L'homme au masque de fer

Part 11

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En lisant avec attention les correspondances publiées par M. Delort, on reste convaincu qu'il a tort de rapporter à ce Matthioli les lettres postérieures à 1680, où Saint-Mars n'emploie que cette désignation: _mon prisonnier_. Ces lettres concernent évidemment l'homme au masque de fer; car, dans celles qui regardent Matthioli, Saint-Mars ne se fait aucun scrupule de l'appeler par son vrai nom ou bien par celui de _Lestang_, qu'on lui avait imposé pour mieux cacher ce qu'il était devenu. Tout semble même indiquer dans ces correspondances que ce malheureux, enfermé avec un jacobin aliéné, devint fou lui-même et succomba vers la fin de l'année 1686. Le mémoire de Claude Souchon, que Dutens avait vu, dit positivement que Matthioli mourut _neuf ans_ après son enlèvement.

Telle était aussi l'opinion de M. le comte de V-l-i (BIOGR. UNIV., article _Masque de Fer_), qui devait l'appuyer sur des preuves recueillies à Pignerol, et qui, dans un ouvrage mis sous presse en 1820[71], se proposait de démontrer que le prisonnier masqué n'était pas Matthioli, mais don Juan de Gonzague, frère naturel du duc de Mantoue. Ce don Juan, qui accompagnait Matthioli, aurait été enlevé avec lui et retenu en prison, parce qu'en le relâchant on eût craint de divulguer une violation du droit des gens, que le gazetier de Hollande ne soupçonne que huit ans après.

[71] Nous ne croyons pas que cet ouvrage ait paru, du moins en France.

Mais on ne voit nulle part, dans les pièces connues jusqu'à ce jour, qu'une autre personne ait partagé le sort de Matthioli, et sans doute le duc de Mantoue eût élevé plus haut la voix pour réclamer la liberté de son frère naturel. «J'arrêtai hier (2 mai 1679), écrit Catinat à Louvois, à trois milles de Pignerol, sur les terres du roi, Matthioli, dans une entrevue que l'abbé d'Estrades avait adroitement ménagée, pour en faciliter les moyens, _entre lui, Matthioli et moi_. Je me suis seulement servi, pour l'arrêter, du chevalier de Saint-Martin et de Villebois, officiers de M. de Saint-Mars et de quatre hommes de sa compagnie. Cela s'est passé sans aucune violence.» Il est donc certain que Matthioli était venu seul à cette conférence.

En attendant donc que le système de M. de V-l-i soit présenté, il suffit de faire remarquer que M. de Blainvilliers, que Saint-Mars choisit _à son goût_ pour surveiller et bâtonner Matthioli, n'aurait pas pris les habits d'une sentinelle pour voir le _Masque de Fer_ aux îles Sainte-Marguerite, comme M. de Palteau le raconte dans sa lettre, si ces deux prisonniers eussent été le même personnage: en tous cas, M. de Blainvilliers eût reconnu le secrétaire qui voulut lui faire présent d'une bague de diamant à Pignerol.

III.

HENRI CROMWELL.

Il est étrange en effet que ce second fils du Protecteur soit rentré en 1659 dans une obscurité si complète, qu'on ne sait ni où il a vécu, ni où il est mort: Henri Cromwell avait un _très-bon caractère_, selon Rapin de Thoyras, avec _plus de feu_ que Richard son frère aîné, selon Burnet; pourquoi se résigna-t-il à descendre de la scène politique? Mais aussi pourquoi serait-il devenu prisonnier d'état en France, où son frère avait le privilége de séjourner sans être inquiété? Le probable ne supplée pas ici à l'absence de toute espèce de preuves.

IV.

LE DUC DE MONMOUTH.

Sans mettre en question le plus ou moins de vraisemblance qu'on trouverait dans une substitution de personne au supplice de Monmouth, il suffit d'opposer à la date du 15 juillet 1685, jour de l'exécution de ce prince, cette phrase d'une lettre de Barbezieux à Saint-Mars, écrite le 13 août 1691: _Lorsque vous aurez quelque chose à me mander du prisonnier qui est sous votre garde _DEPUIS VINGT ANS_, je vous prie d'user des mêmes précautions que vous faisiez quand vous écriviez à M. de Louvois_[72].

[72] _Mémoires historiques sur la Bastille_, par Carra, t. 1, p. 321.

V.

UN FILS NATUREL OU LÉGITIME D'ANNE D'AUTRICHE.

Barbezieux écrivait à Saint-Mars, le 17 novembre 1697: _Sans vous expliquer à qui que ce soit de ce qu'_A FAIT_ votre ancien prisonnier_[73]. Ce prisonnier avait donc _fait_ quelque chose qui motivât sa rigoureuse prison? Le ministre ne se fût pas servi de cette locution précise, dans le cas où l'inconnu n'aurait eu que sa naissance à expier.

[73] M. Weiss, dans son article de la _Biographie universelle_, cite cette phrase si décisive sans indiquer la source d'où il l'a tirée; néanmoins on peut s'en rapporter à M. Weiss pour l'exactitude d'une citation.

Au reste, ce système n'a jamais produit un seul document authentique, et ne repose que sur des présomptions romanesques: on pourrait se dispenser de le combattre.

Saint-Mars aurait donc reçu par écrit communication d'un si grave secret, puisqu'il ne quitta pas son poste depuis l'année 1665, où il fut envoyé à Pignerol pour la garde spéciale de Fouquet, jusqu'en 1684 où il eut un congé pour aller à la cour, suivant l'_État de la France_ de cette année-là? son lieutenant Rosarges commandait à Exilles en son absence.

Certes un fils d'Anne d'Autriche n'était point à Pignerol en 1680, lorsque Louvois écrivait à Saint-Mars après avoir donné des ordres pour _l'entretiennement_ de Lauzun: _A l'égard des _AUTRES_ prisonniers dont vous êtes chargé, Sa Majesté vous en fera payer la subsistance à raison de _QUATRE LIVRES_ pour chacun par jour_. Ces _autres_ prisonniers étaient à peine de _bons bourgeois_, si on juge leur _état_ au tarif de leur nourriture[74].

[74] «Un tarif réglait la dépense des prisonniers (à la Bastille) pour la table, le blanchissage et la lumière, selon leur état. Un prince du sang était à 50 livres par jour; un maréchal de France, à 36 livres; un lieutenant-général, à 24 livres; un conseiller au parlement, à 15 livres; un juge ordinaire, un prêtre, un financier, à 10 livres; un bon bourgeois, un avocat, à 5 livres, un petit bourgeois, à 3 livres, et les membres des moindres classes étaient à 2 livres 10 sols: c'était le taux des gardes et des domestiques.» _Bastille dévoilée_, 2e livraison, p. 40.

Est-ce au sujet d'un fils de Louis XIII ou d'un bâtard d'Anne d'Autriche que Louvois aurait écrit à Saint-Mars en 1687: _Il n'y a point d'inconvénient de changer le chevalier de Thezut_ (C'est un faux nom comme _Marchialy_) _de la _PRISON_ où il est, pour y mettre votre prisonnier jusqu'à ce que celle que vous lui faites préparer soit en état de le recevoir[75]_? Est-ce en parlant d'un prince, que Saint-Mars aurait dit, la même année, à l'exemple du ministre: _Jusqu'à ce qu'il soit logé dans la _PRISON_ qu'on lui préparera ici, où il y aura joignant une chapelle[76]_?

[75] _Mémoires historiques sur la Bastille_, par Carra, p. 323. «Saint-Mars, qui fut gouverneur de la citadelle de l'île Sainte-Marguerite avant que de l'être de la Bastille, obtint la permission d'y faire bâtir des prisons pour les criminels d'état.» _Description de la France_, par Piganiol, t. 5, p. 376.

[76] La lettre entière se trouve dans l'ouvrage de Roux-Fazillac, ainsi que celle dont est extraite la citation suivante.

Enfin, ce prisonnier n'était donc pas plus important à garder que Fouquet et Lauzun, puisque Saint-Mars mandait à Louvois en 1683: _Pour son linge et autres nécessités, _MÊMES_ précautions que je faisais pour mes prisonniers du passé_.

VI.

LE COMTE DE VERMANDOIS.

La fameuse lettre de Barbezieux, du 13 août 1691, qui met en échec tous les systèmes, ne laisse pas même discuter l'identité du comte de Vermandois, mort en 1683, avec l'inconnu, prisonnier _depuis vingt ans_ en 1691.

VII.

LE DUC DE BEAUFORT.

Ce système, il faut l'avouer, est plus raisonnable que tous les précédens, et on aurait pu le soutenir d'une manière presque victorieuse en rassemblant de meilleures inductions prises dans les Mémoires contemporains.

Dès l'année 1664, le duc de Beaufort, par son insubordination et sa légèreté, avait compromis plusieurs expéditions maritimes; en octobre 1666, Louis XIV lui adresse des reproches avec beaucoup de ménagemens, et l'invite à se rendre _de plus en plus capable de le servir par l'augmentation des talens_ qu'il possède, et par _la cessation des défauts qu'il peut y avoir dans sa conduite_: «Je ne doute pas, ajoute-t-il, que vous ne profitiez de l'avis que je vous donne, et que vous ne reconnaissiez que vous m'êtes d'autant plus obligé de cette marque de bienveillance, _qu'il y a peu d'exemples de rois qui en aient usé de la sorte_[77].» On citerait plusieurs occasions où le duc de Beaufort fut très-funeste à la marine du roi. L'_Histoire de la Marine_, par M. Eugène Sue, laquelle renferme une foule de renseignemens neufs et curieux sous une forme dramatique et colorée, a fort bien précisé la position du roi des Halles vis-à-vis de Colbert et de Louis XIV. Colbert, de son cabinet, voulait diriger toutes les opérations militaires et pour ainsi dire les manoeuvres de la flotte que commandait le grand-maître de la navigation avec toute l'inconséquence de son caractère frondeur et _matamore_, comme dit M. Eugène Sue (pièces justificatives du 1er volume).

[77] _OEuvres de Louis XIV_, t. 5, p. 388 et suiv. Voyez aussi dans ce recueil les autres lettres du roi à M. de Beaufort, dans lesquelles perce souvent un grave mécontentement qui n'ose éclater.

En 1669, Louis XIV envoya le duc de Beaufort pour secourir Candie assiégée par les Turcs; Beaufort fut tué dans une sortie, le 26 juin, sept jours après son arrivée: le duc de Navailles, qui commandait avec lui l'escadre française, dit seulement dans ses Mémoires (liv. 4, p. 243): «Il rencontra en chemin un gros de Turcs qui pressaient quelques-unes de nos troupes; il se mit à leur tête, et combattit avec beaucoup de valeur; mais il fut abandonné, et _l'on n'a jamais pu savoir depuis ce qu'il était devenu_.»

Le bruit de sa mort se répandit rapidement en France et en Italie, où, dans les magnifiques obsèques qui lui furent faites à Paris, à Rome et à Venise, on prononça diverses oraisons funèbres; néanmoins, comme son corps n'avait pas été retrouvé parmi les morts, bien des gens crurent qu'il reparaîtrait. «Plusieurs veulent gager ici, écrivait Guy-Patin le 26 septembre 1669, que M. de Beaufort n'est pas mort: _O utinam!_»

Guy-Patin, dans une autre lettre du 14 janvier 1670, nous atteste que cette croyance n'était pas abandonnée six mois après la nouvelle de la disparition du duc de Beaufort: «On dit que M. de Vivonne a, par commission, la charge de vice-amiral de France pour vingt ans; mais il y en a encore qui veulent que M. de Beaufort n'est point mort, et qu'il est seulement prisonnier dans une île de Turquie. Le croie qui voudra! pour moi, je le tiens mort, et ne voudrais pas l'être aussi certainement que lui.»

Plusieurs relations du siége de Candie, écrites par des témoins oculaires et imprimées à cette époque, avaient rapporté que les Turcs, selon leur usage, coupèrent la tête du duc de Beaufort sur le champ de bataille, et que cette tête fut exposée à Constantinople: de là les détails que Sandras de Courtilz répéta dans les _Mémoires du marquis de Montbrun_ et dans les _Mémoires de d'Artagnan_; et, en effet, on conçoit bien que le corps nu et sans tête n'ait pas été reconnu parmi les morts. M. Eugène Sue, dans son _Histoire de la Marine_ (t. 2, ch. 6), a adopté cette version conforme au récit de Philibert de Jarry et du marquis de Ville, qui ont laissé des lettres et des mémoires manuscrits conservés à la Bibliothèque du roi.

Mais sans faire valoir le danger et les difficultés d'un enlèvement que le cimeterre des Ottomans pouvait d'ailleurs remplacer d'un jour à l'autre dans ce mémorable siége, on se bornera ici à déclarer positivement que la correspondance de Saint-Mars avec Louvois depuis 1669 jusqu'en 1680[78] ne permet pas de supposer que le gouverneur de Pignerol eût sous sa garde, pendant cet intervalle de temps, quelque grand prisonnier d'état, outre Fouquet et Lauzun.

[78] M. J. Delort a publié cette correspondance, dont les originaux sont aux Archives du Royaume, dans le premier volume de l'_Histoire de la détention des philosophes et des gens de lettres à la Bastille et à Vincennes, précédée de celle de Fouquet, Pellisson et Lauzun, avec tous les documens authentiques et inédits_, Paris, 1829, 3 vol. in-8º.

* * * * *

Quel était donc cet _ancien_ prisonnier masqué que Saint-Mars _avait à Pignerol_, suivant le journal authentique de M. Dujonca?

SECONDE PARTIE.

D'après ma conviction formée par l'étude du règne de Louis XIV et par la minutieuse comparaison des faits et des dates, l'homme au masque de fer était Fouquet, ce malheureux surintendant des finances, victime de tant de noires intrigues de cour, que l'histoire n'a pas encore éclaircies; Fouquet, qui fut arrêté en 1661, condamné à la prison perpétuelle en 1664, et enfermé depuis au château de Pignerol, sous la garde de Saint-Mars; Fouquet enfin dont la mort a été faussement enregistrée au 23 mars 1680!

Avant d'appuyer de preuves, qui me semblent irrécusables, une opinion que je donne comme nouvelle, puisqu'elle n'a jamais été présentée à l'état de système étayé de pièces authentiques, je vais réfuter par avance une autre opinion qui est en germe dans le vaste champ des probabilités, et qui s'en va sans doute sortir de terre, si ce sol fertile n'est point assez fouillé.

Cette dernière opinion que je combats pourrait offrir nombre d'assertions remarquables qui viendraient à l'appui d'un document fort curieux, regardé avec raison par Saint-Foix comme la première mention imprimée qu'on ait faite d'un prisonnier inconnu, qui se trouvait à la Bastille en 1705 (plutôt 1703), selon un témoin oculaire: ce prisonnier a en effet certaine analogie avec le _Masque de Fer_, et l'on doit s'étonner qu'on n'ait pas plus tôt songé à s'en tenir à la lettre d'un ouvrage publié dès 1715, douze ans après la mort de _Marchialy_, et bien antérieurement aux _Mémoires de Perse_ et au _Siècle de Louis XIV_.

Je suis tenté de croire que M. de Taulès avait d'abord naturellement adopté cette solution du mystère de l'homme au masque, et qu'il se servit de la plupart des mêmes argumens préparés à cet effet, lorsqu'il imagina, pour _l'honneur de la France_ et pour son propre intérêt de courtisan, de masquer le patriarche Arwedicks. Le ministre M. de Vergennes lui avait écrit en 1783: «C'est surtout _pour détruire les soupçons odieux_ auxquels l'homme au masque a donné lieu, par les précautions qu'on a prises pour le dérober à tous les regards, qu'il est important d'avoir sur ce personnage des notions certaines.»

M. de Taulès rejeta donc sur la compagnie de Jésus les _soupçons odieux_ arrêtés sur Louis XIV, et ne voulut voir qu'une correction de collége dans cette vengeance de roi, dans ce crime contre le droit des gens.

Les jésuites, s'il faut en croire les insinuations de plusieurs des leurs et l'aveu même d'un _gros collier de l'ordre_, auraient eu l'idée de l'étrange captivité du _Masque de Fer_, et Louis XIV se serait fait leur docile instrument.

En 1702, un gentilhomme normand, nommé Constantin de Renneville, fut mis à la Bastille, non seulement pour avoir composé des bouts rimés injurieux au gouvernement du roi, mais parce qu'on l'accusait d'espionnage au profit des ennemis de la France[79]. Ce Renneville resta emprisonné jusqu'en 1713, et dès qu'il eut sa liberté, avec l'ordre de quitter la France, il rédigea une relation chaleureuse de ses malheurs: elle parut à Amsterdam, chez Étienne Roger, en 1715, sous ce titre capable de fixer l'attention: _l'Inquisition française, ou l'Histoire de la Bastille_, deux volumes in-12.

[79] _Mémoires historiques sur la Bastille_, par Carra, t. 1, p. 389.

Ce livre, tiré à mille exemplaires, eut beaucoup de peine à pénétrer en France où il se vendait jusqu'à deux louis, sous le manteau, et où il fut contrefait, dit la préface de la seconde édition (5 vol. in-12, Amsterdam, Balthazar Lakeman, 1724), tandis qu'on le traduisait à la fois en hollandais, en anglais, en allemand et en italien. L'édition originale est tellement rare, que la Bibliothèque du Roi ne la possède pas et que je ne l'ai jamais vue; la contrefaçon ne se trouve pas davantage; mais la seconde édition est assez commune, eu égard aux actives recherches de la police pour la détruire. On ne conçoit pas que les judicieux auteurs du _Catalogue de la Vallière_ aient attribué sans examen cet ouvrage à Sandras de Courtilz, suivant une supposition émise dans la _Bibliothèque historique de la France_.

Dans la préface de l'édition en cinq volumes (p. 46 et suiv.), Renneville raconte qu'en 1705 il vit un prisonnier _dont il n'a jamais pu savoir le nom_, dans une salle de la Bastille, où il avait été introduit _par méprise_. «Les officiers m'ayant vu entrer, dit Renneville, ils lui firent promptement tourner le dos devers moi, _ce qui m'empêcha de le voir au visage_. C'était un homme de moyenne taille, mais bien traversée, portant des cheveux d'un crêpé noir et fort épais, dont pas un n'était encore mêlé.» (Peut-être a-t-il pris pour des cheveux un masque de velours noir?) Renneville, surpris de ce qu'on lui cachait le visage d'un détenu, interrogea, pendant qu'on le reconduisait à sa chambre, le porte-clef Ru qui lui apprit que cet infortuné était _prisonnier depuis _TRENTE-UN ANS_, et que Saint-Mars l'avait amené avec lui des îles Sainte-Marguerite, où il était condamné à une prison perpétuelle pour avoir fait, étant écolier, âgé de douze ou treize ans, deux vers contre les jésuites_.

Renneville, dont la curiosité fut piquée davantage par cette révélation du porte-clef, demanda de plus amples détails à Reilh, chirurgien de la Bastille, qui lui conta _toute l'histoire_.

Lorsque les jésuites du collége de Clermont, enrichis des bienfaits de Louis XIV qu'ils fournissaient de confesseur, voulurent attirer sa protection plus particulièrement sur leur collége, ils invitèrent le roi à honorer de sa présence une tragédie latine composée exprès pour célébrer sa gloire: le roi se rendit avec sa cour à ce spectacle, où les principaux écoliers jouèrent leurs rôles avec une intelligence que ne surpassèrent pas plus tard les demoiselles de Saint-Cyr dans les représentations d'_Esther_ et d'_Athalie_. Le roi fut tellement satisfait de la tragédie et des acteurs, qu'il dit tout haut: «C'est mon collége!» Ce mot-là ne fut pas perdu, et le lendemain on ôta l'ancienne inscription: _Collegium Claromontanum societatis Jesu_, pour la remplacer par celle-ci, qui fut gravée en lettres d'or, sur une table de marbre noir: _Collegium Ludovici Magni_.

Un écolier, par piété ou par malice, ne pardonna pas aux révérends pères d'avoir substitué le nom du roi à celui de Jésus, et fit ce distique qu'il placarda le soir même sur la porte du collége et en divers endroits de Paris:

Abstulit hinc Jesum, posuitque insignia regis, Impia gens: alium non colit illa Deum!

Une autre main apposa cette traduction française au bas des écriteaux:

La croix fait place au lis, et Jésus-Christ au roi: Louis, ô Race impie, est le seul Dieu chez toi!

La compagnie de Jésus cria au sacrilége; l'auteur fut découvert, et quoique appartenant à une famille noble et riche, on le condamna, _par grâce_, à une prison perpétuelle, et on le _transféra aux îles Sainte-Marguerite pour cet effet, d'où Saint-Mars le ramena à la Bastille avec des précautions extraordinaires, ne le laissant voir à personne par les chemins_. Ce pauvre écolier ne mourut pas toutefois en prison, si l'on peut ajouter foi au témoignage de Reilh: il hérita des grands biens de ses parens et réussit à intéresser en sa faveur, à force de promesses, le père Riquelet, confesseur des prisonniers, qui se chargea de solliciter la clémence royale et d'obtenir l'élargissement de son pénitent. Ce dernier _sortit deux ou trois mois après_ que Renneville l'eut entrevu, sans doute dans le courant de 1703 et non 1705.

Plusieurs traits de ce récit s'accordent bien avec diverses particularités de l'histoire du _Masque de Fer_, le _seul_ prisonnier que Saint-Mars amena des îles Sainte-Marguerite à la Bastille, _avec des précautions extraordinaires, ne le laissant voir à personne par les chemins_; mais on a tout lieu de croire que l'aventure de l'écolier, vieille tradition du collége de Louis-le-Grand, où nous l'avons nous-même recueillie, fut appliquée mal à propos à ce prisonnier, dont on cachait le visage.

En effet, n'eût-il pas été plus rationnel de cacher la cause d'un emprisonnement si odieux, plutôt que la figure de cet homme enfermé depuis l'enfance et certainement inconnu à tous ses compagnons de captivité? D'ailleurs, il n'y a pas d'identité possible entre l'écolier des jésuites et ce prisonnier dont Renneville n'a _jamais pu savoir le nom_.

Ce fut le 10 octobre 1681 que le collége de Clermont devint celui de Louis-le-Grand, par suite d'un adroit changement d'inscription, qui étonna assez Paris pour qu'on en ait conservé la date; or, il n'y a aucune concordance entre cette date et les _trente-un ans_ de captivité qu'aurait subis, en 1705, cet écolier. En outre, on trouve nombre de représentations dramatiques données par les écoliers et leurs régens, au collége de Clermont; et même en 1658, une tragédie d'_Athalia_ y fut jouée avec tant de pompe, que Loret en fit mention dans sa _Muse historique_; mais on n'indique nulle part que Louis-le-Grand soit allé à la comédie dans _son_ collége: c'est une invention des jésuites pour balancer la célébrité du théâtre de Saint-Cyr, fondé sous les auspices de Racine et de Mme de Maintenon. Lorsque les jésuites obtinrent depuis la permission de faire jouer leurs élèves devant le roi Louis XV, en 1721, ce fut dans le château des Tuileries que ces jeunes comédiens représentèrent solennellement _les Incommodités de la grandeur_, comédie du père Ducerceau, dans laquelle tous les personnages sont des hommes.

Le nombre des années (trente-une) que cet inconnu avait passées en prison vers 1705, ou plutôt 1703, s'accorderait presque avec le passage de la lettre de Barbezieux, qui constate que le _Masque de Fer_ était prisonnier _depuis vingt ans_ en 1691.

Comme la date de 1705 donnée par Renneville ne se concilie pas avec celle de la mort de _Marchialy_ en 1703, je suis à peu près convaincu que cette date n'est fautive que par une erreur, du fait de l'imprimeur, qui aura lu sur le manuscrit un 5 au lieu d'un 3: cela me paraît d'autant plus vraisemblable, que Renneville ne sortit jamais de la chambre où il était prisonnier, que pour passer dans une autre prison immédiatement, et qu'il ne fut mandé par le gouverneur que dans les premiers temps de son entrée à la Bastille; on chercherait en vain dans sa relation, après l'année 1703 jusqu'en 1713, quelque circonstance qui coïncidât avec cette translation en une _salle_ où il ne fut introduit que _par méprise_. Renneville, ce me semble, n'a parlé de cette mystérieuse rencontre dans sa préface, que pour réparer un oubli, sinon par l'embarras où il aurait été de la placer dans le livre sous cette date de 1705, que la suite des événemens n'eût point justifiée.

Cette _Histoire de la Bastille_, que certains critiques ont traitée avec un mépris que n'autorisait pas une lecture rapide et superficielle, n'est certainement point un roman farci de contes ridicules; cet ouvrage, au contraire, me paraît aussi vrai, aussi authentique, aussi précieux pour l'histoire, que peut l'être un livre écrit sous l'influence d'un profond ressentiment, par un homme honnête et religieux.