L'homme au masque de fer

Part 10

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L'auteur de la lettre fait valoir avec adresse la ressemblance qui existe en effet entre le nom de Matthioli et celui de _Marchialy_, écrit sur le registre mortuaire de Saint-Paul; il ajoute cette particularité, qui n'a pas l'importance qu'il y attache pour son système, savoir que Saint-Mars, dans sa correspondance officielle, défigure le nom de son prisonnier en écrivant _Marthioly_, ce qui se rapprocherait davantage de _Marchialy_: mais comment supposer qu'on ait presque divulgué le véritable nom du _Masque de Fer_ dans les actes publics d'une paroisse?

Enfin le pseudonyme Reth démontre jusqu'à l'évidence que le secrétaire du duc de Mantoue a été enlevé, masqué et emprisonné par ordre de Louis XIV: il oublie seulement de prouver que ce secrétaire et l'homme au masque de fer ne sont qu'une seule et même personne, sous deux noms différens et à des époques différentes.

Les Anglais n'étaient pas moins curieux que les Français de connaître à fond ce terrible épisode du règne du _grand roi_: la dissertation que M. Crawfurd avait déjà publiée fut augmentée considérablement et incorporée dans un ouvrage anglais sur la Bastille, traduit en français et imprimé à Londres, sous la date de 1798[63]. Cette histoire, tirée en partie des _Remarques historiques sur la Bastille_, semble avoir été écrite par un homme d'état, peu partisan de la révolution française et surtout fort opposé à la politique du Directoire: nous croyons pouvoir l'attribuer à M. Crawfurd, tant on remarque d'analogie entre la _discussion_ sur le _Masque de Fer_, insérée dans ce livre, et la notice plus détaillée qu'il donna depuis dans la première édition de ses _Mélanges d'histoire et de littérature_, in-4º. Ces deux notices, rédigées dans le même esprit de critique et souvent avec les mêmes expressions, doivent être parties de la même main. L'auteur inconnu de cette _Histoire de la Bastille_ achève en ces termes l'examen des divers systèmes: «Je ne puis douter que l'homme au masque n'ait été le fils d'Anne d'Autriche; mais sans pouvoir décider s'il était frère jumeau de Louis XIV et s'il était né pendant le temps que la reine n'habitait pas avec le roi ou pendant son veuvage. Les abbés Barthélemy et Beliardy, qui avaient fait beaucoup de recherches sur ce prisonnier, le pensaient _comme moi_.» M. Crawfurd s'appuie aussi de l'autorité des abbés Barthélemy et Beliardy, qu'il avait interrogés à ce sujet, après la publication de la _Correspondance interceptée_, pour établir une opinion tout-à-fait conforme sur la naissance du _Masque de Fer_.

[63] Cet ouvrage, extrêmement rare en France, est intitulé: _Histoire de la Bastille, avec un appendice contenant entre autres choses une discussion sur le prisonnier au masque de fer, traduit sur la seconde édition de l'original anglais_, 1798, sans nom de lieu, in-8º de 474 pages. Nous n'avons pas connaissance de l'original; mais on peut juger avec certitude, d'après le type des caractères et la qualité du papier, que la traduction a été imprimée en Angleterre.

M. Crawfurd ne changea pas d'opinion depuis la publication des documens authentiques sur lesquels se fondait le système de Roux-Fazillac: il le réfuta d'une manière assez satisfaisante dans les _Mélanges d'histoire et de littérature, tirés d'un portefeuille_, 1809, in-4º, réimprimés à petit nombre sous le même titre en 1817, in-8º. M. Crawfurd confirmait la réponse de Louis XV à M. de Choiseul, rapportée par Dutens, et ajoutait cette circonstance, que le duc de Choiseul avait, à la prière des abbés Barthélemy et Beliardy, adressé des questions au roi, qui parut _fort embarrassé_, en disant qu'il croyait que _le prisonnier était un ministre d'une des cours d'Italie_.

M. Crawfurd réfuta aussi le système de M. de Taulès, d'après le manuscrit encore inédit dont il avait eu communication. Ce système, que M. de Taulès avait soumis sans doute à Voltaire, qui lui fut en effet redevable d'un grand nombre d'anecdotes sur le siècle de Louis XIV[64], tendait à prouver que le _Masque de Fer_ était un patriarche des Arméniens, nommé Arwedicks, enlevé de Constantinople, et conduit secrètement aux îles Sainte-Marguerite par les intrigues des jésuites. M. Crawfurd ne se montra pas plus favorable à l'opinion de M. de Taulès qu'à celles qu'il avait déjà combattues avec beaucoup de logique; il persévéra dans la sienne plus fortement, et répéta que le prisonnier masqué ne pouvait être qu'un fils d'Anne d'Autriche et sans doute de Buckingham.

[64] Voyez les lettres inédites de Voltaire à M. de Taulès, tome 70 de l'édition des _OEuvres de Voltaire_, publiée par Dupont.

On peut mentionner ici que cette supposition, purement romanesque, avait été mise à sa place dans un roman de M. Regnault-Warin, lequel eut quatre éditions à cause de son titre: _l'Homme au masque de fer_, 1804, 4 vol. in-12; jamais roman de Ducray-Dumesnil ou de Montjoye ne réunit mieux les conditions voulues d'un imbroglio faux, invraisemblable et sentimental. L'auteur avait essayé de faire de sa préface une espèce de dissertation, dans laquelle il donnait son thème de romancier comme un fait incontestable: il avait même fait graver en taille-douce le portrait de son héros pour tenir lieu de pièce justificative.

Napoléon, qui lisait parfois des romans, et des plus mauvais, entre deux victoires, puisa peut-être dans celui-ci une vive impatience de connaître le secret de Louis XIV; il ordonna même de grandes recherches qui demeurèrent sans résultat, malgré le zèle des courtisans empressés à satisfaire la volonté impériale. Durant plusieurs années, le secrétaire de M. de Talleyrand fureta dans les archives des Affaires étrangères, et M. le duc de Bassano appliqua toutes les lumières de son esprit judicieux à éclaircir les abords de ce ténébreux mystère historique. Ils ne trouvèrent l'un et l'autre que des suppositions à mettre sous les yeux du grand homme qui exprima tout haut son dépit, en songeant qu'il serait maître de l'Europe sans jamais le devenir d'un secret enseveli dans le tombeau de ses prédécesseurs. Il comprit alors que la puissance avait des bornes[65].

[65] Mme la duchesse d'Abrantès nous a communiqué ces détails; elle se souvient de plusieurs conversations qui eurent lieu sur ce sujet à la Malmaison en présence de l'empereur, et auxquelles chacun prenait part. Napoléon était sombre et pensif pendant ces débats qui l'intéressaient vivement.

Après que le soldat de fortune fut tombé prisonnier à Sainte-Hélène, comme le _Masque de Fer_ aux îles Sainte-Marguerite, le sort du premier préoccupa seul l'attention publique.

_La Biographie universelle_ admit dans sa nomenclature le _Masque de Fer_, faute de pouvoir le classer sous un autre nom; et le laborieux M. Weiss, de Besançon, dans un article du tome 27, publié en 1820, imagina de rassembler, en abrégé, une monographie de cet illustre prisonnier, sans toutefois se prononcer pour un des systèmes qu'il cataloguait comme les livres de sa bibliothèque. Cet article est curieux, malgré les fautes[66] qu'on ne peut attribuer à l'érudit biographe, qui termine sa nomenclature en reconnaissant qu'une lettre de Barbezieux, où ce ministre dit à Saint-Mars: _Sans vous expliquer à qui que ce soit de ce qu'a fait votre ancien prisonnier_, «semble renverser tous les systèmes suivant lesquels cet infortuné n'aurait dû son malheur qu'au hasard de sa naissance.»

[66] L'_Histoire générale de Provence_ de Papon est citée au lieu du _Voyage littéraire en Provence_; _Marchialy_ est nommé _Marthioli_, etc.

La froide impartialité de M. Weiss ne fut pas imitée par M. Dulaure. Ce vieux savant, qui consacrait à l'étude de l'histoire philosophique la fin d'une vie à demi-dépensée dans les travaux de la révolution, n'oublia pas d'accorder une place au _Masque de Fer_ dans l'_Histoire de Paris_, préparée depuis quarante ans et publiée en 1821, 7 vol. in-8º. Cette histoire populaire, malheureusement trop passionnée et trop superficielle, produisit une si longue émotion de scandale, qu'on ne s'arrêta pas particulièrement au chapitre destiné à prouver que l'homme au masque était fils d'Anne d'Autriche et frère de Louis XIV. Mais M. Dulaure, en analysant le conte ridicule de Soulavie, déclara qu'il citait les faits _sans les garantir_, et avoua même que si cette relation contenait quelques vérités, «elles sont défigurées par des fictions qui n'amènent que des doutes.» Il avait à coeur de démontrer que la captivité de cet inconnu était «un des crimes inhérens aux gouvernemens arbitraires, que leurs auteurs cherchent à justifier comme nécessaires, et que le tribunal de l'histoire ne manque jamais de découvrir et de condamner.»

On était alors trop absorbé par les événemens de chaque jour et par leurs conséquences pour ne pas laisser reposer le _Masque de Fer_; il y eut un petit journal occulte qui prit ce nom pour donner à entendre que le rédacteur garderait l'anonyme _quand même_, et qui rentra dans le néant sous les coups de _la Foudre_, instrument périodique des vengeances de la Congrégation. Le _Masque de Fer_ n'était pourtant pas usé, après avoir si long-temps et de tant de manières occupé la curiosité publique.

En 1825, faute d'aliment plus nouveau, ou plus digne de repaître cette insatiable avidité de savoir qui tourmente les esprits, on se rejeta tout à coup sur le mystère du prisonnier masqué, et l'on essaya d'en finir avec cette grande abstraction historique: les systèmes anciens se remuèrent comme des tronçons de serpens, et ne réussirent pas à renouer leurs trames rompues par la critique; ils n'avaient plus même de principe vital.

M. Delort, qui passait sa vie à chercher et à comparer des autographes, fut amené, par sa passion exclusive, à découvrir dans les Archives du Royaume diverses lettres qu'il crut relatives à Matthioli, et par suite au _Masque de Fer_, selon la prétention de Roux-Fazillac. M. Delort, aussi persuadé de l'infaillibilité de ses conjectures que l'avait été son devancier, ne se fit aucun scrupule de les intituler: _Histoire de l'homme au Masque de Fer_, et de les publier en 1825, in-8º, avec un pompeux appareil de pièces justificatives, qui, plus précieuses par leur contenu que par le commentaire de l'éditeur, ajoutaient à peine quelques probabilités au système du baron d'Heiss.

Ce volume, vraiment utile et intéressant, quoique diffus et mal écrit, eut du retentissement jusqu'en Angleterre, où l'honorable George Agar Ellis, membre du parlement, le traduisit en anglais avec de nombreuses améliorations et quelques additions importantes puisées dans l'ouvrage de Roux-Fazillac. La traduction ou plutôt l'imitation d'Ellis fut retraduite en français et imprimée à Paris en 1830: _Histoire authentique du prisonnier d'état connu sous le nom du Masque de Fer_, in-8º. Agar Ellis, aux yeux de qui les documens recueillis par Delort établissaient le nom de ce prisonnier _d'une manière claire et certaine_, ne daigna discuter aucune opinion contraire, et affirma que le _Masque de Fer_ était _réellement_ le malheureux secrétaire du duc de Mantoue.

On lit avec surprise dans cette histoire que, suivant le sentiment de l'historien Gibbon, beaucoup de savans anglais persistaient encore à croire que l'homme au masque pouvait bien être Henri, second fils d'Olivier Cromwell, gardé en otage par la royauté de Louis XIV.

Aux affirmations de M. Delort, le chevalier de Taulès répondit par un opuscule posthume, ou du moins cet opuscule, rédigé naguère contre le système du baron d'Heiss, fut rajeuni par ce titre charlatanique: _Du Masque de Fer, ou Réfutation de l'ouvrage de M. Roux-Fazillac, et Réfutation également de l'ouvrage de M. J. Delort, qui n'est que le développement de celui de M. Roux-Fazillac_, in-8º, 1825.

L'éditeur, propriétaire des manuscrits de M. de Taulès, mort peu d'années auparavant, mettait sous presse, en même temps, l'ouvrage inédit que ce dernier avait préparé pendant sa vieillesse. L'ouvrage parut quelques mois après, avec ce titre approprié aux circonstances: _l'Homme au Masque de Fer, Mémoire historique où l'on réfute les différentes opinions relatives à ce personnage mystérieux, et où l'on démontre que ce prisonnier fut une victime des jésuites_, in-8º.

Cet éditeur avait, comme on le voit, l'imagination des titres; mais quoiqu'il se flattât d'attirer l'attention en accusant les jésuites sur la couverture verdâtre de sa publication, celle-ci fut confondue avec ce déluge de mauvais écrits qui proclamaient la résurrection des _révérends pères_, annoncée par une chanson de Béranger.

Le _Masque de Fer_ avait été l'idée fixe du chevalier de Taulès, qui se plaisait à rassembler des anecdotes singulières et peu connues. Voltaire lui écrivait en 1768[67]: «Je ne doute pas que, si vous dites un mot à M. le duc de Choiseul, il ne vous permette de m'envoyer des vérités: il les aime; il sait qu'il est temps de les rendre publiques.» Voltaire avait dit de M. de Taulès: «C'est un homme fort instruit, et le seul capable de fournir des anecdotes vraies sur le siècle de Louis XIV.»

[67] Voyez les lettres inédites de Voltaire, t. 70 de l'édition de Dupont.

Dès cette époque, M. de Taulès _déterrait de vieilles vérités dans le fatras du dépôt des Affaires étrangères_: il avait probablement d'abord un système différent de celui qu'il soutint plus tard sur le _Masque de Fer_; car ce ne fut qu'à la lecture d'un mémoire manuscrit de M. de Bonac, ambassadeur de France à Constantinople en 1724, qu'il aperçut une identité remarquable entre le prisonnier inconnu et le patriarche Arwedicks.

Ce patriarche, _ennemi mortel de notre religion, et auteur de la cruelle persécution que les Arméniens catholiques avaient soufferte_, fut enfin exilé, et enlevé à la sollicitation des jésuites, par une barque française, pour être conduit en France et _mis dans une prison d'où il ne pourrait jamais sortir_. L'entreprise réussit; Arwedicks fut mené aux îles Sainte-Marguerite, _et de là à la Bastille, où il mourut_. Le gouvernement turc réclama instamment la délivrance du patriarche jusqu'en 1713, et le cabinet français nia toujours sa participation à cet enlèvement.

M. de Taulès avait trouvé, au dépôt des Affaires étrangères, une foule de dépêches concernant ce fait extraordinaire, qui était resté jusqu'alors ignoré en France, mais non en Turquie, où les agens subalternes des jésuites avaient avoué leur crime en subissant la question: ces dépêches concordaient parfaitement avec le récit de M. de Bonac; et M. de Taulès les avait fait servir à l'appui de son système, qu'il prétendait élever sur les ruines des précédens; il était si bien convaincu de la réalité de ce système, qu'il commence son livre par cette fière déclaration: «J'ai découvert le _Masque de Fer_, et j'ai cru de mon devoir envers la France, pour faire taire des bruits injurieux répandus au préjudice de ma patrie, de rendre compte à l'Europe et à la postérité de ma découverte.»

Le chevalier de Taulès rapportait aussi certaines paroles, échappées devant lui au père Brottier et à l'abbé de Nolhac, recteur du noviciat des jésuites à Toulouse, lesquelles semblaient impliquer la société de Jésus dans l'affaire du prisonnier masqué; il accusait enfin le père Griffet d'avoir falsifié le journal de M. Dujonca, et d'avoir appuyé exprès sur la fable des _Mémoires de Perse_, pour donner le change aux conjectures et cacher l'attentat des jésuites; il allait même jusqu'à supprimer d'autorité le masque de fer ou de velours, comme une _mesure impolitique, inutile et dangereuse_.

Cependant le traité de M. de Taulès opéra peu de conversions, puisque, six ans après l'apparition bruyante de ce livre, MM. Fournier et Arnould ne lui empruntèrent aucun détail pour leur drame du _Masque de Fer_, représenté avec un brillant succès au théâtre de l'Odéon en 1831: ils suivirent de préférence la donnée de Soulavie, et se vantèrent de s'être conformés à une tradition conservée dans la famille de M. le duc de Choiseul; ils firent une pièce plus pathétique qu'historique, et le public qui les applaudit se souciait peu d'être instruit, mais bien d'être intéressé.

Depuis, le sujet du drame de MM. Arnould et Fournier fut signalé comme renfermant la vérité sur le _Masque de Fer_, et M. Auguste Billiard, ancien secrétaire général au ministère de l'intérieur, dans une lettre adressée à l'_Institut historique_, et insérée en 1834 au journal de cette société, nous apprit qu'il avait copié, par ordre de feu M. le comte de Montalivet, ministre de l'intérieur sous l'Empire, aux archives des Affaires étrangères, une relation écrite par M. de Saint-Mars lui-même, et conforme à celle des _Mémoires du maréchal de Richelieu_.

Suivant ce _précieux document_, dont l'_authenticité_, dit-il, _ne peut inspirer le moindre doute_, M. de Saint-Mars aurait été le gouverneur du fils d'Anne d'Autriche, à qui l'on cachait sa naissance pour empêcher l'accomplissement d'une funeste prédiction; mais le frère jumeau de Louis XIV ayant deviné ce secret d'état, on l'avait envoyé aux îles Sainte-Marguerite, dont le commandement fut remis _alors_ (en 1687) à son gouverneur.

Cette pièce n'est autre qu'une des nombreuses copies de la _Relation_ de Soulavie, qu'on faisait circuler en 1789[68] et dans laquelle on avait donné le nom de Saint-Mars au gouverneur anonyme du _prince infortuné_, sans réfléchir que les dates démentaient hautement cette nouvelle fausseté, puisque Saint-Mars avant 1687 ne pouvait être à la fois _gouverneur_ d'un prince en Bourgogne et commandant du fort d'Exilles en Dauphiné. Ce n'était donc qu'un roman méprisable saisi avec les papiers posthumes de quelque personnage suspect, ainsi que cela se pratiquait par précaution sous le règne de Louis XV et de Napoléon: les innocens Mémoires de Dangeau n'ont pas même été exempts de cette proscription, que motivait un simple soupçon de vérité et de scandale. On a lieu de présumer que le manuscrit que M. de Montalivet fit copier, sans doute pour le mettre sous les yeux de l'empereur, s'était trouvé dans le cabinet de Soulavie après sa mort en 1813, et avait été transporté aux archives des Affaires étrangères, _par ordre_, avec ses collections de brochures et de caricatures historiques[69].

[68] Voyez dans les OEuvres de Voltaire, éd. de Kehl, une note du t. 70 qui parut en 1789: «Aujourd'hui il _se répand_ une lettre de Mlle de Valois écrite au duc de Richelieu, où elle se vante d'avoir appris du duc d'Orléans, son père, à d'étranges conditions, quel était l'homme au _Masque de Fer_, et cet homme, dit-elle, était un frère jumeau de Louis XIV, né quelques heures après lui.»

[69] La _relation_ signalée par M. A. Billiard a été imprimée depuis, sous le titre de _Mémoires de M. de Saint-Mars sur la naissance de l'homme au Masque de Fer_, dans le t. 3 des _Mémoires de Tous_, Levasseur, 1835, in-8º.

Le dernier ouvrage où le problème du _Masque de Fer_ ait été traité avec quelque détail et quelque critique parut en 1834: _La Bastille, Mémoires pour servir à l'histoire secrète du gouvernement français depuis le XIVe siècle jusqu'en 1789_, in-8º. L'auteur, M. Dufey, de l'Yonne, a fait preuve, ici comme ailleurs, d'une prodigieuse lecture, mais d'une partialité systématique. Les dates et les faits ne sont pas toujours respectés dans cette chaude compilation qui se sent, à chaque page, de l'esprit républicain de 1789: la révolution de juillet 1830 devait encore chercher le prisonnier masqué à la place où fut la Bastille.

M. Dufey, après avoir rapidement reproduit les opinions précédentes sur ce célèbre inconnu, présente la sienne avec chaleur, et s'autorise surtout de plusieurs passages des _Mémoires de Mme de Motteville_, pour démontrer que la passion de Buckingham fut partagée par Anne d'Autriche: il cite particulièrement certain tête-à-tête des deux amans dans un jardin _où une palissade les pouvait cacher au public_. «La reine, dans cet instant, surprise de se voir seule, et apparemment importunée par quelque sentiment trop passionné du duc de Buckingham, _s'écria_ et appela son écuyer, et le blâma de l'avoir quittée.»

D'après ces paroles expresses de Mme de Motteville, M. Dufey croit pouvoir inférer que ce _cri_ fut celui de la pudeur aux abois, et que les suites de cette scène furent d'une part l'exil, la disgrâce ou l'emprisonnement des personnes qui avaient si mal gardé la vertu de la reine, et, d'autre part, la naissance d'un fils que Louis XIII ne connut jamais. M. Dufey va jusqu'à insinuer que l'assassinat de Buckingham ressemble à une vengeance de mari trompé, et que la tendresse d'Anne d'Autriche pour Mazarin provenait de la confidence qu'elle lui avait faite du mystère de l'enfant, à qui Louis XIV donna plus tard une prison et un masque. Enfin M. Dufey appelle en garantie l'article du _Journal des gens du monde_, qu'il nomme aussi un _document précieux_, pour _résoudre_ cette question posée en titre du chapitre IV de son livre: _L'homme au Masque de Fer était-il frère aîné de Louis XIV, ou son frère jumeau?_

Voilà donc jusqu'à ce jour quel est l'état de ce _procès_, qu'on n'a pas encore terminé, ce me semble.

En attendant qu'un nouveau _découvreur_, plus audacieux et mieux armé de paradoxes, vienne proclamer que le _Masque de Fer_ fut certainement par anticipation le dauphin, fils de Louis XVI, qu'on dit mort à la prison du Temple, et qui reparaît tous les ans sur les bancs de la police correctionnelle, je vais battre en brêche les systèmes que j'ai examinés chronologiquement et les renverser, s'il se peut, avec des faits et surtout des dates qu'on a surnommées _inexorables_, avant d'élever, à mon tour, sur des dates et sur des faits, un système solide et capable de résister à une attaque réglée de la critique. Dans un procès d'histoire, la confrontation des dates est aussi puissante que les interrogatoires des témoins dans les causes ordinaires.

I.

ARWEDICKS.

Le manuscrit de M. de Bonac dit positivement que ce patriarche fut enlevé _pendant l'ambassade de M. Feriol à Constantinople_, et M. Feriol succéda dans cette ambassade à M. de Châteauneuf, en 1699: or, Saint-Mars arriva, en 1698, à la Bastille avec son prisonnier masqué.

En outre, on sait maintenant qu'Arwedicks se convertit au catholicisme, recouvra sa liberté, et mourut libre à Paris, comme le prouve son extrait mortuaire conservé aux archives des Affaires étrangères.

II.

MATTHIOLI.

L'enlèvement du secrétaire du duc de Mantoue est maintenant aussi bien prouvé que celui d'Arwedicks; mais, quoique Matthioli, arrêté en 1679 par l'entremise de l'abbé d'Estrades et de Catinat, ait été conduit à Pignerol dans le plus grand secret et emprisonné sous la garde de M. de Saint-Mars, on ne peut lui faire l'honneur de le confondre avec le _Masque de Fer_.

Catinat dit de lui, dans une lettre à Louvois: _Personne ne sait le nom de ce fripon_[70]; Louvois écrit à Saint-Mars: _J'admire votre patience, et que vous attendiez un ordre pour traiter un fripon comme il le mérite, quand il vous manque de respect_; Saint-Mars répond au ministre: _J'ai chargé Blainvilliers de lui dire, en lui faisant voir un gourdin, qu'avec cela l'on rendait les extravagans honnêtes_; Louvois écrit une autre fois: _Il faut faire durer trois ou quatre ans les habits de ces sortes de gens_, etc. Ce n'est point là certainement ce prisonnier inconnu qu'on traitait avec tant d'égards, devant qui Louvois se découvrait, à qui l'on donnait de beau linge, des dentelles, etc.

[70] Cette citation et les suivantes sont tirées des pièces mises au jour par MM. Roux-Fazillac et Delort.