Part 16
Il est clair que Fouquet, détenu à Pignerol, inspirait encore de la haine à Colbert, et des appréhensions continuelles à Louis XIV: on eût dit qu'il possédait quelque grand secret dont la divulgation pouvait être funeste à l'État, ou du moins blesser mortellement l'orgueil du roi; aussi, Saint-Mars était-il d'autant plus actif à l'empêcher d'écrire, que Fouquet s'ingérait sans cesse à le faire.
Fouquet fabriquait des plumes avec des _os de chapon_, et de l'encre avec de la suie délayée dans du vin; il inventait par des combinaisons chimiques diverses encres qui ne paraissaient sur le papier qu'_en les chauffant_; quand on lui eut retiré toute espèce de papier, il écrivit sur ses rubans, sur la doublure de ses habits, sur ses mouchoirs, sur ses serviettes, sur ses livres, et tous les jours Saint-Mars, qui le _fouillait_ lui-même par ordre du roi, découvrait des écritures dans le dossier de sa chaise et dans son lit[118]. Le roi _approuvait les diligences_ de ce geôlier pour ôter à Fouquet _toutes sortes de moyens d'écrire_.
[118] Voici une lettre de Louvois à Saint-Mars, dans laquelle on voit, et les tentatives de Fouquet pour tromper ses geôliers, et les précautions de ceux-ci: «J'ai reçu vos lettres avec des billets écrits par M. Fouquet et avec un livre (écrit sans doute sur les marges); le roi a vu le tout, et n'a pas été surpris de voir qu'il fasse son possible pour avoir des nouvelles, et vous, vos efforts pour empêcher qu'il n'en reçoive. Comme il se sert, pour écrire, de choses qu'on ne lui peut ôter, comme d'os de chapon pour faire une plume et de vin avec de la suie pour faire de l'encre, il est bien difficile d'apporter un remède efficace pour l'en empêcher. Néanmoins vous avez sujet de vous plaindre du valet que vous avez mis auprès de lui, de ce qu'il a écrit, non seulement les papiers que vous m'avez envoyés, mais encore ceux qui étaient dans le dossier de sa chaise, sans qu'il vous en ait averti. Vous devez l'exhorter à être plus fidèle désormais, et comme quelque chose que fasse M. Fouquet pour faire des plumes et composer de l'encre, cela lui sera fort inutile s'il n'a point de papier, le roi trouve bon que vous le fouilliez, que vous lui ôtiez tout ce que vous lui en trouverez, et lui fassiez entendre que, s'il s'avise de faire de nouveaux efforts pour corrompre vos gens, vous serez obligé de le garder avec bien plus de sûreté et de le fouiller tous les jours. Il faut que vous essayiez de savoir du valet de M. Fouquet comment il a écrit les quatre lignes qui ont paru dans le livre en le chauffant, et de quoi il a composé cette écriture.» 26 juillet 1665. Voyez aussi, dans le premier volume de l'_Histoire de la détention des Philosophes_, les lettres du 21 août, 12 et 18 décembre 1665, et surtout celle du 21 novembre 1667.
Enfin, au bout de deux ans, le prisonnier, renonçant à lutter de ruse avec Saint-Mars, se contenta d'_exercer ses beaux talens à la contemplation des choses spirituelles_, et composa, de mémoire, plusieurs traités de morale, _dignes de l'approbation de tout le monde_, pour imiter le ver à soie dans sa coque, dont il avait fait son emblème avec cette devise: _Inclusum labor illustrat_. Le noble usage que Fouquet fit alors de son temps donna lieu de dire qu'on n'avait _bien connu sa capacité, que depuis sa prison_[119].
[119] T. 13 du _Procès de Fouquet_, p. 365.
Néanmoins, l'inquiétude du roi était toujours en éveil sur ce que pouvait dire et écrire le prisonnier: on espionnait les personnes qui se rendaient de Paris à Pignerol, et on enjoignait à tous les individus suspects, de quitter cette ville, avant que Fouquet pût entrer en relation avec eux; plusieurs de ses valets, qu'il avait mis dans sa confidence, furent retenus au secret pendant sept ou huit mois, et _bien maltraités_ ayant d'être expulsés de la citadelle; plusieurs soldats de la compagnie-franche passèrent devant un conseil de guerre, pour lui avoir _parlé_: deux ou trois furent pendus, d'autres envoyés aux galères. Ces malheureux avaient été arrêtés sur le territoire du duc de Savoie, et livrés à Saint-Mars par le major de Turin, qui reçut une récompense de la part du roi. Fouquet, même après les adoucissemens apportés à son sort, dans les dernières années de cette détention, ne pouvait s'entretenir avec personne, sinon en présence de Saint-Mars ou de ses officiers; on ne lui permettait pas de _communication particulière_ avec Lauzun: ces deux compagnons d'infortune communiquaient par un _trou_, à l'insu du gouverneur[120].
[120] _Histoire de la détention de Fouquet_, par M. Delort, et correspondances relatives, t. 1 de l'_Histoire de la détention des Philosophes_. Voyez dans les _Mémoires de Saint-Simon_, t. 20, p. 439, comment s'établirent les rapports secrets de Fouquet avec Lauzun, et la haine qui s'ensuivit entre eux.
Un trait inouï de Saint-Mars témoigne assez jusqu'où s'étendaient les pouvoirs que le roi lui avait conférés, et avec quelle dureté il en usait quelquefois pour obliger Fouquet à renoncer aux projets de fuite que celui-ci nourrissait sans cesse. Au mois de novembre 1669, Fouquet avait jeté des tablettes par sa fenêtre; un soldat, nommé Laforêt, les avait ramassées et se préparait à les remettre à _quelqu'un_ qui lui était indiqué par Champagne, valet du prisonnier: six pistoles avaient été les arrhes du marché; mais Saint-Mars découvrit cette intrigue, saisit les tablettes, les envoya au roi, demanda et obtint l'extradition de Laforêt, réfugié en Savoie, et le fit _exécuter_ sur-le-champ: les complices de cet homme furent pareillement jugés et condamnés; le valet Champagne n'eut pas une meilleure fin que Laforêt[121]. Saint-Mars voulut ajouter aux disgrâces de son prisonnier _celle d'attacher le cadavre de ce valet aux créneaux du cachot, afin qu'il eût continuellement devant les yeux cet horrible spectacle_[122].
[121] Voyez la preuve de cette justice expéditive dans les lettres de Louvois de décembre 1669 et janvier 1670, _Histoire de la détention des Philosophes_, t. 1.
[122] _Histoire de la Bastille_, par Renneville, t. 1, p. 74. Renneville avait appris cette affreuse anecdote du neveu même de Saint-Mars, lequel la racontait _comme un acte fameux de l'héroïsme de son oncle_, mais désignait Lauzun au lieu de Fouquet pour la victime de cette atrocité. Nous accueillons la tradition de la Bastille avec confiance, parce qu'elle s'accorde avec l'autorité absolue que le roi avait donnée à Saint-Mars, en lui recommandant toutefois de ne pas sortir des termes d'une politesse froide et réservée vis-à-vis de Fouquet. Si Lauzun avait eu à se plaindre d'un pareil raffinement de cruauté à son égard, il n'aurait pas manqué de le publier après sa sortie de prison, et ce trait eût semblé assez neuf pour qu'on prît la peine de le conserver dans les anecdotes du temps, tandis que Fouquet ne put jamais faire part à personne des mystères de douleur qu'il offrait à Dieu. On demeure convaincu en lisant l'histoire de l'araignée, attribuée aussi à Lauzun, que Fouquet est bien réellement le seul contre qui Saint-Mars employait ces ressources de barbarie.
Après la mort vraie ou fausse de Fouquet en 1680, on eut la certitude de ses intelligences avec Lauzun, qui devait savoir _la plupart des choses importantes dont M. Fouquet avait connaissance_: défense fut donc faite à Saint-Mars d'_entrer en aucun discours ni confidence avec M. de Lauzun, sur ce qu'il peut avoir appris de M. Fouquet_. Les papiers et les vers de ce dernier avaient été _emportés_ par son fils, ce qui déplut fort au roi; mais d'autres papiers, trouvés _dans les poches des habits_ de Fouquet, furent envoyés _en un paquet_ à Louvois, qui les remit à Louis XIV, intéressé sans doute à les connaître et à les anéantir. Enfin, les deux valets de Fouquet, nommés Larivière et Eustache d'Angers, qui n'ignoraient pas sans doute les secrets de leur maître, furent enfermés dans une chambre où ils n'avaient communication avec qui que ce fût, _de vive voix ni par écrit_, et Saint-Mars eut ordre de dire qu'ils avaient été _mis en liberté_, si quelqu'un venait à _demander de leurs nouvelles_[123]. Ces précautions extraordinaires ne ressemblent-elles pas à celles qui furent prises en 1703, à la Bastille, pour faire disparaître les vestiges de _Marchialy_?
[123] Lettres de Louvois, des mois d'avril, mai et juin 1680, t. 1 de l'_Histoire de la détention des Philosophes_.
L'accusation de Fouquet ne reposait pas sans doute sur des chimères. Ses négociations secrètes avec l'Angleterre; ses projets pour se rendre indépendant et se retirer, en cas de disgrâce, dans sa principauté de Belle-Ile, qu'il faisait fortifier; son empressement à gagner des créatures, qu'il achetait à tout prix, en mettant des charges importantes sous leur nom, et en leur donnant des pensions secrètes; le nombre de ses amis et de ses _habitudes_; les prodigieuses ressources de son génie actif et audacieux[124] devaient nécessairement laisser, après sa condamnation, des germes de trouble dans l'État et d'inquiétude dans l'esprit de Louis XIV.
[124] Tous ces faits résultent de la lecture des pièces du procès, malgré l'adresse de la défense.
Fouquet, durant sa détention, n'était pas aussi oublié que l'a dit Voltaire: bien des personnes, qui avaient détourné l'issue funeste d'une accusation de lèze-majesté, s'occupaient encore de sa délivrance, au risque de partager sa prison. Guy-Patin dit, dans une lettre du 16 mars 1666: «Le surintendant de jadis a eu le soin de se faire plusieurs amis particuliers qui voudraient bien encore le servir, et, en attendant l'occasion, ils travaillent à faire un grand recueil de diverses pièces pour sa justification, en quatre volumes in-folio.»
C'étaient ces amis courageux qui, ne pouvant réussir à trouver des presses libres en France, allèrent chercher celles d'Elzevier, en Hollande, pour publier l'innocence du surintendant[125], et qui, malgré les négociations menaçantes de Colbert avec les États-Généraux, firent paraître successivement les quinze volumes in-12 contenant tout le procès de Fouquet, précédé de son éloge non équivoque: «On ne saurait assez admirer qu'un homme comme M. Fouquet, déchu d'une haute et puissante fortune, jeté dans une prison, dépouillé de ses biens, éloigné de ses amis, privé de ce qu'il avait de plus cher, et enfin accablé d'une infinité d'adversaires, (qui sont des disgrâces capables d'abattre et d'étourdir les esprits les plus forts), a pu vaincre tant de difficultés, surmonter tant d'obstacles, souffrir si constamment, se défendre avec tant d'esprit, et résister si vigoureusement, que jamais homme n'a parlé plus pertinemment que lui, qu'il n'a jamais mieux défendu sa cause, ni tant embarrassé ses accusateurs, et que les raisons qu'il emploie pour faire éclater son innocence, invalider les argumens de son antagoniste, et pour rétorquer sur ses parties les crimes qui lui sont imposés, semblent très-concluantes, et comme autant de démonstrations, à la force desquelles il est impossible de ne pas se rendre.» (Tome 1, _Au lecteur_.)
[125] Le ministre plénipotentiaire de Hollande à la cour de France écrit au grand-pensionnaire Jean de Witt: «On a _ici_ avis de bonne part qu'on imprimait à Amsterdam quelques pièces du procès de M. Fouquet, où, comme on croit, M. le chancelier, M. Colbert et quelques autres seigneurs pourraient être attaqués. Il est certain que cela ne peut être agréable au roi.» (27 février 1665.) «Je suis fâché que les actes du procès de M. Fouquet aient été publiés avant qu'on en ait pu arrêter l'impression. On m'a rapporté que M. Colbert s'en est plaint avec aigreur.» (13 mars 1665). _Lettres et négociations de Jean de Witt_, t. 3.
Guy-Patin dit, au mois de septembre 1670: «Il est certain que le roi d'Angleterre a écrit au roi en faveur de M. Fouquet; mais il n'y a pas d'apparence que M. Colbert consente à cette liberté, contre laquelle il a fait tant de machines: _Intereà patitur justus_.» Guy-Patin dit ailleurs que les jésuites, à qui Fouquet, _leur grand patron_ du temps de ses richesses, avait donné tant de marques de munificence (_plus de six cent mille livres_), s'employaient aussi, par reconnaissance, à secourir leur bienfaiteur, dont les chiffres brillaient toujours en caractères d'or sur les reliures des livres du collége de Clermont, à Paris[126].
[126] Lettre de Guy-Patin, du 12 septembre 1661. Nicolas Fouquet donna au collége de Clermont mille livres de rente pour acheter les livres qui manquaient à la bibliothèque. Piganiol de la Force, _Description de Paris_, 1765, t. 5, p. 423. J. G. Nemeitz, dans son _Séjour de Paris_, Leyde, 1727, 2 vol. in-12, dit que cette pension annuelle s'élevait à mille écus. «Les livres qu'on achète pour cet argent sont marqués au dos de deux Phi grecs, qui doivent signifier _François_ Fouquet.» t. 1, p. 261. Ce n'est pas _François_, mais _Fouquet_ tout court, que signifie cette lettre grecque, puisque la fondation était l'oeuvre de Nicolas Fouquet et non de son père. Au reste la Société de Jésus essaya de servir Fouquet dans sa prison, car le père Des Escures, supérieur des jésuites à Pignerol, parut _suspect_ et n'eut plus la permission d'entrer au donjon; Fouquet ne put même obtenir que ce supérieur le vînt entendre en _confession générale_. V. le 1er volume de l'_Histoire de la détention des Philosophes_.
Certes, les jésuites, tout-puissans par le canal du père La Chaise, auraient obtenu la grâce de leur patron, si la prison perpétuelle n'avait puni que les fautes politiques de Fouquet. C'était son amour-propre d'homme et d'amant que Louis XIV vengeait par cette cruelle captivité; car, sans parler de la supposition entièrement dénuée de preuves, qui s'est présentée à nous dans l'examen de la nouvelle d'_Adelaïs_, il est certain que Fouquet passait pour avoir eu les prémices de trois amours du roi.
Mlle de Beauvais, Mlle de La Vallière et Mme de Maintenon, autrefois Mme Scarron, furent en butte aux galanteries du surintendant, ainsi que le prouvèrent non seulement des brouillons de lettres écrites en son nom par son secrétaire Pellisson, et trouvés dans ses poches au moment de son arrestation, mais encore des lettres de presque toutes les femmes de la cour, découvertes dans une cassette à Saint-Mandé. Le roi, qui dépouilla lui-même les papiers de Fouquet[127], ne voulut pas que ces tendres correspondances, parmi lesquelles fut compris le nom de la prude Mme de Sévigné[128], figurassent dans l'_inventaire_ des papiers du surintendant.
[127] Mlle de Scudéry blâme indirectement la conduite de Louis XIV, dans les _Considérations nouvelles sur divers sujets_, 1684, 2 vol. in-12, qu'elle dédia pourtant au roi. «Après la bataille de Pharsale, dit-elle au chapitre _de la Magnificence_, on remit entre les mains de César des cassettes qui contenaient tous les papiers de Pompée. La politique et la prudence eussent peut-être voulu qu'il les eût examinées soigneusement. Comme il avait résolu, après cette grande victoire, de gagner les coeurs par la douceur et la clémence, il ne voulut point savoir les secrets d'un ennemi vaincu et mort, il ne voulut point savoir les noms des amis particuliers de son ennemi et fit brûler tous ses papiers sans les lire.»
[128] Bussy-Rabutin raconte dans ses _Mémoires_ que le chancelier lui dit que les lettres de Mlle de Sévigné «étaient des lettres d'une amie qui avait eu de l'esprit, et qu'elles avaient bien plus _réjoui_ le roi que les douceurs fades des autres lettres; mais que le surintendant avait mal à propos mêlé l'amour avec l'amitié.» Mme de Sévigné néanmoins fut très-contrariée de cette découverte: «Que dites-vous de _tout_ ce qu'on a trouvé dans ses cassettes? dit-elle dans sa lettre du 11 octobre 1661. Je vous assure que quelque gloire que je puisse tirer par ceux qui me feront justice de n'avoir jamais eu avec lui d'autre commerce que celui-là, je ne laisse pas d'être sensiblement touchée de me voir obligée de me justifier et peut-être fort inutilement à l'égard de mille personnes qui ne comprendront jamais cette vérité. Je pense que vous comprendrez bien aisément la douleur que cela fait à un coeur comme le mien.»
Celui-ci nia pourtant, avec une énergique et noble indignation, avoir rien reçu ni rien écrit de semblable à _certaines_ lettres qu'on lui attribuait:
«Ce que je ne puis dissimuler, dit-il (t. 12, p. 94 du _Procès de M. Fouquet_), c'est l'horreur des outrages que mes ennemis ont vomi contre mon honneur, au moment où j'ai été arrêté, ayant méchamment, et par un complot qui ne peut avoir été concerté qu'avec les démons les plus enragés, supposé des lettres scandaleuses que les plus perdues de toutes les femmes publiques ne voudraient pas avoir écrites ni pensées, et d'avoir eu l'effronterie de les publier sous des noms de personnes de qualité qu'on a voulu diffamer par-là, et me rendre odieux au roi et au public, encore que tout fût calomnieusement forgé dans la boutique de ces abominables forgerons qui n'éviteront jamais le châtiment de leurs méchancetés, puisqu'elles sont si détestables, qu'elles ne sauraient être vengées que par l'enfer même qui les a produites, ou par une pénitence publique qui répare la réputation de toutes les personnes qui peuvent y avoir intérêt.
»On a eu l'impudence de dire que ces lettres dissolues avaient été trouvées sous mes scellés, et ceux qui les avaient mises dans leur poche, en sortant de leur propre maison, ont feint de les avoir trouvées dans la mienne. _Ils y ont mêlé le nom des personnes qui pouvaient animer le roi contre moi_, et pendant que j'étais rigoureusement détenu et sans commerce, on distribuait par tout le royaume les copies de ces infâmes compositions d'un infâme auteur!
»_Peut-on bien seulement entendre le récit de _CRIMES SI ÉNORMES_, sans que les cheveux en dressent sur la tête?_ peut-on s'étonner assez de l'excès d'une telle rage? et peut-il rester quelque action à laquelle des gens capables d'avoir commis cette exécration aient fait scrupule de se porter pour satisfaire leurs intérêts et leur ambition, puisqu'ils ont bien pu se résoudre à celle-là, qui est le comble de toute la malignité la plus diabolique?
»L'on n'a pas voulu me permettre d'informer des papiers que l'on a supposés malicieusement entre les miens; les coupables ont eu recours à l'autorité du roi pour les mettre à couvert d'une recherche qu'ils ont eu raison de craindre, et il ne me reste pas de voie humaine pour faire connaître la vérité. Mais je prie le Dieu vivant, sévère vengeur des parjures, en la présence duquel j'ai dicté et signé ceci, de me perdre sans miséricorde, si ces infâmes lettres qu'on a fait courir par le monde ne sont des pièces méchamment et calomnieusement fabriquées par mes ennemis, lesquelles n'ont jamais été du nombre de mes papiers, et je conjure en même temps la justice divine de rendre cette vérité si connue et si manifeste, que le roi puisse apprendre l'indigne trahison qu'on a faite, non seulement à moi, mais à sa majesté, et les honteux artifices dont on s'est servi pour surprendre sa bonté et pour l'animer à ma perte!»
A cette éloquente déclaration, Fouquet ajouta la note suivante, signée de sa main: _En écrivant ceci, j'en ai juré sur les saints Évangiles de Dieu, en présence de mon conseil et de M. d'Artagnan_ (qui le gardait à vue).
Quelles étaient donc ces lettres _infâmes_ qui pouvaient _animer_ le roi à la perte de Fouquet? Ce n'étaient point assurément ces billets remplis de _douceurs fades_, qui avaient _réjoui_ le roi, selon Bussy-Rabutin. Quels étaient ces _crimes si énormes_ dont on ne pouvait entendre le récit, _sans que les cheveux en dressent sur la tête_? Fouquet n'eût point qualifié de la sorte des propositions galantes adressées à Mlle de La Vallière. Que contenait cette cassette, si secrètement ouverte, que Letellier avait vu _seul avec le roi_ les lettres qui étaient dedans[129]? Pourquoi ce serment fait sur l'Évangile avec tant de solennité, pour nier toute participation à des lettres _scandaleuses_? Fouquet paraissait moins ému lorsqu'il avait à répondre aux accusations de lèze-majesté, de _voleries_ et de complots contre l'État.
[129] Cette particularité se trouve dans un fragment des _Mémoires_ manuscrits de Bussy-Rabutin, cité par M. de Monmerqué dans son édition des _Lettres de Sévigné_, t. 1: ce fragment a été supprimé dans toutes les éditions de ces _Mémoires_. Quant aux lettres de la cassette, Mme de Motteville dit que «le roi et la reine sa mère les ayant toutes lues, y virent des choses qui firent tort à beaucoup de personnes.»
Ici l'imagination se perd en conjectures, pour deviner les _crimes énormes_ qu'on imputait au surintendant et qui ne furent pas articulés contre lui dans son procès. On est entraîné malgré soi à réfléchir sur la nouvelle d'_Adelaïs_, cette justification posthume de Fouquet.
Le roi, qui était sans doute juge et partie dans cette cause, plus scandaleuse que criminelle, se garda bien d'ordonner les informations que réclamait Fouquet. Mais les copies de ces lettres[130] se multiplièrent toutefois, de même que les originaux qu'on fabriquait exprès tous les jours pour affliger les personnes les plus respectables par leurs moeurs. «Par ces lettres, dit Mme de Motteville (_Mémoires_, Collect. Petitot, 2e série, t. 40, p. 143), on vit qu'il y avait des femmes et des filles qui passaient pour sages et honnêtes, qui ne l'étaient pas. Il y en eut même de celles-là qui souffrirent pour lui, qui firent voir que ce ne sont pas toujours les plus aimables, les plus jeunes ni les plus galans, qui ont les meilleures fortunes, et que c'est avec raison que les poètes ont feint la fable de Danaé et de la pluie d'or.»
[130] Quelques-unes de ces curieuses lettres nous ont été conservées: elles étaient dans les archives de la Bastille, avec cette note écrite sur la liasse: «Toutes ces copies ont été données à Limoges à M. de La Fresnaye, le 17 novembre 1661.» Les éditeurs des _Mémoires historiques sur la Bastille_ ont recueilli ces copies, dont l'authenticité est incontestable; t. 1, p. 55 et suivantes.
La pourvoyeuse ordinaire de Fouquet, Mme Duplessis-Bellière, qui s'était chargée de marchander les faveurs de Mlle de La Vallière, fut exilée à Montbrison, et les demoiselles de Menneville et de Montalais, qui avaient trempé dans la conspiration contre la fidélité de la belle maîtresse du roi, furent envoyées dans un couvent, malgré leur condition de filles d'honneur de la reine.