qu'on fit jouer pour cela, et enfin le dénouement de cette comédie_. La troisième édition de ce libelle, imprimée en 1696, porte sur son titre: _Cardinal de Richelieu_, au lieu des trois lettres C. D. R. Mais il est facile de se convaincre, à la lecture de l'ouvrage, qu'un imprimeur ignorant a mal traduit ces initiales, puisque le ministre joue dans l'ouvrage un rôle bien distinct de celui de père[15]. On a donc pensé que _le C. D. R._ signifiait _le comte de Rivière_[16], et que ce comte pouvait être le _Giafer_ des _Mémoires de Perse_.
[15] Il y a eu cinq éditions de ce libelle en 1692, 1693, 1696, 1722, 1738; celle de 1696 est la seule dont le litre porte le nom du _cardinal de Richelieu_.
[16] N'est-ce pas plutôt le _Comte de Rochefort_, dont les _Mémoires_, rédigés par Sandras de Courtilz, offrent aussi ces initiales: C. D. R.?
En effet, le roman des _Amours d'Anne d'Autriche_ avait tout ce qu'il fallait d'extraordinaire pour servir d'introduction aux malheurs du prisonnier inconnu. L'auteur, dont la plume était aux gages du roi Guillaume, comme tous les libellistes hollandais de cette époque, annonce, dans son _Avis au Lecteur_, qu'il veut développer _le grand mystère d'iniquité de la véritable origine de Louis XIV_: «Quoique cette relation, dit-il, soit ici quelque chose d'assez nouveau et d'assez inconnu, elle n'est rien moins que cela en France. La froideur reconnue de Louis XIII, la naissance extraordinaire de Louis-Dieudonné, ainsi nommé parce qu'il naquit après vingt-trois ans de mariage stérile, sans compter plusieurs autres circonstances remarquables, prouvent si clairement et d'une manière si convaincante cette génération empruntée, qu'il faut avoir une effronterie extrême pour prétendre qu'elle soit la production du prince qui passe pour en être le père. Les fameuses barricades de Paris et la formidable révolte qui se fit contre Louis XIV à son avènement au trône, et qui fut soutenue par des chefs si distingués, publièrent si hautement sa naissance illégitime, que tout le monde en parlait; et comme la raison le confirmait, à peine y avait-il quelqu'un qui eût des doutes et des scrupules là-dessus.» Cet auteur, sous l'anonyme duquel on trouverait peut-être le fameux Sandras de Courtilz[17], avait pourtant tiré de son imagination la fable de son livre, qu'il essaie dans sa préface de mettre sur le compte de l'histoire.
[17] M. Leber attribue ce livre à un sieur Le Noble, autre que l'auteur des satires contre le roi Guillaume, puisque l'_Avis au lecteur_ fulmine contre les _derniers ouvrages du Noble_. Voyez le _Supplément au Manuel du libraire_, par M. Brunet, t. 1, p. 49.
Voici cette fable assez habilement conçue:
Le cardinal de Richelieu, glorieux de voir sa nièce _Parisiatis_ (Mme de Combalet) aimée de Gaston, duc d'Orléans, frère du roi, propose à ce prince la main de cette belle personne; mais Gaston, indigné de tant d'orgueil chez le premier ministre, répond par un soufflet à cette offre de mariage. Le cardinal et sa nièce ne rêvent plus que vengeance, et le père Joseph, capucin, leur inspire le projet de frustrer Gaston de la couronne que lui promettait l'impuissance de Louis XIII. En conséquence, ils introduisent, la nuit, dans la chambre de la reine, un jeune homme, le C. D. R., qui était amoureux, sans espoir, de la femme de son roi. Anne d'Autriche, qui avait remarqué cet amant tendre et discret, le reconnaît à ses façons de faire, et lui oppose peu de résistance; ensuite elle va révéler au cardinal ce qui s'est passé: «Eh bien! lui dit-elle, vous ayez gagné votre méchante cause; mais prenez-y garde, monsieur le prélat, et faites en sorte que je trouve cette miséricorde et cette bonté céleste dont vous m'ayez flattée par vos pieux sophismes. Ayez soin de mon ame, je vous en charge; car je me suis abandonnée!» _Cet excessif débordement de vie continuant, la bienheureuse nouvelle de la grossesse de la reine ne fut pas long-temps à se débiter dans le royaume. Ainsi naquit Louis XIV, fils de Louis XIII, par voie de transsubstantiation._ Quant à l'instrument docile de ce miracle, le libelliste n'en parle que dans une note où il annonce que «si cette histoire plaît au public, on ne tardera pas à donner la _Suite_, qui contient _la fatale catastrophe du C. de R., et la fin de ses plaisirs qui lui coûtèrent cher_.»
Cette Suite n'a point paru, mais on a prétendu que _la fatale catastrophe_ devait être la découverte de l'amant de la reine par Louis XIII, et l'enlèvement de ce seigneur masqué et emprisonné. Alors, à quoi bon un masque? Mieux eût valu un bâillon pour l'honneur du mari et du fils.
L'autorité de ce pamphlet _orangiste_ n'était point assez imposante pour accréditer en France une opinion qui entachait de bâtardise la gloire de Louis-le-Grand; la critique dédaigna donc de s'en servir, et préféra s'attacher au système, plus honnête pour la dynastie des Bourbons, mais aussi peu vraisemblable, qui représentait le duc de Beaufort comme le prisonnier inconnu de l'île Sainte-Marguerite, malgré les dénégations formelles de Voltaire.
Lenglet Dufresnoy, qui ne perdait jamais une occasion de jeter dans la publicité un paradoxe hardi, et qui d'ailleurs avait pu dans ses fréquens voyages à la Bastille recueillir le souvenir du _Masque de Fer_, en dit quelques mots dans son _Plan de l'histoire générale et particulière de la Monarchie française_, publié en 1754. C'est au sujet de la disparition du duc de Beaufort devant Candie (t. 3, p. 268 et 269), qu'il rappelle l'_anecdote singulière_ à laquelle donnèrent lieu les doutes existant sur la mort de ce prince. Après avoir raconté ce qu'on savait du prisonnier masqué, il ajoute cette réflexion: «Quelle raison y avait-il d'user de tant de mystère pour le duc de Beaufort?» Il mentionne ensuite l'opinion qui attribuait cette anecdote au comte de Vermandois «pour de prétendues causes rapportées dans les _Anecdotes persanes_; mais je pense, dit-il, que _cela vient de plus haut_; sur quoi il y aurait bien des particularités à examiner. Ce prisonnier fut inhumé non à Saint-Paul, mais aux _Célestins_.» Cette assertion erronée prouve l'incertitude qui régnait encore à cette époque pour les faits principaux de la captivité du _Masque de Fer_. Lenglet Dufresnoy ne cite pas Voltaire comme _le premier_ qui eût parlé de l'anecdote, et Voltaire lui garda sans doute rancune de cet oubli, puisqu'il traita depuis avec un injuste mépris _le très-savant_ auteur de la _Méthode pour étudier l'histoire_[18].
[18] Voyez, dans les OEuvres de Voltaire, _Doutes sur quelques points de l'Histoire de l'Empire_; _Mélanges historiques_; _Correspondance générale_.
Voltaire rencontra un adversaire plus redoutable dans Lagrange-Chancel. Ce vieux satirique, qui devait à ses _Philippiques_ l'avantage d'avoir puisé quelques documens traditionnels aux lieux mêmes où le prisonnier inconnu avait habité vingt ans avant lui, écrivit, du fond de son château d'Antoniat en Périgord, une lettre publiée dans l'_Année littéraire_ de 1759 (t. 3, p. 188), pour réfuter certains points de la narration du _Siècle de Louis XIV_.
Cette lettre, que le nom de son auteur, alors âgé de quatre-vingt-neuf ans, fit lire avidement, participait à la haine de Fréron contre Voltaire, et n'avait pas d'autre but que de contredire celui-ci, en révélant des particularités «qu'un historien plus _exact dans ses recherches_ que M. de Voltaire aurait pu savoir, s'il s'était donné la peine de s'en instruire.» L'intention de Lagrange-Chancel était, disait-il, «d'arrêter le cours des idées que chacun s'est forgées à sa fantaisie, sur la foi d'un auteur qui s'est fait une grande réputation par le merveilleux joint à l'_air de vérité_ qu'on admire dans la plupart de ses écrits;» mais ce ton dur et tranchant contrastait avec la pauvreté des faits que le libelliste avait rapportés de sa prison aux îles Sainte-Marguerite.
Il disait que M. de Lamotte-Guérin, gouverneur de ces îles, du temps qu'il y était détenu (en 1718), lui avait _assuré_ que le prisonnier était le duc de Beaufort, _amiral_ de France, qu'on croyait mort au siége de Candie, et qui fut traité de la sorte parce qu'il _paraissait dangereux_ à Colbert et qu'il traversait les opérations de ce ministre, chargé du département de la marine. Beaufort en effet eut pour successeur à l'amirauté le comte de Vermandois alors âgé de vingt-deux mois.
Les ouï-dires que citait Lagrange-Chancel, sur la foi de plusieurs contemporains de sa captivité, étaient peu dignes de balancer la version adoptée par Voltaire: comme Voltaire, Lagrange-Chancel raconte que le commandant Saint-Mars _avait de grands égards pour son prisonnier, le servait lui-même en vaisselle d'argent, et lui fournissait souvent des habits aussi riches qu'il le désirait_; mais le prisonnier était obligé, sur peine de la vie, _de ne paraître qu'avec son masque de fer en présence du médecin ou du chirurgien_, dans les maladies où il avait besoin d'eux; pour toute récréation, _lorsqu'il était seul, il pouvait s'amuser à s'arracher le poil de la barbe avec des pincettes d'acier très-luisantes et très-polies_. Lagrange-Chancel avait vu une de ces pincettes entre les mains du sieur de Formanoir, neveu de Saint-Mars, et lieutenant de la compagnie franche des îles Sainte-Marguerite.
Suivant plusieurs personnes, on aurait entendu, lors du départ de Saint-Mars pour la Bastille, le colloque suivant: «Est-ce que le roi en veut à ma vie? dit le prétendu duc du Beaufort _qui portait son masque de fer_.--Non, mon prince, reprit Saint-Mars, votre vie est en sûreté: vous n'avez qu'à vous laisser conduire.»