L'Histoire merveilleuse de Robert le Diable remise en lumière pour édifier les petits et distraire les autres

Part 7

Chapter 72,276 wordsPublic domain

--«Seigneurs», dit-elle, «ce n’est pas tout. J’ai annoncé que je prouverais ce que je prétends. Je le prouverai. Mais, d’abord, laissez-moi dénoncer devant vous le chevalier qui reconnut pour sien le fer de lance que le Sénéchal vous montra. Celui-là vous a menti par la bouche. Et moi, je vais aller vous chercher le véritable fer, car je sais où le Chevalier Blanc le cacha. Il suffit. Sans plus tarder, je vais et vous le rapporte.»

Et la voilà qui s’en va, légère, prompte, vive, charmante. Elle s’est débarrassée de son manteau. En taille, simplement, elle fend la foule. Elle court au jardin, s’agenouille sur l’herbe près de la fontaine, trouve le fer, s’en empare, revient à la tribune, vive, prompte, charmante, et tend le fer à l’Empereur avec un sourire de triomphe.

L’Empereur appelle de nouveau le chevalier qui a menti. Le chevalier s’approche, reçoit en tremblant le fer que la Damoiselle a rapporté, le regarde à peine et se jette aussitôt aux pieds de l’Empereur.

--«Sire», dit-il, «ce fer vient de Pavie. Je l’avais acheté et fait tailler selon mon désir. Il n’y en a pas de meilleur jusqu’à Césarée. Je l’ai gardé pendant plus de sept ans, et c’est avec lui que j’ai frappé l’homme dont nous déplorons tous la blessure.»

--«Mais, chevalier,» objecte l’Empereur, «pourquoi nous avez-vous menti tout à l’heure, si vous dites maintenant la vérité?»

--«Sire», répond le chevalier penaud, «je vous l’avouerai sans détour. Quand le Sénéchal était devant vous, je crus comprendre qu’il avait déjà conquis votre cœur, et je voyais bien que toute l’assemblée voulait lui rendre hommage. Je réfléchis que, malgré mon désaveu, le mariage ne serait pas différé, et que je m’attirerais la haine de tous si je disais que son fer n’était pas le mien. Voilà, Sire, pourquoi je vous ai menti. Et je vous prie de me pardonner, vous assurant que jamais à l’avenir je ne mériterai de vous aucun reproche.»

Et, comme la princesse gentiment prie aussi son père de pardonner, l’Empereur acquitte le chevalier pour l’amour de sa fille, et parce qu’il a hâte de voir le vrai sauveur de Rome.

* * * * *

Restait la suprême épreuve.

L’Empereur choisit dix de ses meilleurs barons.

--«Barons», leur commanda-t-il, «allez de ce pas à la chapelle. Sous les degrés, vous trouverez le Chevalier Blanc. Amenez-le nous. Nous verrons ce qu’il nous dira.»

Les barons s’inclinèrent.

Sous la voûte, ils trouvèrent le bouffon, couché sur la paille, gémissant, le visage décoloré.

--«Levez-vous, Seigneur,» dirent-ils.

Robert ne protesta point. Non sans peine il essaya de se soulever. Il était maigre, hâve, pitoyable. Il se traîna hors de la voûte. Là, les barons émus le prirent sous les aisselles pour le mettre debout. Une plainte sourde lui échappa: il souffrait tellement de sa blessure qu’il ne put retenir cette plainte, lui, le chevalier si terrible. Mais les barons l’emportèrent avec d’infinies précautions. Il se laissait faire, ne sachant ce qu’on lui voulait.

Quand il arriva devant l’Empereur, toute l’assistance se dressa, respectueusement. Et, avant tout le monde, la Damoiselle s’était dressée, pour saluer le malheureux héros.

Alors il s’effraya: on l’installait sur un fauteuil d’or massif. Il soupçonna qu’il était découvert. Au reste, il ne pouvait plus avoir de doute. De quelque côté qu’il tournât ses regards, il ne voyait que des yeux pleins de larmes et des visages angoissés.

Et alors l’Empereur lui dit:

--«Mon frère, mon ami, qui êtes-vous? Et quel est votre nom? Ne me le cachez pas. Nous vous connaissons bien maintenant, et nous savons tout de vous, sauf votre nom et votre origine. Je vous prie de par Dieu de ne plus en faire mystère. Et contez-nous votre histoire.»

* * * * *

A l’Empereur, tout homme doit obéissance. Mais Robert ne répond rien. Des larmes lui viennent aux yeux. Du fond du cœur il soupire. Il comprend que toute la ville le connaît enfin pour ce qu’il est, et qu’il est trahi.

Il ne répond rien.

* * * * *

Alors la Damoiselle se tourne vers lui.

--«Chevalier», dit-elle, «jusqu’à ce jour j’étais muette. Par amour de vous, très charitablement, Dieu m’a fait don de la parole, aujourd’hui, car il voulait que votre gloire fût proclamée. Je vous en conjure donc, au nom du Roi céleste, contez-nous votre histoire, et dites-nous quel est votre nom, et d’où vous veniez quand vous vous arrêtâtes à la cour de mon père.»

A ces mots, Robert redouble de larmes. Il a le cœur débordant de compassion. Mentalement, il remercie Dieu d’avoir fait don de la parole à la si bonne petite princesse.

Mais il ne répond rien.

--«Seigneur!» dit la princesse en s’adressant au Pape, «pour l’amour de Dieu, créateur de ce monde, faites qu’il vous réponde, à vous, puisqu’il ne veut pas nous répondre, à nous qui n’avons pas encore obtenu son pardon.»

* * * * *

Alors le Pape dit à Robert:

--«Mon frère, ne nous gardez pas rancune. Je vous en conjure, au nom du Roi de gloire, contez-nous qui vous êtes.»

Mais Robert ne répond rien au Pape.

Le Pape perd contenance. Toutefois, subitement, il se rappelle qu’il avait mandé par bonheur à l’assemblée l’ermite de la forêt de Marabonde, le saint ermite qui a la réputation d’être écouté du ciel et souvent exaucé. Et il demande à l’ermite d’intervenir.

Alors l’ermite dit à Robert:

--«Ami, de par Dieu, je vous prie de nous dire qui vous êtes, pour peu que vous désiriez recevoir ma bénédiction.»

* * * * *

Or,--vous en souvient-il?--c’était ce saint ermite qui avait imposé à Robert sa triple pénitence, et c’était lui seul qui pouvait lever l’interdiction qui pesait sur Robert depuis dix ans.

Robert avait reconnu l’ermite. Il lui répondit donc:

--«Seigneur, vous m’ordonnez de parler, je parlerai, sans vous celer rien. Je vous dois la vérité, je vais vous la dire toute. Je suis né en Normandie. Celui qui en était duc fut mon père, et la duchesse fut ma mère. Le comte de Poitiers est mon aïeul, je peux le déclarer hautement. Mais je suis né, malheureux, voué au Méchant par l’imprudence de ma mère. Dans ma jeunesse, j’ai commis maintes actions infâmes et plus d’un crime, dont j’ai fait ici pénitence pendant dix ans, selon ce que vous-même, Seigneur, m’aviez enjoint. A présent, vous savez tout de moi. Il suffit que j’ajoute mon nom: je m’appelle Robert.

* * * * *

Or, écoutez bien.

A l’assemblée ouverte par l’Empereur pour couronner le sauveur de Rome, il y avait entre autres quatre seigneurs, assez vieux, qui semblaient étrangers. C’étaient quatre seigneurs normands qui, depuis longtemps déjà, cherchaient en tous lieux Robert, fils de leur duc.

Sitôt qu’ils eurent entendu Robert se nommer, ils écartèrent la foule, se glissèrent jusqu’au premier rang, et tombèrent à genoux devant Robert retrouvé.

--«Pitié, Seigneur!» s’écrièrent-ils.

Et le plus âgé lui dit:

--«Seigneur, tous vos gens vous crient: Pitié! Vos gens sont attaqués de toutes parts, et perdus si vous ne les secourez. Ne tardez pas davantage, par pitié, ni pour ami ni pour amie. Courez à leur aide. Il y a de vos parents qui ravagent vos terres et harcèlent vos gens. Car, si vous l’ignoriez, le duc votre père est mort; la duchesse votre mère est morte aussi; et mort aussi le comte votre aïeul, qui aimait tant les siens. Tout le fief vous est dévolu. Nul n’y a droit, hors vous. Cependant, vos parents vous en veulent frustrer, et déjà ils s’emparent de tout ce qu’ils peuvent prendre de force. Ne vous laissez pas dépouiller, Seigneur. Vous n’avez déjà que trop attendu.»

Et les quatre barons normands pleurent aux pieds de Robert.

* * * * *

Qui fut surpris de ces dernières nouvelles? Il faut bien le dire: ce fut l’Empereur. Quoi! Le bouffon muet n’était pas muet, le fou n’était pas fou, et le misérable qui disputait sa nourriture aux chiens était le fils du duc de Normandie et l’héritier d’un beau duché? Cela suffisait à déconcerter quiconque, et le bon Empereur aussi.

Tous les regards étaient tournés vers l’Empereur. On attendait avec impatience le dénouement de cette merveilleuse histoire.

L’Empereur dit:

--«Ami Robert, si le duc votre père est mort, quels que fussent ses mérites, ne vous en chagrinez pas outre mesure: je vous serai dorénavant un bon père. Je vous donnerai ma fille et ma couronne, et vous serez mon fils, et vous commanderez, ordonnerez, gouvernerez, jugerez et régnerez dans mon Empire avant moi-même.»

--«Sire!» répliquèrent les quatre barons normands, «il agirait mal, si, pour prendre votre fille, il laissait son peuple sans défense, et son duché à la merci de ceux qui le dévastent.»

Alors tous les regards se fixèrent sur Robert qui allait décider.

* * * * *

Robert dit aux barons normands:

--«Seigneurs, écoutez. Pour Dieu, soyez en paix. Retournez dans votre pays. Je ne vous suivrai ni là ni ailleurs. J’ai trop à faire de me défendre et de me garder de toute surprise. Vous savez assez quel je fus jadis. Je ne retournerai pas à la tentation. Cherchez dans ma famille un homme qui me puisse remplacer: il n’en manque ni de braves ni de sages. Celui-là sera votre duc. Je ne m’oppose à rien de ce qu’il fera. Allez. Je n’irai pas en Normandie avec vous.»

--«Bel ami,» s’écria l’Empereur joyeusement, «le don que je vous promettais, acceptez-le. Il est à votre taille, et vous agirez bien.»

Sans délai, Robert répond:

--«Ah! Sire, loin de moi! loin de moi! Jamais, s’il plaît à Dieu, fils de Marie, je n’exposerai de nouveau dans le siècle ma pauvre âme que j’ai péniblement sauvée. Toutes vos possessions, je vous les abandonne, et votre fille. S’il plaît à Dieu, ce n’est pas moi qui tiendrai dans mes bras la gracieuse damoiselle. Tant que mon âme dans mon corps vivra, je n’aurai soin d’aucun plaisir. Si vous me voulez accorder quelque chose, je demande à me retirer dans la forêt avec le saint ermite qui me sauva. Avec lui je servirai le divin Martyr. J’en appelle à votre charité: faites-moi seulement transporter à l’ermitage, car je suis trop faible pour m’y rendre à pied. Là je mortifierai ma pauvre chair, là je panserai ma blessure. Telle est ma décision irrévocable. Vous savez tout. Je veux m’en aller à l’ermitage, je ne veux plus rester ici, et ce n’est point par mépris pour vous, Sire, qui me fûtes si bon, ni pour cette ville; mais, si l’on m’offrait même le monde entier, grand comme il est, avec ses peuples et ses richesses, je n’en resterais pas davantage un jour de plus dans le siècle. Sire! par grâce, faites-moi seulement emporter d’ici. Je souffre beaucoup de ma blessure. Je veux me retirer à l’ermitage.»

Toute l’assistance était consternée.

--«Ne le retenez point, Sire Empereur», dit alors le saint ermite. «A Jésus-Christ il s’est donné. Laissez-le suivre sa voie.»

--«Je n’insiste plus», répondit l’Empereur. «Je ferai ce qu’il désire.»

* * * * *

Qu’ajouterai-je, grands et petits qui m’écoutez?

Sur l’ordre de l’Empereur, on construisit une litière somptueuse. Et, Robert y ayant été placé, un long cortège d’enfants, de dames, de damoiselles, d’hommes, de seigneurs et de vilains, de riches et de pauvres, un long cortège, conduit par l’Empereur et sa cour, accompagna la litière de Robert jusqu’à une grande lieue de Rome. Au moment de la séparation, tous les yeux étaient pleins de larmes.

* * * * *

Dans la forêt de Marabonde, auprès du saint ermite, Robert peu à peu guérit et se rétablit. Il menait la vie de prières et d’abstinence de son compagnon.

* * * * *

Le saint ermite, qui était fort vieux, vint à mourir. Robert l’enterra dans la petite chapelle de l’ermitage, puis mena seul la vie qu’ils avaient menée ensemble jusqu’alors.

* * * * *

Robert survécut de nombreuses années à son compagnon. Il servait Dieu de tout son cœur, loin du siècle. On conte que pour lui Dieu fit maints miracles, et que tous ceux qui allaient l’implorer le tenaient un saint. Mais cela aussi serait une autre histoire.

* * * * *

Quand il mourut dans son ermitage, les Romains allèrent en magnifique procession chercher son corps. On l’enterra dans l’église de Saint-Jean-de-Latran, à main droite quand on y entre. C’est là que fut son tombeau. Et le corps y serait encore, si n’avait pas eu lieu par la suite ce que je vais vous dire pour terminer.

Un jour qu’il y avait à Rome un extraordinaire concours de gens de tous pays célébrant la fin de quelque horrible guerre, un riche personnage du Puy-en-Velay se fit conter la vie de Robert le Diable. Il en fut si touché, qu’il ravit à la tombe de Saint-Jean-de-Latran tout ce qu’il y trouva d’ossements et de cendre. Il les emporta. Près du Puy, au bord de la rivière, il fit construire une abbaye. L’abbaye devint célèbre, et elle le fut longtemps sous le nom de Saint Robert.

FIN

TABLE DES CHAPITRES

I.--Robert le Diable 13

II.--Le pèlerin de Rome 39

III.--Le chevalier pénitent 55

IV.--Un singulier bouffon 75

V.--Le fou et la folle 101

VI.--Le mystérieux chevalier 115

VII.--La chasse au vainqueur 133

VIII.--Le bienfaiteur introuvable 159

IX.--Le chevalier blanc 171

X.--La couronne de Robert 187

ACHEVÉ D’IMPRIMER LE 15 AVRIL 1925 PAR F. PAILLART, A ABBEVILLE (FRANCE)

BIBLIOTHÈQUE DU HÉRISSON

ANTHOLOGIE des Écrivains Morts à la Guerre (1914-1918)

publiée par l’Association des Écrivains Combattants sous la direction de THIERRY SANDRE

Ouvrage complet en quatre volumes de 800 p. chacun, format 15×21

Exemplaires ordinaires 100 fr. les 4 volumes Exemplaires sur Madagascar (nᵒˢ I à XXV) 1120 fr. -- Exemplaires sur Lafuma pur fil (nᵒˢ 1 à 250) 335 fr. --

ŒUVRES DE THIERRY SANDRE

(volumes in-8 couronne 12×19)

LE PURGATOIRE, prix Goncourt 1924 20ᵉ mille MIENNE, roman 15ᵉ mille MOUSSELINE, roman 20ᵉ mille

TRADUCTIONS

_LE CHAPITRE TREIZE_, d’ATHÉNÉE, prix Goncourt 1924 (12ᵉ mille). _LE LIVRE DES BAISERS_, de JEAN SECOND. _LES AMOURS DE FAUSTINE_, de JOACHIM DU BELLAY. _LA TOUCHANTE AVENTURE DE HÉRO ET LÉANDRE_, de MUSÉE. _LES ÉPIGRAMMES D’AMOUR_, de RUFIN.

Exemplaires sur Alfa français 7.50 -- -- Arches ou pur fil 22-- Exemplaires sur Hollande 33-- -- -- Madagascar 55--