L'homme au masque de fer

Part 14

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De messire François Foucquet, chevalier, conseiller du roi ordinaire dans tous ses conseils, fils de messire FRANÇOIS FOUCQUET, conseiller au parlement de Paris, lequel, après avoir passé par les charges de conseiller audit parlement et de maître des requêtes ordinaire de son hôtel, fut nommé pour ambassadeur de Sa Majesté vers les Suisses, et puis retenu pour être employé aux plus secrètes et plus importantes affaires de l'état, dans le maniement desquelles il a vécu avec tant d'intégrité et de modération, qu'il peut être proposé pour exemple à tous ceux qui sont admis aux conseils des princes. Sa naissance, sa vertu, sa capacité, son zèle au service du roi, lui ont acquis un nom honorable en cette vie, d'où il passa en une meilleure, trop tôt pour les siens et pour le public, laissant douze enfans de dame MARIE DE MAUPEOU, sa femme, fille de messire GILLES DE MAUPEOU, seigneur d'Ableiges, conseiller d'état, intendant et contrôleur général des finances. Il mourut le 22 avril 1640, âgé de 53 ans.»

Le cercueil qui se trouve encore dans le caveau porte cette autre épitaphe plus modeste que je transcris.

CY GIST LE CORPS DE Mr FRANÇOIS FOUQUET VIVANT CHer CONSr ORDINre DU ROY EN SON CONSEIL D'ESTAT LEQUEL DÉCÉDA LE XXIIe JOUR D'AVRIL 1640 AAGÉ DE 53 ANS.

[98] Cette supérieure adressa la lettre suivante aux auteurs de la _Bastille dévoilée_, qui lui avaient demandé de collationner sur l'original l'extrait mortuaire de Fouquet.

«Monsieur,

La déclaration du roi du 9 avril 1736 qui oblige d'avoir deux registres de sépulture, et d'en déposer un au greffe, tous les ans, est l'époque précise des _Actes mortuaires_ dont nous sommes en possession; _d'après les plus exactes recherches_, nous n'en avons trouvé _aucun_ antérieur à l'année 1737. Il se pourrait bien que celui de M. Foucquet fût à la paroisse Saint-Paul, parce que c'est le curé de ladite paroisse qui fait tous nos enterremens; nous voyons _par différentes notes_ que ledit sieur est mort à Pignerol, au mois de mars 1680; qu'il a été inhumé dans notre église extérieure le 28 mars 1681, dans la cave où M. son père avait été enterré quarante ans auparavant; _son_ épitaphe est dans la chapelle de Saint-François de Sales, au-dessus de ladite cave. La messe dont il a été parlé a été fondée par M. son père, en 1640.

J'ai l'honneur d'être, etc. Soeur Anne-Madeleine Chalmette.»

Cette lettre, imprimée dans la 9e livraison de la _Bastille dévoilée_ pour prouver que Fouquet ne fut pas l'homme au masque, prouve surtout que les registres cités par Chevalier n'ont jamais existé, ou bien ont été enlevés à l'époque (vers 1770) où l'on fit à Pignerol et à la Bastille des perquisitions secrètes, afin d'anéantir les traces de la captivité du surintendant.

Quant à _son_ épitaphe qui, selon cette lettre, _était_ dans la chapelle de Saint-François de Sales, on est autorisé à croire que la supérieure a été trompée par une des épitaphes de la famille Fouquet, dans lesquelles le nom du surintendant se trouvait plusieurs fois répété avec l'énumération de tous ses titres et dignités.

Un historien moderne (Dufey, de l'Yonne) a bien fait la même confusion en disant dans le _Mémorial parisien_: «Sous les marches de la chapelle à gauche, a été inhumé Nicolas Fouquet,» M. Dufey avait mal lu Piganiol qui dit: «Dans une chapelle qui est à gauche en entrant et sous les marches, a été inhumé François Fouquet.» L'épitaphe de Nicolas Fouquet n'a jamais existé: elle n'est relatée nulle part dans les _Épitaphiers_ manuscrits de la ville de Paris, pas même dans le grand recueil en 9 vol. in-fol, avec les armoiries coloriées, lequel fait partie du Cabinet des Chartes et Titres formé par M. Champollion-Figeac, à la Bibliothèque du roi.

Au reste, cette lettre est fort amphibologique, et les _différentes notes_ sur lesquelles la supérieure appuie ses indications méritent peu de confiance à cause de leur analogie avec les _notes_ du major Chevalier.

Quoi! dans cette chapelle dotée par François Fouquet, ornée par Nicolas Fouquet, remplie des épitaphes de la famille Fouquet, le prisonnier de Pignerol fut enterré obscurément, sans une pierre tumulaire, sans une inscription, sans un obit! quoi! ses deux frères qui lui survécurent, Louis, évêque d'Agde, et Gilles, premier écuyer de la grande écurie; ses enfans, Louis-Nicolas comte de Vaux, Charles Armand, prêtre de l'oratoire, Louis, marquis de Belle-Isle, chevalier de Saint-Jean de Jérusalem; ses filles et ses gendres, Armand de Béthune, duc de Charost, et Emmanuel de Crussol, marquis de Montgalez; sa femme; sa mère qui vivait encore et qui passait pour une sainte toute chargée d'oeuvres pies et charitables; ses amis, encore nombreux et puissans, qui le pleuraient comme une victime innocente immolée à l'ambition de Colbert et à la jalousie de Louis XIV, ne vengèrent pas du moins sa mémoire en publiant sur sa tombe l'histoire de ses infortunes et le triomphe de sa fin chrétienne!

Est-ce que dans ce temps-là les inscriptions funéraires avaient besoin, comme un livre, d'une _approbation du roi_? Les filles de la Visitation craignirent-elles de se mettre mal en cour, si elles souffraient dans leur église l'éloge public de leur bienfaiteur défunt, proscrit même après sa mort? Les Visitandines étaient pourtant quelquefois très-expansives dans leur gratitude, lorsqu'elles ajoutaient, par exemple, à l'épitaphe de frère Noël Brulart de Sillery, que ce fondateur de leur église avait voulu, _pour comble de tout_, y être enterré. L'épitaphe de Fouquet disparut-elle sous le marteau, par un ordre émané de Versailles? Défense fut-elle faite d'offrir aux yeux des personnes dévotes le moindre signe extérieur qui rappelât le terrible martyre de ce pauvre homme, et sollicitât pour lui des indulgences dans l'autre vie? ou plutôt, la famille de Fouquet, suspectant l'identité du corps qu'on lui remettait, et n'osant approfondir le mystère d'une substitution de cadavre, préféra-t-elle garder le silence et ne pas se faire complice de cette odieuse fraude inventée par la haine ou par la politique?

La plupart des historiens des monumens de Paris[99] ont répété que Fouquet avait été enterré dans le même caveau que son père, mais pas un n'y est descendu pour découvrir la place occupée autrefois par un cercueil, vide peut-être, ou du moins ne contenant que des ossemens qui n'avaient jamais appartenu au prisonnier de Pignerol.

[99] Voyez Dulaure, Germain Brice, Piganiol de la Force, Hurtaut, Thiéry, Auguste Poullain de Saint-Foix, etc.; mais les histoires de Paris, publiées à la fin du dix-septième siècle, telles que la première édition de G. Brice, (1684), _Paris ancien et nouveau_, par Lemaire (1685) ne parlent pas de cette sépulture.

Quant à nous, qui avions soulevé tant de preuves morales contre la prétendue inhumation de Fouquet dans l'église des filles de Sainte-Marie, nous pensions que la vérité ne serait plus reconnaissable aujourd'hui sur un squelette, sur une tête de mort; nous ne songions pas à desceller ce cercueil de plomb pour y remuer une poussière muette. Eh bien! un fait est venu par hasard justifier, surpasser nos inductions: Fouquet n'a pas été inhumé à la Visitation, comme on l'a cru; son cercueil n'a même jamais été transféré de Pignerol à Paris; les registres du couvent ou les gens qui invoquaient leur témoignage ont menti!

La _cave_ de la chapelle de Saint-François-de-Sales n'avait pas été ouverte depuis l'année 1786 où l'on y enterra la dernière des Sillery, Adélaïde-Félicité Brulart; le couvent supprimé en 1790, les bâtimens vendus depuis et l'église concédée au culte protestant en 1802, on respecta cependant les tombes et on n'alla pas chercher du plomb pour fondre des balles, dans le caveau des bienfaiteurs du monastère. Il y a cinq mois environ que la cathédrale de Bourges réclama le corps d'un de ses archevêques, le _bienheureux_ André Fremiot, qui avait été inhumé chez les filles de Sainte-Marie, fondées par sa soeur, la célèbre Mme de Chantal, au commencement du 17e siècle: on fit de longues recherches avant de découvrir les restes du prélat catholique oubliés sous la sauve-garde de la _Confession de Genève_; ce fut dans la sépulture de Fouquet qu'on trouva le cercueil de l'_illustrissime et révérendissime père en Dieu, patriarche, archevêque de Bourges, primat des Aquitaines_; tous les cercueils que contenait le caveau furent examinés par une commission de la ville, toutes les épitaphes furent relevées avec soin: celle de Nicolas Fouquet manque!

Son père François, ses frères Yves, seigneur de Mézières, conseiller du parlement, et Basile, commandeur des ordres du roi, abbé de Barbeaux et de Rigni, sa première femme Louise Fouché dame de Quehillac, deux de ses enfans décédés en bas âge, son fils aîné Louis-Nicolas comte de Vaux, sont les seuls habitans de ce caveau où retentit, comme un écho plaintif, le nom de _très-haut et très-puissant seigneur messire Nicolas Fouquet, chevalier, vicomte de Vaux et de Melun, ministre d'état et surintendant-général du roi_; nom fameux par les malheurs plutôt que par la fortune qu'il rappelle, nom imposant surtout dans l'épitaphe de deux héritiers de cette haute prospérité frappés au berceau, avant que le _très-haut et très-puissant seigneur_ fût devenu un grand criminel d'état devant la chambre de justice de 1661!

Cette censure royale, qui refusait une épitaphe à la victime de Pignerol, mit un bâillon sur la bouche de l'histoire pour l'empêcher de faire entendre le jugement de la postérité. Voyez: Fouquet mort, ou passant pour tel, comme on a peur qu'une voix indiscrète ne s'élève de sa tombe ou de sa prison! comme on a soin d'imposer silence aux regrets de ses amis! comme on s'efforce d'effacer jusqu'au souvenir de l'illustre captif! Pellisson, qui achevait en ce temps-là son _Histoire de Louis XIV_, s'excusa de ne pas s'arrêter sur la disgrâce du surintendant, qu'il avait partagée, et ne donna aucun détail concernant une affaire qu'il devait connaître à fond; M. de Riencourt, dans son _Histoire de la monarchie française sous le règne de Louis-le-Grand_, imprimée en 1688, ne mentionna pas même la condamnation de Fouquet, sans doute pour éviter de le plaindre, car il ne manifestait que des doutes au sujet de la culpabilité de ce ministre.

La généreuse Mme Fouquet (Marie-Madelaine de Castille-Villemareuil, morte en 1716, âgée de quatre-vingt-trois ans) qui, depuis dix-huit ans, assiégeait le roi de placets[100] et de sollicitations, invoqua en 1680 une promesse que Louis XIV lui avait faite pour se dérober sans doute à ses importunités, et voulut rendre cette promesse plus solennelle par la publicité; mais la _Harangue de Mme Fouquet au roi_ ne put être imprimée qu'à l'étranger, à Utrecht, chez Jean Ribius, et les exemplaires de ce petit livre in-16, intitulé _Formulaire des inscriptions et soubscriptions des lettres dont le roi de France est traité par tous les potentats de l'Europe, et dont il les traite réciproquement_, eurent beaucoup de peine à s'introduire en France, quoique le sujet adulateur de l'ouvrage eût été imaginé sans doute pour servir de recommandation à la harangue.

[100] On en trouve un, présenté au roi _le jour de sa fête_, dans le premier volume des _Mémoires historiques et authentiques sur la Bastille_, p. 62.

«Votre Majesté, disait Mme Fouquet dans cette requête, a bien voulu me faire l'honneur de me dire _qu'elle était fâchée d'être obligée de faire ce qu'elle a fait_.» Mme Fouquet, tout en implorant la clémence royale, avait la hardiesse de rappeler les iniquités du procès de son mari, particulièrement les papiers de l'accusé _pris contre toutes les formes ordinaires, et beaucoup même soustraits_; elle ne demandait point une _absolution glorieuse_, mais une _abolition_, l'exil au lieu de l'emprisonnement perpétuel... Le roi répondit sans doute en ordonnant de lui annoncer la mort du prisonnier!

Les ouvrages de dévotion que Fouquet avait rédigés à Pignerol, et que son fils enleva contre l'intention de Louis XIV[101], n'eurent pas le droit de paraître avec le nom de l'auteur. Le père Boutauld, jésuite[102], qui publia le premier volume des _Conseils de la Sagesse, ou Recueil des maximes de Salomon_, après avoir obtenu un privilége daté du 13 février 1677, pour Sébastien Mabre-Cramoisi, imprimeur du roi, et directeur de l'imprimerie royale du Louvre, ne put obtenir qu'en juin 1683 une _permission d'imprimer la Suite des Conseils de la Sagesse_, trouvée dans la prison de Fouquet.

[101] Louvois écrit à Saint-Mars, 8 avril 1680: «Vous avez eu tort de souffrir que M. de Vaux ait emporté les papiers et les vers de M. son père, et vous deviez faire enfermer cela dans son appartement.» T. 1 de l'_Histoire de la détention des philosophes_.

[102] Le catalogue de la Bibliothèque du Roi le nomme _Bétaut_, mais c'est une erreur. Le père d'Avrigny, dans les _Mémoires pour servir à l'histoire universelle de l'Europe_, 1725, t. 3, p. 113, nie que Fouquet eût composé cet ouvrage. «Je ne sache que les _Conseils de la sagesse_ qu'on lui ait attribués. Ce livre eut beaucoup de vogue, mais le P. Boutauld, jésuite, en était l'auteur. L'idée qu'on eut qu'il était d'un surintendant prisonnier et pénitent ne gâta rien à l'ouvrage et contribua au débit.» Mais il suffira de comparer entre eux les différens livres publiés par le père Boutauld, depuis 1680 (il avait alors quatre-vingts ans), pour s'assurer qu'ils partent tous de la même main et qu'ils ont été écrits sous la même inspiration: on y retrouve à chaque page Fouquet et le prisonnier de Pignerol. Voyez BOUTAULD dans la dernière édition de Moréri. Les _Conseils de la sagesse_, contrefaits en Hollande avec les caractères d'Elzevier, chez Abraham Trojel et Abraham de Hondt à la Haye, ont eu depuis quatre ou cinq éditions. Il y a aussi des traductions en espagnol et en italien.

Le premier volume avait été publié à Paris en 1677: on ne tarda pas à reconnaître Fouquet sous le masque de Salomon, quoique le _Journal des Savans_, nº XVII, de l'année 1677, n'osât pas soulever un coin du voile de l'anonyme, en rendant compte de cet ouvrage qui était alors dans toutes les mains. «Il y a long-temps, lit-on dans la préface, Théotime, que vous me faites la grâce de me plaindre et de sentir pour moi les peines de ma solitude... Ces tristes spectacles et le silence affreux du désert où la fortune me retient encore n'empêchent pas que les heures n'y passent bien vite... Vous savez que je me consolais autrefois en livres, vous allez voir dans l'écrit que je vous envoie, que je m'occupe maintenant à les expliquer... Salomon aimait à se trouver seul, autant que les princes de sa cour à se trouver auprès de lui et à l'entendre parler. L'heure où aspiraient ses désirs était lorsqu'après les travaux du soir, las des affaires, des honneurs et des bruits du monde, il se retirait de la vue des compagnies, et allait s'entretenir avec Dieu dans une maison de campagne nommée _Hetta_, assez proche de la ville. (N'est-ce pas une allusion à la maison de Saint-Mandé?) Ce fut dans ce désert magnifique, et à la vue des beautés de Dieu, que ses contemplations lui découvraient, qu'il conçut de si grands mépris des beautés mortelles, et qu'après les autres plaintes qu'il fit contre la trahison de leurs promesses et de leurs flatteries, il chanta ce fameux cantique que les grottes et les eaux de son palais entendirent les premières, mais que les échos ont fait depuis entendre partout, et qu'ils feront retentir jusqu'à la fin des siècles: _Vanitas vanitatum, cuncta vanitas!_»

Dans le courant de cette paraphrase toujours noble et touchante, souvent éloquente et sublime, Fouquet se rappelle sans cesse ce qu'il a été en comparaison de ce qu'il est: le prisonnier de Pignerol s'adresse toujours au surintendant des finances. «Peut-être que ceux qui nous verront ce soir heureusement établis dans une puissante et haute fortune nous trouveront le matin ensevelis sous ses ruines... Accoutumez-vous à regarder sans étonnement et sans frayeur tout ce qui arrive; lorsque l'affliction survient, ne vous fâchez pas contre Dieu... Salomon croyait que la fidélité et l'amour des serviteurs ne peuvent être justement récompensés que par l'amour de leur maître... Il se regardait comme leur père; et un des plus beaux exploits de sa sagesse fut d'avoir fait en sorte que personne n'entrât et ne demeurât chez lui pour le servir, qui ne fût fidèle, et que personne n'en sortît, qui ne fût riche. Leur fortune entrait dans le nombre de ses propres affaires... Votre grandeur et votre gloire ne sont pas d'abaisser les autres devant vous, mais d'être grand en vous-même et d'avoir au-dessus d'eux une élévation indépendante de leur chute et de leur malheur... L'amitié nous plaît, mais l'intérêt est notre maître... Ils devraient savoir que de se déclarer l'ami de quelqu'un, c'est s'obliger de n'avoir ni argent dans le temps de ses nécessités, ni loisir dans le temps de ses affaires, ni sang et vie dans le temps de ses dangers... Dans les affaires de l'amitié, aussi bien que dans celles de l'état, les moindres indiscrétions et légèretés de langue sont des crimes irrémissibles... Si le malheur veut que nous ayons des ennemis, croyons qu'il nous est moins glorieux de renverser leur maison et leur fortune, que d'adoucir leur colère, et tous ces soins que nous employons à gagner sur eux un procès, employons-les à gagner leur coeur.»

Dans ces deux volumes, inspirés par la lecture méditée de la Bible[103], Fouquet se montre, suivant l'expression d'un contemporain, _revêtu de sa seule vertu, et épuré de la plus pure lumière de la foi_[104]. Ses ennemis durent grincer des dents en voyant ce calme évangélique et cette patience chrétienne, ce dédain pour le _néant des grandeurs humaines_ et ce pardon des injures: Colbert sentit peut-être un remords en quittant avec la vie ce pouvoir qu'il avait acheté au prix de la perte de Fouquet.

[103] On voit par la correspondance de Louvois (_Histoire de la détention des philosophes_) que l'on donna deux exemplaires de la Bible à Fouquet, avec les oeuvres de Clavius et de saint Bonaventure, mais on lui refusa les oeuvres de saint Jérôme et celles de saint Augustin.

[104] Manuscrits envoyés par le major Chevalier à Malesherbes. Cabinet de M. Villenave.

Le second ouvrage posthume de Fouquet, intitulé _Méthode pour converser avec Dieu_, 1684, in-16, qui n'était pourtant qu'un extrait des _Conseils de la Sagesse_, fut _supprimé_, malgré l'approbation de la société de Jésus, comme on le voit par une note manuscrite de l'exemplaire de la Bibliothèque du roi.

Le père Boutauld, il est vrai, n'avait pas mis ce petit livre à couvert par une dédicace au roi, comme il fit pour un autre ouvrage recueilli aussi dans les papiers de Fouquet et publié sous le titre: _Le Théologien, dans les conversations avec les sages et les grands du monde_, Paris, 1683, in-4º. Ce _théologien_, qu'on a pris pour le père Cotton parce que l'éditeur le fait vivre sous _Henri-le-Grand_, n'est autre que Fouquet, _sage et maître de sa colère, sincère, magnanime, incorruptible, fidèle à sa promesse et impénétrable en ses secrets_: «Il fut appelé à la cour et y eut un emploi des plus honorables; le roi fit état de sa personne et de ses conseils et se plut à ses entretiens: il lui fit même la grâce de l'honorer de sa confiance intime et de lui témoigner des bontés très-singulières et qui furent enfin trop glorieuses pour n'être pas insupportables à la jalousie.» L'éditeur annonce presque l'origine de l'ouvrage: «Quelques uns de ses amis, qui héritèrent de ses papiers et qui furent témoins de ses pensées les plus secrètes, conçurent le projet de mettre ses écrits en ordre; s'il se trouve ici quelques fautes, on ne doit les attribuer qu'à ma seule plume. Les lumières que j'ai reçues des personnes qui le connurent familièrement lorsqu'il fut éloigné de la cour m'ont beaucoup aidé. Je n'eus le bonheur de lui parler et de l'approcher, qu'environ deux ans avant qu'il mourût. (Ce ne peut être le père Cotton mort en 1626.)» Il faudrait savoir si le jésuite Boutauld n'a pas été confesseur de Fouquet, à Pignerol.

Mais la partie la plus curieuse du volume est une éloquente justification de ce prisonnier d'état, sous la forme d'une nouvelle historique _Adelaïs_, dans laquelle on découvre peut-être toute l'histoire secrète du procès de Fouquet.

Marie, fille du roi d'Aragon, femme de l'empereur Othon, devint amoureuse d'un gentilhomme, et crut qu'il suffisait d'_avertir par ses regards qu'elle permettait qu'on l'aimât_; ce gentilhomme feignit de ne pas l'entendre, mais un jour, celle-ci parla si clairement, qu'il s'échappa des bras de cette femme éhontée. Marie, pour se venger, accusa ce nouveau Joseph d'avoir attenté à l'honneur du lit impérial et obtint de son mari que le coupable périrait. Il fut arrêté et conduit en prison: «La nouvelle de cet emprisonnement se répandit aussitôt à la cour, mais on n'en sut pas le sujet; la chose demeura secrète entre l'empereur et l'impératrice, les autres devinèrent et soupçonnèrent comme ils purent, et ils en furent d'autant plus empêchés qu'il ne paraissait nullement que ce sage gentilhomme se fût oublié de son devoir.» Adelaïs, mère d'Othon, conseillait à son fils de se borner à exiler l'accusé, faute de pouvoir prouver le crime dont la preuve serait d'ailleurs un déshonneur pour l'empire; mais Othon n'écouta que les prières de sa femme: «il publia l'affaire et voulut que les juges s'en mêlassent.» Le gentilhomme périt sur un échafaud; car «la voix de la calomnie eut plus de force que celle de l'innocence; mais son sang répandu parla mieux que lui et fit retentir jusqu'au ciel des cris que la justice de Dieu écouta.» La femme de ce malheureux gentilhomme était alors absente; elle ne put que demander le corps du condamné pour le faire inhumer, et ayant obtenu qu'on le lui rendît, elle cacha sous sa robe la tête sanglante et alla elle-même la jeter aux pieds de l'empereur, en criant justice et en accusant l'impératrice. Cette veuve éplorée jura que son mari n'était pas coupable du crime pour lequel on l'avait fait mourir, et le ciel confirma ce serment par un miracle, à la suite duquel l'impératrice fut brûlée, pour expier la mort inique dont elle était l'auteur.

On ne peut manquer de reconnaître tous les personnages de ce roman: _Othon_, c'est Louis XIV; l'_impératrice Marie, fille du roi d'Aragon_, c'est Marie-Thérèse d'Autriche, infante d'Espagne, reine de France, ou bien Mlle de La Vallière, maîtresse du roi; le _gentilhomme_, c'est Fouquet; _Adelaïs_, mère d'Othon, c'est la reine-mère Anne d'Autriche. La vraisemblance ne contredit pas ces suppositions qui d'ailleurs sont indiquées à peu près par l'histoire, et qui n'échappèrent pas sans doute aux contemporains. A coup sûr, cette nouvelle, dont les allusions sont fort claires, ne se trouve pas, sans dessein, dans un livre de dévotion, dédié au roi. Reste à savoir si le père Boutauld, en ajoutant à sa publication ce plaidoyer indirect en faveur de Fouquet, prétendait justifier un mort ou un vivant. Pour moi, je pense que _le Théologien dans les conversations_ n'a été imprimé que pour servir de passeport à la leçon renfermée dans _Adelaïs_. Cette leçon fut-elle tout-à-fait perdue?