L'homme à l'oreille cassée

Chapter 10

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-- Tonnerre et patrie! répondait Fougas; vous avez la tête de plus que moi, monsieur le géant, mais je suis le colonel du grand Empire, et ce n'est pas aux tambours-majors à donner des ordres aux colonels!

Ce diable d'homme eut le dernier mot. On lui prit mesure, on ouvrit un album et l'on promit de l'habiller, dans les vingt- quatre heures, à la dernière mode de 1813. On lui fit voir des étoffes à choisir, des étoffes anglaises. Il les rejeta avec mépris.

-- Drap bleu de France, dit-il, et fabriqué en France! Et coupez- moi ça de telle façon que tous ceux qui me verront passer en pékin s'écrient: «C'est un militaire!»

Les officiers de notre temps ont précisément la coquetterie inverse; ils s'appliquent à ressembler à tous les autres _gentlemen_ lorsqu'ils prennent l'habit civil.

Fougas se commanda, rue Richelieu, un col de satin noir qui cachait la chemise et montait jusqu'aux oreilles; puis il descendit vers le Palais-Royal, entra dans un restaurant célèbre et se fit servir à dîner. Comme il avait déjeuné sur le pouce chez un pâtissier du boulevard, son appétit, aiguisé par la marche, fit des merveilles. Il but et mangea comme à Fontainebleau. Mais la carte à payer lui parut de digestion difficile: il en avait pour cent dix francs et quelques centimes.

-- Diable! dit-il, la vie est devenue chère à Paris.

L'eau-de-vie entrait dans ce total pour une somme de neuf francs. On lui avait servi une bouteille et un verre comme un dé à coudre; ce joujou avait amusé Fougas: il trouva plaisant de le remplir et de le vider douze fois. Mais en sortant de table il n'était pas ivre: une aimable gaieté, rien de plus. La fantaisie lui vint de regagner quelques pièces de cent sous au n° 113. Un marchand de bouteilles établi dans la maison lui apprit que la France ne jouait plus depuis une trentaine d'années. Il poussa jusqu'au Théâtre-Français pour voir si les comédiens de l'Empereur ne donnaient pas quelque belle tragédie, mais l'affiche lui déplut. Des comédies modernes jouées par des acteurs nouveaux! Ni Talma, ni Fleury, ni Thénard, ni les Baptiste, ni Mlle Mars, ni Mlle Raucourt! Il s'en fut à l'Opéra, où l'on donnait Charles VI. La musique l'étonna d'abord; il n'était pas accoutumé à entendre tant de bruit hors des champs de bataille. Bientôt cependant ses oreilles s'endurcirent au fracas des instruments; la fatigue du jour, le plaisir d'être bien assis, le travail de la digestion, le plongèrent dans un demi-sommeil. Il se réveilla en sursaut à ce fameux chant patriotique:

_Guerre aux tyrans! jamais, jamais en France,_ _Jamais l'Anglais ne régnera!_

-- Non! s'écria-t-il en étendant les bras vers la scène. Jamais! jurons-le tous ensemble sur l'autel sacré de la patrie! Périsse la perfide Albion! Vive l'Empereur!

Le parterre et l'orchestre se levèrent en même temps, moins pour s'associer au serment de Fougas que pour lui imposer silence. Dans l'entracte suivant, un commissaire de police lui dit à l'oreille que lorsqu'on avait dîné de la sorte on allait se coucher tranquillement, au lieu de troubler la représentation de l'Opéra.

Il répondit qu'il avait dîné comme à son ordinaire, et que cette explosion d'un sentiment patriotique ne partait point de l'estomac.

-- Mais, dit-il, puisque dans ce palais de l'opulence désoeuvrée la haine de l'ennemi est flétrie comme un crime, je vais respirer un air plus libre et saluer le temple de la Gloire avant de me mettre au lit.

-- Vous ferez aussi bien, dit le commissaire.

Il s'éloigna, plus fier et plus cambré que jamais, gagna la ligne des boulevards et la parcourut à grandes enjambées jusqu'au temple corinthien qui la termine. Chemin faisant, il admira beaucoup l'éclairage de la ville. Mr Martout lui avait expliqué la fabrication du gaz, il n'y avait rien compris, mais cette flamme rouge et vivante était pour ses yeux un véritable régal.

Lorsqu'il fut arrivé au monument qui commande l'entrée de la rue Royale, il s'arrêta sur le trottoir, se recueillit un instant et dit:

-- Inspiratrice des belles actions, veuve du grand vainqueur de l'Europe, ô Gloire! reçois l'hommage de ton amant Victor Fougas! Pour toi j'ai enduré la faim, la sueur et les frimas, et mangé le plus fidèle des coursiers. Pour toi, je suis prêt à braver d'autres périls et à revoir la mort en face sur tous les champs de bataille. Je te préfère au bonheur, à la richesse, à la puissance. Ne rejette pas l'offrande de mon coeur et le sacrifice de mon sang. Pour prix de tant d'amour, je ne réclame qu'un sourire de tes yeux et un laurier tombé de ta main!

Cette prière arriva toute brûlante aux oreilles de sainte Marie- Madeleine, patronne de l'ex-temple de la Gloire. C'est ainsi que l'acquéreur d'un château reçoit quelquefois une lettre adressée à l'ancien propriétaire.

Fougas revint par la rue de la Paix et la place Vendôme, et salua en passant la seule figure de connaissance qu'il eût encore trouvée à Paris. Le nouveau costume de Napoléon sur la colonne ne lui déplaisait aucunement. Il préférait le petit chapeau à la couronne et la redingote grise au manteau théâtral.

La nuit fut agitée. Mille projets divers se croisant en tout sens dans le cerveau du colonel. Il préparait les discours qu'il tiendrait à l'Empereur, s'endormait au milieu d'une phrase et s'éveillait en sursaut, croyant tenir une idée qui s'évanouissait soudain. Il éteignit et ralluma vingt fois sa bougie. Le souvenir de Clémentine se mêlait de temps à autre aux rêveries de la guerre et aux utopies de la politique; mais je dois avouer que la figure de la jeune fille ne sortit guère du second plan.

Autant cette nuit lui parut longue, autant la matinée du lendemain lui sembla courte. L'idée de voir en face le nouveau maître de l'Empire l'enivrait et le glaçait tour à tour. Il espéra un instant qu'il manquerait quelque chose à sa toilette, qu'un fournisseur lui offrirait un prétexte honorable pour ajourner cette visite au lendemain. Mais tout le monde fit preuve d'une exactitude désespérante. À midi précis, le pantalon à la cosaque et la redingote à brandebourgs s'étalaient sur le pied du lit auprès du célèbre chapeau à la Bolivar.

-- Habillons-nous! dit Fougas. Ce jeune homme ne sera peut-être pas chez lui. En ce cas je laisserai mon nom, et j'attendrai qu'il m'appelle.

Il se fit beau à sa manière, et, ce qui paraîtra peut-être incroyable à mes lectrices, Fougas, en col de satin noir et en redingote à brandebourgs, n'était ni laid, ni même ridicule. Sa haute taille, son corps svelte, sa figure fière et décidée, ses mouvements brusques formaient une certaine harmonie avec ce costume d'un autre temps. Il était étrange, voilà tout. Pour se donner un peu d'aplomb, il entra dans un restaurant, mangea quatre côtelettes, un pain de deux livres et un morceau de fromage en buvant deux bouteilles de vin. Le café et le pousse-café le conduisirent jusqu'à deux heures. C'était le moment qu'il s'était fixé à lui-même.

Il inclina légèrement son chapeau sur l'oreille, boutonna ses gants de chamois, toussa énergiquement deux ou trois fois devant la sentinelle de la rue de Rivoli, et enfila bravement le guichet de l'Échelle.

-- Monsieur! cria le portier, qui demandez-vous?

-- L'Empereur!

-- Avez-vous une lettre d'audience?

-- Le colonel Fougas n'en a pas besoin. Va demander des renseignements à celui qui plane au-dessus de la place Vendôme: il te dira que le nom de Fougas a toujours été synonyme de bravoure et de fidélité.

-- Vous avez connu l'Empereur premier?

-- Oui, mon drôle, et je lui ai parlé comme je te parle.

-- Vraiment? Mais quel âge avez-vous donc?

-- Soixante-dix ans à l'horloge du temps, vingt-quatre ans sur les tablettes de l'histoire!

Le portier leva les yeux au ciel en murmurant:

«Encore un! C'est le quatrième de la semaine!»

Il fit un signe à un petit monsieur vêtu de noir, qui fumait sa pipe dans la cour des Tuileries, puis il dit à Fougas en lui mettant la main sur le bras:

-- Mon bon ami, c'est l'Empereur que vous voulez voir?

-- Je te l'ai déjà dit, familier personnage!

-- Hé bien! vous le verrez aujourd'hui. Monsieur qui vient là- bas, avec sa pipe, est l'introducteur des visites; il va vous conduire. Mais l'Empereur n'est pas au Château. Il est à la campagne. Cela vous est égal, n'est-ce pas, d'aller à la campagne?

-- Que diable veux-tu que ça me fasse?

-- D'autant plus que vous n'irez pas à pied. On vous a déjà fait avancer une voiture. Allons, montez, mon bon ami, et soyez sage!

Deux minutes plus tard, Fougas, accompagné d'un agent, roulait vers le bureau du commissaire de police.

Son affaire fut bientôt faite. Le commissaire qui le reçut était le même qui lui avait parlé la veille à l'Opéra. Un médecin fut appelé et rendit le plus beau verdict de monomanie qui ait jamais envoyé un homme à Charenton. Tout cela se fit poliment, joliment, sans un mot qui pût mettre le colonel sur ses gardes et l'avertir du sort qu'on lui réservait. Il trouvait seulement que ce cérémonial était long et bizarre, et il préparait là-dessus quelques phrases bien senties qu'il se promettait de faire entendre à l'Empereur.

On lui permit enfin de se mettre en route. Le fiacre était toujours là; l'introducteur ralluma sa pipe, dit trois mots au cocher et s'assit à la gauche du colonel. La voiture partit au trot, gagna les boulevards et prit la direction de la Bastille.

Elle arrivait à la hauteur de la porte Saint-Martin, et Fougas, la tête à la portière, continuait à préparer son improvisation, lorsqu'une calèche, attelée de deux alezans superbes, passa pour ainsi dire sous le nez du rêveur. Un gros homme à moustache grise retourna la tête et cria:

-- Fougas!

Robinson découvrant dans son île l'empreinte du pied d'un homme ne fut ni plus étonné ni plus ravi que Fougas en entendant ce cri de: «Fougas!» Ouvrir la portière, sauter sur le macadam, courir à la calèche qui s'était arrêtée, s'y lancer d'un seul bond sans l'aide du marchepied et tomber dans les bras du gros homme à moustache grise: tout cela fut l'affaire d'une seconde. La calèche était repartie depuis longtemps lorsque l'agent de police au galop, suivi de son fiacre au petit trot, arpenta la ligne des boulevards, demandant à tous les sergents de ville s'ils n'avaient vu passer un fou. XVI -- Mémorable entrevue du colonel Fougas et de S.M. l'Empereur des Français.

En sautant au cou du gros homme à moustache grise, Fougas était persuadé qu'il embrassait Masséna. Il le dit naïvement, et le propriétaire de la calèche partit d'un grand éclat de rire.

-- Eh! mon pauvre vieux, lui dit-il, il y a beau temps que nous avons enterré l'Enfant de la Victoire. Regarde-moi bien entre les deux yeux: je suis Leblanc, de la campagne de Russie.

-- Pas possible! Tu es le petit Leblanc?

-- Lieutenant au 3ème d'artillerie, qui a partagé avec toi mille millions de dangers, et ce fameux rôti de cheval que tu salais avec tes larmes.

-- Comment! c'est toi! c'est toi qui m'as taillé une paire de bottes dans la peau de l'infortuné Zéphyr! sans compter toutes les fois que tu m'as sauvé la vie! ô mon brave et loyal ami, que je, t'embrasse encore! Je te reconnais maintenant, mais il n'y a pas à dire: tu es changé!

-- Dame! je ne me suis pas conservé dans un bocal d'esprit-de- vin. J'ai vécu, moi!

-- Tu sais donc mon histoire?

-- Je l'ai entendu raconter hier au soir chez le ministre de l'instruction publique. Il y avait là le savant qui t'a remis sur pied. Je t'ai même écrit en rentrant chez moi pour t'offrir la niche et la pâtée, mais ma lettre se promène du côté de Fontainebleau.

-- Merci! tu es un solide! Ah! mon pauvre vieux! que d'événements depuis la Bérésina! Tu as su tous les malheurs qui sont arrivés?

-- Je les ai vus, ce qui est plus triste. J'étais chef d'escadron après Waterloo; les Bourbons m'ont flanqué à la demi-solde. Les amis m'ont fait rentrer au service en 1822, mais j'avais de mauvaises notes, et j'ai roulé les garnisons, Lille, Grenoble et Strasbourg, sans avancer. La seconde épaulette n'est venue qu'en 1830; pour lors, j'ai fait un bout de chemin en Afrique. On m'a nommé général de brigade à l'Isly, je suis revenu, j'ai flâné de côté et d'autre jusqu'en 1848. Nous avons eu cette année-là une campagne de juin en plein Paris. Le coeur me saigne encore toutes les fois que j'y pense, et tu es, pardieu! bien heureux de n'avoir pas vu ça. J'ai reçu trois balles dans le torse et j'ai passé général de division. Enfin, je n'ai pas le droit de me plaindre, puisque la campagne d'Italie m'a porté bonheur. Me voilà maréchal de France, avec cent mille francs de dotation, et même duc de Solferino. Oui, l'Empereur a mis une queue à mon nom. Le fait est que Leblanc tout court, c'était un peu court.

-- Tonnerre! s'écria Fougas, voilà qui est bien. Je te jure, Leblanc, que je ne suis pas jaloux de ce qui t'arrive! C'est assez rare, un soldat qui se réjouit de l'avancement d'un autre; mais vrai, du fond du coeur, je te le dis: tant mieux! Tu méritais tous les honneurs, et il faut que l'aveugle déesse ait vu ton coeur et ton génie à travers le bandeau qui lui couvre les yeux!

-- Merci! mais parlons de toi: où allais-tu lorsque je t'ai rencontré?

-- Voir l'Empereur.

-- Moi aussi; mais où diable le cherchais-tu?

-- Je ne sais pas; on me conduisait.

-- Mais il est aux Tuileries!

-- Non!

-- Si! il y a quelque chose là-dessous; raconte-moi ton affaire.

Fougas ne se fit pas prier; le maréchal comprit à quelle sorte de danger il avait soustrait son ami.

-- Le concierge s'est trompé, lui dit-il; l'Empereur est au château, et puisque nous sommes arrivés, viens avec moi: je te présenterai peut-être à la fin de mon audience.

-- Nom de nom! Leblanc, le coeur me bat à l'idée que je vais voir ce jeune homme. Est-ce un bon? Peut-on compter sur lui? A-t-il quelque ressemblance avec l'autre?

-- Tu le verras; attends ici.

L'amitié de ces deux hommes datait de l'hiver de 1812. Dans la déroute de l'armée française, le hasard avait rapproché le lieutenant d'artillerie et le colonel du 23ème. L'un était âgé de dix-huit ans, l'autre n'en comptait pas vingt-quatre. La distance de leurs grades fut aisément rapprochée par le danger commun; tous les hommes sont égaux devant la faim, le froid et la fatigue. Un matin, Leblanc, à la tête de dix hommes, avait arraché Fougas aux mains des Cosaques; puis Fougas avait sabré une demi-douzaine de traînards qui convoitaient le manteau de Leblanc. Huit jours après, Leblanc tira son ami d'une baraque où les paysans avaient mis le feu; à son tour Fougas repêcha Leblanc au bord de la Bérésina. La liste de leurs dangers et de leurs mutuels services est trop longue pour que je la donne tout entière. Ainsi, le colonel, à Koenigsberg, avait passé trois semaines au chevet du lieutenant atteint de la fièvre de congélation. Nul doute que ces soins dévoués ne lui eussent conservé la vie. Cette réciprocité de dévouement avait formé entre eux des liens si étroits qu'une séparation de quarante-six années ne put les rompre.

Fougas, seul au milieu d'un grand salon, se replongeait dans les souvenirs de ce bon vieux temps, lorsqu'un huissier l'invita à ôter ses gants et à passer dans le cabinet de l'Empereur.

Le respect des pouvoirs établis, qui est le fond même de ma nature, ne me permet pas de mettre en scène des personnages augustes. Mais la correspondance de Fougas appartient à l'histoire contemporaine, et voici la lettre qu'il écrivit à Clémentine en rentrant à son hôtel:

«À Paris, que dis-je? au ciel! le 21 août 1859.

«Mon bel ange,

«Je suis ivre de joie, de reconnaissance et d'admiration. Je l'ai vu, je lui ai parlé; il m'a tendu la main, il m'a fait asseoir. C'est un grand prince; il sera le maître de la terre! Il m'a donné la médaille de Sainte-Hélène et la croix d'officier. C'est le petit Leblanc, un vieil ami et un noble coeur, qui m'a conduit là-bas; aussi est-il maréchal de France et duc du nouvel empire! Pour l'avancement, il n'y faut pas songer encore; prisonnier de guerre en Prusse et dans un triple cercueil, je rentre avec mon grade; ainsi le veut la loi militaire. Mais avant trois mois je serai général de brigade, c'est certain; il a daigné me le promettre lui-même. Quel homme! un dieu sur la terre! Pas plus fier que celui de Wagram et de Moscou, et père du soldat comme lui! Il voulait me donner de l'argent sur sa cassette pour refaire mes équipements. J'ai répondu:

«-- Non, sire! J'ai une créance à recouvrer du côté de Dantzig: si l'on me paye, je serai riche; si l'on nie la dette, ma solde me suffira.

«Là-dessus... ô bonté des princes, tu n'es donc pas un vain mot! il sourit finement et me dit en frisant ses moustaches:

«-- Vous êtes resté en Prusse depuis 1813 jusqu'en 1859?

«-- Oui, sire.

«-- Prisonnier de guerre dans des conditions exceptionnelles?

«-- Oui, sire.

«-- Les traités de 1814 et de 1815 stipulaient la remise des prisonniers?

«-- Oui, sire.

«-- On les a donc violés à votre égard?

«-- Oui, sire.

«-- Hé bien la Prusse vous doit une indemnité. Je la ferai réclamer par voie diplomatique.

«-- Oui, sire. Que de bontés!

«Voilà une idée qui ne me serait jamais venue à moi! Reprendre de l'argent à la Prusse, à la Prusse qui s'est montrée si avide de nos trésors en 1814 et en 1815! Vive l'Empereur! ma bien-aimée Clémentine! Oh! vive à jamais notre glorieux et magnanime souverain! Vivent l'Impératrice et le prince impérial! Je les ai vus! l'Empereur m'a présenté à sa famille!

«Le prince est un admirable petit soldat! Il a daigné battre la caisse sur mon chapeau neuf; je pleurais de tendresse. S.M. l'Impératrice, avec un sourire angélique, m'a dit qu'elle avait entendu parler de mes malheurs.

«-- Ô madame! ai-je répondu, un moment comme celui-ci les rachète au centuple.

«-- Il faudra venir danser aux Tuileries l'hiver prochain.

«-- Hélas! madame, je n'ai jamais dansé qu'au bruit du canon; mais aucun effort ne me coûtera pour vous plaire! J'étudierai l'art de Vestris.

«-- J'ai bien appris la contredanse, ajouta Leblanc.

«L'Empereur a daigné me dire qu'il était heureux de retrouver un officier comme moi, qui avait fait pour ainsi dire hier les plus belles campagnes du siècle, et qui avait conservé les traditions de la grande guerre. Cet éloge m'enhardit. Je ne craignis pas de lui rappeler le fameux principe du bon temps: signer la paix dans les capitales!

«-- Prenez garde, dit-il; c'est en vertu de ce principe que les armées alliées sont venues deux fois signer la paix à Paris.

«-- Ils n'y reviendront plus, m'écriai-je, à moins de me passer sur le corps.

«J'insistai sur les inconvénients d'une trop grande familiarité avec l'Angleterre. J'exprimai le voeu de commencer prochainement la conquête du monde. D'abord, nos frontières à nous; ensuite, les frontières naturelles de l'Europe; car l'Europe est la banlieue de la France, et on ne saurait l'annexer trop tôt. L'Empereur hocha la tête comme s'il n'était pas de mon avis. Cacherait-il des desseins pacifiques? Je ne veux pas m'arrêter à cette idée, elle me tuerait!

«Il me demanda quel sentiment j'avais éprouvé à l'aspect des changements qui se sont faits dans Paris? Je répondis avec la sincérité d'une âme fière:

«-- Sire, le nouveau Paris est le chef-d'oeuvre d'un grand règne; mais j'aime à croire que vos édiles n'ont pas dit leur dernier mot.

«-- Que reste-t-il donc à faire, à votre avis?

«-- Avant tout, redresser le cours de la Seine, dont la courbe irrégulière a quelque chose de choquant. La ligne droite est le plus court chemin d'un point à un autre, pour les fleuves aussi bien que pour les boulevards. En second lieu, niveler le sol et supprimer tous les mouvements de terrain qui semblent dire à l'administration: «Tu es moins puissante que la nature!» Après avoir accompli ce travail préparatoire, je tracerais un cercle de trois lieues de diamètre, dont la circonférence, représentée par une grille élégante, formerait l'enceinte de Paris. Au centre, je construirais un palais pour Votre Majesté et les princes de la famille impériale; vaste et grandiose édifice enfermant dans ses dépendances tous les services publics: états-majors, tribunaux, musées, ministères, archevêché, police, institut, ambassades, prisons, banque de France, lycées, théâtres, Moniteur, imprimerie impériale, manufacture de Sèvres et des Gobelins, manutention des vivres. À ce palais, de forme circulaire et d'architecture magnifique, aboutiraient douze boulevards larges de cent vingt mètres, terminés par douze chemins de fer et désignés par les noms des douze maréchaux de France. Chaque boulevard est bordé de maisons uniformes, hautes de quatre étages, précédées d'une grille en fer et d'un petit jardin de trois mètres planté de fleurs uniformes. Cent rues, larges de soixante mètres, unissent les boulevards entre eux; elles sont reliées les unes aux autres par des ruelles de trente-cinq mètres, le tout bâti uniformément sur des plans officiels, avec grilles, jardins, et fleurs obligatoires. Défense aux propriétaires de souffrir chez eux aucun commerce, car la vue des boutiques abaisse les esprits et dégrade les coeurs; libre aux marchands de s'établir dans la banlieue, en se conformant aux lois. Le rez-de-chaussée de toutes les maisons sera occupé par les écuries et les cuisines; le premier loué aux fortunes de cent mille francs de rente et au-dessus; le second, aux fortunes de quatre-vingts à cent mille francs; le troisième, aux fortunes de soixante à quatre-vingts mille francs; le quatrième, aux fortunes de cinquante à soixante mille francs. Au- dessous de cinquante mille francs de rente, défense d'habiter Paris. Les artisans sont logés à dix kilomètres de l'enceinte, dans des forteresses ouvrières. Nous les exemptons d'impôts pour qu'ils nous aiment; nous les entourons de canons pour qu'ils nous craignent, Voilà mon Paris!

«L'Empereur m'écoutait patiemment et frisait sa moustache.

«-- Votre plan, me dit il, coûterait un peu cher.

«-- Pas beaucoup plus que celui qu'on a adopté, répondis-je.

«À ce mot, une franche hilarité, dont je ne m'explique pas la cause, égaya son front sérieux.

«-- Ne pensez-vous pas, me dit-il, que votre projet ruinerait beaucoup de monde?

«-- Eh! qu'importe? m'écriai-je, puisque je ne ruine que les riches!

Il se remit à rire de plus belle et me congédia en disant:

«-- Colonel, restez colonel en attendant que nous vous fassions général!

«Il me permit une seconde fois de lui serrer la main; je fis un signe d'adieu à ce brave Leblanc, qui m'a invité à dîner pour ce soir, et je rentrai à mon hôtel pour épancher ma joie dans ta belle âme. Ô Clémentine! espère; tu seras heureuse et je serai grandi. Demain matin, je pars pour Dantzig. L'or est une chimère, mais je veux que tu sois riche. Un doux baiser sur ton front pur!

«V. FOUGAS.»

Les abonnés de la _Patrie_, qui conservent la collection de leur journal, sont priés de rechercher le numéro du 23 août 1859. Ils y liront un entrefilet et un fait divers que j'ai pris la liberté de transcrire ici.

«Son Excellence le maréchal duc de Solferino a eu l'honneur de présenter hier à S.M. l'Empereur un héros du premier Empire, Mr le colonel Fougas, qu'un événement presque miraculeux, déjà mentionné dans un rapport à l'Académie des sciences, vient de rendre à son pays.»

Voilà l'entrefilet; voici le fait divers: