L'Histoire merveilleuse de Robert le Diable remise en lumière pour édifier les petits et distraire les autres

Part 6

Chapter 63,815 wordsPublic domain

Robert, lui, aurait bien voulu pouvoir se dispenser d’y assister. Sa blessure le tourmentait. Mais quelle excuse eût-il invoquée, puisqu’on le croyait muet, et qu’il ne se souciait pas d’éveiller sur lui l’attention?

Il essaya de se lever, de marcher sans boiter. Il blêmit. Il était faible. Il boitait. Plus exactement, il ne pouvait poser à terre le pied de sa jambe malade. Comment se traînerait-il jusqu’à la salle du festin?

Il s’y rendit à cloche-pied, avec force grimaces, qu’on prit pour grimaces ridicules, et qui n’étaient que grimaces involontaires et douloureuses.

On remarqua bien pourtant qu’il n’entrait pas aussi délibérément que les autres fois.

A sa vue, la fille de l’Empereur s’était dressée. Elle attendit debout qu’il fût près d’elle; puis, mains jointes, dans un geste très simple, elle inclina profondément, gravement, devant lui, sa jolie tête blonde; après quoi, elle se rassit.

L’Empereur, peiné, redouta que sa fille ne renouvelât ses incongruités des festins précédents.

--«Elle est toujours folle!» songea-t-il.

Mais, hochant la tête d’un air mécontent, afin de donner le change, il s’écria, comme les autres fois:

--«Dieu! que ce peuple est vil, qui profite de notre absence pour se distraire si bassement! Qu’avaient-ils besoin de battre mon fou pendant que nous étions aux prises avec les Turcs? Regardez-le: jamais on ne l’avait à ce point maltraité. Il a le visage meurtri, et il tire la jambe. Regardez-le, comme il a l’air triste, malgré ses grimaces!»

Il n’ajoute rien. Un silence se fait après ses paroles. L’Empereur est mécontent et sa colère n’est pas feinte.

Sur son ordre, on apporte à manger au bouffon. Comme d’habitude, on présente d’abord la viande au chien, qui est à sa place ordinaire, sous la table de son maître. Comme d’habitude Robert, se traînant jusqu’au chien, lui enlève un morceau de la gueule, mais c’est sans ardeur, et il le mange sans sa voracité coutumière; et il ne mange que trois morceaux, du bout des dents; et il abandonne tout le reste au chien sans le lui offrir lui-même, morceau par morceau, comme il faisait d’habitude. Il a beau se contraindre pour ne pas se trahir, il est trop faible, il souffre trop.

--«Oh!» s’écrie l’Empereur. «Il est plus malade qu’on ne croit. Maudits soient les lâches! Je les châtierai.»

L’Empereur est fort en colère. Près de lui, sa fille est toute contrite d’angoisse. Et tous les barons demeurent silencieux.

* * * * *

Quand les nappes furent ôtées et pliées, les barons, pour faire diversion, parlèrent entre eux du combat de la journée. Nobles et modestes, et sachant tous ce qu’ils valent, ils se contèrent sans forfanterie et sans honte leurs exploits et leurs faiblesses, leurs actions d’éclat et leurs instants de doute. Car ils sont tels, ces bons chevaliers: loyaux et probes en toute simplicité. Et naturellement, ils n’oublient pas de parler du grand vainqueur, de leur champion, de leur héros, de leur modèle: du Chevalier Blanc. Et ils ne rougissent pas d’avouer et de proclamer que le succès de la journée lui est dû en entier.

Aux récits qu’il entend, l’Empereur s’enorgueillit et se rassérène. Lui-même, à son tour, il parle longuement de ce qu’il a vu des prouesses du Chevalier Blanc.

--«Quel homme singulier! Trois fois, il a défendu Rome de son propre chef. Trois fois, il nous a rendu ce pays qu’on voulait nous arracher. Trois fois, il nous a conquis un surcroît d’honneur et de gloire. Et jamais il ne veut se faire connaître. Pourquoi? Nul ne pourrait dire s’il est roi, empereur, comte ou duc. Mais je soupçonne qu’il est de haut rang, pour fuir ainsi notre gratitude. Car il n’est pas d’homme à ma connaissance, qui, après avoir fait tant en notre faveur, ne serait pas venu nous demander sa récompense. Si celui-ci n’est pas venu et ne vient pas, c’est qu’il est de si haut parage qu’il n’a cure d’aucune récompense humaine. Cependant, il me pèse beaucoup de le savoir blessé. Oh! s’il venait à nous, nous réparerions bien nos torts, pourvu qu’il daignât recevoir ce qu’il mérite. J’en prends ici l’engagement, Seigneurs: je lui ferais aussitôt épouser ma fille, qui est la chose au monde à quoi je tienne le plus; et je lui laisserais l’empire après moi. Ainsi je pense qu’il n’aurait pas à se plaindre de nous. Qu’il vienne seulement! et il sera votre seigneur, et il aura ma fille jolie.»

* * * * *

Alors,--mais oui, vous devinez,--la fille de l’Empereur se lève comme les autres fois, et elle indique le bouffon, et elle balbutie, et elle fait des signes à son père; et tous les assistants comprennent qu’elle veut dire que le minable bouffon et le merveilleux Chevalier Blanc ne sont qu’un seul et même personnage.

--«Vrai Dieu!» s’écrie l’Empereur. «Il faut que ces folies cessent.»

Puis, s’adressant aux gouvernantes:

--«Dames!» dit-il, «je vous le jure par l’âme de mon père, si vous n’arrivez pas à corriger ma fille et à la remettre dans le droit chemin, vous sentirez le poids de mon dépit!»

* * * * *

Nul n’avait à discuter les ordres de l’Empereur. Nul ne les discuta. Au milieu d’un silence pénible, les gouvernantes emmenèrent la Damoiselle éplorée.

--«Barons», dit l’Empereur, «nous allons entrer en conseil. J’ai besoin de votre avis.»

Le festin était achevé. Les barons convoqués suivirent l’Empereur à la chapelle. Le reste de l’assistance prit congé. Robert, lentement, douloureusement, regagna le chenil et se coucha sur son lit de paille.

Dans la chapelle, l’Empereur dit à ses barons:

--«Seigneurs, je veux que nous retrouvions le Chevalier Blanc. Nous ne pouvons plus différer. Il a droit à la plus belle récompense. J’ai promis de lui donner ma fille et ma couronne. Je veux le retrouver coûte que coûte. Qui de vous peut m’en suggérer le moyen?»

Un sénateur se leva et dit:

--«Sire, je pense que vous devriez promettre par serment officiel, par serment sur les saintes reliques, de lui accorder votre fille, s’il veut l’épouser, et votre couronne après vous, si vous voulez la lui accorder de surcroît, car je suis persuadé que vous ne pouvez pas vous donner de meilleur successeur. Ensuite, vous devriez annoncer partout que, dans trois jours par exemple, vous tiendrez une grande assemblée ouverte à tous les sujets de votre empire, où vous siégerez vous-même avec la princesse et vos premiers barons. Faites savoir que le Chevalier Blanc ait à y paraître, et qu’il recevra de vous votre fille à la face de tous, pourvu qu’il montre en preuve sa cuisse, sa plaie, et le fer de la lance qui le blessa. De cette façon, je crois que vous pourriez retrouver le Chevalier Blanc. Car est-il homme au monde, de si haute naissance qu’il fût, à qui l’on promettrait votre fille jolie, qui pourrait ne pas s’empresser de venir la chercher? Sire, il aura certainement une assez belle récompense, s’il reçoit la princesse en mariage.»

--«L’idée est excellente!» s’écria l’Empereur. «Qu’il vienne à l’assemblée, et il ne s’en retournera pas sans ma fille, s’il veut l’avoir.»

Il souriait de satisfaction. Il ne doutait pas du succès de ce stratagème. Sans perdre de temps, il résolut de passer à l’exécution. Et les crieurs mandés répandirent aussitôt la nouvelle, qui vola promptement par tout le pays.

CHAPITRE NEUVIÈME

Trois jours plus tard, au jour fixé, l’assemblée s’ouvrit, magnifique, pompeuse, digne de la promesse de l’Empereur et digne du héros qu’on voulait honorer. Barons, ducs, comtes, princes, grands vassaux en grand équipage, s’y pressaient, nombreux, chamarrés, accourus à l’appel de l’Empereur pour rendre plus brillant l’hommage dû au sauveur de Rome, s’il venait.

Mais le Pape avait voulu contribuer à l’éclat de la fête. Lui-même y assistait, et il y avait appelé tout le clergé, abbés, moines, tous et tous. Il y avait appelé spécialement le saint ermite de la forêt de Marabonde, celui-là--vous en souvient-il?--qui avait eu jadis la visite de Robert pénitent, ce saint ermite qui avait la réputation d’être écouté du ciel; et le Pape, par amitié pour l’Empereur, voulait que ce saint homme, intercédant auprès de Dieu, obtînt que le Chevalier Blanc parût à l’assemblée. Et l’ermite était assis auprès du Pape.

L’Empereur présidait sur un escabeau d’ivoire. A côté de lui, sa fille jolie, mélancolique, portait le diadème d’or. Dieu! qu’elle était charmante, la fraîche et noble et candide princesse! Plus vermeille qu’une rose et plus gentille qu’une fleur de lis, qu’il la faisait bon regarder! Elle était vêtue d’un grand manteau de samit sombre, tout semé de fines gouttes d’or.

Dès l’ouverture, chacun espérait bien que le Chevalier Blanc viendrait. Tous pensaient qu’une si imposante assemblée ne pourrait pas ne pas attirer le héros que Rome voulait honorer de tous les honneurs imaginables. On lui préparait une réception sans exemple, une récompense sans pareille, une gloire sans seconde. Dès l’ouverture de l’assemblée, il ne fut, dans tous les groupes, question que du Chevalier Blanc. Et, maintes fois, quand un mouvement se produisait dans la foule, chacun se demandait:

--«Est-ce lui?»

Mais ce n’était jamais lui.

* * * * *

La journée peu à peu s’écoula. Le Chevalier Blanc ne paraissait pas. Jusqu’à none on l’attendit avec une impatience croissante. A none, il n’avait pas encore paru. Des craintes se levèrent bientôt de tous côtés.

--«N’en doutons plus», disait-on. «Nous l’avons offensé trop grièvement. Il ne viendra pas.»

Or, soudain, un mouvement plus fort se produisit dans la foule. Des cris montèrent. Un tumulte s’ensuivit. On se bousculait, on courait aux nouvelles. On entendit crier:

--«Il vient, il vient, le Chevalier Blanc!»

--«Où est-il?» demandait-on.

--«Il vient. Nous l’avons vu. Il vient à l’assemblée.»

L’Empereur souriait.

Tous cherchaient à apercevoir le Chevalier Blanc. Nul ne l’apercevait. Et le tumulte augmentait peu à peu.

* * * * *

En effet, il venait à l’assemblée, le Chevalier Blanc.

Il était entré dans la ville par la grand’porte, seul, sans escorte triomphale, sans suite orgueilleuse, absolument seul, comme il allait à la bataille. Tout armé de blanc sur son cheval blanc, sa lance blanche à la main, son blanc gonfanon flottant au vent jusqu’à l’arçon de la selle blanche, sa targe blanche au col pendante, il s’en venait, descendant à l’assemblée par les rues de la ville.

Il ne passa pas longtemps inaperçu. En moins de rien, toutes les portes, toutes les fenêtres, toutes les cours, toutes les rues s’emplirent de curieux enthousiastes. On l’acclama. Et, s’il n’avait pas d’escorte quand il franchit la grand’porte de la ville, il en eut une promptement, et dense, et joyeuse, et bruyante.

Enfants, dames, servantes, damoiselles, bourgeois, citadins, courtisans, vilains, noblesse et populace, hommes et femmes, grands et petits, riches et pauvres, tous allèrent à sa rencontre pour lui rendre hommage plus vite. Devant lui, on tendait des étoffes de soie, des tapis, des courtes-pointes; devant lui, tous s’inclinaient avec respect, en joignant les mains.

Bientôt, il fut en vue de la cour.

--«Il vient, il vient! Le voilà!»

Les rangs de l’assemblée frémirent. L’Empereur exultait. L’émotion de tous était au plus haut point. Ils n’auraient pas eu plus de ravissement, si tout à coup leur était apparu Notre Seigneur Jésus lui-même.

* * * * *

Le Chevalier Blanc s’était arrêté devant la tribune impériale.

Ensemble, respectueusement, tous les barons se dressèrent, et s’inclinèrent. Mais nul ne bougea de sa place. Le silence était parfait.

Deux barons coururent à l’étrier du Chevalier Blanc pour l’aider à descendre. Lui, avant de descendre, leur recommanda de le recevoir doucement, et de le soutenir, car il souffrait fort de la jambe.

Doucement, avec d’infinies précautions, les deux barons le reçurent. Descendu, le Chevalier Blanc s’appuya sur leur épaule. Il ne pouvait poser à terre que l’un de ses pieds.

Puis, il demanda qu’on lui délaçât son-heaume, qui brillait comme un miroir. Deux autres barons accoururent.

--«Débarrassez-m’en», leur dit-il, «car je n’ai personne à combattre, n’est-il pas vrai?»

Les barons obéirent, et la tête du Chevalier Blanc sortit du heaume, presque entièrement encapuchonnée d’une coiffe plus éblouissante que neige sur branche.

Alors, tourné vers la tribune, et d’une voix forte, qui sonnait clair, il prononça:

--«Juste Empereur, longtemps je me suis tenu loin de votre cour; longtemps, pour quoi que ce fût, je me suis gardé d’y paraître. Or, je suis celui qui vous a servi comme vous savez, et qui a selon vous mérité votre fille. Je vous la viens demander. Je ne puis malheureusement pas m’attarder ici. Faites donc vite conduire à l’église celle que j’ai conquise avec mes armes; je l’épouserai tout aussitôt.»

L’Empereur répondit:

--«Vous l’aurez. Mais auparavant nous voulons voir l’endroit où vous êtes blessé, la plaie, et le fer de la lance qui vous navra. Ce sera la preuve de ce que vous affirmez. Car, qui que vous soyez, et Breton ou Français, vous n’aurez pas ma fille avant de nous avoir montré publiquement les preuves que nous demandons.»

--«Sire», dit le Chevalier, «je ne demande non plus autre chose. Et si je ne puis vous montrer ces preuves, que je meure à l’instant!»

A l’instant, il se fait tenir pour ne pas tomber, met à nu sa cuisse, y découvre une plaie, l’ouvre des deux mains, non sans que son visage blêmisse, et, difficilement, il extrait de la blessure un fer de lance qu’il tend à l’Empereur. Mais aussitôt il blêmit davantage et s’appuie sur les barons qui le soutiennent, comme s’il allait mourir.

Ce spectacle poignant trouble les barons. La blessure du Chevalier est noire et hideuse. Des murmures s’élèvent dans l’assemblée.

--«Il ne faut pas douter de celui-ci», dit-on. «Celui-ci, qui fut à la peine, doit être à l’honneur.»

C’est la pensée même de l’Empereur, qui ne doute pas. Voilà donc l’extraordinaire chevalier qui fit tant de mal aux Sarrasins! Et l’Empereur se réjouit de le voir, debout, en chair et en os, devant lui, comme il souhaitait.

* * * * *

Cependant, avant de rien conclure, l’Empereur appelle le chevalier qui blessa le Chevalier Blanc. L’autre s’approche. L’Empereur lui met dans la main le fer de lance qu’il vient de recevoir. C’est un fer bien taillé et fort tranchant.

--«Ami», dit l’Empereur, «regardez ce fer. Puis,--et prenez garde! ne mentez pas surtout, car vous jouez ici votre vie!--dites-nous si c’est le fer de votre lance, si c’est le fer de la lance que vous aviez quand vous blessâtes le Chevalier Blanc à la cuisse.»

Or, voici qui est grave: le chevalier a dans la main le fer de lance, et il hésite. Il hésite et ne répond rien.

Le Chevalier Blanc trouve que la réponse tarde trop.

--«Allons!» dit-il. «Vous l’avez vu et bien vu. Dites tôt si c’est le vôtre. Et soyez sans inquiétude: je vous déclare ici publiquement que je vous pardonne le mal que vous m’avez fait.»

Le chevalier s’incline, ému.

Il dit enfin:

--«Sire, ne doutez pas. De celui-ci, il ne faut pas douter. Celui-ci a sauvé votre peuple et défendu vos terres. Celui-ci vous a rendu votre empire. C’est bien mon fer qu’il vient d’extraire de sa cuisse; c’est bien le fer dont je le blessai. Sire, ce chevalier a droit à votre récompense.»

--«Il l’aura donc», dit l’Empereur. «Je lui donnerai ma fille jolie sans plus attendre, et, avant qu’il nous quitte, je lui mettrai la couronne au front.»

* * * * *

Sur ce, l’Empereur se lève, fait un pas en avant, et, s’adressant au Chevalier que soutiennent toujours les deux barons, il lui dit:

--«Cher beau Seigneur, qui allez devenir maître de Rome et de l’Empire, il me reste à savoir de vous le principal. Qui êtes-vous? Et comment vous appelle-t-on? Ne nous le cachez pas davantage. Je veux savoir d’où vous êtes et à qui nous devons notre salut.»

Et le Chevalier Blanc répond:

--«Sire, je ne suis pas un étranger dans ce pays. J’ignore l’art de servir un maître en le flattant, mais je vous ai servi longtemps, et de telle manière que j’ai fini par mériter votre amitié. Qui je suis? Je suis votre Sénéchal. Vous pensiez que je vous combattais, et j’ai réparé tous les dommages que Rome a subis. Sire, si vous fûtes parfois dur pour votre serviteur, je ne m’en suis jamais offensé.»

L’Empereur en croit mal ses oreilles.

--«Quoi!» dit-il, «le Sénéchal? Vous êtes mon Sénéchal?»

--«Je le suis, Sire.»

--«Dieu!» s’écrie l’Empereur. «Qui jamais entendit semblable merveille? Oh! je vois bien que Dieu me protège et me veut élever.»

Là-dessus, sans rien dire de plus, il court vers le Sénéchal, l’enlace étroitement de ses deux bras, et l’accole, et le baise de tout son cœur.

--«Dieu! comme je suis heureux!» s’écrie-t-il. «De quoi pourrais-je me plaindre, lorsque j’ai tout ce que je souhaitais, et même plus? Voilà un homme que nous regardions comme un ennemi, et il nous secourait chaque année, et il combattait nos ennemis avec nous! Et Dieu veut à présent que cet homme-là soit le seigneur de Rome! N’est-ce pas merveille? Souvent, on avait essayé de nous réconcilier. Mes barons insistèrent à maintes reprises auprès de moi. Mais toujours j’avais le cœur de refuser ma fille à celui qui ne demandait qu’elle. Maintenant, tout est conclu. J’en ai fait la promesse devant Dieu. Rome entière garantit à son sauveur que je tiendrai ma promesse. Et je la tiendrai avec joie. Cet homme aura tout, puisque Dieu le lui donne, tout, ma fille, empire et couronne.»

C’en est trop. Le Sénéchal, confus, se jette aux pieds de l’Empereur. Mais l’Empereur s’empresse de le relever.

--«Venez», dit-il, «que je vous mène à ma fille.»

Et toute l’assistance est bouleversée d’émotion.

CHAPITRE DIXIÈME

LA COURONNE DE ROBERT

Jusqu’à cet instant, les barons n’avaient eu d’yeux que pour regarder l’Empereur et le Sénéchal. Quand ils virent que l’Empereur menait vers sa fille le Sénéchal, ils regardèrent la princesse.

Immobile, mains jointes, elle semblait en oraison, non point en oraison de gratitude comme étaient la plupart des dames de l’assemblée, mais en prière douloureuse. Et elle pleurait silencieusement.

--«Damoiselle», lui dirent les comtes ses voisins, «pourquoi pleurez-vous donc? N’avez-vous pas honte? Vous n’êtes pas raisonnable. Vous devriez être bien heureuse qu’un chevalier d’un si grand mérite daignât vous offrir son amour et vous demander. Et vous devriez plutôt remercier Dieu, au lieu de pleurer comme vous faites.»

* * * * *

L’Empereur donc menait le Sénéchal à sa fille. Toute l’assemblée, longtemps contenue par l’émotion, manifestait en grand tumulte d’enthousiasme sa joie de voir enfin le sauveur de Rome reconnu et récompensé. De toutes parts, on criait, on se bousculait, on acclamait. Et le bruit y fut bientôt tel qu’on n’eût pas entendu un coup de tonnerre.

Or l’Empereur dit à sa fille:

--«Ma fille, soyez contente: je vous amène votre mari. Je mets sa main dans votre main, et je vous donne à lui. Recevez-le de cœur satisfait. C’est le Sénéchal de mon Empire, celui-là même qui m’avait déclaré la guerre pour vous avoir. C’est le bon chevalier, le vaillant, le hardi, le fort, le preux, le Chevalier Blanc à qui nous devons la vie. Il nous a secourus, il nous a sauvés, il a vaincu les Turcs. Recevez-le gentiment. Allons, n’attendez pas, et ne pleurez plus. Sachez, ma fille, que Dieu veut faire éclater sa grâce, et que ce chevalier est celui qui fut dans la bataille le preux des preux.»

Mais, soudain:

--«Sachez, mon père, qu’il ne le fut jamais.»

--«Quoi donc!» s’écria l’Empereur. «Qu’ai-je entendu? Est-ce vous, ma fille, qui avez parlé?»

L’Empereur est stupéfait. Tous les barons se sont dressés. Un long brouhaha roule à travers la foule.

--«La fille de l’Empereur a parlé! La fille de l’Empereur a parlé!»

--«Miracle! Miracle!»

Mais la princesse dit à l’Empereur:

--«Mon cher doux père, si je fus muette jusqu’à ce jour, jusqu’à cette heure où vous vouliez que je prisse le Sénéchal, et si je ne le suis plus tout à coup, c’est que Dieu ne veut pas ce que vous vouliez. Le Sénéchal n’a pas reçu sa blessure en revenant de la bataille. Quoi qu’il vous conte, c’est tout mensonge. Je le prouverai. Celui qui a vaincu les Turcs et qui a payé son dévouement d’une blessure griève, je le connais, il n’est pas loin d’ici. En sa faveur, Dieu fit ce miracle de me donner la parole, pour témoigner contre le Sénéchal et sa fourbe.»

Elle a parlé, l’admirable jeune fille, avec une assurance et une foi persuasives. Mais quoi qu’elle eût dit, son père était trop heureux du miracle pour ne pas la croire immédiatement.

A la vérité, jamais vous ne vîtes homme plus heureux que le bon Empereur. Sans s’occuper du Sénéchal, il prend sa fille dans ses bras et la baise plus de cent fois. Pour l’instant, il n’a pas d’autre souci.

Autour d’eux, la joie est générale; elle monte en clameurs d’allégresse vers la tribune. Barons, ducs, comtes, princes, abbés, moines, archevêques, clercs et laïcs, hommes et femmes, grands et petits, seigneurs et vilains, se pressent à qui mieux mieux vers la tribune.

Chacun veut voir le miracle, et regarder de près la Damoiselle et l’entendre parler.

* * * * *

Cependant, l’Empereur, tenant toujours sa fille embrassée, se remettait peu à peu de son ravissement.

--«Ma fille», dit-il enfin, «je suis bien aise de vous entendre parler. Mais il faut que nous retrouvions le vrai Chevalier Blanc, puisque le Sénéchal nous a trompés si laidement. Par vous, le faux chevalier fut démasqué. Le vrai doit être couronné par vous.»

--«Mon père», dit la princesse, «je vous le ferai tôt couronner. Il est à Rome depuis dix ans. Vous ne savez pas son nom, et vous ne savez rien de lui, parce que vous n’avez jamais rien voulu savoir de lui. Mais à cette heure tout doit se dévoiler. Dieu le veut. Dieu veut par moi lui donner cet honneur, et il veut me donner cette gloire. Sachez donc de toute certitude, mon père, et n’en doutez plus, que le sauveur de Rome gît sous l’escalier de la chapelle. C’est celui que vous appelez le fol, qui mange avec le chien. Sachez qu’il n’est pas fou du tout, qu’il est plein de bon sens, et qu’il est chevalier parfait. Vous l’avez vu sur le champ de bataille. Moi, je vous dis qu’il est plus qu’il ne paraît, je vous dis qu’il est de haute naissance, et qu’il se cache à la cour, jouant le bouffon pour un motif que j’ignore. Vous m’avez déjà par trois fois outragée et honnie, mon père, parce que je vous annonçais par mes signes de muette que votre bouffon était digne des plus grands honneurs. Vous n’avez jamais voulu me croire. Qui plus est, vous m’appeliez folle aussi, et vous me chassiez de votre table, devant tous vos barons, à ma honte. Mon père, Dieu veut maintenant témoigner que je n’étais pas folle, et que j’avais raison contre tous, quand j’honorais le malheureux qui gît blessé sous l’escalier de la chapelle.»

Et, brusquement, changeant de ton, elle cria:

--«Où est donc le Sénéchal? Je ne l’entends pas. Est-il devenu muet?»

Mais le Sénéchal n’avait pas attendu qu’on l’appelât. Des gens avouèrent qu’il s’était échappé, sans se faire aider par personne.

--«Le faux larron!» s’écrièrent les comtes.

--«Pourquoi l’a-t-on laissé fuir?» demanda l’Empereur.

On avait déjà la preuve ainsi que la Damoiselle disait la vérité. Mais quelle stupeur dans la foule, quand on apprit que la Damoiselle pût dire aussi certainement la vérité, en désignant le bouffon à l’admiration et à la reconnaissance de tous!

* * * * *

La première surprise apaisée, la fille de l’Empereur demanda qu’on fit silence.