Part 2
--«Parce que, désespérée de n’avoir point d’enfant après dix-sept années de mariage, je fus assez imprudente pour douter de Dieu Notre Seigneur, et assez téméraire pour croire que l’Autre m’exaucerait mieux.»
Robert murmura:
--«L’Autre? Ils m’appellent Robert le Diable.»
La duchesse poursuivit:
--«Ce fut un jour que ton père s’en était allé chasser au bois, que je fis ma détestable prière. Quand le duc revint, il me trouva toute en larmes, il me prit dans ses bras pour me consoler, et ce fut ce jour-là que d’avance je te perdis par ma faute.»
Elle sanglotait. Elle acheva:
--«Beau fils, je n’ai plus rien à te dire.»
Robert ne répondit rien.
Comme sa mère le lui avait annoncé, il eut tant de chagrin et de honte qu’il en demeurait confondu.
Mais il ne tua point la duchesse. Il pleurait.
* * * * *
Robert pleurait. Lourdes, les larmes lui coulaient tout le long du visage.
Il dit soudain:
--«Ma mère, je vous le jure ici: désormais, s’il plaît à Dieu, le vrai martyr, le Diable n’aura plus rien de moi. Qu’il s’y efforce! Je ne suis plus à son service, et je le frustrerai de l’un des siens.»
Il dit encore:
--«Ma mère, je vous le jure ici: je m’en irai sans plus attendre, à pied, tout seul, et mendiant ma vie, jusques à Rome. Je m’en irai vers le Pape, pour lui demander pénitence de mes péchés et de mes crimes. Je ne suis plus Robert le Diable, ma mère, voici le terme.»
Il jeta loin de lui son épée.
--«Adieu, ma mère,» dit-il enfin. «Vous saluerez mon père de ma part. Il m’avait banni de sa maison et dépossédé de mon héritage. Mais peu me chaut de son duché. Ce n’est point telle récompense que je veux reconquérir, c’est mon pardon de Dieu.»
Ainsi fit-il tout aussitôt.
Il se coupa les cheveux, se déchaussa, changea ses vêtements de seigneur contre un vieux froc de pèlerin, s’arma d’un bâton, et s’en alla.
Et la duchesse, folle de chagrin, de honte, et d’espérance, le regarda qui s’en allait, et elle pleurait, et elle disait:
--«Adieu, cher fils! Je perds mon fils, je perds ma joie.»
CHAPITRE DEUXIÈME
LE PÈLERIN DE ROME
Sans s’attarder en route et sans faire halte dans aucun château, dans aucun bourg, dans aucune ville, marchant seul et priant Dieu, peinant beaucoup et se reposant peu, Robert, à force de cheminer, atteignit enfin Rome.
Il se présenta le jour même au palais du Pape. Mais il eut beau heurter, appeler, et crier: il ne put arriver jusqu’au Saint-Père. Perdu dans la foule des quémandeurs, il fut éconduit comme les autres.
Il s’attrista. Mais il ne désespéra point.
Comme il était homme de ressource, et joint qu’il ne pouvait tenter rien de plus pour l’instant, il s’enquit des habitudes et du caractère du Pape. Et il se trouva quelqu’un pour lui apprendre tout ce qui l’intéressait.
On lui apprit ainsi, parmi des choses moindres, que, quotidiennement, au lever du jour, dans sa chapelle particulière de Saint-Jean, le Pape chantait sa messe, et que nul étranger jamais n’y assistait, parce que des gardes en écartaient tous les curieux; puis, que nul, sous quelque motif que ce fût, n’était autorisé à s’approcher du Saint-Père jusqu’au moment de son retour au palais; et que là nul ne pénétrait, s’il n’était mandé par le Pape.
Or, pour Robert, ce fut assez. Il résolut de parler au Pape dans sa chapelle, audace que personne avant lui n’avait eue.
* * * * *
Un soir, après vêpres, comme la nuit tombait, quand il vit le lieu sombre et tranquille, Robert se glissa dans la chapelle de Saint-Jean, et se cacha tout droit sous la plus belle stalle, qui était la stalle même du Pape.
Au lever du jour, le Pape vint, accompagné de deux prêtres chenus. Il n’était suivi que des huissiers ordinaires qui devaient, selon leur rôle, défendre les portes pendant la durée de l’office pontifical.
Bien caché, Robert entendit toute la messe. Mais, sitôt qu’elle fut dite, il bondit hors de sa cachette et courut vers le Pape.
Risquant sa vie pour se sauver, Robert se prosterna vivement et cria, d’une voix dolente:
--«Pitié! Pitié!»
A son cri, les huissiers accouraient déjà, menaçants, de toutes parts.
Mais le Pape à son tour cria:
--«Que nul ne touche à cet homme!»
* * * * *
Les huissiers avaient reculé. Robert, pécheur contrit, commençait a supplier le Pape.
--«Ami», lui dit le Pape, «qui êtes-vous? Qui vous a mis dans cette grande peine où je vous vois? Si vous le savez, dites-le nous.»
--«Seigneur», répondit Robert, «la grande peine que j’ai, je veux vous la dire. Je suis le plus grand pécheur de ce monde.»
Il continua:
--«Le duc des Normands est mon père, et la duchesse fut ma mère. Pendant dix-sept ans, elle pria Dieu de lui accorder la grâce d’un enfant. Sans doute ne sut-elle pas l’en prier avec assez de ferveur; elle n’obtint rien pendant dix-sept ans: voilà du moins ce que je puis dire. Elle en eut un si grand chagrin qu’elle fut assez imprudente pour douter de Dieu Notre Seigneur et assez téméraire pour croire que l’Autre l’exaucerait. Voilà du moins ce qu’elle m’a pu dire. Né d’une naissance si funeste, j’ai, depuis mon premier jour, résisté et bataillé contre Notre Seigneur Dieu en toutes circonstances et en tous endroits. Mon âme ne m’appartient plus, Seigneur, et je suis perdu sans rémission, si je ne reçois de vous le remède qu’il me faut.»
Puis, sans attendre, Robert confessa tous ses péchés, tous ses méfaits, et tous ses crimes. Mot à mot, il les exposa tout au long. Une telle honte l’accablait qu’il pleurait, tête basse, en les exposant, inquiet et craintif, et, de temps en temps, il regardait le Pape à la dérobée.
Le Pape écoutait.
Robert se tut.
Devant tant de péchés, tant de méfaits, et tant de crimes, le Pape hésitait. Il ne répondit d’abord pas.
La figure mouillée de larmes, les yeux brûlés, le cœur meurtri, Robert s’émut de ce silence.
Il s’écria de nouveau:
--«Pitié, Seigneur! Pitié!»
* * * * *
Le Pape eut pitié.
--«Ami», dit-il, «sais-tu ce que tu feras? Tu resteras avec moi jusqu’à demain, mais pas davantage. Demain, au petit jour, je te donnerai une lettre. Tu t’en iras vers les montagnes, à la forêt de Marabonde. Là, tu suivras le chemin principal. Tu arriveras à une fort belle fontaine, au fond de la vallée. Tu prendras à droite le long du ruisseau. Tu trouveras un manoir et une chapelle. Tu n’appelleras ni ne crieras. Tu frapperas trois coups au postichet, trois coups et rien de plus, et tu t’assiéras. Tu attendras que vienne t’ouvrir l’ermite qui habite là. Il n’y a pas au monde un ermite qui lui soit comparable, même de loin, et il n’est pas de jour que Dieu ne fasse pour lui des miracles. Trois fois par an, je vais me confesser à ce saint homme. Il est précieux. A maint pécheur il fut utile. Porte-lui mon salut, donne-lui la lettre que je te remettrai. Il saura qui tu es et ce que tu désires. Et il t’imposera, lui, la pénitence dont tu as besoin. Va, lève-toi, n’aie plus d’inquiétude.»
Robert, tout joyeux, baisa les deux pieds du Pape.
* * * * *
Le lendemain matin, le Pape appela Robert, lui remit, écrite et scellée, la lettre qu’il lui avait promise, et lui ordonna de s’en aller au bois où demeurait l’ermite.
Voilà Robert qui s’en va.
Il s’en va, il se hâte, il veut gagner au plus tôt la miséricorde divine, il veut se tirer au plus tôt de sa peine mortelle.
Il marche vers les montagnes, il s’engage dans la forêt, il suit le chemin principal, il marche toujours, il arrive à la fontaine qui est au fond de la vallée, il prend à droite le long du ruisseau, il marche encore.
Il a tant marché par le bois, qu’il arrive enfin vers le soir à l’ermitage.
Voici l’ermitage, avec sa petite porte. Robert saisit le marteau et frappe trois coups au postichet.
Et voici l’ermite qui vient. Il est vieux et gris. Il vient lentement en s’appuyant sur une béquille.
Il a ouvert le postichet.
--«Dieu vous garde!» dit-il.
Robert s’incline devant le vieillard. Puis il le salue au nom du Pape de Rome, et lui présente la lettre scellée.
L’ermite a pris la lettre. Il lit lentement, d’un bout à l’autre, sans rien omettre, et, à mesure qu’il lit, il s’émeut. Et quand il a tout lu, il s’assied. Il pleure.
--«Mon frère», dit l’ermite, «le malheur vous accompagnait quand vous êtes venu sur cette terre. Vous cherchez maintenant la pénitence des péchés dont vous êtes grevé. Hélas! il n’est pas d’homme qui fasse tant pour l’amour de Dieu qu’il soit capable de vous imposer la pénitence nécessaire. Quant à moi, je ne saurais m’y enhardir.»
Robert s’alarme. Il regarde l’ermite.
L’ermite continue:
--«Je vous promets du moins que je ferai pour vous tout ce que je pourrai. Demain matin, quand je serai au plus secret de mes oraisons, quand je croirai tenir Notre Seigneur, je le prierai qu’il daigne m’inspirer. Si Dieu veut avoir pitié de vous, il m’inspirera, et je saurai la pénitence qu’il vous impose. Repentez-vous jusque-là de vos péchés, mon frère, afin que demain vous en puissiez être lavé.»
Cependant l’ermite emmène Robert au logement qu’il lui destine. Il lui sert ensuite du pain, des œufs, et de l’eau, pour le remettre des fatigues de la journée. Puis il lui apporte de l’herbe. Et Robert se fait un lit, et se couche, car la nuit est venue.
* * * * *
Quand l’aube parut, le saint ermite se leva, prit sa chandelle et sa lanterne; puis il appela Robert et lui dit:
--«Venez, mon frère, à la chapelle.»
D’un bond, Robert fut debout.
Il suivit l’ermite. Mais, sitôt entré, il s’étendit de tout son long devant l’autel, et pria. Jamais prisonnier enchaîné ne pria si instamment Dieu de le délivrer de son enfer.
De son côté, l’ermite commençait à dire:
--«Introïbo...»
Lorsqu’il en fut à l’élévation, à l’instant qu’il tenait proprement le Corps de Notre Seigneur, l’ermite, d’un cœur simple et les yeux pleins de larmes, pria Dieu de l’éclairer, et de lui envoyer l’inspiration dont il avait besoin pour ordonner à Robert une pénitence à la mesure de son repentir.
Alors il y eut un silence.
Et l’on raconte qu’à partir de ce moment l’ermite avait l’air rasséréné et qu’il s’empressa d’achever sa messe.
La messe achevée, il appela Robert:
--«Ami», dit-il, «écoutez une bonne nouvelle. Dieu consent que vous soyez sauvé. Quittez donc toute inquiétude: vous saurez bientôt ce que Dieu de vous exige. Je n’ai qu’une crainte: c’est que vous ne puissiez pas endurer la pénitence qui vous est imposée.»
--«Seigneur», répondit Robert, «sachez-le bien: il n’est rien au monde que je ne sois prêt à faire pour reprendre mon âme au Diable qui en veut sa part.»
--«Dieu vous aime», dit l’ermite, «puisqu’il vous inspira de venir jusqu’à moi. Écoutez donc, beau doux ami, et apprenez la pénitence que Dieu me révéla tout à l’heure.»
* * * * *
Alors, l’ermite prononça:
--«Tout d’abord, de par Dieu, et sans faute, il faut que vous contrefassiez si parfaitement l’innocent et le fol, que l’on vous poursuive par les rues à coups de bâtons et de pierres, sans compter les huées qui vous accueilleront partout. Mais, où que vous soyez, gardez-vous de frapper personne! Faites-en seulement semblant, afin d’éloigner de vous les vilains et autres rustres qui vous attaqueront lâchement. Et ne laissez passer un seul jour sans amasser après vous le peuple de la ville, même si vingt mille gueux vous devaient assaillir, conspuer, battre, exciter, ou meurtrir.»
Robert ne répondit point.
* * * * *
L’ermite continua:
--«Cette première pénitence, ami, est fort rude et cruelle. Mais l’autre est encore plus douloureuse. Dès que vous serez parti d’ici, et où que vous alliez et que vous vous trouviez par la suite, gardez-vous de jamais parler, quoi que vous voyiez. Vous serez éternellement muet. Car, si une seule parole, quelle qu’elle soit, sort de votre bouche, quel que soit le besoin qui vous presse, vous retomberez aussitôt au pouvoir du Méchant. Néanmoins, quand vous recevrez de moi l’ordre de parler, vous pourrez le faire sans dommage. Veillez donc, Robert, et soyez sur vos gardes!»
Robert ne répondit point.
* * * * *
L’ermite continua:
--«Robert, bel ami, écoutez maintenant la troisième pénitence qui vous est prescrite. Elle est rigoureuse et vous en souffrirez. Mais voici ce que Dieu vous commande. Quoi qu’il vous arrive, et quelle que soit la faim qui vous vienne, vous ne mangerez rien que vous n’aurez d’abord enlevé de force à la gueule d’un chien. Votre salut est à ce prix. Ami Robert, les trois pénitences que Dieu vous enjoint, vous les connaissez.»
Robert s’écria.
--«Je les ferai toutes les trois sans jamais me permettre aucune faiblesse, même si je devais vivre encore mille années.»
--«Bel ami», dit le saint ermite, «écoutez ceci, que j’ajoute. Si jamais quelqu’un, qui que ce fût, vous ordonnait au nom de Dieu de faire quelque chose, quoi que ce fût, faites-le, pourvu qu’on vous rappelle, à preuve de vérité, les trois pénitences que je vous ai de par Dieu prescrites.»
Alors Robert se leva, prit rapidement congé du saint ermite, et se mit en route vers Rome.
CHAPITRE TROISIÈME
LE CHEVALIER PÉNITENT
Le lendemain matin, Robert, armé d’un bâton, arrivait à Rome.
Sitôt la porte de la ville franchie, il s’élança, courant, sautant, hennissant, contrefaisant le fol à merveille. Tant et si bien que, l’un après l’autre, les bourgeois sortirent de chez eux pour regarder l’étonnant personnage qui leur arrivait. Mais, dès qu’il en voyait un s’asseoir sur le seuil de sa maison, Robert se précipitait sur lui en le menaçant de son gourdin.
En peu de temps, toute la ville connut le fol. Des groupes nombreux de badauds se portaient à sa rencontre; d’autres le suivaient. Sur son chemin, les huées promises allaient peu à peu croissant. Bientôt le reste s’ensuivit. On lui jeta de la boue, des ordures, des savates; on le frappa. Mais lui, qui allait son chemin, obliquait parfois, et parfois se retournait pour faire semblant de châtier les insolents. Et la populace reculait. Et lui se gardait bien de donner aucun coup. Et la populace revenait à l’attaque.
On comprit qu’il était plus sot que méchant, et qu’on pouvait le houspiller à plaisir, sans avoir rien à craindre de sa part. La foule, qui devient vite féroce, ne se priva point de s’amuser aux dépens du pauvre fol inoffensif. Et l’on en vint bientôt à le poursuivre avec des pierres.
Déjà Robert saignait de plusieurs coups reçus. Il commençait à faiblir. Il voulut s’échapper. Mais la foule s’était amassée autour de lui. Il suait à grosses gouttes. La force loi manqua, et l’haleine. Il crut qu’on voulait l’assommer sur place. Aussi, faisant un dernier effort, il s’ouvrit un passage, et, fuyant sans se retourner, il courut tout droit vers la tour maîtresse qui se dressait au cœur de la ville, et qui était la tour du palais de l’Empereur.
Maintenant, si vous voulez bien me prêter un peu d’attention, je vais vous conter quelque chose d’inouï, mais auparavant je vous parlerai de l’Empereur.
* * * * *
L’Empereur dont je vous parle, et qui régnait alors à Rome, était assurément le meilleur empereur du monde. Il avait toutes les vertus: bravoure, générosité, courtoisie. Et il était aimé de tous ses sujets, sauf d’un seul qui le haïssait profondément, et qui était son propre Sénéchal, lequel avait pu oublier ses devoirs jusqu’à déclarer la guerre à son maître et seigneur.
Au reste, voici pourquoi.
L’Empereur avait une fille, si belle, que nul ne connaissait de femme plus belle. Elle était malheureusement affligée, depuis sa naissance, d’une cruelle infirmité: elle était muette. Elle entendait bien et comprenait tout ce que l’on disait; mais elle ne parlait pas; elle n’exprimait ses pensées que par signes. Or, comme elle était néanmoins la grâce et la beauté mêmes, le Sénéchal s’était épris d’elle, mais épris à ce point, qu’il eût accepté de s’en aller pieds nus et sans ressources à travers le monde, pourvu qu’il eût avec lui la blonde damoiselle.
Il l’avait demandée en mariage à l’Empereur. Mais l’Empereur, qui n’avait pas d’autre héritier, chérissait tendrement sa fille: il la lui refusa. S’il avait prétexté qu’elle était trop jeune, il aurait peut-être éconduit le Sénéchal sans l’irriter. Peut-être toutefois avait-il ses raisons, que nous ne connaissons pas, d’agir autrement.
Le Sénéchal pourtant était de haute naissance. Il possédait vingt bourgs, trente châteaux, et quatre villes en Lombardie. Sa famille était des mieux réputées et des plus glorieuses, et il n’y avait pas dans tout l’empire de seigneur qui comptât à son actif autant de terres que lui. Du refus de l’Empereur, il éprouva donc chagrin, honte, colère, et l’envie de se venger.
Voilà donc pourquoi le Sénéchal avait déclaré la guerre à l’Empereur. Il la mena rapidement et durement. Il envahit les terres impériales, les ravagea, et menaça Rome. En vain l’Empereur avait-il essayé de résister. Le Sénéchal, excellent guerrier, s’était ouvert par la force le chemin. Il n’assiégeait pas encore la ville. Il s’en tenait même à une assez grande distance, se contentant d’occuper les marches de l’empire, car il préférait peut-être intimider seulement l’Empereur et il craignait peut-être aussi de s’aventurer trop; mais les Romains craignaient qu’il ne poussât plus loin ses succès, et ils n’osaient non plus s’aventurer loin de leur capitale.
Or les choses étaient en cet état, quand Robert, contrefaisant le fol et poursuivi par la populace, se dirigea vers le palais de l’Empereur.
* * * * *
A cette heure là, l’Empereur était à table.
Robert, courant et suant, se précipita sur la porte du palais. L’huissier de service voulut l’arrêter, avec son bâton. Mais Robert, harcelé par ses bourreaux, lui échappa savamment d’un bond de côté, et franchit le porche.
L’huissier appelait à l’aide. Et, tandis qu’à la porte du palais d’autres sergents contenaient la populace, quatre huissiers s’élancèrent à la poursuite du fol. Mais il était déjà loin d’eux.
Robert ne s’arrêta que devant l’Empereur, où il s’assit, souffla, et respira. Les huissiers cependant paraissaient, bâton à la main.
--«Qu’on le laisse!» cria l’Empereur. «Cet innocent est ici sous ma protection. Et qu’on lui donne à manger!»
On s’empressa d’obéir. On apporta du pain blanc, un hanap plein de vin, un plat de viande, et l’on posa le tout devant Robert.
Mais il se passa une chose inattendue. Le fou prit la viande, le pain et le vin, et jeta le tout loin de lui.
On s’étonna grandement.
--«Voilà certes un fol original!» dit l’Empereur. «Ne se nourrit-il que de son extravagance?»
Et il ajouta:
--«Eh bien! qu’on le laisse en repos. Il mangera quand il aura faim.»
Robert put respirer en paix, et se remettre de ses émotions de la journée. Nul ne l’importuna, nul même ne lui adressa la moindre parole. Et lui se garda bien de sonner mot.
Et le repas autour de sa folle personne continua.
* * * * *
L’Empereur était assis plus haut que les convives, sous un dais somptueux.
A un certain moment, il laissa tomber sous la table un os qu’il tenait. C’était à dessein. C’était pour son chien favori, celui-là, et celui-là seul de tous ses limiers, qui avait de droit sa place près de l’Empereur pendant les repas.
Le chien avait vu tomber l’os sous la table. D’un coup de gueule, il le happa.
Mais il se passa alors une autre chose inattendue.
D’un bond, Robert s’était jeté sur le chien. Il lui arracha l’os de la gueule, l’emporta, et se mit à le ronger avidement, mais si avidement, qu’on eût dit qu’il allait le broyer entre ses dents.
L’Empereur éclata de rire.
--«Voici maintenant une autre merveille!» dit-il. «Jamais je n’ai rien vu de tel. Ce fol refuse le pain, la viande et le vin, et il enlève à mon chien un os où il n’y a rien à manger. C’est un innocent parfait!»
Sur quoi, l’Empereur débonnaire ordonna d’apporter au chien de la viande et du pain en abondance.
--«Puisqu’il ne veut manger qu’après le chien, servez le chien!» dit l’Empereur. «Il se pourra peut-être ainsi rassasier.»
Ainsi fut fait.
A mesure qu’on servait de la viande et du pain au limier, Robert lui sautait dessus en grimaçant, lui arrachait le morceau de la gueule, et le dévorait à belles dents. Et à chaque morceau, il manifestait son contentement avec force signes de joie vers l’Empereur.
* * * * *
L’Empereur s’amusait fort du spectacle que lui offrait Robert. Toute l’assistance riait comme l’Empereur.
--«Jamais nous ne vîmes fol si fantaisiste!» disaient-ils.
Ils ajoutaient:
--«On ne devrait point maltraiter un fol si gentil.»
Et l’Empereur décida:
--«Je jure par ma barbe et ma tête que celui-là sera châtié qui le maltraitera. Tant que ce fol voudra demeurer à la Cour, j’interdis qu’on le touche. Il est venu à moi, je le protégerai. Et qu’il soit libre d’aller et venir à sa guise par le palais et par la ville! Telle est ma volonté.»
Cependant Robert s’était rassasié. Quand il n’eut plus faim, écoutez la troisième merveille que virent l’Empereur et tous les assistants.
Il prit du pain, en fit de gros moellons, en mit un dans sa bouche; puis, marchant à quatre pattes, lui qui était seigneur et gentilhomme et l’héritier du duc de Normandie, il se dirigea vers le chien, et, de sa bouche, lui mit le moellon de pain dans la gueule. Ainsi fit-il plusieurs fois, tant pour le pain que pour la viande, au grand étonnement de tous ceux qui le regardaient, et à la grande satisfaction du limier qui retrouvait ce qu’il avait cru perdre, et qui certainement n’avait jamais eu si copieuse ventrée que ce jour-là.
* * * * *
Le repas achevé, le chien repu s’en alla vers son chenil, qui était dans un retrait, sous l’escalier de la chapelle particulière du palais impérial.
Moulu des coups dont la populace l’avait accablé, Robert, cherchant un gîte pour y dormir, suivit le chien. Et, content de sa journée en dépit des horions qu’on ne lui avait pas épargnés, il s’étendit à côté du chien sous l’escalier de la chapelle.
Mais l’Empereur, mis en goût de curiosité par tout ce qu’il avait déjà vu de Robert, avait regardé ce que faisait son fou. Il alla donc à son tour vers le chenil, espérant y assister à quelque nouvelle extravagance de Robert.
L’Empereur fut déçu: Robert déjà dormait.
--«Qu’il se repose!» dit-il, «et que nul ne le trouble!»
* * * * *
Robert dormit à loisir. Quand il s’éveilla, il avait soif. Il se signa, se leva, et se mit en quête d’un peu d’eau.
Le voilà parti, visitant la cour du palais, allant à droite, allant à gauche, montant, descendant, examinant chaque coin, prenant connaissance des lieux, entrant partout sans être arrêté ni chassé, et sans demander rien à personne. Errant ainsi, il pénétra dans un jardin magnifique, fort soigneusement entretenu, mais fort peu fréquenté.
Au bout du jardin, dans le verger, il y avait une fontaine. L’eau en était claire, pure et tentante. Robert l’éprouva bonne, et il se persuada qu’il n’avait jamais rencontré de fontaine comparable.
Elle était, il est vrai, délicieusement située. Un pin l’ombrageait. A l’entour, c’était la solitude fraîche des arbres, des fleurs ici, et là des légumes. Tout un côté du palais la dominait, mais, dans l’immense mur, il n’y avait qu’une fenêtre; encore était-elle fort petite, et juste assez large pour qu’une seule personne pût s’y accouder. Et je vous dirai sans plus attendre que c’était la fille de l’Empereur qui avait désiré qu’on lui perçât là cette fenêtre; car elle pouvait de là contempler toute la plaine environnante et même la mer, qu’elle aimait d’apercevoir dans le lointain. Et la charmante princesse venait souvent s’accouder à cette fenêtre.