L'Histoire merveilleuse de Robert le Diable remise en lumière pour édifier les petits et distraire les autres

Part 5

Chapter 53,845 wordsPublic domain

Et le bouffon disputa le pain et la viande au limier son ami, avec force grimaces, afin de mettre en joie les invités de son maître.

Et les invités eurent une joie si bruyante que la fille de l’Empereur en rougit de chagrin.

* * * * *

Tout se passa comme l’année précédente, vous dis-je, tout, jusqu’à la scène finale que vous devinez.

Après le festin, en effet, les nappes ôtées et les tables rangées, tandis que la cour entourait l’Empereur, on parla du Chevalier Blanc. Chacun rendait hommage à sa gloire incontestable.

Et l’Empereur dit:

--«Vous avez raison. Toute la victoire fut sienne. S’il daignait m’en demander le prix, je lui remettrais et de mes terres et de ma fortune tout ce qu’il en voudrait, s’il en voulait. Mais il me semble bien se soucier fort peu de récompense aucune. Qui nous révèlera pour quel motif et par quel hasard il nous secourt, depuis deux ans, chaque fois que nous sommes en danger, et ce sans se faire connaître et sans même nous adresser la moindre parole? Barons, je verserais à l’instant mille marcs d’or fin, et davantage s’il faut, pour le voir seulement une fois devant moi.»

Alors la fille de l’Empereur se leva, et désigna le bouffon à son père.

Et l’Empereur, ne se contenant plus, s’écria:

--«Qu’on l’emmène! qu’on l’emmène! Il n’y a pas à dire non: ma fille est folle, et plus folle que l’an dernier, et folle définitivement, puisqu’elle s’obstine dans cette idée fixe, malgré mes ordres, et malgré la peine qu’elle sait qu’elle me fait. Qu’on l’emmène vite!»

Et la journée s’acheva sur cette scène, comme l’année précédente, l’Empereur gardant son opinion et sa fille gardant la sienne, et le bouffon regagnant sa place dans le chenil, sous l’escalier de la chapelle, comme toujours.

CHAPITRE SEPTIÈME

LA CHASSE AU VAINQUEUR

Déconfits sans avoir pu soutenir le combat qu’eux-mêmes ils avaient engagé contre les Romains, les Turcs pleuraient de rage, mais cette fois leur honte était plus grande que leur colère, quand ils rentrèrent chez eux. Ils n’acceptaient pas d’avoir été si outrageusement et si incompréhensiblement mis en déroute par un seul chevalier sans qui les Romains eussent été anéantis.

Leur retour lamentable en Roménie excita l’orgueil blessé de tous les pays païens. Il n’y eut partout qu’un cri:

--«Vengeance!»

De partout, les païens se levèrent, de partout, de la Babylone du désert et de l’autre Babylone, qui est le Caire; d’Arabie et de Syrie, où ils sont barbus et chevelus à l’excès; d’Alexandrie, d’Aumarie et de Russandre, et de Camoile. Le roi de Damas réunit à lui seul une armée considérable. De Rohais, de Coroscane, d’où encore? les Sarrasins se levèrent pour châtier Rome. Les Pichenars et les Commains ne furent pas les derniers à se lever. Bref, il y eut tant d’empressement dans tous les pays païens, que les Turcs purent mettre sur pied une armée plus grande que toutes celles qu’ils avaient mobilisées jusqu’alors. Et tous ces hommes, qui valaient autant par leurs vertus personnelles que par leur nombre, jurèrent solennellement de détruire Rome, de massacrer tous les Romains, et de faire si bien contre le terrible Chevalier Blanc, pourvu qu’il se présentât, que nul artifice et nul charme ne les empêcheraient de lui arracher l’âme du corps.

Il est certain que jamais, ni la première fois, ni la deuxième, les Turcs ne s’étaient préparés avec tant de minutie et d’acharnement. Il est certain que jamais Rome ne fut sous la menace d’une invasion plus puissante.

* * * * *

Les Turcs s’embarquèrent quand les prés recommencèrent à verdir et les feuilles à naître des boutons.

La mer était mauvaise. Mais ils cinglèrent tant et tant, ces Turcs maudits, qu’ils abordèrent sans encombre au rivage de Rome. Débarquer, décharger les vaisseaux, dresser les tentes, organiser le campement, tout fut fait dans le plus grand ordre et le moins de temps possible.

Ce fut pour Rome une surprise douloureuse. Les Turcs arrivaient à l’improviste, et ils semblaient cette fois occuper la côte avec une armée plus nombreuse que les deux armées réunies qu’ils avaient déjà menées contre la ville de l’Empereur et du Pape.

Or Rome, éprouvée par les deux dernières invasions turques, et toujours pressée à distance par les tentatives du Sénéchal félon, était plus faible que les fois précédentes, et moins capable d’opposer une résistance efficace. En outre, il lui était difficile de se chercher des alliés: les Turcs débarqués ne lui en donneraient pas le loisir. Et quels alliés pourraient accourir assez tôt?

Malgré les deux affronts qu’il avait essuyés déjà, l’Empereur désespéré, pour ne négliger rien, fit appel encore une fois à la loyauté du Sénéchal, l’adjurant de ne se point rendre coupable davantage d’abandon et de vilaine rancune. A quoi le Sénéchal ne répondit que par son même refus obstiné. Ce qui fâcha cruellement l’Empereur, lequel jura que, plutôt que de livrer sa fille jolie à ce misérable Sénéchal, il aimerait mieux voir mourir tous les Romains et s’effondrer toute la ville.

Cette fois encore, les Romains ne devaient compter que sur eux. Mais leur espoir était plus précaire que jamais.

* * * * *

Entre autres bruits qui circulaient dans la ville, il y en avait un qui troublait davantage les Romains: c’est que les Turcs se vantaient de conjuguer tous leurs efforts pour abattre, avant toute chose, le Chevalier Blanc, s’il venait au secours des Romains.

Or les Romains, de leur côté, ne se croyaient capables d’échapper à un désastre que si le Chevalier Blanc venait à leur secours. Et aux vœux qu’ils faisaient afin que le Chevalier Blanc les secourût encore cette fois, ils joignaient le souhait que ce mystérieux chevalier blanc fût vraiment, comme beaucoup le disaient, un envoyé du ciel, et par conséquent invincible.

Cependant, ceux qui doutaient de l’origine surhumaine de leur sauveur, étaient en émoi. Ils regrettaient qu’on n’eût pas recherché le Chevalier Blanc avec assez de zèle, et ils craignaient que, fâché peut-être de leur indifférence, le Chevalier Blanc ne consentît plus à sauver les Romains.

C’est pourquoi l’Empereur dit, en séance du conseil où il avait mandé le Pape, les sénateurs, ses barons, et tous ses grands vassaux:

--«Seigneurs, Dieu nous a par deux fois envoyé gracieusement un chevalier pour nous défendre. Sans ce défenseur, je ne sais si nous serions venus à bout des Turcs, et j’ose à peine imaginer ce qu’aurait pu devenir Rome. Celui-là méritait les plus magnifiques récompenses. Nous ne lui avons rien donné. J’en suis pour ma part plus contrit que je ne saurais dire. Toutefois, si Dieu nous veut garder, et donc nous envoyer une troisième fois le Chevalier Blanc, je veux que nous nous acquittions de notre dette, et ce par tous les moyens. Je veux qu’après la bataille nous le retenions de force. S’il est ange du Seigneur, comme certains l’affirment, nous le saurons, et nous saurons à qui revient de droit notre gratitude. Si d’autre part il est simple mortel, je veux qu’il ne s’échappe point de la bataille, pourvu qu’il s’y montre. A cette fin, le jour de la bataille, j’embusquerai trente bons chevaliers, là-bas, dans les taillis du boqueteau le long duquel on vit s’enfuir, l’an dernier, le Chevalier Blanc après la victoire. On le prendra, on le tiendra, on me l’amènera, et je le récompenserai comme je dois, s’il plaît à Dieu de nous l’envoyer.»

Ainsi, des deux côtés, le Chevalier Blanc courait de grands risques, s’il reparaissait: les Turcs voulaient le tuer, et les Romains voulaient le connaître. Et, si Robert avait su dans quelle alternative ses amis et ses ennemis le plaçaient, il n’aurait peut-être pas redouté le plus ses ennemis.

* * * * *

Par un mercredi, au petit jour, les Turcs marchèrent sur Rome, poussant en avant-garde les Commains et les Pichenars.

Tant bien que mal, l’Empereur avait pris les meilleures dispositions qu’il pût prendre pour parer à un désastre, ou du moins pour sauver l’honneur de la défense. Ses barons étaient prêts, ses brigades ordonnées, ses gens résolus. Mais surtout il attendait l’aide opportune du Chevalier Blanc.

--«Viendra-t-il?» se demandaient les Romains.

L’Empereur perdit un peu de temps à donner ses ordres aux trente chevaliers qu’il chargeait de s’emparer du Chevalier Blanc après la bataille. Il ne fut satisfait que lorsqu’il les vit s’enfoncer dans leur embuscade, sous les frondaisons du boqueteau d’où ils ne surgiraient qu’au moment que le Chevalier Blanc s’en retournerait vers la ville.

Ce point réglé, alors seulement l’Empereur mit ses troupes en marche. Les cors et les trompettes sonnèrent. Et le Pape, qui suivait son enseigne, bénit les Romains.

Accoudée à sa fenêtre, la fille de l’Empereur assistait au départ. Elle était plus anxieuse, elle aussi, que la dernière fois.

Cette fois, en effet, les Turcs étaient plus nombreux, plus entreprenants, plus hardis, et ils s’approchaient si rapidement, poussant à fond leurs chevaux, que la Damoiselle pouvait discerner leurs premiers cavaliers qui bousculaient déjà les éclaireurs romains.

Et elle aussi, la gracieuse Damoiselle que tous croyaient folle, elle se demandait si le Chevalier Blanc reparaîtrait pour la troisième fois, et pour la dernière fois sans doute sous le masque d’un inconnu, puisqu’après la bataille il serait appréhendé par ordre de l’Empereur, et dévoilé.

* * * * *

Or, pour la troisième fois, le Chevalier Blanc parut sur le champ de bataille.

Il y parut au bon moment. Les Romains peinaient. Certes, ils n’étaient pas encore en retraite, comme ils l’étaient l’année précédente, quand le Chevalier Blanc était survenu. Mais ils ne tenaient plus que désespérément devant les masses turques. A vrai dire, ils se battaient autour de la bannière impériale, toute éblouissante d’or au soleil, objet de convoitise pour les uns, emblème sacré pour les autres. Et la situation des Romains n’était pas excellente, il s’en faut de beaucoup. Mais le Chevalier Blanc parut.

Romains et Turcs, qui l’attendaient pareillement, quoique sans espoirs semblables, l’aperçurent de loin, comme il passait le long du boqueteau d’où les trente chevaliers embusqués par l’Empereur se gardèrent bien de surgir, car ils ne devaient s’emparer du Chevalier Blanc qu’après la bataille.

Il accourait au galop.

Comme si le nombre exceptionnel des ennemis l’excitait davantage, il fonçait droit sur eux. Un loup affamé ne se rue pas sur une proie avec plus de furie.

--«Voici le Chevalier Blanc!» s’écrièrent les Romains.

--«Voilà le Chevalier Blanc!» s’écrièrent les Turcs.

Il ne fallut que ces deux cris pour que la bataille se décidât.

* * * * *

Les incrédules souriront. Ils objecteront que j’exagère, qu’un seul chevalier ne peut pas jeter en déroute toute une armée si puissante que celle que j’ai décrite, et ils refuseront de m’écouter. Mais, à ceux-là, je répondrai que, même s’ils ne croient pas aux miracles, ils doivent croire aux revirements merveilleux qui se produisent sur tous les champs de bataille.

Tous les soldats vous diront qu’une troupe qui veut vaincre vainc, qu’une troupe sans chef est perdue immédiatement, qu’un chef fait de sa troupe ce qu’il veut, et que souvent telle troupe qui se croyait vaincue s’est tout à coup trouvée victorieuse.

Ainsi, les Turcs avaient le dessus; en moins de rien, ils eurent le dessous. Ils étaient plus nombreux que les Romains; ils furent repoussés par les Romains. Acceptez enfin la chose comme elle fut: pour la troisième fois, si extraordinaire que cela vous semble, les Turcs furent vaincus, refoulés, poursuivis, mis en déroute. Aussi bien, les chroniqueurs le disent. Et nous n’avons pas à discuter.

* * * * *

Donc, qu’on y consente, l’arrivée du Chevalier Blanc changea la face du combat.

Furieusement, il attaqua les Turcs. La lance basse, il pénétra dans leurs rangs. Piquant, brochant, éperonnant, il frappa, poussa, renversa, abattit, tua. En peu de temps, il eut son gonfanon tout ensanglanté.

Vous souvient-il que, l’année précédente, le Chevalier avait pu, dès les premiers instants, se trouver en face du Grand Émir et le transpercer de sa lance? Cette fois, il se trouva bientôt en face du Roi de Moriagne, Sarrasin fastueux, qui chevauchait en tête de sa division. Irrésistible, le Chevalier Blanc lui planta sa lance en pleine poitrine. Le Roi renversé glissa de cheval, brisant dans sa chute le bois de la lance que le Chevalier Blanc ne lui retira pas assez vite. Mais le Chevalier Blanc ne se troubla point pour si peu. Prompt, il prit son épée, bondit au milieu des gens du Roi de Moriagne, et, faisant de grands moulinets, il les dispersa comme autant de mouches.

Cependant, plus actifs que l’année précédente, les Turcs ne cédèrent pas tout de suite. Devant le Chevalier Blanc, ils s’écartaient, et lui s’enfonçait de plus en plus au milieu de leurs rangs qu’il s’ouvrait à coups d’épée. Mais, derrière lui, ils essayaient de se reprendre, et de se reformer, et de l’attaquer dans le dos. Essais inutiles, qu’ils payèrent cher. Le Chevalier Blanc brusquement faisait volte-face, et se débarrassait des sournois cavaliers. Et d’ailleurs, les Romains s’empressaient à l’envi de courir sur ses traces. Et, peu à peu, le désordre augmentant, les Turcs reculèrent.

* * * * *

Je ne vous conterai pas tous les détails de la lutte. Ils vous rebuteraient peut-être, et vous n’y trouveriez pas le plaisir que ceux-là seuls y trouveraient qui auraient été soldats un jour dans quelque guerre. Je ne vous dirai donc que ce qu’il y eut de singulier dans la troisième déroute que les Romains, conduits et stimulés par le Chevalier Blanc, infligèrent aux Turcs.

Et d’abord, le Chevalier Blanc eut soudain l’heureuse fortune d’apercevoir à peu de distance l’étendard des Sarrasins. L’apercevoir, piquer vers lui, l’attaquer et l’abattre, ce fut l’affaire d’un instant. Ce fut aussi le signal de la panique chez les Turcs, de la panique et de la fuite à toute bride vers la mer.

Malheureusement pour eux, les Turcs s’étaient avancés vers Rome avec trop d’ardeur. Dans leur hâte de surprendre et de prendre la ville, ils n’avaient pas assez ménagé leurs chevaux. Trop vite, ils étaient allés trop loin. Or, de la mer à la ville, il y avait huit lieues. En outre, le soleil donnait de tout son éclat sur le champ de bataille, et la chaleur était intolérable. De sorte que, voulant fuir, gagner la mer, et refaire à trop vive allure tout le chemin qu’ils venaient de faire d’un train excessif, les Turcs furent trahis par leurs montures. Leurs chevaux épuisés s’abattirent, les laissant à la merci des Romains, qui massacrèrent sans pitié les Turcs démontés.

Ce n’est pas tout. Acculés enfin au rivage, ils n’y trouvèrent pas l’espoir de salut qu’ils y avaient trouvé les deux autres fois. Pendant la bataille, en effet, le vent s’était levé, et une horrible tempête secouait la mer. Quand les Turcs voulurent essayer de gagner les vaisseaux à la nage, ils furent ou bien engloutis ou bien rejetés à la grève.

Ce fut une fin de combat lamentable. Ceux que les vagues rejetaient, étaient reçus à coups d’épée et de lance par les Romains. Le carnage y fut monstrueux. Les Turcs tombaient les uns sur les autres. Partout, au bord de l’eau, on ne voyait que des tas de cadavres. Et les Sarrasins maudits avaient le choix ou de mourir noyés sans recours dans l’onde furieuse, ou de succomber à la colère des Romains sur le rivage.

Disons-le pour achever: pas un Turc ne survécut. De toute cette troisième armée, la plus puissante qu’ils eussent dressée contre Rome, et qui subit la plus sombre défaite, il ne resta rien. Et cette troisième victoire de Rome, qui était celle que les Romains avaient le moins espérée, fut la plus complète et la plus grandiose.

* * * * *

Et le Chevalier Blanc?

Au milieu du désordre qui régnait quand les Romains se ruèrent au butin, il s’y prit si adroitement qu’il se retira du champ de bataille sans être arrêté ni remarqué par personne.

Il se dirigeait vers la ville, et déjà il s’approchait du boqueteau où l’attendaient en embuscade les trente chevaliers choisis par l’Empereur.

Depuis longtemps ils l’observaient. Ils l’attendaient sans bouger. Telle était en effet leur consigne: laisser le Chevalier arriver à leur hauteur; puis, à ce moment, surgir tous ensemble du bois, le cerner, saisir son cheval par la bride pour l’empêcher de fuir, ou, au besoin, tuer son cheval, dernière ressource.

Or le Chevalier Blanc ne soupçonnait rien. Il s’en retournait vers Rome au petit galop.

Soudain, quand il fut à hauteur des trente chevaliers, voilà les trente chevaliers qui surgissent des fourrés du boqueteau, et, piquant à l’envi sur le Chevalier Blanc, lui crient à toute bouche:

--«Vassal, vous êtes nôtre. Par ordre de l’Empereur, vous serez à l’honneur aujourd’hui.»

De surprise, il s’arrête, regarde les chevaliers qui accourent, comprend d’un trait la menace, s’attriste à la crainte d’un combat possible à soutenir contre les envoyés de l’Empereur, car il avait le droit de se battre contre les Turcs, mais il n’a pas le droit de porter le moindre coup contre tout autre. Il s’attriste en même temps à la crainte d’être pris et reconnu et fêté et récompensé, et de ne plus pouvoir faire comme il doit sa pénitence. S’il est pris, que deviendra-t-il? C’est son salut qui est en péril.

D’un trait, en moins de rien, il mesure tout le danger. Et brusquement, brochant et frappant son cheval, il se lance au grand galop vers la ville, fuyant à bride abattue, lui, le chevalier terrible devant qui tous les Turcs s’enfuyaient. Et il prie Dieu de lui venir en aide.

* * * * *

Derrière lui, un nuage de poussière monte. Les trente cavaliers sont à ses trousses. Une poursuite endiablée commence.

Tantôt les cavaliers gagnent du terrain et baissent la lance vers le cheval du Chevalier Blanc, et tantôt le Chevalier Blanc, forçant sa bête, leur échappe.

La poursuite est dure. Les chevaux soufflent, suent, s’épuisent.

Le Chevalier Blanc fuit toujours.

Un étang les arrête, qu’il faut contourner. Les chevaux n’en peuvent plus. Les chevaliers sont obligés d’abandonner.

Un seul d’entre eux s’obstine, et pique sur le Chevalier Blanc.

Il pique et broche et frappe tant et si fort, qu’il finit par rejoindre le Chevalier Blanc. Il baisse déjà la lance, il pique encore, vise le cheval du Chevalier Blanc entre les sangles pour l’abattre net, pique encore, pousse sa lance à fond, et avec un grand cri de joie s’arrête, son cheval exténué.

Mais le Chevalier Blanc s’échappe.

L’autre a ramené sa lance tordue et sanglante, ou plutôt il n’en ramène que le bois. Le fer en est resté, non point dans le ventre du cheval, mais dans la cuisse du Chevalier Blanc. Et le Chevalier Blanc, qui n’a pas crié sous le coup, s’enfuit à bride abattue, en serrant tant qu’il peut sa plaie, pour que le sang n’en tombe pas à terre et ne trahisse pas le chemin de sa retraite.

* * * * *

Blessé, mais toujours droit en selle, le Chevalier Blanc rentre par la brèche au jardin, descend, rend armes et cheval, et, se croyant seul près de la fontaine, se met à songer.

Comme les autres fois, il a le visage meurtri, et il est moulu des coups que les Turcs ne lui ont pas ménagés. Mais c’est de sa blessure à la cuisse qu’il souffre surtout; et, ce qui l’inquiète davantage, c’est la crainte de ne pas pouvoir dissimuler sa blessure, où le fer de la lance est demeuré planté.

Douloureusement, il se traîne jusqu’à la source et lave d’abord le sang qui souille sa plaie. Mais la plaie ouverte saigne.

Robert comprend qu’il en doit retirer le fer cruel, faute de quoi jamais la plaie ne se fermera.

Douloureusement, mais courageusement, il s’exécute. Tant bien que mal, il arrive à retirer le fer profond.

Cependant, il a besoin d’un emplâtre pour sa blessure. Et où le chercher? Ingénieux, il dépouille de sa mousse un arbre sec, puis sonde le trou de sa plaie, y enfonce un tampon de mousse, non sans pâlir plus d’une fois; puis il se lève, ramasse le fer de la lance, et, pour que nul ne le retrouve, le cache sous terre, dans une des conduites de la fontaine.

Après quoi, la jambe lourde et le visage décoloré, il quitte le jardin lentement, péniblement, et se dirige vers son lit de paille, dans le chenil, sous l’escalier de la chapelle.

Dieu! comme elle pleure, à sa fenêtre, la charmante fille de l’Empereur, qui a tout vu, la bataille et l’embuscade, la poursuite et la blessure, et la plaie affreuse du bienfaiteur méconnu!

* * * * *

Sur le rivage, au milieu du champ de bataille conquis, l’Empereur se réjouissait sans arrière-pensée de sa victoire.

Tandis que, suivant ses instructions, on partageait entre les vainqueurs le butin rassemblé, il manda près de lui le Pape, les barons, ses plus nobles vassaux, tant pour les inviter à célébrer avec lui cette belle journée, que pour recevoir en leur présence le Chevalier Blanc qu’il se flattait de voir bientôt.

Les barons étaient inquiets.

--«N’ayez crainte», dit l’Empereur. «S’il a pris par le boqueteau que vous savez, nous le verrons. Les chevaliers que j’y ai embusqués lui ont sûrement coupé la retraite, et ils me l’amèneront.»

Or, soudain, un baron s’écria:

--«Les voici qui s’en viennent.»

--«Mais comme ils viennent lentement!» fit un autre.

--«Ils baissent la tête, voyez!» dit un troisième.

L’Empereur s’était élancé vers eux.

--«Où est le Chevalier Blanc?» leur cria-t-il de loin.

L’un d’eux répondit:

--«Sire, nous ne l’avons pas. Nous le poursuivîmes à l’envi tant que nous pûmes, mais nous y dûmes tous renoncer, sauf celui-là, Sire, dont vous voyez la lance brisée et sanglante. Il l’atteignit, celui-là, oui, nous pouvons l’affirmer. Et il allait tuer son cheval, pour le saisir démonté; mais, le malheur aidant, il manqua le cheval et toucha l’homme à la cuisse. Dieu permette que la blessure soit guérissable! L’inconnu s’est échappé, emportant dans sa cuisse le fer de la lance. Et le chevalier que voilà se désespère du coup qu’il lui porta. Regardez, Sire, comme le bois de sa lance est sanglant!»

--«Il a mal fait», dit l’Empereur, «mais il n’a pas mal agi, puisqu’il a fait ce qu’il a pu, et qu’il n’a pas voulu ce qu’il a fait.»

Autour de l’Empereur, barons, comtes et ducs, étaient consternés. L’Empereur fondit en larmes.

--«Il nous faut donc rentrer à Rome sans lui,» dit-il.

Mais après une victoire plus grande que toutes les autres réunies, le retour des vainqueurs fut cette fois moins joyeux. Un morne silence pesait sur toute l’armée.

CHAPITRE HUITIÈME

LE BIENFAITEUR INTROUVABLE

A Rome, la tristesse des vainqueurs se répandit dans toute la ville, assombrissant brusquement la gaîté déçue de la population. Il n’y eut bientôt bourgeoise ou vilaine qui ne s’affligeât de tout son cœur. Dieu! qu’on plaignit le pauvre Chevalier!

On disait:

--«Il s’en va donc, blessé par nous, qu’il a sauvés! Son bienfait tourne à sa perte, et nous le récompensons d’une offense! Dieu devrait bien tous vous confondre, et la terre se dérober sous vos pas, quand vous avez tué celui qui vous arracha de la mort! Non content de vous sauver, il vous enrichit de tout ce butin turc dont votre ville à présent est pleine; et vous, vous lui donnez une blessure mortelle!»

Et la fête qu’on préparait n’eut pas l’éclat que les Romains auraient pu y mettre, si ce beau jour de victoire avait été sans nuage.

* * * * *

Au palais impérial, la fête n’eut pas davantage l’ampleur accoutumée. Il y avait une gêne dont nul ne parlait, mais dont tous éprouvaient en secret l’acuité.

Ce fut une fête grave, où l’on sentait que manquait un élément indispensable, la sécurité des âmes tranquilles, la paix des consciences sans tache.