L'homme à l'oreille cassée

Chapter 9

Chapter 93,926 wordsPublic domain

Le punch apparut, flamboya, s'éteignit dans sa force, et se répandit à grandes cuillerées dans une soixantaine de verres. Fougas trinqua avec tout le monde, excepté avec Mr du Marnet. La conversation, qui était variée et bruyante, souleva imprudemment une question de métier. Un commandant de cuirassiers demanda à Fougas s'il avait vu cette admirable charge de Bordesoulle qui précipita les Autrichiens dans la vallée de Plauen. Fougas avait connu personnellement le général Bordesoulle et vu de ses yeux la belle manoeuvre de grosse cavalerie qui décida la victoire de Dresde. Mais il crut être désagréable à Mr du Marnet en affectant un air d'ignorance ou d'indifférence.

-- De notre temps, dit-il, la cavalerie servait surtout après la bataille; nous l'employions à ramener les ennemis que nous avions dispersés.

On se récria fort, on jeta dans la balance le nom glorieux de Murat.

-- Sans doute, sans doute, dit-il en hochant la tête, Murat était un bon général dans sa petite sphère; il suffisait parfaitement à ce qu'on attendait de lui. Mais si la cavalerie avait Murat, l'infanterie avait Napoléon.

Mr du Marnet fit observer judicieusement que Napoléon, si l'on tenait beaucoup à le confisquer au profit d'une seule arme, appartiendrait à l'artillerie.

-- Je le veux bien, monsieur, répondit Fougas, l'artillerie et l'infanterie. L'artillerie de loin, l'infanterie de près..., la cavalerie à côté.

-- Pardon encore, reprit Mr du Marnet, vous voulez dire sur les côtés, ce qui est bien différent.

-- Sur les côtés, à côté, je m'en moque! Quant à moi, si je commandais en chef, je mettrais la cavalerie de côté.

Plusieurs officiers de cavalerie se jetaient déjà dans la discussion. Mr du Marnet les retint et fit signe qu'il désirait répondre seul à Fougas.

-- Et pourquoi donc, s'il vous plaît, mettriez-vous la cavalerie de côté?

-- Parce que le cavalier est un soldat incomplet.

-- Incomplet!

-- Oui, monsieur, et la preuve c'est que l'État est obligé d'acheter pour quatre ou cinq cents francs de cheval, afin de le compléter! Et que le cheval reçoive une balle ou un coup de baïonnette, le cavalier n'est plus bon à rien. Avez-vous jamais vu un cavalier par terre? C'est du joli!

-- Je me vois tous les jours à pied, et je ne me trouve pas ridicule.

-- Je suis trop poli pour vous contredire!

-- Et moi, monsieur, je suis trop juste pour opposer un paradoxe à un autre. Que penseriez-vous de ma logique, si je vous disais (l'idée n'est pas de moi, je l'ai trouvée dans un livre), si je vous disais: «J'estime l'infanterie, mais le fantassin est un soldat incomplet, un déshérité, un infirme privé de ce complément naturel de l'homme de guerre qu'on appelle cheval!» J'admire son courage, je reconnais qu'il se rend utile dans les batailles, mais enfin le pauvre diable n'a que deux pieds à son service, lorsque nous en avons quatre! Vous trouvez qu'un cavalier à pied est ridicule; mais le fantassin est-il toujours bien brillant lorsqu'on lui met un cheval entre les jambes? J'ai vu d'excellents capitaines d'infanterie que le ministre de la guerre embarrassait cruellement en les nommant chefs de bataillon. Ils disaient en se grattant l'oreille: «Ce n'est pas tout de monter en grade, il faut encore monter à cheval!»

Cette vieille plaisanterie amusa un instant l'auditoire. On rit, et la moutarde monta de plus en plus au nez de Fougas.

-- De mon temps, dit-il, un fantassin devenait cavalier en vingt- quatre heures, et celui qui voudrait faire une partie de cheval avec moi, le sabre à la main, je lui montrerais ce que c'est que l'infanterie!

-- Monsieur, répondit froidement Mr du Marnet, j'espère que les occasions ne vous manqueront pas à la guerre. C'est là qu'un vrai soldat montre son talent et son courage. Fantassins et cavaliers, nous appartenons tous à la France. C'est à elle que je bois, monsieur, et j'espère que vous ne refuserez pas de choquer votre verre contre le mien. À la France!

C'était, ma foi, bien parlé et bien conclu. Le cliquetis des verres donna raison à Mr du Marnet. Fougas, lui-même, s'approcha de son adversaire et trinqua franchement avec lui. Mais il lui dit à l'oreille, en grasseyant beaucoup:

-- J'espère, à mon tour, que vous ne refuserez pas la partie de sabre que j'ai eu l'honneur de vous offrir!

-- Comme il vous plaira, dit le colonel de cuirassiers.

Le revenant, plus ivre que jamais, sortit de la foule avec deux officiers qu'il prit au hasard. Il leur déclara qu'il se tenait pour offensé par Mr du Marnet, que la provocation était faite et acceptée, et que l'affaire irait toute seule:

-- D'autant plus, ajouta-t-il en confidence, qu'il y a une femme entre nous! Voici mes conditions, elles sont tout à l'honneur de l'infanterie, de l'armée et de la France: nous nous battrons à cheval, nus jusqu'à la ceinture, montés à crin sur deux étalons! L'arme? le sabre de cavalerie! Au premier sang! Je veux corriger un faquin, je ne veux point ravir un soldat à la France!

Ces conditions furent jugées absurdes par les témoins de Mr du Marnet; on les accepta cependant, car l'honneur militaire veut qu'on affronte tous les dangers, même absurdes.

Fougas employa le reste du jour à désespérer les pauvres Renault. Fier de l'empire qu'il exerçait sur Clémentine, il déclara ses volontés, jura de la prendre pour femme dès qu'il aurait retrouvé grade, famille et fortune, et lui défendit jusque-là de disposer d'elle-même. Il rompit en visière à Léon et à ses parents, refusa leurs services et quitta leur maison après un solennel échange de gros mots. Léon conclut en disant qu'il ne céderait sa femme qu'avec la vie; le colonel haussa les épaules et tourna casaque, emportant, sans y penser, les habits du père et le chapeau du fils. Il demanda 500 francs à Mr Rollon, loua une chambre à l'hôtel du _Cadran-Bleu_, se coucha sans souper et dormit tout d'une étape jusqu'à l'arrivée de ses témoins.

On n'eut pas besoin de lui raconter ce qui s'était passé la veille. Les fumées du punch et du sommeil se dissipèrent en un instant. Il plongea sa tête et ses mains dans un baquet d'eau fraîche et dit:

-- Voilà ma toilette. Maintenant, vive l'Empereur! Allons nous aligner!

Le terrain choisi d'un commun accord était le champ de manoeuvres. C'est une plaine sablonneuse, enclavée dans la forêt, à bonne distance de la ville. Tous les officiers de la garnison s'y transportèrent d'eux-mêmes; on n'eut pas besoin de les inviter. Plus d'un soldat y courut en contrebande et prit son billet sur un arbre. La gendarmerie elle-même embellissait de sa présence cette petite fête de famille. On allait voir aux prises dans un tournoi héroïque non seulement l'infanterie et la cavalerie, mais la vieille et la jeune armée. Le spectacle répondit pleinement à l'attente du public. Personne ne fut tenté de siffler la pièce et tout le monde en eut pour son argent.

À neuf heures précises, les combattants entrèrent en lice avec leurs quatre témoins et le juge du camp. Fougas, nu jusqu'à la ceinture, était beau comme un jeune dieu. Son corps svelte et nerveux, sa tête souriante et fière, la mâle coquetterie de ses mouvements lui valurent un succès d'entrée. Il faisait cabrer son cheval anglais et saluait l'assistance avec la pointe de l'espadon.

Mr du Marnet, blond, fort, assez velu, modelé comme le Bacchus indien et non comme l'Achille, laissait voir sur son front un léger nuage d'ennui. Il ne fallait pas être magicien pour comprendre que ce duel _in naturalibus_, sous les yeux de ses propres officiers, lui semblait inutile et même ridicule. Son cheval était un demi-sang percheron, une bête vigoureuse et pleine de feu.

Les témoins de Fougas montaient assez mal; ils partageaient leur attention entre le combat et leurs étriers. Mr du Marnet avait choisi les deux meilleurs cavaliers de son régiment, un chef d'escadron et un capitaine commandant. Le juge du camp était le colonel Rollon, excellent cavalier.

Au signal qu'il donna, Fougas courut droit à son adversaire en présentant la pointe du sabre dans la position de prime, comme un soldat de cavalerie qui charge les fantassins en carré. Mais il s'arrêta à trois longueurs de cheval et décrivit autour de Mr du Marnet sept ou huit cercles rapides, comme un Arabe dans une fantasia. Mr du Marnet, obligé de tourner sur lui-même en se défendant de tous côtés, piqua des deux, rompit le cercle, prit du champ et menaça de recommencer la même manoeuvre autour de Fougas. Mais le revenant ne l'attendit pas. Il s'enfuit au grand galop, et fit un tour d'hippodrome, toujours poursuivi par Mr du Marnet. Le cuirassier, plus lourd et monté sur un cheval moins vite, fut distancé. Il se vengea en criant à Fougas:

-- Eh! monsieur! il fallait me dire que c'était une course et pas une bataille! J'aurais pris ma cravache au lieu d'un espadon!

Mais déjà Fougas revenait sur lui, haletant et furieux.

-- Attends-moi là! criait-il; je t'ai montré le cavalier; maintenant tu vas voir le soldat!

Et il lui allongea un coup de pointe qui l'aurait traversé comme un cerceau si Mr du Marnet ne fût pas venu à temps à la parade. Il riposta par un joli coup de quarte, assez puissant pour couper en deux l'invincible Fougas. Mais l'autre était plus leste qu'un singe. Il para de tout son corps en se laissant couler à terre et remonta sur sa bête au même instant.

-- Mes compliments! dit Mr du Marnet. On ne fait pas mieux au cirque!

-- Ni à la guerre non plus, répondit l'autre. Ah! scélérat! tu blagues la vieille armée? À toi! Manqué! Merci de la riposte, mais ce n'est pas encore la bonne; je ne mourrai pas de celle- là! Tiens! tiens! tiens! Ah! tu prétends que le fantassin est un homme incomplet! C'est nous qui allons te décompléter les membres! À toi la botte! Il l'a parée! Et il croit peut-être qu'il se promènera ce soir sous les fenêtres de Clémentine. Tiens! voilà pour Clémentine, et voilà pour l'infanterie! Pareras-tu celle-ci? Oui, traître! Et celle-là? Encore! mais tu les pareras donc toutes, sacréventrenom de bleu! Victoire! Ah! monsieur! Votre sang coule! Qu'ai-je fait? Au diable l'espadon, le cheval et tout! Major! major, accourez vite! Monsieur, laissez-vous aller dans mes bras! Animal que je suis! Comme si tous les soldats n'étaient pas frères! Ami, pardonne- moi! Je voudrais racheter chaque goutte de ton sang au prix de tout le mien! Misérable Fougas, incapable de maîtriser ses passions féroces! ô vous, Esculape de Mars! dites-moi que le fil de ses jours ne sera pas tranché! Je ne lui survivrais pas, car c'est un brave!

Mr du Marnet avait une entaille magnifique qui écharpait le bras et le flanc gauches, et le sang ruisselait à faire frémir. Le chirurgien, qui s'était pourvu d'eau hémostatique, se hâta d'arrêter l'hémorragie. La blessure était plus longue que profonde; on pouvait la guérir en quelques jours. Fougas porta lui-même son adversaire jusqu'à la voiture, et ce n'est pas ce qu'il fit de moins fort. Il voulut absolument se joindre aux deux officiers qui ramenaient Mr du Marnet à la maison; il accabla le blessé de ses protestations, et lui jura tout le long du chemin une amitié éternelle. Arrivé, il le coucha, l'embrassa, le baigna de ses larmes et ne le quitta point qu'il ne l'eût entendu ronfler.

Six heures sonnaient; il s'en alla dîner à l'hôtel avec ses témoins et le juge du camp, qu'il avait invités après la bataille. Il les traita magnifiquement et se grisa de même.

XV -- Où l'on verra qu'il n'y a pas loin du Capitole à la roche Tarpéienne.

Le lendemain, après une visite à Mr du Marnet il écrivit à Clémentine:

«Lumière de ma vie, je quitte ces lieux, témoins de mon funeste courage et dépositaires de mon amour. C'est au sein de la capitale, au pied du trône, que je porte mes premiers pas. Si l'héritier du dieu des combats n'est pas sourd à la voix du sang qui coule dans ses veines, il me rendra mon épée et mes épaulettes pour que je les apporte à tes genoux. Sois-moi fidèle, attends, espère: que ces lignes te servent de talisman contre les dangers qui menacent ton indépendance. Ô ma Clémentine! garde-toi pour ton

«Victor FOUGAS.»

Clémentine ne lui répondit rien, mais au moment de monter en wagon, il fut accosté par un commissionnaire qui lui remit un joli portefeuille de cuir rouge et s'enfuit à toutes jambes. Ce carnet tout neuf, solide et bien fermé, renfermait douze cents francs en billets de banque, toutes les économies de la jeune fille. Fougas n'eut pas le temps de délibérer sur ce point délicat. On le poussa dans une voiture, la machine siffla et le train partit.

Le colonel commença par repasser dans sa mémoire les divers événements qui s'étaient succédé dans sa vie en moins d'une semaine. Son arrestation dans les glaces de la Vistule, sa condamnation à mort, sa captivité dans la forteresse de Liebenfeld, son réveil à Fontainebleau, l'invasion de 1814, le retour de l'île d'Elbe, les cent jours, la mort de l'Empereur et du roi de Rome, la restauration bonapartiste de 1852, la rencontre d'une jeune fille en tout semblable à Clémentine Pichon, le drapeau du 23ème, le duel avec un colonel de cuirassiers, tout cela, pour Fougas, n'avait pas pris plus de quatre jours! La nuit du 11 novembre 1813 au 17 août 1859, lui paraissait même un peu moins longue que les autres; c'était la seule fois qu'il eût dormi tout d'un somme et sans rêver.

Un esprit moins actif, un coeur moins chaud se fût peut-être laissé tomber dans une sorte de mélancolie. Car enfin, celui qui a dormi quarante-six ans, doit être un peu dépaysé dans son propre pays. Plus de parents, plus d'amis, plus un visage connu sur toute la surface de la terre! Ajoutez une multitude de mots, d'idées, de coutumes, d'inventions nouvelles qui lui font sentir le besoin d'un cicérone et lui prouvent qu'il est étranger. Mais Fougas, en rouvrant les yeux, s'était jeté au beau milieu de l'action, suivant le précepte d'Horace. Il s'était improvisé des amis, des ennemis, une maîtresse, un rival. Fontainebleau, sa deuxième ville natale, était provisoirement le chef-lieu de son existence. Il s'y sentait aimé, haï, redouté, admiré, connu enfin. Il savait que dans cette sous-préfecture son nom ne pourrait plus être prononcé sans éveiller un écho. Mais ce qui le rattachait surtout au temps moderne, c'était sa parenté bien établie avec la grande famille de l'armée. Partout où flotte un drapeau français, le soldat, jeune ou vieux, est chez lui. Autour de ce clocher de la patrie, bien autrement cher et sacré que le clocher du village, la langue, les idées, les institutions changent peu. Les hommes ont beau mourir; ils sont remplacés par d'autres qui leur ressemblent, qui pensent, parlent et agissent de même; qui ne se contentent pas de revêtir l'uniforme de leurs devanciers, mais héritent encore de leurs souvenirs, de leur gloire acquise, de leurs traditions, de leurs plaisanteries, de certaines intonations de leur voix. C'est ce qui explique la subite amitié de Fougas pour le nouveau colonel du 23ème, après un premier mouvement de jalousie, et la brusque sympathie qu'il témoigna à Mr du Marnet, dès qu'il vit couler le sang de sa blessure. Les querelles entre soldats sont des discussions de famille, qui n'effacent jamais la parenté.

Fermement persuadé qu'il n'était pas seul au monde, Mr Fougas prenait plaisir à tous les objets nouveaux que la civilisation lui mettait sous les yeux. La vitesse du chemin de fer l'enivrait positivement. Il s'était épris d'un véritable enthousiasme pour cette force de la vapeur, dont la théorie était lettre close pour lui, mais il pensait aux résultats:

«Avec mille machines comme celle-ci, deux mille canons rayés et deux cent mille gaillards comme moi, Napoléon aurait conquis le monde en six semaines. Pourquoi ce jeune homme qui est sur le trône ne se sert-il pas des instruments qu'il a en main? Peut- être n'y a-t-il pas songé. C'est bon, je vais le voir. S'il m'a l'air d'un homme capable, je lui donne mon idée, il me nomme ministre de la guerre, et en avant, marche!»

Il s'était fait expliquer l'usage de ces grands fils de fer qui courent sur des poteaux tout le long de la voie.

«Nom de nom! disait-il, voilà des aides de camp rapides et discrets. Rassemblez-moi tout ça aux mains d'un chef d'état-major comme Berthier, l'univers sera pris comme dans un filet par la simple volonté d'un homme!»

Sa méditation fut interrompue à trois kilomètres de Melun, par les sons d'une langue étrangère. Il dressa l'oreille, puis bondit dans son coin comme un homme qui s'est assis sur un fagot d'épines. Horreur! c'était de l'anglais! Un de ces monstres qui ont assassiné Napoléon à Sainte-Hélène, pour s'assurer le monopole des cotons, était entré dans le compartiment avec une femme assez jolie et deux enfants magnifiques.

-- Conducteur! arrêtez! cria Fougas, en se penchant à mi-corps en dehors de la portière.

-- Monsieur, lui dit l'Anglais en bon français, je vous conseille de patienter jusqu'à la prochaine station. Le conducteur ne vous entend pas, et vous risquez de tomber sur la voie. Si d'ici là je pouvais vous être bon à quelque chose, j'ai ici un flacon d'eau- de-vie et une pharmacie de voyage.

-- Non, monsieur, répondit Fougas du ton le plus rogue. Je n'ai besoin de rien et j'aimerais mieux mourir que de rien accepter d'un Anglais! Si j'appelle le conducteur, c'est parce que je veux changer de voiture et purger mes yeux d'un ennemi de l'Empereur!

-- Je vous assure, monsieur, répliqua l'Anglais, que je ne suis pas un ennemi de l'Empereur. J'ai eu l'honneur d'être reçu chez lui lorsqu'il habitait Londres; il a même daigné s'arrêter quelques jours dans mon petit château de Lancashire.

-- Tant mieux pour vous si ce jeune homme est assez bon pour oublier ce que vous avez fait à sa famille; mais Fougas ne vous pardonnera jamais vos crimes envers son pays!

Là-dessus, comme on arrivait à la gare de Melun il ouvrit la portière et s'élança dans un autre compartiment. Il s'y trouva seul devant deux jeunes messieurs qui n'avaient point des physionomies anglaises, et qui parlaient français avec le plus pur accent tourangeau. L'un et l'autre portaient leurs armoiries au petit doigt, afin que personne n'ignorât leur qualité de gentilshommes. Fougas était trop plébéien pour goûter beaucoup la noblesse; mais, au sortir d'un compartiment peuplé d'insulaires, il fut heureux de rencontrer deux Français.

-- Amis, dit-il en se penchant vers eux avec un sourire cordial, nous sommes enfants de la même mère. Salut à vous; votre aspect me retrempe!

Les deux jeunes gens ouvrirent de grands yeux, s'inclinèrent à demi et se renfermèrent dans leur conversation, sans répondre autrement aux avances de Fougas.

-- Ainsi donc, mon cher Astophe, disait l'un, tu as vu le roi à Froshdorf?

-- Oui, mon bon Améric; et il m'a reçu avec la grâce la plus touchante. «Vicomte, m'a-t-il dit, vous êtes d'un sang connu pour sa fidélité. Nous nous souviendrons de vous le jour où Dieu nous rétablira sur le trône de nos ancêtres. Dites à notre brave noblesse de Touraine que nous nous recommandons à ses prières et que nous ne l'oublions jamais dans les nôtres.»

-- Pitt et Cobourg! murmura Fougas entre ses dents. Voilà deux petits gaillards qui conspirent avec l'armée de Condé! Mais, patience!

Il serra les poings et prêta l'oreille.

-- Il ne t'a rien dit de la politique?

-- Quelques mots en l'air. Entre nous, je ne crois pas qu'il s'en occupe beaucoup; il attend les événements.

-- Il n'attendra plus bien longtemps.

-- Qui sait?

-- Comment! qui sait? L'empire n'en a pas pour six mois. Mgr de Montereau le disait encore lundi dernier chez ma tante la chanoinesse.

-- Moi, je leur donne un an, parce que leur campagne d'Italie les a raffermis dans le bas peuple. Oh! je ne me suis pas gêné pour le dire au roi!

-- Sacrebleu! messieurs, c'est trop fort! interrompit Fougas. Est-ce en France que des Français parlent ainsi des institutions françaises? Retournez à votre maître, dites-lui que l'empire est éternel, parce qu'il est fondé sur le granit populaire et cimenté par le sang des héros. Et si le roi vous demande qui est-ce qui a dit ça, vous lui répondrez: C'est le colonel Fougas, décoré à Wagram de la propre main de l'Empereur!

Les deux jeunes gens se regardèrent, échangèrent un sourire, et le vicomte dit au marquis:

-- _What is that_?

-- _A madman_.

-- _No_, _dear_: _a mad dog_.

-- _Nothing else_.

-- Très bien, messieurs, cria le colonel. Parlez anglais, maintenant; vous en êtes dignes!

Il changea de compartiment à la station suivante et tomba dans un groupe de jeunes peintres. Il les appela disciples de Xeuxis et leur demanda des nouvelles de Gérard, de Gros et de David. Ces messieurs trouvèrent la plaisanterie originale, et lui recommandèrent d'aller voir Talma dans la nouvelle tragédie d'Arnault.

Les fortifications de Paris l'éblouirent beaucoup, le scandalisèrent un peu.

-- Je n'aime pas cela, dit-il à ses voisins. Le vrai rempart de la capitale c'est le courage d'un grand peuple. Entasser des bastions autour de Paris c'est dire à l'ennemi qu'il peut vaincre la France.

Le train s'arrêta enfin à la gare de Mazas. Le colonel, qui n'avait point de bagages, s'en alla fièrement, les mains dans ses poches, à la recherche de l'hôtel de Nantes. Comme il avait passé trois mois à Paris vers l'année 1810, il croyait connaître la ville. C'est pourquoi il ne manqua pas de s'y perdre en arrivant. Mais, dans les divers quartiers qu'il parcourut au hasard, il admira les grands changements qu'on avait faits en son absence. Fougas adorait les rues bien longues, bien larges, bordées de grosses maisons uniformes; il fut obligé de reconnaître que l'édilité parisienne se rapprochait activement de son idéal. Ce n'était pas encore la perfection absolue, mais quel progrès!

Par une illusion bien naturelle, il s'arrêta vingt fois pour saluer des figures de connaissance; mais personne ne le reconnut.

Après cinq heures de marche, il atteignit la place du Carrousel. L'hôtel de Nantes n'y était plus; mais en revanche, on avait achevé le Louvre. Fougas perdit un quart d'heure à regarder ce monument et une demi-heure à contempler deux zouaves de la garde qui jouaient au piquet. Il s'informa si l'Empereur était à Paris; on lui montra le drapeau qui flottait sur les Tuileries.

-- Bon, dit-il; mais il faut d'abord que je me fasse habiller de neuf.

Il retint une chambre dans un hôtel de la rue Saint-Honoré et demanda au garçon quel était le plus célèbre tailleur de Paris. Le garçon lui prêta un _Almanach du commerce_, Fougas chercha le bottier de l'Empereur, le chemisier de l'Empereur, le chapelier, le tailleur, le coiffeur, le gantier de l'Empereur; il inscrivit leurs noms et leurs adresses sur le carnet de Clémentine, après quoi il prit une voiture et se mit en course.

Comme il avait le pied petit et bien tourné, il trouva sans difficulté des chaussures toutes faites; on promit aussi de lui porter dans la soirée tout le linge dont il avait besoin. Mais lorsqu'il expliqua au chapelier quelle coiffure il prétendait planter sur sa tête, il rencontra de grandes difficultés. Son idéal était un chapeau énorme, large du haut, étroit du bas, renflé des bords, cambré en arrière et en avant; bref, le meuble historique auquel le fondateur de la Bolivie a donné autrefois son nom. Il fallut bouleverser les magasins, et fouiller jusque dans les archives pour trouver ce qu'il désirait.

-- Enfin! s'écria le chapelier, voilà votre affaire. Si c'est pour un costume de théâtre, vous serez content; l'effet comique est certain.

Fougas répondit sèchement que ce chapeau était beaucoup moins ridicule que tous ceux qui circulaient dans les rues de Paris.

Chez le célèbre tailleur de la rue de la Paix, ce fut presque une bataille.

-- Non, monsieur, disait Alfred, je ne vous ferai jamais une redingote à brandebourgs et un pantalon à la cosaque! Allez-vous- en chez Babin ou chez Moreau, si vous voulez un costume de carnaval; mais il ne sera pas dit qu'un homme aussi bien tourné est sorti de chez nous en caricature!