Chapter 4
Sachant qu'il avait passé plusieurs nuits sans dormir et supporté des fatigues extraordinaires, je ne doutais point qu'il ne se fût laissé prendre de ce sommeil profond et léthargique qu'entraîne un froid intense, et qui, trop prolongé, ralentit la respiration et la circulation au point que les moyens les plus délicats de l'observation médicale sont nécessaires pour constater la persistance de la vie. Le pouls était insensible, ou tout au moins mes doigts engourdis par le froid ne le sentaient pas. La dureté de mon ouïe (j'étais alors dans ma soixante-neuvième année) m'empêcha de constater par l'auscultation si les bruits du coeur révélaient encore ces battements faibles, mais prolongés, que l'oreille peut encore entendre lorsque la main ne les perçoit déjà plus.
Mr le colonel se trouvait à cette période de l'engourdissement causé par le froid, où pour réveiller un homme sans le faire mourir, des soins nombreux et délicats deviennent nécessaires. Quelques heures encore, et la congélation allait survenir, et avec elle l'impossibilité du retour à la vie.
J'étais dans la plus grande perplexité. D'un côté, je le sentais mourir par congélation entre mes mains; de l'autre, je ne pouvais pas à moi seul l'entourer de tous les soins indispensables. Si je lui appliquais des excitants sans lui faire frictionner à la fois le tronc et les membres par trois ou, quatre aides vigoureux, je ne le réveillais que pour le voir mourir. J'avais encore sous les yeux le spectacle de cette belle jeune fille asphyxiée dans un incendie, que je parvins à ranimer en lui promenant des charbons ardents sous les clavicules, mais qui ne put qu'appeler sa mère et mourut presque aussitôt malgré l'emploi des excitants à l'intérieur et de l'électricité pour déterminer les contractions du diaphragme et du coeur.
Et quand même je serais parvenu à lui rendre la force et la santé, n'était-il pas condamné par le conseil de guerre? L'humanité ne me défendait-elle pas de l'arracher à ce repos voisin de la mort pour le livrer aux horreurs du supplice?
Je dois avouer aussi qu'en présence de cet organisme où la vie était suspendue, mes idées sur la résurrection prirent sur moi comme un nouvel empire. J'avais si souvent desséché et fait revivre des êtres assez élevés dans la série animale, que je ne doutais pas du succès de l'opération, même sur un homme. À moi seul, je ne pouvais ranimer et sauver Mr le colonel; mais j'avais dans mon laboratoire tous les instruments nécessaires pour le dessécher sans aide.
En résumé, trois partis s'offraient à moi: 1° laisser Mr le colonel dans la tour crénelée, où il aurait péri le jour même par congélation; 2° le ranimer par des excitants, au risque de le tuer, et pourquoi? pour le livrer, en cas de succès, à un supplice inévitable; 3° le dessécher dans mon laboratoire avec la quasi certitude de le ressusciter après la paix. Tous les amis de l'humanité comprendront sans doute que je ne pouvais pas hésiter longtemps.
Je fis appeler le bas officier Garok, et je le priai de me vendre le corps du colonel. Ce n'était pas la première fois que j'achetais un cadavre pour le disséquer, et ma demande n'excita aucun soupçon. Marché conclu, je donnai quatre bouteilles de Kirschen-Wasser, et bientôt deux soldats russes m'apportèrent sur un brancard Mr le colonel Fougas.
Dès que je fus seul avec lui, je lui piquai le doigt: la pression fit sortir une goutte de sang. La placer sous un microscope, entre deux lamelles de verre, fut pour moi l'affaire d'une minute. Ô bonheur! la fibrine n'était pas coagulée! Les globules rouges se montraient nettement circulaires, aplatis, biconcaves, sans crénelures, ni dentelures, ni gonflement sphéroïdal. Les globules blancs se déformaient et reprenaient alternativement la forme sphérique, pour se déformer encore lentement par de délicates expansions. Je ne m'étais donc pas trompé, c'était bien un homme engourdi que j'avais sous les yeux et non un cadavre!
Je le portai sur une balance. Il pesait cent quarante livres, ses vêtements compris. Je n'eus garde de le déshabiller, car j'avais reconnu que les animaux desséchés directement au contact de l'air mouraient plus souvent que ceux qui étaient restés couverts de mousse et d'autres objets mous pendant l'épreuve de la dessiccation.
Ma grande machine pneumatique, son immense plateau, son énorme cloche ovale en fer battu qu'une crémaillère glissant sur une poulie attachée solidement au plafond élevait et abaissait sans peine grâce à son treuil, tous ces mille et un mécanismes que j'avais si laborieusement préparés nonobstant les railleries de mes envieux, et que je me désolais de voir inutiles, allaient donc trouver leur emploi. Des circonstances inattendues venaient enfin de me procurer un sujet d'expériences tel que j'avais vainement essayé d'en obtenir en cherchant à engourdir des chiens, des lapins, des moutons et d'autres mammifères à l'aide de mélanges réfrigérants. Depuis longtemps, sans doute, ces résultats auraient été obtenus si j'avais été aidé de ceux qui m'entouraient, au lieu d'être l'objet de leurs railleries; si nos ministres m'avaient appuyé de leur autorité au lieu de me traiter comme un esprit subversif.
Je m'enfermai en tête-à-tête avec le colonel, et je défendis même à la vieille Gretchen, ma gouvernante, aujourd'hui défunte, de me troubler dans mon travail. J'avais remplacé le pénible levier des anciennes machines pneumatiques par une roue munie d'un excentrique qui transformait le mouvement circulaire de l'axe en mouvement rectiligne appliqué aux pistons: la roue, l'excentrique, la bielle, le genou de l'appareil fonctionnaient admirablement et me permettaient de tout faire par moi-même. Le froid ne gênait pas le jeu de la machine et les huiles n'étaient pas figées: je les avais purifiées moi-même par un procédé nouveau fondé sur les découvertes alors récentes du savant français Mr Chevreul.
Après avoir étendu le corps sur le plateau de la machine pneumatique, abaissé la cloche et luté les bords, j'entrepris de le soumettre graduellement à l'action du vide sec et à froid. Des capsules remplies de chlorure de calcium étaient placées autour de Mr le colonel pour absorber l'eau qui allait s'évaporer de son corps, et hâter la dessiccation.
Certes, je me trouvais dans la meilleure situation possible pour amener le corps humain à un état de dessèchement graduel sans cessation brusque des fonctions, sans désorganisation des tissus ou des humeurs. Rarement mes expériences sur les _rotifères_ et les _tardigrades_ avaient été entourées de pareilles chances de succès, et elles avaient toujours réussi. Mais la nature particulière du sujet et les scrupules spéciaux qu'il imposait à ma conscience, m'obligeaient de remplir un certain nombre de conditions nouvelles, que j'avais d'ailleurs prévues depuis longtemps. J'avais eu soin de ménager une ouverture aux deux bouts de ma cloche ovale et d'y sceller une épaisse glace, qui me permettait de suivre de l'oeil les effets du vide sur Mr le colonel. Je m'étais bien gardé de fermer les fenêtres de mon laboratoire, de peur qu'une température trop élevée ne fît cesser la léthargie du sujet ou ne déterminât quelque altération des humeurs. Si le dégel était survenu, c'en était fait de mon expérience. Mais le thermomètre se maintint durant plusieurs jours entre 6 et 8 degrés au-dessous de zéro, et je fus assez heureux pour voir le sommeil léthargique se prolonger, sans avoir à craindre la congélation des tissus.
Je commençai par pratiquer le vide avec une extrême lenteur, de crainte que les gaz dissous dans le sang, devenus libres par la différence de leur tension avec celle de l'air raréfié, ne vinssent à se dégager dans les vaisseaux et à déterminer la mort immédiate. Je surveillais en outre à chaque instant les effets du vide sur les gaz de l'intestin, car en se dilatant intérieurement à mesure que la pression de l'air diminuait autour du corps, ils auraient pu amener des désordres graves. La longue conservation des tissus n'en eût pas été affectée, mais il suffisait d'une lésion intérieure pour déterminer la mort après quelques heures de reviviscence. C'est ce qu'on observe assez souvent chez les animaux desséchés sans précaution.
À plusieurs reprises, un gonflement trop rapide de l'abdomen vint me mettre en garde contre le danger que je redoutais et je fus obligé de laisser rentrer un peu d'air sous la cloche. Enfin la cessation de tous les phénomènes de cet ordre me prouva que les gaz avaient disparu par exosmose ou avaient été expulsés par la contraction spontanée des viscères. Ce ne fut qu'à la fin du premier jour que je pus renoncer à ces précautions minutieuses et porter le vide un peu plus loin.
Le lendemain 13, je poussai le vide à ce point que le baromètre descendit à cinq millimètres. Comme il n'était survenu aucun changement dans la position du corps ni des membres, j'étais sûr que nulle convulsion ne s'était produite. Mr le colonel arrivait à se dessécher, à devenir immobile, à cesser de pouvoir exécuter les actes de la vie sans que la mort fût survenue ni que la possibilité du retour de l'action eût cessé. Sa vie était suspendue, non éteinte!
Je pompais chaque fois qu'un excédant de vapeur d'eau faisait monter le baromètre. Dans la journée du 14, la porte de mon laboratoire fut littéralement enfoncée par Mr le général russe comte Trollohub, envoyé du quartier général. Cet honorable officier était accouru en toute hâte pour empêcher l'exécution de Mr le colonel et le conduire en présence du commandant en chef. Je lui confessai loyalement ce que j'avais fait sous l'inspiration de ma conscience; je lui montrai le corps à travers un des oeils-de- boeuf de la machine pneumatique; je lui dis que j'étais heureux d'avoir conservé un homme qui pouvait fournir des renseignements utiles aux libérateurs de mon pays, et j'offris de le ressusciter à mes frais si l'on me promettait de respecter sa vie et sa liberté. Mr le général comte Trollohub, homme distingué sans contredit, mais d'une instruction exclusivement militaire, crut que je ne parlais pas sérieusement. Il sortit en me jetant la porte au nez et en me traitant de vieux fou.
Je me remis à pomper et je maintins le vide à une pression de 3 à 5 millimètres pendant l'espace de trois mois. Je savais par expérience que les animaux peuvent revivre après avoir été soumis au vide sec et à froid pendant quatre-vingts jours.
Le 12 février 1814, ayant observé que, depuis un mois, il n'était survenu aucune modification dans l'affaissement des chairs, je résolus de soumettre Mr le colonel à une autre série d'épreuves, afin d'assurer une conservation plus parfaite par une complète dessiccation. Je laissai rentrer l'air par le robinet destiné à cet usage, puis ayant enlevé la cloche, je procédai à la suite de mon expérience.
Le corps ne pesait plus que quarante-six livres; je l'avais donc presque réduit au tiers de son poids primitif. Il faut tenir compte de ce que les vêtements n'avaient pas perdu autant d'eau que les autres parties. Or le corps de l'homme renferme presque les quatre cinquièmes de son poids d'eau, comme le démontre une dessiccation bien faite à l'étuve chimique.
Je plaçai donc Mr le colonel sur un plateau, et, après l'avoir glissé dans ma grande étuve, j'élevai graduellement la température à 75 degrés centigrades. Je n'osai dépasser ce chiffre, de peur d'altérer l'albumine, de la rendre insoluble, et d'ôter aux tissus la faculté de reprendre l'eau nécessaire au retour de leurs fonctions.
J'avais eu soin de disposer un appareil convenable pour que l'étuve fût constamment traversée par un courant d'air sec. Cet air s'était desséché en traversant une série de flacons remplis d'acide sulfurique, de chaux vive et de chlorure de calcium.
Après une semaine passée dans l'étuve, l'aspect général du corps n'avait pas changé, mais son poids s'était réduit à 40 livres, vêtements compris. Huit autres jours n'amenèrent aucune déperdition nouvelle. J'en conclus que la dessiccation était suffisante. Je savais bien que les cadavres momifiés dans les caveaux d'église depuis un siècle ou plus finissent par ne peser qu'une dizaine de livres; mais ils ne deviennent pas si légers sans une notable altération de leurs tissus.
Le 27 février, je plaçai moi-même Mr le colonel dans les boîtes que j'avais fait faire à son usage. Depuis cette époque, c'est-à- dire pendant un espace de neuf ans et onze mois, nous ne nous sommes jamais quittés. Je l'ai transporté avec moi à Dantzig, il habite ma maison. Je ne l'ai pas rangé à son numéro d'ordre dans ma collection de zoologie; il repose à part, dans la chambre d'honneur. Je ne confie à personne le plaisir de renouveler son chlorure de calcium. Je prendrai soin de vous jusqu'à ma dernière heure, ô monsieur le colonel Fougas, cher et malheureux ami! Mais je n'aurai pas la joie de contempler votre résurrection. Je ne partagerai point les douces émotions du guerrier qui revient à la vie. Vos glandes lacrymales, inertes aujourd'hui, ranimées dans quelques jours, ne répandront pas sur le sein de votre vieux bienfaiteur la douce rosée de la reconnaissance. Car vous ne rentrerez en possession de votre être que le jour où je ne vivrai plus!
Peut-être serez-vous étonné que, vous aimant comme je vous aime, j'aie tardé si longtemps à vous tirer de ce profond sommeil. Qui sait si un reproche amer ne viendra pas corrompre la douceur des premières actions de grâces que vous apporterez sur ma tombe? Oui, j'ai prolongé sans profit pour vous une expérience d'intérêt général. J'aurais dû rester fidèle à ma première pensée et vous rendre la vie aussitôt après la signature de la paix. Mais quoi! fallait-il donc vous renvoyer en France quand le sol de votre patrie était couvert de nos soldats et de nos alliés? Je vous ai épargné ce spectacle si douloureux pour une âme comme la vôtre. Sans doute vous auriez eu la consolation de revoir, en mars 1815, l'homme fatal à qui vous aviez consacré votre dévouement; mais êtes-vous bien sûr que vous n'eussiez pas été englouti avec sa fortune dans le naufrage de Waterloo?
Depuis cinq ou six ans, ce n'est plus ni votre intérêt, ni même l'intérêt de la science qui m'a empêché de vous ranimer, c'est... pardonnez-le-moi, monsieur le colonel, c'est un lâche attachement à la vie. Le mal dont je souffre, et qui m'emportera bientôt, est une hypertrophie du coeur; les émotions violentes me sont interdites. Si j'entreprenais moi-même cette grande opération, dont j'ai tracé la marche dans un programme annexé à ce testament, je succomberais sans nul doute avant de l'avoir terminée; ma mort serait un accident fâcheux qui pourrait troubler mes aides et faire manquer votre résurrection.
Rassurez-vous, vous n'attendrez pas longtemps. Et, d'ailleurs, que perdez-vous à attendre? Vous ne vieillissez pas, vous avez toujours vingt-quatre ans, vos enfants grandissent; vous serez presque leur contemporain lorsque vous renaîtrez! Vous êtes venu pauvre à Liebenfeld, pauvre vous êtes dans ma maison de Dantzig, et mon testament vous fait riche. Soyez heureux, c'est mon voeu le plus cher.
J'ordonne que, dès le lendemain de ma mort, mon neveu, Nicolas Meiser, réunisse par lettre de convocation les dix plus illustres médecins du royaume de Prusse, qu'il leur donne lecture de mon testament et du mémoire y annexé, et qu'il fasse procéder sans retard, dans mon propre laboratoire, à la résurrection de Mr le colonel Fougas. Les frais de voyage, de séjour, etc., etc., seront prélevés sur l'actif de ma succession. Une somme de deux mille thalers sera consacrée à la publication des glorieux résultats de l'expérience, en allemand, en français et en latin. Un exemplaire de cette brochure devra être adressé à chacune des sociétés savantes qui existeront alors en Europe.
Dans le cas tout à fait imprévu où les efforts de la science ne parviendraient pas à ranimer Mr le colonel, tous mes biens retourneraient à Nicolas Meiser, seul parent qui me reste.
«JEAN MEISER, D. M.»
VIII -- Comment Nicolas Meiser, neveu de Jean Meiser, avait exécuté le testament de son oncle.
Le docteur Hirtz de Berlin, qui avait copié ce testament lui-même, s'excusa fort obligeamment de ne l'avoir pas envoyé plus tôt. Ses affaires l'avaient contraint de voyager loin de la capitale. En passant par Dantzig, il s'était donné le plaisir de visiter Mr Nicolas Meiser, ancien brasseur, richissime propriétaire et gros rentier, actuellement âgé de soixante-six ans. Ce vieillard se rappelait fort bien la mort et le testament de son oncle, le savant; mais il n'en parlait pas sans une certaine répugnance. Il affirmait d'ailleurs qu'aussitôt après le décès de Jean Meiser, il avait rassemblé dix médecins de Dantzig autour de la momie du colonel; il montrait même une déclaration unanime de ces messieurs, attestant qu'un homme desséché à l'étuve ne peut en aucune façon ni par aucun moyen renaître à la vie. Ce certificat, rédigé par les adversaires et les ennemis du défunt, ne faisait nulle mention du mémoire annexé au testament. Nicolas Meiser jurait ses grands dieux (mais non sans rougir visiblement) que cet écrit concernant les procédés à suivre pour ressusciter le colonel, n'avait jamais été connu de lui ni de sa femme. Interrogé sur les raisons qui avaient pu le porter à se dessaisir d'un dépôt aussi précieux que le corps de Mr Fougas, il disait l'avoir conservé quinze ans dans sa maison avec tous les respects et tous les soins imaginables; mais au bout de ce temps, obsédé de visions et réveillé presque toutes les nuits par le fantôme du colonel qui venait lui tirer les pieds, il s'était décidé à le vendre pour vingt écus à un amateur de Berlin. Depuis qu'il était débarrassé de ce triste voisinage, il dormait beaucoup mieux, mais pas encore tout à fait bien, car il lui avait été impossible d'oublier la figure du colonel.
À ces renseignements, Mr Hirtz, médecin de S.A.R. le prince régent de Prusse, ajouta quelques mots en son nom personnel. Il ne croyait pas que la résurrection d'un homme sain et desséché avec précaution fût impossible en théorie; il pensait même que le procédé de dessiccation indiqué par l'illustre Jean Meiser était le meilleur à suivre. Mais dans le cas présent, il ne lui paraissait pas vraisemblable que le colonel Fougas pût être rappelé à la vie: les influences atmosphériques et les variations de température qu'il avait subies durant un espace de quarante-six ans devaient avoir altéré les humeurs et les tissus. C'était aussi le sentiment de Mr Renault et de son fils. Pour calmer un peu l'exaltation de Clémentine, ils lui lurent les derniers paragraphes de la lettre de Mr Hirtz. On lui cacha le testament de Jean Meiser, qui n'aurait pu que lui échauffer la tête. Mais cette petite imagination fermentait sans relâche, quoi qu'on fît pour l'assoupir. Clémentine recherchait maintenant la compagnie du docteur Martout; elle discutait avec lui, elle voulait voir des expériences sur la résurrection des _rotifères_. Rentrée chez elle, elle pensait un peu à Léon et beaucoup au colonel. Le projet de mariage tenait toujours, mais personne n'osait parler de la publication des bans. Aux tendresses les plus touchantes de son futur, la jeune fiancée répondait par des discussions sur le principe vital. Ses visites dans la maison Renault ne s'adressaient pas aux vivants, mais au mort. Tous les raisonnements qu'on mit en oeuvre pour la guérir d'un fol espoir ne servirent qu'à la jeter dans une mélancolie profonde. Ses belles couleurs pâlirent, l'éclat de son regard s'éteignit. Minée par un mal secret, elle perdit cette aimable vivacité qui était comme le pétillement de la jeunesse et de la joie.
Il fallait que le changement fût bien visible, car Mlle Sambucco, qui n'avait pas des yeux de mère, s'en inquiéta.
Mr Martout, persuadé que cette maladie de l'âme ne céderait qu'à un traitement moral, vint la voir un matin et lui dit:
-- Ma chère enfant, quoique je ne m'explique pas bien le grand intérêt que vous portez à cette momie, j'ai fait quelque chose pour elle et pour vous. Je viens d'envoyer à Mr Karl Nibor le petit bout d'oreille que Léon a détaché.
Clémentine ouvrit de grands yeux.
-- Vous ne me comprenez pas? reprit le docteur. Il s'agit de reconnaître si les humeurs et les tissus du colonel ont subi des altérations graves. Mr Nibor, avec son microscope, nous dira ce qui en est. On peut s'en rapporter à lui: c'est un génie infaillible. Sa réponse va nous apprendre s'il faut procéder à la résurrection de notre homme, ou s'il ne reste qu'à l'enterrer.
-- Quoi! s'écria la jeune fille, on peut décider si un homme est mort ou vivant, sur échantillon?
-- Il ne faut rien de plus au docteur Nibor. Oubliez donc vos préoccupations pendant une huitaine de jours. Dès que la réponse arrivera, je vous la donnerai à lire. J'ai stimulé la curiosité du grand savant: il ne sait absolument rien sur le fragment que je lui envoie. Mais si, par impossible, il nous disait que ce bout d'oreille appartient à un être sain, je le prierais de venir à Fontainebleau et de nous aider à lui rendre la vie.
Cette vague lueur d'espérance dissipa la mélancolie de Clémentine et lui rendit sa belle santé. Elle se remit à chanter, à rire, à voltiger dans le jardin de sa tante et dans la maison de Mr Renault. Les doux entretiens recommencèrent; on reparla du mariage, le premier ban fut publié.
-- Enfin, disait Léon, je la retrouve!
Mais Mme Renault, la sage et prévoyante mère, hochait la tête tristement:
-- Tout cela ne va qu'à moitié bien, disait-elle. Je n'aime pas que ma bru se préoccupe si fort d'un beau garçon desséché. Que deviendrons-nous lorsqu'elle saura qu'il est impossible de le faire revivre? Les papillons noirs ne vont-ils pas reprendre leur vol? Et supposé qu'on parvienne à le ressusciter, par miracle! êtes-vous sûrs qu'elle ne prendra pas de l'amour pour lui? En vérité, Léon avait bien besoin d'acheter cette momie, et c'est ce que j'appelle de l'argent bien placé!
Un dimanche matin, Mr Martout entra chez le vieux professeur en criant victoire.
Voici la réponse qui lui était venue de Paris:
«Mon cher confrère,
«J'ai reçu votre lettre et le petit fragment de tissu dont vous m'avez prié de déterminer la nature. Il ne m'a pas fallu grand travail pour voir de quoi il s'agissait. J'ai fait vingt fois des choses plus difficiles dans des expertises de médecine légale. Vous pouviez même vous dispenser de la formule consacrée: «Quand vous aurez fait votre examen au microscope, je vous dirai ce que c'est.» Ces finasseries ne servent de rien: mon microscope sait mieux que vous ce que vous m'avez envoyé. Vous connaissez la forme et la couleur des choses; il en voit la structure intime, la raison d'être, les conditions de vie et de mort. Votre fragment de matière desséchée, large comme la moitié de mon ongle et à peu près aussi épais, après avoir séjourné vingt-quatre heures sous un globe, dans une atmosphère saturée d'eau, à la température du corps humain, est devenu souple, bien qu'un peu élastique. J'ai pu dès lors le disséquer, l'étudier comme un morceau de chair fraîche et placer sous le microscope chacune de ses parties qui me paraissait de consistance ou de couleur différente.
«J'ai d'abord trouvé au milieu une partie mince, plus dure et plus élastique que le reste, et qui m'a présenté la trame et les cellules du cartilage. Ce n'était ni le cartilage du nez, ni le cartilage d'une articulation, mais bien le fibro-cartilage de l'oreille. Donc vous m'avez envoyé un bout d'oreille; et ce n'est point le bout d'en bas, le lobe qu'on perce chez les femmes pour y mettre des boucles d'or, mais le bout d'en haut, dans lequel le cartilage s'étend.