L'homme au masque de fer

Part 18

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«Le 12 mars 1671. Eloy de Formanoir, seigneur de Corbest, tant en son nom à cause de damoiselle Marguerite d'Auvergne, son épouse, que comme ayant les droits cédés par écrit sous seing-privé, en date du 22 novembre 1664, de Bénigne d'Auvergne, seigneur de Saint-Mars, maréchal-des-logis des mousquetaires du roi et son lieutenant dans la citadelle de Pignerol, fait une déclaration d'aveu pour le même fief.»

«Le 23 décembre 1714. Transaction pour une pièce de terre entre le sieur Jean Presle, laboureur, et messire Guillaume de Formanoir, chevalier, seigneur de Palteau, demeurant ordinairement en ladite terre de Palteau, en Bourgogne, messire Louis Joseph de Formanoir, seigneur de Saint-Mars et chevalier de l'ordre militaire de Saint-Louis, demeurant ordinairement à Montfort, et le sieur Salmon, prêtre, fondé de procuration de messire Louis de Formanoir, chevalier, seigneur d'Erimont, commandant une compagnie pour le service de Sa Majesté aux îles Sainte-Marguerite.»

[145] Voyez la correspondance de Louvois, notamment les lettres du 29 juillet 1678, 18 août 1679, 1er octobre 1679, etc., t. 1 de l'_Histoire de la détention des Philosophes_: «J'ai entretenu le sieur de Blainvilliers, écrit Louvois le 1er décembre 1678, et je continuerai à lui parler de temps en temps dans les heures de loisir que je pourrai avoir.»

Un neveu de Saint-Mars, nommé Guillaume de Formanoir, dit _Corbé_, parce qu'il avait d'abord porté le titre de la seigneurie de Corbest, fut, pendant plus de trente ans, le confident et l'auxiliaire de son oncle, qu'il accompagna de Pignerol à la Bastille, en qualité de sous-lieutenant, puis de lieutenant, dans la compagnie-franche chargée de la surveillance des prisonniers: il était encore _plus laid et plus méchant_ que Saint-Mars, dont il espérait être le successeur; mais, trompé dans son attente, il quitta le service du roi, et sortit alors de la Bastille, où il était abhorré, pour se retirer en Champagne, dans la terre de Palteau que son oncle en mourant lui avait laissée avec d'autres biens. Ses friponneries, ses crimes, sont marqués au fer rouge par Constantin de Renneville, qui en avait tant souffert; mais l'infâme _Corbé_ était devenu M. de Palteau, pour _jouir en paix du sang et des larmes de mille malheureux dont ses richesses étaient le prix_[146].

[146] _Inquisition française_ ou _Histoire de la Bastille_, t. 1, p. 76; t. 5, p. 406.

D'autres neveux de Saint-Mars remplirent long-temps des grades presque héréditaires dans les compagnies-franches des prisons d'état, en récompense du dévouement éprouvé de ce vieux gardien de Fouquet et du _Masque de Fer_.

Le major Rosarges, dont le nom figure dans le Journal de Dujonca et dans l'extrait mortuaire de _Marchialy_, était encore une créature de Saint-Mars, qui l'amena des îles Sainte-Marguerite à la Bastille, et le fit major du château. Ce provençal, _le plus brutal des hommes_, avait passé toute sa vie auprès du gouverneur, et il mourut le 19 mai 1705, _les intestins brûlés par la quantité excessive d'eau-de-vie qu'il avait bue_[147]. Rosarges remplaçait Saint-Mars dans les rares et courtes absences que celui-ci fut forcé de faire avec la permission du ministre, et c'est lui sans doute que Saint-Mars désigne sous ce titre: _mon officier_, en faisant mention de la personne de confiance qui avait soin du prisonnier masqué, et qui ne devait _jamais lui parler_[148].

[147] _Inquisition française_ ou _Histoire de la Bastille_, t. 1, p. 43, p. 79; t. 3, p. 393.

[148] Lettres de Louvois, du 4 décembre 1681, et de Saint-Mars à Louvois, du 11 mars 1682 et du 20 janvier 1687; dans l'ouvrage de Roux-Fazillac.

Saint-Mars, arrivant à la Bastille, était encore accompagné du nommé Lécuyer, qui le servait depuis trente ans, et qu'il fit capitaine des portes. Ce vieillard, _bien moins méchant que le major, avait encore quelque espèce de crainte de Dieu_. Le porte-clef Ru, provençal, venait aussi des îles Sainte-Marguerite, à la suite du _Masque de Fer_[149]. L'abbé Giraut, qui confessa cet inconnu à l'article de la mort, _ce bouc exécrable_, comme l'appelle Renneville, avait été confesseur des prisonniers aux îles Sainte-Marguerite, et probablement à Pignerol, avant de passer comme aumônier à la Bastille, où ses débauches et ses dilapidations eurent grand besoin de la faveur spéciale de Saint-Mars pour n'être pas démasquées et punies[150]. Il savait sans doute le nom et la condition du prisonnier qu'il confessait.

[149] _Inquisition française_ ou _Histoire de la Bastille_, t. 1, p. 54 et 79.

[150] _Inquisition française_ ou _Histoire de la Bastille_, t. 1, p. 82.

Quant à Reilh, qui signa l'acte de décès sur les registres de Saint-Paul, ce chirurgien était entré à la Bastille par la recommandation de l'abbé Giraut; et comme il avait été _frater_ dans une compagnie d'infanterie, on peut présumer que l'apprentissage de ce _frater_ eut lieu aux îles Sainte-Marguerite sous les yeux de Saint-Mars, qui donnait ses _vieilles perruques_ et _ses vieux justaucorps_ à ce sinistre opérateur, aussi mal famé que sa médecine parmi les pensionnaires de la prison[151]. Abraham Reilh, complaisant du gouverneur, qui ajouta pour lui le titre et les appointemens d'apothicaire à ceux de chirurgien du château, devait peut-être cette faveur à sa discrétion, en cas qu'il fût le même _frater_ qui trouva au bord de la mer une chemise couverte d'écriture, et l'apporta sur-le-champ à Saint-Mars, sans avoir rien lu de ce qu'elle contenait. Mais alors il ne faudrait pas admettre le reste de la tradition qui raconte que ce _frater_ fut trouvé mort dans son lit.

[151] _Idem_, t. 1, p. 79.

Saint-Mars, en se rendant à la Bastille, avait obéi à contre-coeur, comme s'il craignait de perdre bientôt _son_ prisonnier, qui ne survécut que quatre années et demie à sa translation, et Saint-Mars, qui avait plus de quatre-vingts ans à cette époque, resta gouverneur jusqu'à sa mort. Quand elle arriva, le 26 septembre 1708, il était entièrement oublié du monde, auquel il avait dit adieu depuis 1661, pour partager pendant près d'un demi-siècle la captivité d'une grande victime[152].

[152] _Annales de la cour et de Paris_, t. 2, p. 380 et 381. _Inquisition française_ ou _Histoire de la Bastille_, t. 1, p. 73 et suiv.

Le caractère de Saint-Mars a été jugé diversement, selon les temps et les personnes. «On dit que celui qui gardera M. Fouquet à Pignerol est un fort honnête homme,» écrivait Mme de Sévigné, le 25 janvier 1665. «C'était un homme sage et exact dans le service,» disent les _Mémoires de d'Artagnan_. «On jeta les yeux sur lui, dit Constantin de Renneville qui ne pouvait qu'être partial au sortir de la Bastille, parce qu'on crut ne pouvoir pas trouver d'homme, dans tout le royaume, plus dur et plus inexorable. La férocité brutale avec laquelle ce tyran traita cet illustre malheureux a quelque chose de si terrible, qu'elle serait capable de faire rougir les Denis et les Néron.» Il faut avouer que ce portrait est bien loin de ressembler à celui qu'on peut extraire des correspondances de Louvois. Saint-Mars était, ce me semble, d'une humeur sombre, froide, silencieuse, d'une défiance continuelle et d'une fermeté inflexible: un secret d'état ne courait aucun risque avec un pareil homme.

Il fit une _fortune prodigieuse_ dans ses différens commandemens, où il avait, _sans compter le tour du bâton_, des appointemens considérables. «Certains prisonniers, qui avaient été enfermés aux îles Sainte-Marguerite, l'accusaient d'avoir poussé la fureur jusqu'à laisser mourir de faim et même faire étouffer plusieurs de ses prisonniers, dont il ne laissait pas de toucher la pension, comme s'ils eussent été vivans, long-temps après leur mort.» Quelles que fussent les sources de ses richesses _immenses_, elles lui permirent d'acheter en Champagne plusieurs terres seigneuriales, entre autres celles de Dimon et de Palteau. Il fut nommé chevalier des ordres du roi, bailli et gouverneur de Sens. Ces honneurs, ces dignités, ces richesses, récompensaient le geôlier de Fouquet et du _Masque de Fer_[153].

[153] _Annales de la cour et de Paris_, t. 2, p. 380 et 381. _Inquisition française_, t. 1, p. 75 et 76. Voyez dans le tome 1er de l'_Histoire de la détention des Philosophes_, plusieurs ordonnances du roi pour paiement de gratifications à Saint-Mars, _en considération de ses services et pour lui donner moyen de les continuer_. L'un de ces _bons_, du 30 janvier 1670, est de _quinze mille livres_.

Les lettres de Saint-Mars prouvent qu'il désignait Fouquet par cette qualification: _mon prisonnier_, quoique bien d'autres prisonniers fussent sous sa garde, et qu'il continua toujours à employer le même terme à l'égard du _Masque de Fer_, depuis la prétendue mort de Fouquet: «Il y a des personnes qui sont quelquefois si curieuses, écrivait-il de Pignerol à Louvois (le 12 avril 1670), de me demander des nouvelles de _mon prisonnier_, ou le sujet pourquoi je fais faire tant de retranchemens pour ma sûreté, que je suis obligé de leur faire des _contes jaunes_ pour me moquer d'eux[154].» Il lui écrivait d'Exilles, le 20 janvier 1687: «Je donnerai si bien mes ordres pour la garde de _mon prisonnier_, que je puis bien vous en répondre[155].» Il lui écrivait des îles Sainte-Marguerite, le 3 mai 1687: «Je n'ai resté que douze jours en chemin, à cause que _mon prisonnier_ était malade, à ce qu'il disait n'avoir pas autant d'air qu'il l'aurait souhaité. Je puis vous assurer, monseigneur, que personne au monde ne l'a vu, et que la manière dont je l'ai gardé et conduit pendant toute ma route fait que chacun cherche à deviner qui peut être _mon prisonnier_.» Or, quel était en effet le véritable _prisonnier_ de Saint-Mars, qui avait été nommé à la _garde_ de Fouquet en 1664, et qui ne fut chargé que par accessoire de garder d'autres prisonniers? N'est-ce pas toujours le même personnage à différentes époques?

[154] T. 1 de l'_Histoire de la détention des Philosophes_, p. 169.

[155] Voyez cette lettre et les suivantes dans les ouvrages de MM. Roux-Fazillac et Delort.

Les ministres, dans leur correspondance, se servaient aussi d'une dénomination semblable pour Fouquet et le _Masque de Fer_; Louvois, en parlant du surintendant à Saint-Mars, dit fréquemment: _votre prisonnier_, ou _le prisonnier_, comme faisait en 1691 Barbezieux, parlant de l'homme au masque.

Quant à cette lettre de Barbezieux, datée de 1691, par laquelle on fixe le temps de la captivité du _Masque de Fer_, ce temps ne se rapporte pas absolument à celui que Fouquet aurait passé en prison, dans le cas où il eût vécu jusqu'à cette année-là; mais Barbezieux, en disant à Saint-Mars: _Le prisonnier qui est sous votre garde depuis vingt ans_, n'a pas prétendu donner une date précise; et, léger d'esprit comme il l'était, il a fort bien pu mettre _vingt ans_ au lieu de _vingt-sept ans_; d'ailleurs, ce jeune ministre, né en 1668, n'avait pas vu commencer la détention de Fouquet, s'en était peu informé comme d'un événement tout-à-fait indifférent, et savait seulement par ouï-dire que ce malheureux était à Pignerol depuis plus de vingt ans.

Le transport de Fouquet au fort de la Pérouse, en 1665, après le désastre de l'explosion des poudrières à Pignerol, et son retour dans cette prison en 1666, ressemblent de tout point aux passages du prisonnier masqué au fort d'Exilles, à l'île de Sainte-Marguerite et à la Bastille.

L'Instruction du roi, du 29 juin 1665, porte: «Capitaine Saint-Mars, vous transférerez ledit Fouquet au fort de la Pérouse, vous faisant escorter par les officiers et soldats de votre compagnie, et vous servant, pour cet effet, de la voiture que vous jugerez la plus convenable.»

Lorsqu'il s'agit de ramener Fouquet à Pignerol, Louvois écrit à Saint-Mars, le 17 juillet 1666: «Il est inutile que je vous explique toutes les précautions que Sa Majesté prend pour la sûreté du prisonnier durant sa marche, mais je dois seulement vous assurer que Sa Majesté se remet à votre prudence du temps et de la forme de votre départ; elle se promet que vous prendrez si bien vos précautions, que M. Fouquet ne pourra s'échapper de vos mains, et qu'à l'exception de ceux qui ont travaillé à l'exécution desdits _ordres_, et qui sont gens discrets et fidèles, personne n'a connaissance qu'ils soient faits et envoyés[156].»

[156] Voyez le premier volume de l'_Histoire de la détention des Philosophes_, p. 94 et 131.

Saint-Mars écrit au ministre, le 20 janvier 1687: «Si je mène mon prisonnier aux îles, je crois que la plus sûre voiture serait une chaise couverte de toile cirée, de manière qu'il aurait assez d'air, sans que personne le pût voir ni lui parler pendant la route, pas même mes soldats, que je choisirai pour être proche de la chaise, qui serait moins embarrassante qu'une litière qui pourrait se rompre[157].» Durant ce voyage, le _Masque de Fer_ était dans cette chaise fermée, et Saint-Mars le suivait en litière, comme lors de la translation du prisonnier à la Bastille. N'est-ce pas en effet un pareil voyage que M. de Palteau a décrit dans sa lettre?

[157] Cette lettre a été extraite des archives des Affaires étrangères par Roux-Fazillac.

Enfin les précautions qu'on prenait pour rendre sûre la prison du _Masque de Fer_ avaient été aussi employées pour Fouquet.

Voici ce que Saint-Mars écrivait du fort d'Exilles, à Louvois, le 11 mars 1682: «Mes prisonniers (l'un des deux était l'homme au masque) peuvent entendre parler le monde qui passe au chemin qui est au bas de la tour où ils sont; mais eux, quand ils voudraient, ne sauraient se faire entendre; ils peuvent voir les personnes qui seraient sur la montagne qui est devant leurs fenêtres; mais on ne saurait les voir, à cause des grilles qui sont au-devant de leurs chambres. J'ai deux sentinelles de ma compagnie, nuit et jour, des deux côtés de la tour, à une distance raisonnable, qui voient obliquement la fenêtre des prisonniers: il leur est consigné d'entendre si personne ne leur parle et si ils ne crient pas par leur fenêtre, et de faire marcher les passans qui s'arrêteraient dans le chemin ou sur le penchant de la montagne. Ma chambre étant jointe à la tour, qui n'a d'autre vue que du côté de ce chemin, fait que j'entends et vois tout, et même mes deux sentinelles qui sont toujours alertes par ce moyen-là. Pour le dedans de la tour, je l'ai fait séparer d'une manière où le prêtre qui leur dit la messe ne les peut voir, à cause d'un tambour que j'ai fait faire, qui couvre leurs doubles portes. Les domestiques, qui leur portent à manger, mettent ce qui fait de besoin aux prisonniers sur une table qui est là, et mon lieutenant (Rosarges, sans doute) leur porte (en présence de Saint-Mars)[158].»

[158] Extraite des mêmes archives par le même.

Louvois écrivait à Saint-Mars, le 30 juillet 1666: «Il ne se peut rien ajouter aux précautions que vous prenez pour la garde de M. Fouquet, et je ne saurais vous donner d'autre conseil que de vous convier à continuer comme vous avez commencé.» Le 14 février 1667: «Comme par les écritures du prisonnier, il paraît qu'il souhaite qu'il ait vue du côté des chapelles qui sont sur la montagne, il sera de votre soin d'empêcher qu'il ne puisse rien voir de ce côté-là.» Le 7 décembre 1669: «Vous ferez fort bien de mettre les fenêtres de M. Fouquet en état que pareille chose ne puisse plus arriver (Fouquet avait parlé aux sentinelles), et veiller exactement qu'il ne puisse rien voir sans que vous le découvriez.» Le 1er janvier 1670: «Les jalousies de fil d'archal que vous ferez mettre à ses fenêtres ne feront point l'effet que celles de bois, à moins que vous ne les fassiez faire de même forme, c'est-à-dire qu'il y ait autant de plein que de vide.» Le 26 mars 1670: «Je vous prie de visiter soigneusement le dedans et le dehors du lieu où il est enfermé, et de le mettre en état que le prisonnier ne puisse voir ni être vu de personne, et ne puisse parler à qui que ce soit, ni entendre ceux qui voudraient lui dire quelque chose[159].» La _garde_ de Fouquet semblait donc aussi difficile et non moins importante que celle du _Masque de Fer_.

[159] Ces lettres se trouvent dans le t. 1 de l'_Histoire de la détention des Philosophes_.

M. Dujonca, que Mme de Sévigné traite d'_ami_, avait, ce semble, des qualités humaines et sociales qu'on n'appréciait guère chez un lieutenant du roi à la Bastille: «Ses bonnes qualités l'emportaient beaucoup sur les autres. Il était officieux, affable, doux, honnête; mais ceux qui se plaignaient de lui l'accusaient d'être inquiet, vif, remuant, d'une sévérité outrée, et de ne dire jamais la vérité.» M. Dujonca avait consigné sur son journal l'entrée du _Masque de Fer_ à la Bastille: peut-être chercha-t-il à pénétrer ce secret d'état qui avait été mortel à plusieurs personnes indiscrètes.

Le 29 septembre 1706, il fut, nous apprend Renneville, attaqué brusquement _des douleurs de la mort, que l'on feignit être causée par une colique_. «Corbé (Blainvilliers ou Formanoir) ne permit jamais que personne parlât à ce malade, qui mourut sans administration de sacremens et sans aucune consolation.»

Renneville revient ailleurs sur cette mort, qu'il attribue à Corbé, lequel aurait voulu s'emparer d'une somme considérable reçue par M. Dujonca, peu de jours avant sa soudaine maladie. «Ru disait hautement à tous les prisonniers que c'était Corbé qui avait fait empoisonner M. Dujonca. M. d'Argenson, soit qu'il se doutât du sujet d'une mort si inopinée, ordonna qu'on fît l'ouverture du corps; mais pas un des parens n'y fut appelé, et l'opération fut faite par le même chirurgien (Reilh, sans doute) que Ru protestait avoir préparé la médecine fatale[160].»

[160] L'_Inquisition française_, t. 1, p. 77 et 78; t. 2, p. 351, et t. 4, p. 212.

On pourrait penser que M. Dujonca avait reconnu Fouquet sous le masque de velours noir, et confié ce terrible mystère à Mme de Sévigné, qui alla elle-même voir le lieutenant du roi à la Bastille, le 6 août 1703, trois mois avant la mort de _Marchialy_!

Ne saurait-on invoquer, à l'appui de cette présomption, l'amitié qui existait, entre Mme de Grignan, fille de Mme de Sévigné, et cette dame Lebret, femme de l'intendant de Provence, chargée des acquisitions de linge fin et de dentelles à Paris, pour l'usage du prisonnier des îles Ste-Marguerite[161]? N'était-ce pas un dernier service que Fouquet retranché de la vie par anticipation, recevait encore de ses anciens amis, qui n'osaient néanmoins mettre en doute sa mort, de peur de la rendre nécessaire et irrécusable?

[161] _OEuvres_ de Saint-Foix, t. 5, p. 271, note.

Il serait facile d'étendre ainsi les inductions qui ajouteraient sans doute quelque crédit, à une opinion fondée plus solidement sur des faits et des dates.

LE MASQUE DE FER ÉTAIT LE SURINTENDANT FOUQUET!

Nous avons foi en notre système: nous regardons Colbert comme l'inventeur de la nouvelle captivité de Fouquet, mort de son vivant, sous le masque d'un prisonnier inconnu, et nous pensons que ce raffinement de vengeance ou de politique contre le malheureux surintendant est un fait moins important, mais plus honteux à la mémoire de Louis XIV, que les dragonnades et la révocation de l'édit de Nantes. Voilà pourquoi les descendans du _grand roi_ l'ont caché avec tant de soin pour l'honneur de la royauté.

Tel est le coeur humain: il étale avec orgueil un crime hardi et brillant; mais il couvre de ses plus sombres replis une mauvaise action entachée de lâcheté et de bassesse.

FIN.