Part 2
Cet avis prévalut et fut exécuté par l'entremise de _gens fidèles et discrets_, de telle sorte que le prince, dont l'armée pleurait la mort prématurée, conduit par des chemins détournés à l'île d'_Ormus_, était remis entre les mains du commandant de cette île, lequel avait reçu d'avance l'ordre de ne laisser voir son prisonnier à qui que ce fût. Un seul domestique, possesseur de ce secret d'état, avait été massacré en route par les gens de l'escorte, qui lui défigurèrent le visage à coups de poignard afin d'empêcher qu'il fût reconnu.
«Le commandant de la citadelle d'Ormus traitait son prisonnier avec le plus profond respect; il le servait lui-même et prenait les plats, à la porte de l'appartement, des mains des cuisiniers, dont aucun n'a jamais vu le visage de _Giafer_. Ce prince s'avisa un jour de graver son nom sur le dos d'une assiette avec la pointe d'un couteau. Un esclave, entre les mains de qui tomba cette assiette, crut faire sa cour en la portant au commandant, et se flatta d'en être récompensé; mais ce malheureux fut trompé, et on s'en défit sur-le-champ, afin d'ensevelir avec cet homme un secret d'une si grande importance.»
Les réflexions que l'auteur entremêle à son récit, et auxquelles on n'a jamais pris garde, sont fort judicieuses et méritent d'être remarquées. Ainsi le meurtre inutile de l'esclave amène ce commentaire, qui révèle en quelque sorte la position personnelle de l'auteur: «Précaution déplacée, puisqu'il est plus vraisemblable, par les faits qu'on vient de rapporter et par ceux qu'on va lire, que _le secret a été mal gardé_, accident très-ordinaire, surtout dans les affaires des grands, qui sont exposés à confier leurs secrets à plusieurs gens, parmi lesquels il s'en trouve toujours d'indiscrets, ou par _tempérament_, ou par des vues d'intérêt, et souvent par haine et par ingratitude!»
«_Giafer_ resta plusieurs années dans la citadelle d'_Ormus_, disent les Mémoires. On ne la lui fit quitter, pour le transférer dans celle d'_Ispahan_, que lorsque _Cha-Abas_, en reconnaissance de la fidélité du commandant, lui donna le gouvernement de celle d'_Ispahan_ qui vint à vaquer.»
Ici l'auteur ajoute une observation qui a été souvent faite après lui. «Il était en effet de la prudence de faire suivre _à Giafer_ le sort de celui à qui on l'avait confié, et c'eût été agir contre toutes les règles que de se donner un nouveau confident qui aurait pu être moins fidèle et moins exact.»
Les _Mémoires_ continuent:
«On prenait la précaution, tant à _Ormus_ qu'à _Ispahan_, de faire mettre un masque au prince, lorsque, pour cause de maladie ou pour quelque autre sujet, on était obligé de l'exposer à la vue. Plusieurs personnes dignes de foi ont affirmé avoir vu plus d'une fois ce prisonnier masqué, et ont rapporté qu'il tutoyait le gouverneur, qui au contraire lui rendait des respects infinis.»
L'auteur donne des raisons assez plausibles qui ne permirent pas de ressusciter _Giafer_, lorsque _Cha-Abas_ et _Sephi-Mirza_ furent morts: «Si l'on demande pourquoi, ayant de beaucoup survécu à _Cha-Abas_ et à _Sephi-Mirza_, _Giafer_ n'a pas été élargi comme il semble que cela aurait dû être, qu'on fasse attention qu'il n'était pas possible de rétablir dans son état, son rang et ses dignités, un prince dont le tombeau existait encore, et des obsèques duquel il y avait non seulement des témoins, mais des preuves par écrit, dont, quelque chose qu'on pût imaginer, on n'aurait pas détruit l'authenticité dans l'esprit des peuples encore persuadés aujourd'hui que _Giafer_ est mort de la peste au camp de l'armée du _Feldran_. _Ali-Homajou_ mourut peu de temps après la visite qu'il fit à _Giafer_.» Ce dernier aurait donc été encore vivant vers 1723, année de la mort du duc d'Orléans.
Tel fut le fondement de la plupart des versions qui circulèrent depuis sur l'aventure du prisonnier masqué. Ce sujet devint aussitôt l'aliment des controverses historiques, et dès lors, quelques critiques distingués adoptèrent, sans hésiter, le témoignage des _Mémoires de la cour de Perse_, qui semblaient d'accord avec les mémoires authentiques du règne de Louis XIV, sur diverses particularités de cette anecdote singulière.
Le comte de Vermandois partit en effet pour l'armée de Flandre, peu de temps après avoir reparu à la cour, dont le roi l'avait exilé, parce qu'_il s'était trouvé dans des débauches_ avec plusieurs gentilshommes; or, _le roi_, dit mademoiselle de Montpensier[4], _n'avait pas été content de sa conduite et ne le voulait point voir_. Le jeune prince, qui donna par là _beaucoup de chagrin_ à sa mère, et qui _fut si bien prêché qu'on croyait qu'il se fût fait un fort honnête homme_, ne resta que quatre jours à la cour pour prendre congé, arriva au camp devant Courtray au commencement du mois de novembre 1683, se trouva mal le 12 au soir et mourut le 19 d'une fièvre maligne (les _Mémoires de Perse_ en font la peste, _afin_, disent-ils, _d'effrayer et d'écarter tous ceux qui auraient envie de le voir_). Mademoiselle de Montpensier dit que le comte de Vermandois _tomba malade d'avoir bu trop d'eau-de-vie_, ce qui prouverait assez qu'il n'était pas corrigé de ses mauvaises habitudes, malgré la vie retirée qu'il menait à Paris auparavant, lorsque, _ne sortant que pour aller à l'Académie et le matin à la messe_, il avait, par son repentir, apaisé la colère du roi.
[4] _Mémoires de Mlle de Montpensier_, dans la _Collection des Mém. relatifs à l'histoire de France_, publiée par Petitot, 2e série, t. 43, p. 474.
La probabilité d'un enlèvement du jeune débauché, sur des ordres secrets de Louis XIV, fut niée avec conviction, sinon avec talent, par le baron de C... (Crunyngen, selon P. Marchand; mais, à notre avis, c'est un pseudonyme) qui, dans une lettre écrite à un de ses amis et insérée dans la _Bibliothèque raisonnée des ouvrages des savans de l'Europe_, numéro du mois de juin 1745, mit l'aventure du prisonnier masqué au rang _des bruits populaires et des anecdotes romanesques et absurdes, dans lesquelles la vraisemblance même n'est pas observée_.
Cependant le baron de Crunyngen avoue que les _Mémoires de Perse_ avaient _excité la curiosité du public_, à cause des _portraits assez ressemblans et crayonnés avec des traits hardis_. «L'auteur est sagement resté derrière le rideau, dit-il, et fera bien de s'y tenir: à son style et à ses sentimens, on voit qu'il est Français de naissance; cependant M. de la C... (Armand de la Chapelle) pense que personne à Paris ne le connaît.» On remarque surtout dans cette lettre une phrase qui donne à réfléchir sur l'auteur du livre et de la lettre: «Le célèbre M. de V... assure que parmi beaucoup de vrai, il y a plus de faux encore dans cet ouvrage.» N'est-il pas au moins singulier que l'opinion de Voltaire soit invoquée ici, peu de mois après la publication des _Mémoires de Perse_, et que huit ans plus tard Voltaire parle de ces _Mémoires_ à peu près dans des termes semblables, en soutenant toujours que personne avant lui n'avait publié l'anecdote du _Masque de fer_?
Le _Journal des Savans_, qu'on réimprimait en Hollande avec des additions extraites la plupart des _Mémoires de Trévoux_, ne demeura pas étranger à cette discussion qui manquait encore de documens certains: un M. de W... dans une lettre adressée à M. de G... (initiales supposées sans doute), et ajoutée au mois de juillet, p. 348 de l'édition d'Amsterdam, s'appuya encore du nom de Voltaire et d'une prétendue lettre de cet écrivain célèbre, pour réfuter l'opinion du baron de Crunyngen et pour défendre la valeur historique de l'anecdote des _Mémoires de Perse_. Suivant ce M. de W..., Voltaire aurait dit, dans cette lettre, qu'il _savait à fond_ l'histoire du prisonnier au masque de fer, _ce que généralement on a cru désigner M. de Vermandois_. M. de W..., dans sa lettre au _Journal des Savans_, qu'on pourrait attribuer à Voltaire lui-même, si elle était d'un meilleur style, ajoute qu'il connaît _quelqu'un_ (Voltaire sans doute) «qui a assuré avoir lu un manuscrit intitulé _le Prisonnier masqué_; que plusieurs de ses traits sont bien semblables à l'histoire de _Giafer_; que ce manuscrit avait été sur le point d'être rendu public; mais que des ordres supérieurs et des menaces effrayantes en avaient empêché, parce que c'était précisément l'histoire du prince de Vermandois.»
La lettre de Voltaire à l'abbé D..., que citait M. W... dans la sienne, non seulement n'était ni _publique_, ni imprimée, mais encore n'avait jamais existé, et l'annonce de ce manuscrit, qui devait dévoiler le mystère de l'homme au masque, produisit un détestable roman du chevalier de Mouhy, sous le titre du _Masque de fer, ou les Aventures admirables du père et du fils_, imprimé sans nom d'auteur à La Haye en 1746, chez Pierre de Hondt, et formant six petites parties in-12. Ce fut là probablement ce qui donna lieu au surnom de _Masque de fer_, forgé par l'imaginative du chevalier de Mouhy, espèce de spadassin plumitif aux gages de Voltaire, et scribe non moins fécond que son maître.
Ce roman est un imbroglio espagnol qui ne manque pas d'imagination, mais dont le style surpasse en barbarie tout ce que le chevalier de Mouhy a écrit; le sujet ne se rapporte nullement à l'anecdote des _Mémoires de Perse_: Don Pèdre de Cristaval, vice-roi de Catalogne, est marié secrètement avec la soeur du roi de Castille; ce roi s'introduit une nuit dans l'appartement où sont couchés les deux époux: «Il s'était muni, raconte l'auteur, de deux masques, en partant de sa cour, dont les serrures étaient faites avec tant d'art qu'il était impossible de les ouvrir, ni que le visage qu'ils renfermaient pût jamais être vu sans qu'on arrachât la vie à ceux à qui ils devaient être mis: il en couvrit le visage de don Pèdre et de sa soeur, et après les avoir fermés selon le secret qu'il possédait seul, il fit appeler ses officiers.» C'est dans ce style monstrueux que sont narrées les aventures de ces époux masqués et de leurs enfans: «Leur fille était belle comme le jour, excepté qu'elle avait un masque parfaitement dessiné sur la poitrine et ressemblant à celui de don Pèdre.» Malgré ces burlesques sottises, ce roman fut mis à l'index en France, à cause de son titre, et on le rechercha beaucoup, parce qu'on le connaissait peu[5].
[5] Cet ouvrage est très-rare; la Bibliothèque du roi n'en a qu'un exemplaire provenant de la Bibliothèque particulière de Choisy-le-Roi, lequel n'a pu être classé parmi les romans inscrits au Catalogue imprimé en 1750.
L'_avertissement_ est plus curieux que le livre: l'auteur suppose avoir trouvé, dans un coffre nageant sur l'eau, près du Pont-Neuf, le manuscrit qu'il publie d'après le texte espagnol, et voici comment il explique le mystère qui couvrait la tradition sur laquelle il a fondé son roman: «L'histoire du _Masque de Fer_ contient des faits si extraordinaires, que ce n'est pas sans raison qu'on désirerait de connaître les personnages qui y sont dépeintes. Il y a lieu de croire qu'on n'est privé de cette connaissance que parce que nous vivons dans un siècle dont la politesse ne permet pas de faire assez d'honneur au despotisme et à la tyrannie pour nommer ceux qui en ont fait usage.» Après ce beau raisonnement, le chevalier de Mouhy ne cite pas moins de quatre _masques de fer_, en Turquie, en Écosse, en Espagne et en Suède. Celui qu'il place dans le château des Sept-Tours, à Constantinople, était le frère d'un empereur turc qui, pour empêcher que la douleur et la majesté empreintes sur les traits du prisonnier ne séduisissent ses gardes, «lui couvrit le visage d'un masque de fer fabriqué et trempé de telle sorte qu'il n'était pas possible au plus habile ouvrier de parvenir à le rompre ni à l'ouvrir.» On voit dans ce conte le germe du système qui fit plus tard de l'homme au masque un frère aîné de Louis XIV.
M. de W... trouva un adversaire plus redoutable que le baron de Crunyngen dans le savant bibliographe Prosper Marchand, qui envoya un prétendu extrait d'une lettre datée de Paris, du 30 décembre 1745, à la _Bibliothèque française_ (t. 42, p. 362), pour convaincre d'erreur, et même d'ignorance, l'auteur de la _Clef_ des _Mémoires de Perse_, lequel avait fait un _duc_ du _comte_ de Vermandois, faute commise aussi par des historiens contemporains. P. Marchand, qui pensa que _le merveilleux de cette anecdote la rendait très-propre à être avidement adoptée par beaucoup de petits esprits_, s'abstint pourtant de juger le point en litige, en avouant qu'il n'avait point de _lumières suffisantes, quelque voisin qu'il fût des lieux_ (il entend sans doute parler de la Bastille, puisqu'il date sa lettre de Paris) _où la scène s'était passée_[6].
[6] P. Marchand a reproduit son article avec des additions dans son Dictionnaire historique, à l'article _Louis de Bourbon_.
On voit, à ces répliques qui se suivirent de près, combien la révélation faite par des mémoires anonymes et satiriques avait ému la curiosité et préoccupait déjà les esprits.
Mais, quel était l'auteur de ces _Mémoires_? Pourquoi se cacha-t-il obstinément, malgré le succès de son livre?
Serait-ce, selon l'opinion commune, le chevalier de Resseguier[7] qui fut mis à la Bastille vers cette époque? Mais le motif de son emprisonnement est mentionné sur les registres de la Bastille: on sait qu'il avait composé des vers contre madame de Pompadour.
[7] Fevret de Fontette, qui avait dit à propos des _Mémoires de Perse_ dans le t. 2 de la _Bibliothèque historique de la France_: «L'auteur de cet ouvrage est le chevalier de _Reseillé_,» mit cette correction dans le t. 4, p. 424: «Ces Mémoires sont attribués au chevalier Reysseyguier, de Toulouse, officier aux gardes; mais il n'est pas sûr qu'il en soit l'auteur.»
Ne serait-ce point, comme madame Du Hausset l'a consigné dans une lettre inédite, cette madame de Vieux-Maisons, _une des femmes les plus méchantes de son temps_, qui prenait Crébillon fils pour éditeur responsable? Mais Crébillon fils, qui plaçait volontiers en Perse les aventures licencieuses de ses romans, et qui publia même, en 1746, les _Amours de Zéokinisul, roi des Kofirans_ (Louis XV, roi des Français), attribués aussi à madame de Vieux-Maisons, ne se risquait pas dans la haute satire politique, et se bornait à des récits galans fort goûtés à la cour.
Serait-ce plutôt un nommé Pecquet, commis au bureau des Affaires étrangères, embastillé, dit-on, à cause de cet ouvrage? Mais le livre pénétrait en France, sans doute par l'entremise des secrétaires d'ambassade qui faisaient le commerce des livres défendus, et un seul exemplaire saisi dans les mains de Pecquet avait pu suffire pour motiver contre lui une lettre de cachet.
Serait-ce enfin le duc de Nivernais, qui se reposait alors de ses campagnes en composant des fables dans la compagnie de Voltaire et de Montesquieu? Mais le duc de Nivernais a eu grand soin de recueillir tout ce qu'il a écrit dans une édition de ses oeuvres (Paris, 1796, 8 vol. in-8º), faite dans un temps où la censure, qui avait poursuivi les _Mémoires de Perse_, n'était plus là pour le forcer à l'anonyme; d'ailleurs, cette histoire allégorique ne présente aucun point d'analogie avec les habitudes littéraires de Nivernais, poète délicat, écrivain spirituel, mais faible, timide, et dépourvu d'invention.
Les preuves font donc faute dans cette déclaration de paternité problématique, et M. Barbier, en offrant plusieurs conjectures à ce sujet dans son _Dictionnaire des Anonymes_ (t. 2, p. 400, seconde édition), n'a point assez motivé sa préférence en faveur de Pecquet par la citation d'une note manuscrite en tête d'un exemplaire qu'il possédait. On sait ce que vaut la garantie d'un faiseur de notes marginales, quand il ne se nomme pas Huet, ou La Monnoye, ou Mercier de Saint-Léger.
Pour moi, je n'avancerai rien de mieux prouvé sur le véritable auteur de ces _Mémoires_, mais aussi ne donnerai-je mon avis que comme une simple présomption: je pense que les _Mémoires de la cour de Perse_ doivent appartenir à Voltaire.
On y retrouve le style de ses contes avec plus de négligences, et quelquefois son esprit caustique: «Il ne paraît que trop d'ouvrages pour lesquels on demande grâce, dit l'Avertissement, et ce, avec d'autant plus de raison qu'il n'en est presque point qui méritent qu'on la leur fasse.» L'auteur suppose qu'un de ses amis, Anglais de nation, dans un voyage à Paris, eut communication de _quantité de Mémoires secrets, manuscrits, conservés dans la bibliothèque d'Ali-Couli-Kan, premier secrétaire d'état, seigneur d'un mérite distingué_, et entreprit de traduire une partie de ceux du règne de _Cha-Sephi_ (Louis XV): voilà bien les _Mémoires_ inédits que M. de W... signale dans sa lettre, en invoquant le témoignage de Voltaire, qui n'avait encore rien écrit sur ce sujet; on reconnaît, en outre, le duc de Richelieu dans l'éloge d'_Ali-Couli-Kan_, surtout lorsqu'on se rappelle que Voltaire recueillait alors les matériaux de son _Siècle de Louis XIV_, et consultait les souvenirs du maréchal, son ami et son protecteur.
Dans l'Avertissement, l'auteur annonce avoir traduit de l'anglais ces _Mémoires_: «Je prie le lecteur de considérer que le génie de la langue anglaise est bien différent de celui de la langue française. Celle-ci est plus claire, plus méthodique, mais moins abondante et moins énergique que la langue anglaise.» Voltaire n'a-t-il pas répété vingt fois dans les mêmes termes ce jugement sur les deux langues?
En outre, Voltaire était en relation d'affaires avec la _Compagnie d'Amsterdam_, depuis le voyage qu'il avait fait en Hollande, dans l'année 1740, pour surveiller l'impression de l'_Anti-Machiavel_ du roi de Prusse; ce fut dans cette circonstance qu'il eut à se plaindre d'un libraire hollandais, nommé Vanduren, _le plus insigne fripon de son espèce_, disent les _Mémoires_ de Voltaire; il profita de ce voyage pour publier les _Institutions de Physique_, par madame Duchâtelet, avec une préface de sa façon, et ce livre, auquel le chancelier d'Aguesseau avait refusé un privilége du roi, parut chez les mêmes libraires associés qui, cinq ans plus tard, mirent au jour les _Mémoires de Perse_. Le portrait satirique de Voltaire, que l'éditeur ajouta dans la seconde édition, fut peut-être une vengeance de Vanduren, qui aurait trouvé plaisant de se moquer de l'auteur dans son propre ouvrage. Quoi qu'il en soit, ce portrait de _Coja-Sehid_ ne peut avoir été tracé par Voltaire qui n'aurait jamais porté un pareil jugement sur lui-même: «Aussi était-il d'un orgueil insoutenable. Les grands, les princes même l'avaient gâté au point qu'il était impertinent avec eux, impudent avec ses égaux et insolent avec ses inférieurs... il avait l'ame basse, le coeur mauvais, le caractère fourbe; il était envieux, critique mordant, mais peu judicieux, écrivain superficiel, d'un goût médiocre... il était sans amis, et ne méritait pas d'en avoir. Quoique né avec un bien fort honnête, il avait un si grand penchant à l'avarice, qu'il sacrifiait tout, lois, devoirs, honneur, bonne foi, à de légers intérêts.» Ne croit-on pas entendre le libraire qui se venge de l'auteur? Comment expliquer le silence de Voltaire, à l'égard d'une critique aussi sanglante, lui qui rendait coup pour coup à ses nombreux ennemis, lui qui ne pardonnait pas la moindre attaque contre ses ouvrages, lui qui, en l'année où fut imprimé ce portrait si cruellement ressemblant, s'adressait à Moncrif, lecteur de la reine, pour obtenir la permission de poursuivre le poète Roi qui avait _comblé la mesure de ses crimes_ en répandant un libelle diffamatoire dans lequel l'Académie était outragée et Voltaire _horriblement déchiré_[8]?
[8] _Correspondance générale de Voltaire_, lettre à Moncrif, mars 1746.
Enfin il est incontestable qu'à l'époque de la publication des _Mémoires de Perse_, Voltaire travaillait sur des matières analogues: il préparait le _Siècle de Louis XIV_, et traitait en contes des sujets orientaux que les _Lettres Persanes_ avaient mis à la mode. _Babouc_, _Memnon_, _Zadig_, sont contemporains des _Mémoires de Perse_, et Voltaire enviait probablement à Montesquieu la popularité des _Lettres Persanes_.
Mais, me demandera-t-on, pourquoi Voltaire n'a-t-il pas plus tard avoué un ouvrage digne de sa naissance à quelques égards? Si Voltaire eût fait cet aveu, tous les doutes seraient levés, et je n'aurais pas besoin maintenant de chercher à déchirer le voile de l'anonyme sous lequel je crois apercevoir l'auteur du _Siècle de Louis XIV_, ouvrant les voies, pour ainsi dire, à un fait nouveau qu'il voulait tirer de vive force des archives de la Bastille.
Veut-on une pure supposition qui a pourtant de quoi satisfaire la vraisemblance? Je suppose que le maréchal de Richelieu, possesseur du secret de l'homme au masque, se laissa surprendre par les prières et les adroites manoeuvres de Voltaire, qui fut initié, sous la foi du serment, dans ce ténébreux mystère, que possédaient seuls quelques serviteurs intimes de Louis XIV; c'est là du moins ce qu'on peut inférer de ce passage des _Mémoires de Perse_, où il est dit que _le secret a été mal gardé_, et que _les grands sont exposés à confier leurs secrets à plusieurs gens parmi lesquels il s'en trouve toujours d'indiscrets_.
Voltaire, qui était indiscret, n'eut pas plus tôt connaissance de l'énigme, sinon du mot de cette énigme commis à la fidélité de trois ou quatre personnes, qu'il se sentit tourmenté d'un désir immodéré de révéler ce qu'il savait, et peut-être de deviner davantage; mais c'était encourir la vengeance du roi et la haine ou le mépris du duc de Richelieu; d'ailleurs, la Bastille, qui avait si long-temps retenu dans ses entrailles de pierre l'existence et le nom d'un prisonnier d'état, pouvait ensevelir une seconde fois et à jamais l'imprudent écrivain, pour le punir d'avoir ajouté une nouvelle strophe aux _J'ai vu_.
Or, Voltaire trouvait bons tous les moyens capables de faire triompher la vérité et la raison; il ne craignait pas même de recourir au mensonge et de s'affubler d'un déguisement quelconque, avec la certitude d'être reconnu à son style et à son esprit: ainsi, tour à tour il s'intitulait Aaron Mathathaï, Jacques Aimon, Akakia, Akib, Alethès, Alethof, Aletopolis, Alexis, Arty, Aveline, et créait cent autres pseudonymes plus ou moins transparens; ou bien, gardant l'anonyme dans ses ouvrages les plus importans comme dans ses plus minces opuscules, il employait sans cesse les presses clandestines de Hollande.
On comprend qu'il n'ait pas revendiqué l'honneur d'un livre qui aurait pu le brouiller avec ses protecteurs, le maréchal de Richelieu et madame de Pompadour, dans la plus brillante période de sa fortune de courtisan, lorsque les grâces de Louis XV l'arrêtaient à Versailles, lorsqu'il était l'hôte de la reine d'Étioles, lorsqu'il se prosternait devant le soleil de Fontenoy, lorsqu'il étalait avec orgueil ses titres de gentilhomme ordinaire du roi et d'historiographe de France[9]!
[9] Voyez sa _Correspondance_, notamment la lettre à Vauvenargues, du 3 avril 1745, et les lettres à M. d'Argenson, écrites la même année.