Part 17
Cependant les soupçons restèrent dans les jeunes têtes de la cour, au sujet des relations de Fouquet avec Mlle de La Vallière; car, si d'une part on montrait une lettre de Mme Duplessis au surintendant: «Je ne sais plus ce que je dis ni ce que je fais, lorsqu'on résiste à vos intentions. Je ne puis sortir de colère, lorsque je songe que cette demoiselle a fait la capable avec moi; pour captiver sa bienveillance, je l'ai encensée par sa beauté qui n'est pourtant pas grande, et puis lui ayant fait connaître que vous empêcheriez qu'elle ne manquât de rien et que vous aviez vingt mille pistoles pour elle, elle se gendarma contre moi, disant que vingt-cinq mille n'étaient pas capables de lui faire faire un faux pas; et elle me répéta cela avec tant de fierté, que, quoique je n'aie rien oublié pour la radoucir avant que de me séparer d'elle, je crains fort qu'elle n'en parle au roi; de sorte qu'il faudra prendre le devant; pour cela, ne trouvez-vous pas à propos de dire, pour la prévenir, qu'elle vous a demandé de l'argent et que vous lui en avez refusé[131]?» d'une autre part, on donnait une interprétation contraire à cette lettre de Fouquet, qu'on supposait adressée à mademoiselle de La Vallière: «Puisque je fais mon unique plaisir de vous aimer, vous ne devez pas douter que je ne fasse ma joie de vous satisfaire; j'aurais pourtant souhaité que l'affaire que vous avez désirée fût venue purement de moi: mais je vois bien qu'il faut qu'il y ait toujours quelque chose qui trouble ma _félicité_, et j'avoue, ma chère demoiselle, qu'elle serait trop grande, si la fortune ne l'accompagnait quelquefois de quelques traverses. Vous m'avez causé aujourd'hui mille distractions, en parlant au roi; mais je me soucie fort peu de ses affaires, pourvu que les nôtres aillent bien[132].» Le voile des carmélites fut depuis jeté sur ces souvenirs, qui n'avaient pas de quoi plaire à l'orgueilleux prince.
[131] Toute la lettre est imprimée à la p. 58, du t. 1 des _Mémoires historiques sur la Bastille_. M. de Monmerqué, qui ne hasarde jamais une citation sans remonter à la source originale, a pourtant reproduit cette lettre dans une note des _Mémoires de Conrard_, ce qui fait présumer qu'il l'avait trouvée dans les manuscrits de ce laborieux compilateur.
[132] C'est l'abbé de Choisy qui rapporte cette lettre (_Mémoires_, Coll. Petitot, 2e série, t. 63, p. 264); il la croit adressée à Mlle de Montalais, l'une des maîtresses du surintendant; mais cette fille d'honneur ne parlait pas au roi, de manière à causer _mille distractions_ à Fouquet. Les éditeurs ont lu dans le manuscrit les _vôtres_ au lieu des _nôtres_, ce qui ne répond pas au sens général de la lettre.
Mais lorsque, vers l'année 1680, la veuve Scarron, devenue marquise de Maintenon, parvint, à force de finesse, d'intrigue et de fausseté, à supplanter Mme de Montespan, et à se guinder jusqu'au lit royal, Louis XIV eut tout-à-coup les oreilles rebattues de ces anciennes lettres découvertes dans la cassette de Fouquet, pièces de conviction des mystères voluptueux de Saint-Mandé.
Alors on reproduisit ce billet de Mme Scarron: «Je ne vous connais point assez pour vous aimer, et quand je vous connaîtrais, peut-être vous aimerais-je moins. J'ai toujours fui le vice, et naturellement je hais le péché; mais je vous avoue que je hais encore davantage la pauvreté. J'ai reçu vos dix mille écus: si vous voulez en apporter encore dix mille dans deux jours, je verrai ce que j'aurai à faire.»
On commenta cet autre billet, plus concluant que le premier: «Jusqu'ici j'étais si bien persuadée de mes forces, que j'aurais défié toute la terre; mais j'avoue que la dernière conversation que j'ai eue avec vous m'a charmée. J'ai trouvé dans votre entretien mille douceurs, à quoi je ne m'étais pas attendue: enfin, si je vous vois seul jamais, je ne sais ce qui arrivera[133].»
[133] Ces deux billets sont dans les _Mém. hist. sur la Bastille_, t. 1, p. 57. La Beaumelle, dans les _Mémoires de Mme de Maintenon_, t. 1, ch. 15, raconte, avec ses réticences ordinaires, l'anecdote à laquelle ces lettres ont rapport. «Après la mort de Scarron, sa veuve alla demander au surintendant la survivance de la pension qu'il faisait au pauvre poète, et Fouquet voulut avoir les bénéfices de sa libéralité: il envoya un écrin magnifique à la belle veuve, qui, éclairée sur les intentions de ce protecteur intéressé, refusa les diamans et garda sa vertu.» La Beaumelle n'a pas réussi cependant à innocenter la démarche de Mme Scarron auprès du sultan de Saint-Mandé.
Ces billets-doux et d'autres prirent des voix offensantes propres à chagriner le roi, qui avait disgracié son favori Lauzun pour le punir de s'être caché sous le lit de Mme de Montespan, et qui sentait les vieilles piqûres d'amour-propre aussi cuisantes que de nouvelles.
Ce fut bien pis quand on tira des lettres de Scarron une preuve assez malhonnête des rendez-vous de Françoise d'Aubigné et de Fouquet: «Mme Scarron, écrivait le cul-de-jatte au maréchal d'Albret, a été à Saint-Mandé. Elle est fort satisfaite de la civilité de Mme la surintendante, et je la trouve si férue de tous ses attraits, que j'ai peur qu'il ne s'y mêle quelque chose d'impur?»
On se rappela une foule de passages des lettres de Scarron, qu'on avait recueillies autrefois comme des chefs-d'oeuvre de goût dans les ruelles de l'hôtel Rambouillet. Ici, Mme Scarron avait gagné des flacons d'argent aux loteries du surintendant; là, le mari réclamait l'exécution des promesses faites à sa femme par Fouquet; Scarron recommandait l'un après l'autre tous les parens de sa femme, et mettait toujours sa femme en avant pour obtenir des _dons_ et des grâces de son _héros, le plus généreux de tous les hommes, aussi bien que le plus habile homme du siècle_[134].
[134] Voyez les lettres de Scarron dans ses _Dernières oeuvres_, Paris, 1752, in-12, t. 2. «La requête que je vous envoie, écrit-il à Fouquet, est pour un parent de ma femme, qui a toujours été bon serviteur du roi, et qui est persuadé que vous me faites l'honneur de m'aimer.» Il écrit une autre fois: «Cette affaire est la dernière espérance de ma femme et de moi.» Il ne se lasse point de demander: «Je vous prie de vous souvenir de la promesse que vous avez faite à ma femme touchant le marquisat de son cousin de Circe.» Il ne rougit pas même de son rôle d'importun: «Je crois qu'il ne se passe point de jour que quelque chevalier ou quelque dame affligée ne vous aille demander un don.»
Mais ce qui fournit surtout des armes à la malignité contre Mme de Maintenon, ce fut le souvenir de la querelle de Scarron contre Gilles Boileau, qui avait peu _ménagé_ la femme du cul-de-jatte dans cette épigramme:
Vois sur quoi ton erreur se fonde, Scarron, de croire que le monde Te va voir pour ton entretien: Quoi! ne vois-tu pas, grosse bête, Si tu grattais un peu ta tête Que tu le devinerais bien[135]?
[135] Malgré les apologies de La Beaumelle, qui représente la jeunesse de Françoise d'Aubigné comme très-édifiante, il paraît certain que cette amie de Ninon menait une vie peu régulière, et fréquentait une compagnie où les exemples de libertinage ne lui manquaient pas, témoin ce passage d'une lettre de son mari: «L'honneur de votre souvenir, écrivait-il au duc d'Elbeuf, me consolera de l'absence de Mme Scarron, que Mme de Montchevreuil m'a enlevée. J'ai grand'peur que cette dame débauchée ne la fasse devenir sujette au vin et aux femmes, et ne la mette sur les dents devant que me la rendre.» Au reste, Scarron savait à quoi s'en tenir sur la conduite de sa femme, qu'il révéla lui-même dans une chanson, avec laquelle on tympanisait à la cour Mme de Maintenon: cette chanson finit ainsi:
Pour porter à l'aise Votre chien de cu, Tous les jours une chaise Coûte un bel écu A moi, pauvre cocu.
Scarron, piqué au vif d'avoir _deviné_, ne s'était pas contenté de répondre par un débordement d'épigrammes grossières; il avait appelé à son aide la protection de son bienfaiteur, qui fit cesser ce combat poétique où Mme Scarron était exposée à de rudes vérités; car Gilles Boileau menaçait de ne plus _garder de mesures pour le sexe_; mais on lui ferma la bouche en lui remontrant que _les coups d'épigramme pourraient dégénérer en coups de bâton_. Mme Scarron avait eu l'esprit de ne pas _daigner s'offenser_ de l'épigramme _fort insolente_ décochée contre elle; Fouquet s'en offensa et força Boileau de récuser ses vers, avant que des _personnes de qualité_ se chargeassent _d'office_ de venger l'honneur des dames. Scarron avoua qu'il n'y avait _rien de commun_ entre lui et sa femme, comme le lui reprochait son adversaire, et il adressa le récit du débat satirique au surintendant qui en était la cause indirecte[136].
[136] _Dernières oeuvres_ de Scarron, éd. de 1752, t. 2, p. 198 et suiv.
Les ennemis de Mme de Maintenon eurent beau jeu pour la décrier, en exhumant ses anciennes galanteries et en faisant sonner haut la somme dont Fouquet avait payé, vingt ans auparavant, ce que le roi payait alors plus chèrement de sa gloire et de sa couronne. «Mme de Montespan n'a rien oublié pour me nuire, écrivait en 1679 Mme de Maintenon: elle a fait de moi le portrait le plus affreux.» Elle écrivait à son frère vers la même époque: «Il n'y a _rien de nouveau_ dans les déchaînemens que l'on a contre moi[137];» et dans une autre lettre: «Ne prenez point feu sur le mal que vous entendez dire de moi. On est enragé, et on ne cherche qu'à me nuire. Si on n'y réussit pas, nous en rirons; si l'on y réussit, nous souffrirons avec courage. Veillez à vos discours par rapport à moi. On vous en fait tenir de bien insensés, qu'on me répète avec complaisance; du reste on s'accoutume à tout[137].»
[137] _Lettres de Mme de Maintenon_, 1756, t. 1, p. 178 et suiv.
En 1676, la Brinvilliers avait accusé Fouquet de tentatives d'empoisonnement, sans doute sur la personne du roi: «Admirez le malheur, s'écrie Mme de Sévigné à cette occasion (lettre du 22 juillet), cette créature a refusé d'apprendre ce qu'on voulait et a dit ce qu'on ne demandait pas; par exemple, elle a dit que M. Fouquet avait envoyé Glazel, leur apothicaire empoisonneur, en Italie, pour avoir une herbe qui fait du poison: elle a entendu dire cette belle chose à Sainte-Croix. Voyez quel excès d'accablement, et quel prétexte pour _achever_ ce pauvre infortuné! Tout cela est bien suspect; on ajoute encore bien des choses.» Cette dénonciation, que les ennemis de Fouquet avaient soufflée sans doute à l'empoisonneuse sur la sellette, rappela qu'on avait trouvé des poisons sous les scellés mis en 1661 dans la maison de Saint-Mandé, et qu'on avait autrefois soupçonné le surintendant de s'être défait du cardinal Mazarin[138].
[138] «On a dit qu'on avait trouvé des poisons chez lui, et on eut quelque soupçon qu'il avait empoisonné le feu cardinal.» _Mémoires de Mme de Motteville_, Coll. Petitot, 2e série, t. 40, p. 145. On lit dans les _Lettres_ de Guy-Patin, 7 mars 1661: «Il court un bruit que je tiens faux, que l'on a découvert que le cardinal Mazarin est mort empoisonné; ôtés les petits grains d'opium et un peu de vin émétique que l'on peut lui avoir donnés, ses veilles perpétuelles, sa tumeur oedémateuse, ses faiblesses inopinées, ses suffocations nocturnes, son dégoût universel et la perte d'appétit, en voilà plus qu'il n'en faut pour mourir sans poison, mais c'est que l'on ne peut empêcher les sots de parler.»
Au commencement de 1680, la Voisin, dont le procès fut la continuation de celui de la Brinvilliers, ne manqua pas sans doute d'accuser aussi Fouquet, elle qui imputait des homicides à Racine et à La Fontaine!
Un vieux prêtre, Étienne Guibourg, complice et co-accusé de la Voisin, déclara devant la _Chambre ardente_ de l'Arsenal, qu'_on avait formé le complot d'empoisonner M. Colbert_, et qu'un nommé Damy avait été chargé d'exécuter ce crime qui ne réussit pas, la dose du poison n'étant point assez forte pour causer la mort; il déclara en outre «que M. Pinon-Dumartray, conseiller au parlement, avait des liaisons avec lui, et qu'il lui avait dit qu'il avait dessein d'empoisonner le roi, contre lequel il avait, disait-il, beaucoup de ressentiment de ce qu'il avait fait emprisonner M. Fouquet, dont M. Pinon était parent[139].»
[139] _Mémoires historiques sur la Bastille_, t. 1, p. 138. J'ai cherché à découvrir les interrogatoires et les procédures de la Chambre des poisons; j'espérais y puiser de plus amples détails sur l'accusation portée contre Fouquet; mais j'ai su de M. Villenave que les pièces les plus importantes avaient été détruites avant la révolution. Cependant beaucoup de papiers relatifs à cette affaire restaient encore, tirés des archives de la Bastille; M. de Monmerqué les avait triés et analysés en partie à la Bibliothèque de l'Arsenal, lorsqu'il s'occupait de sa précieuse édition des _Lettres de Mme de Sévigné_; depuis quinze ans, ces papiers sont rentrés dans les greniers, et nous n'avons pas réussi à les découvrir de nouveau, malgré de nombreuses démarches pour en retrouver la trace.
Le nom de Fouquet figura donc dans ce lugubre et mystérieux procès dont les pièces furent anéanties avec soin, comme pour effacer les vestiges des iniquités de la justice. Quelle devait être la fureur du roi contre Fouquet, quand on voit Louis XIV, fanatisé par Mme de Maintenon, envoyer à la Bastille son brave maréchal de Luxembourg, exiler son ancienne maîtresse, la comtesse de Soissons, et laisser traîner sur la sellette les plus illustres personnages de sa cour, confrontés avec de vils scélérats qui, dans l'espoir de se soustraire au bûcher, se rattachaient à tout ce qui était puissant et honorable en France! Qu'on juge le fanatisme de Louis XIV par ces paroles: «J'ai bien voulu que Mme la comtesse de Soissons se soit sauvée; peut-être un jour en rendrai-je compte à Dieu et à mes peuples[140]!»
[140] _Lettres de Mme de Sévigné_, 24 janvier 1680. On peut apprécier quelles intrigues avaient lieu dans le sein de la Chambre ardente, par ce passage d'une autre lettre du 14 février 1680 (quinze jours avant la prétendue mort de Fouquet): «La Chambre de l'Arsenal a recommencé... Il y eut un homme qui n'est point nommé, qui dit à M. de la Reynie: «Mais, monsieur, à ce que je vois, nous ne travaillons ici que sur des sorcelleries et des diableries dont le parlement de Paris ne reçoit point les accusations. Notre commission est pour les poisons; d'où vient que nous écoutons autre chose?» La Reynie fut surpris et lui dit: «Monsieur, nous avons des ordres secrets.--Monsieur, dit l'autre, faites-nous une loi et nous obéirons comme vous; mais, n'ayant pas vos lumières, je crois parler selon la raison de dire ce que je dis.» Je pense que vous ne blâmez pas la droiture de cet homme, qui pourtant ne veut pas être connu.»
Ce fut le dernier coup contre le pauvre prisonnier. Mais Louis XIV avait reçu de belles leçons de piété dans ses conférences mystiques avec Mme de Maintenon: il n'ordonna pas la mort réelle de Fouquet.
VI.
L'histoire du geôlier peut servir encore à éclaircir celle du prisonnier.
M. Saint-Mars, qui eut tour à tour la garde de Fouquet et du _Masque de Fer_, s'appelait Bénigne d'Auvergne, seigneur de Saint-Mars. C'était un petit gentilhomme champenois, des environs de Montfort-l'Amaury, qui n'avait aucune ressource de patrimoine lorsqu'il fut admis dans la première compagnie des mousquetaires du roi. Son exactitude dans le service lui fit obtenir le grade de maréchal-de-logis à l'âge de trente-quatre ans, et, en cette qualité, il contribua avec son capitaine d'Artagnan à l'arrestation de Fouquet.
Durant tout le procès, il remplit rigoureusement l'emploi de surveillant auprès de l'accusé, et l'ardeur avec laquelle il s'acquittait de son devoir attira sur lui l'attention du roi, qui s'applaudit d'avoir trouvé l'homme qu'il cherchait pour l'attacher irrévocablement à la garde de Fouquet, condamné à une détention perpétuelle. On le nomma, en décembre 1664, capitaine d'une compagnie-franche, avec le titre de commandant de la prison de Pignerol et les appointemens de gouverneur de place forte (6000 livres), pour garder Fouquet. Son autorité, à peu près absolue dans le _donjon_, se trouvait indépendante de celle du lieutenant du roi, M. Lamothe de Rissan, comme de celle du gouverneur de la ville, M. d'Herleville.
A peine installé dans son commandement, Saint-Mars, qui ne voulait pas s'arrêter au début de sa fortune, se mit en mesure de poursuivre ce chemin, en épousant une demoiselle de Moresant, fille d'un simple bourgeois de Paris, mais soeur du commissaire des guerres de Pignerol, et de la belle Mme Dufresnoy, maîtresse du marquis de Louvois, qui avait fait créer pour elle une charge de _dame du lit de la reine_. Il gagna donc les bonnes grâces de Louvois par l'entremise de M. Dufresnoy, premier commis au département de la guerre; et l'appui de Mme Dufresnoy _ne lui a pas nui dans l'occasion_.
Tant que dura ostensiblement la prison de Fouquet, Saint-Mars jouit d'un crédit considérable à la cour: il procurait des places, des grades et des pensions aux gens qu'il recommandait à Louvois; il balançait sans cesse l'autorité du lieutenant du roi et du gouverneur de Pignerol réunis; il recevait tous les ans d'énormes _gratifications_ sur la cassette du roi. Enfin la manière dont il avait gardé Fouquet, malgré toutes les tentatives faites pour sa délivrance, invita le roi à remettre dans les mains de ce geôlier infatigable un nouveau prisonnier plus difficile à conserver. Les ruses du comte de Lauzun échouèrent encore contre la vigilance de Saint-Mars, à qui la mort enleva, dit-on, le malheureux Fouquet en 1680; un an après, Lauzun lui fut enlevé aussi par des lettres de grâce[141].
[141] _Mémoires de M. d'Artagnan_ (par Sandras de Courtilz), Cologne, 1701, 3 vol. in-12, t. 3, p. 222 et 385. _Annales de la cour et de Paris pour les années 1697 et 1698_ (par le même), Cologne, 1701, 2 vol. in-18, t. 2, p. 380. Ces deux ouvrages nomment _la Moresanne_, la famille à laquelle appartenait la femme de Saint-Mars. Ce nom est écrit _Damorezan_ dans les correspondances de Louvois; _Histoire de la détention des Philosophes_, t. 1. C'est d'après une lecture attentive de ces correspondances, qu'on peut se fixer sur la nature des pouvoirs confiés à Saint-Mars.
Cependant Saint-Mars, exclusivement occupé de la prison qu'il gouvernait depuis plus de seize ans avec autant d'ordre que d'adresse, refusa, en 1681, le commandement militaire de la citadelle de Pignerol, que le roi lui offrait en récompense de ses services, et n'accepta qu'à regret le gouvernement du fort d'Exilles, vacant par la mort de M. de Lesdiguières: il s'y rendit la même année avec _deux_ prisonniers seulement, amenés de Pignerol chacun dans une litière fermée. Ces prisonniers, qui _n'avaient aucun commerce_, furent certainement le secrétaire du duc de Mantoue et l'homme au masque. «Comme il y a toujours quelqu'un de mes deux prisonniers malades, écrivait-il le 4 décembre 1681, ils me donnent autant d'occupation que jamais j'en ai eue autour de ceux que j'ai gardés[142].» Ils restèrent _dans les remèdes_ pendant plusieurs années, et Matthioli mourut à Exilles: certainement Saint-Mars ne transféra qu'un seul prisonnier aux îles Sainte-Marguerite, dont il fut institué gouverneur en 1687.
[142] Voyez les lettres de Louvois et de Saint-Mars recueillies aux archives des Affaires étrangères par MM. Roux-Fazillac et Delort.
Ces changemens de résidence n'étaient peut-être pas sans dangers et sans inconvéniens, puisque Saint-Mars les souhaitait peu; et il ne se fût pas pressé de se rendre à son nouveau poste, sans un ordre de Louvois, qui le força de partir immédiatement avec son prisonnier malade. La mort du ministre qui avait toujours favorisé en lui le beau-frère de Mme Dufresnoy n'influa pas sur son crédit à la cour; car il avait marié son fils unique, qu'il perdit bientôt après, à la fille de M. Desgranges, premier commis du comte de Pontchartrain, secrétaire-d'état de la marine, puis chancelier de France; mais Saint-Mars, qui était _déjà fort vieux et gras_[143], désirait du repos: il essaya de refuser, en 1698, le gouvernement de la Bastille, vacant par la mort de M. de Bessemaux, et répondit que «s'il plaisait à Sa Majesté de le laisser où il était, il y demeurerait volontiers.» Barbezieux le força d'accepter sa nomination, et le roi cassa, quelques jours après, une compagnie qui avait été créée tout exprès pour la garde de Fouquet, et que Saint-Mars avait menée avec lui aux îles Sainte-Marguerite et de Saint-Honorat, quoique la prétendue mort de Fouquet semblât devoir motiver le licenciement de cette compagnie. Saint-Mars alla donc à Paris avec _son prisonnier_ et toutes les personnes qui possédaient ce secret.
[143] Cette épithète doit s'entendre de la richesse de Saint-Mars, car il est impossible de l'appliquer au portrait physique de cet officier, que Renneville a peint de couleurs tout-à-fait différentes: «C'était un petit vieillard, dit-il dans le récit de la réception que lui fit ce gouverneur de la Bastille en 1703, de _très-maigre_ apparence, branlant de la tête, des mains et de tout son corps.» _Hist. de la Bastille_, t. 1, p. 32.
Ces personnes étaient aussi les mêmes qui avaient eu part à la garde de Fouquet, et par conséquent leur fidélité se trouvait garantie par l'épreuve du temps, non moins que par des raisons d'intérêt ou de famille.
Saint-Mars, dès l'origine de son commandement à Pignerol, s'était entouré de plusieurs de ses parens[144] qui le secondèrent avec zèle, dans l'espoir de faire leur fortune: son cousin-germain, M. de Blainvilliers, mousquetaire du roi, et _lieutenant à la garde de M. Fouquet_, était souvent l'entremetteur des rapports confidentiels du gouverneur au ministre, et des ordres du ministre au gouverneur: il allait fréquemment de Pignerol à Versailles et à Saint-Germain[145], pour y porter des dépêches secrètes concernant les _affaires_ de la prison; il suivit Saint-Mars au fort d'Exilles; mais tout fait supposer qu'il mourut avant le passage de son parent au gouvernement de la Bastille.
[144] Voici l'indication de quelques titres trouvés parmi d'anciens papiers relatifs à la terre de Blainvilliers; M. Barbier d'Aucourt, qui les a découverts, a bien voulu nous les communiquer pour ajouter aux renseignemens que nous avions puisés dans l'ouvrage de Renneville sur la famille de Saint-Mars, laquelle ne figure pas dans les généalogies de Champagne, publiées en 1673 d'après les _Recherches faites sous la direction de M. de Caumartin_, 2 vol. gr. in-fº.
«Le 20 juillet 1670, le sieur Zachée de Byot, écuyer, seigneur de Blainvilliers, mousquetaire du roi et lieutenant à la garde de M. Fouquet dans la citadelle de Pignerol, prête foi et hommage pour le fief de Blainvilliers.»
«Le 22 juillet 1670. Quittance de 500 liv. au nom de M. de Blainvilliers, lieutenant à la garde de M. Fouquet dans la citadelle de Pignerol, pour droits de lots et ventes, à cause de l'acquisition qu'il a faite de Bénigne d'Auvergne, sieur de Saint-Mars, son cousin germain, des héritages qui lui appartenaient de la succession du sieur de Blainvilliers, leur oncle, duquel ledit seigneur de Saint-Mars était héritier pour une sixième portion, suivant le partage qui en a été fait avec le sieur de Formanoir.»