Part 1
BIBLIOTHÈQUE DU HÉRISSON
THIERRY SANDRE (PRIX CONCOURT 1924)
L’HISTOIRE MERVEILLEUSE DE ROBERT LE DIABLE
ROMAN
AMIENS EDGAR MALFÈRE 1925
DIXIÈME MILLE
L’HISTOIRE MERVEILLEUSE
DE
ROBERT LE DIABLE
DU MÊME AUTEUR:
VERS:
_Le Fer et la Flamme_ (1919. Librairie PERRIN.) _Fleurs du Désert_ (1921. A. MESSEIN.)
ESSAIS:
_Apologie pour les Nouveaux-Riches_ (1921. A. MESSEIN.) _Le Purgatoire_, souvenirs d’Allemagne (1924. E. MALFÈRE.)
ROMANS:
_Mienne_ (1923. E. MALFÈRE.) _Le Chèvrefeuille_ (1924. N. R. F.) _Mousseline_ (1924. E. MALFÈRE.) _Monsieur Jules_ (1925. ALBIN MICHEL.) _L’histoire merveilleuse de Robert le Diable_ (1925. E. MALFÈRE.)
TRADUCTIONS:
JEAN SECOND: _Le Livre des Baisers_ (1922. E. MALFÈRE.) JOACHIM DU BELLAY: _Les Amours de Faustine_ (1923. IBID.) MUSÉE: _La touchante aventure de Héro et Léandre_ (1924. IBID.) ATHÉNÉE: _Le chapitre treize_ (1924. IBID.) RUFIN: _Epigrammes_ (1922. A. MESSEIN.--1925. E. MALFÈRE.) SULPICIA: _Tablettes d’une Amoureuse_ (1922. E. CHAMPION.) ZAÏDAN: _Al Abbassa_, roman (1912. FONTEMOING.) -- _Allah veuille!_ roman (1924. E. FLAMMARION.)
EN PRÉPARATION:
_Le pays de tous les mirages_, essai. _La vie ardente de Gabriel-Tristan Franconi._ _Vie de Socrate._ _Le roman de Daphnis et Chloé_, traduction. _Poésies complètes de_ MÉLÉAGRE. _L’Algérienne_, roman (E. MALFÈRE.) _L’Églantine_, roman (N. R. F.) _Samothrace_, roman (ALBIN MICHEL.)
* * * * *
Le prix Goncourt 1924 a été décerné à Thierry Sandre pour _Le Chèvrefeuille_, _Le Purgatoire_, et _Le Chapitre Treize_ d’Athénee.
BIBLIOTHÈQUE DU HÉRISSON
THIERRY SANDRE
L’Histoire Merveilleuse
de
Robert le Diable
REMISE EN LUMIÈRE POUR ÉDIFIER LES PETITS ET DISTRAIRE LES AUTRES
AMIENS EDGAR MALFÈRE 1925
Dixième mille
JUSTIFICATION DU TIRAGE
Il a été tiré:
20 exemplaires sur Madagascar, numérotés de A à T. 50 exemplaires sur Hollande, numérotés de I à L. 130 exemplaires sur Lafuma pur fil, numérotés de 1 à 130. 50 exemplaires hors commerce sur Turner Azur.
_Copyright 1925 by Edgar Malfère._
_A l’incomparable Fagus_
_AVERTISSEMENT_
_Robert le Diable, personnage légendaire, eut une longue popularité dans les campagnes françaises. Mais la littérature, envahissant tout, a peu à peu détruit nos légendes, soit que par esprit démocratique elle les négligeât comme indignes d’un peuple éclairé, soit quelle s’en emparât pour en tirer d’ambitieuses moutures à l’usage d’une élite. Aujourd’hui, Robert le Diable n’est plus guère connu que par le souvenir d’un opéra de Meyerbeer (1831), dont le livret, œuvre de Scribe et de G. Delavigne, n’emprunte à la légende oubliée que le nom du héros._
_La légende même de Robert le Diable nous est conservée, sous forme de roman en vers octosyllabiques, par deux manuscrits de la Bibliothèque Nationale,--l’un_ (Fr. 25.516) _de la fin du XIIIᵉ siècle, l’autre_ (Fr. 24.405) _de la fin du XIVᵉ ou du commencement du XVᵉ,--celui-ci plus abondant que celui-là pour le début et plus concis pour le reste_.
_Deux éditions en ont été publiées_:--_en 1837, par G.-S. Trébutien_ (Paris, Silvestre), _qui suivit le plus ancien manuscrit_;--_en 1903, par E. Löseth_ (Paris, Société des Anciens Textes Français) _qui donna le même texte, avec les variantes du second manuscrit, et put établir que l’auteur anonyme, probablement picard, vécut probablement dans la seconde moitié du XIIᵉ siècle_.
_Il existe aussi un_ Miracle de Notre-Dame de Robert le Diable, _qui est du XIVᵉ siècle; qui a été publié à Rouen en 1836 par Frère et Leroux de Lincy; qui, adapté plus tard par Edouard Fournier sous le titre de_ Mystère de Robert le Diable, _fut joué sur la scène du Théâtre de la Gaîté; et qu’enfin publièrent Gaston Paris et Ulysse Robert dans le tome VI des_ Miracles de Notre-Dame (Paris, 1881, Société des Anciens Textes Français). _Sauf pour le dénouement, qui s’y fait par un mariage, ce mystère met en action le récit du roman dont nous venons de parler._
_C’est en s’inspirant de ces différents textes,--en traduisant parfois de près le manuscrit le plus ancien du roman et parfois en l’adaptant à cause de certaines longueurs qui le surchargent,--mais toujours, malgré de légères libertés, avec le souci de maintenir le dessein des vieux poètes, qu’on a composé la présente_ Histoire merveilleuse de Robert le Diable.
CHAPITRE PREMIER
ROBERT LE DIABLE
Ecoutez-moi, grands et petits. Je veux vous conter une histoire merveilleuse à souhait. C’est une histoire de jadis et c’est l’histoire de Robert le Diable.
Jadis, voilà longtemps, fort longtemps, il y avait un duc de Normandie très riche, très valeureux, aimé de tous ses vassaux, et réputé pour sa bravoure et sa justice. Il eût été le plus heureux des hommes, s’il avait eu l’espoir qu’après sa mort son duché passât en de bonnes mains. Mais nul enfant ne lui était né qui réjouît sa vieillesse, et le duc se désolait de n’avoir pas d’héritier.
Plus encore que le duc, se lamentait la duchesse. Elle était fille de comte, et douce, et gentille, et pleine de toutes sortes de qualités. On l’aimait bien aussi. Elle accueillait les pauvres gens avec des paroles tendres; nul ne s’adressait à la duchesse sans obtenir d’elle réparation ou récompense. Et comme on connaissait quel était son chagrin de n’avoir pas d’enfant, chacun la plaignait et s’attristait de sa peine.
Vainement, pendant de longues années, le duc et la duchesse avaient prié Dieu de leur accorder un témoignage vivant de sa bienveillance. Ils avaient fait de grandes promesses, ils avaient fait de grandes prières: ils demeuraient sans enfant.
Souvent, la duchesse, pour pleurer, se retirait dans le château, tandis que le duc courait les bois à la poursuite de quelque cerf. A mesure que les années s’ajoutaient aux années, elle souffrait davantage. Elle songeait aux malheureuses femmes qui n’ont pas toujours à manger pour elles-mêmes et qui doivent néanmoins nourrir trois ou quatre petits, et elle songeait à elle, qui aurait pu élever si facilement tant d’enfants, et qui n’en avait pas un seul. Et elle se croyait haïe de Dieu, que ses prières ne touchaient pas.
Or, un jour après la Pentecôte, tout le pays apprit une nouvelle inespérée: c’est que la duchesse allait enfin être mère. Dans le duché, gens d’en haut et gens d’en bas en firent de belles fêtes. Du premier au dernier, et depuis le duc jusqu’au plus humble vilain, tous se réjouirent, tant par affection pour la duchesse que par contentement personnel, à la pensée qu’un héritier digne de leur duc leur maintiendrait en paix et prospérité la campagne et les bourgs.
Hélas, je vous le dis tout de suite: ils ne se doutaient pas de ce qui les menaçait.
* * * * *
L’enfant naquit. C’était un fils. Le duc manda les évêques pour le baptême. L’enfant reçut le sel, l’huile et l’eau; on lui donna le nom de Robert, puis on le remit aux nourrices chargées de le nourrir. Il venait à peine de naître, il se montra tout aussitôt méchant et terrible.
Quel enfant, Seigneur, quel enfant! Nuit et jour, il pleure et crie sans raison. Quoi qu’on fasse, il ne s’apaise jamais. Que la nourrice, pour essayer de le calmer, lui offre le sein, il crie encore et la mord furieusement. Il ne laisse pas un instant de repos à ceux qui l’ont en garde. On ne sait ce qu’il veut, on ne sait comment le satisfaire, on n’ose pas s’approcher de lui, car ses cris en redoubleraient. Les nourrices surtout le craignent, car il les blesse toutes l’une après l’autre; tellement, qu’elles durent se résoudre à l’allaiter au moyen d’un cornet d’ivoire; mais, pour se venger d’elles, et ne pouvant plus les mordre, il les bourrait de coups de pied. Quel enfant, Seigneur, quel enfant! Et que promet pareille enfance? La duchesse et le duc se le demandaient avec inquiétude.
Joignez que Robert grandissait merveilleusement. Il grandissait plus en un jour qu’un autre en une semaine. Robuste à miracle et beau comme pas un, il étonnait ceux qui le voyaient. Mais sa précoce beauté s’éclipsait devant son effronterie aussi précoce.
Avant l’âge, il apprit à marcher en se traînant d’escabelle en escabelle. C’était un jeu pour lui, et quel jeu! Ne s’amusait-il pas, en effet, à renverser escabelles et bancs sur les nourrices et les servantes? Plus tard, au reste, il eut un autre jeu: quand il marcha seul et put courir, il s’amusa par toute la maison à soulever la poussière; ou bien, s’il rencontrait un chevalier, il lui en lançait à poignée en plein visage, puis, le coup fait, il s’enfuyait, riant aux éclats. Voilà de jolis jeux, n’est-ce pas, pour un enfant?
* * * * *
Il trompait de façon incroyable toute espèce de surveillance. On le croyait ici, il était là-bas. Cent fois dans la journée, il s’échappait, en quête d’un mauvais tour à tenter. Il se glissait partout, effrayait les servantes, brutalisait les valets interdits, et s’attaquait au premier venu.
Les plus respectables vassaux de son père ne l’intimidaient point. Tandis que, par déférence pour le duc, ils ne résistaient pas, lui les mettait joyeusement à mal, déchirant robes et manteaux; et, si la victime faisait mine de se fâcher, il lui infligeait quelque outrage plus grave. De quoi les autres ne se plaignaient peut-être pas; mais peu à peu, à mesure que Robert grandissait et commettait de pires incongruités, les visiteurs devenaient plus rares à la porte du château. Il n’était pas de seigneur si bien apparenté qui ne redoutât de se trouver chez le duc en face de Robert. Et clercs et prêtres, jadis reçus et traités au château avec tant d’égards, imitaient prudemment les seigneurs.
Robert eut quinze ans; les avanies qu’il infligeait étaient de plus en plus pénibles. Quant aux enfants de son âge, fils de seigneurs ou fils de vilains, dont il avait recherché la compagnie, mais à leur dam, ils le fuyaient à qui mieux mieux, le respect les retenant et la force leur manquant. Ils ne le nommaient entre eux que Robert le Diable.
Robert le Diable! Il méritait ce nom, sans nul doute, car il s’attaquait à quiconque se présentait devant lui, chevalier ou goujat, homme ou femme, mais spécialement aux gens d’église. Tout ce qui était d’église excitait sa fureur, jusqu’aux objets du culte et autres précieux ornements, qu’il détruisait avec plaisir chaque fois qu’il en trouvait l’occasion. Combien de magnifiques vitraux de chapelles ne brisa-t-il pas à grands coups de pierres jetées? Il s’acharnait sur les malheureux qui se laissaient prendre par lui en flagrant délit de dévotion. De cela principalement on s’effrayait autour de lui, et l’on se répétait tout bas ce nom que les enfants lui avaient donné: Robert le Diable.
* * * * *
Le duc, à qui les plaintes arrivaient, perdait chaque jour un peu plus d’espérance et de contentement. Il réprimandait Robert, lui remontrait l’indignité de sa conduite, l’exhortait à changer de manières, et n’obtenait rien. Et il en venait à se demander s’il ne regrettait pas d’avoir tant prié pour un fils qui était un tel fils.
La duchesse de son côté pleurait, comme elle avait pleuré quand elle se lamentait d’être sans enfant; mais ses larmes étaient plus amères qu’autrefois. Elle s’accusait d’avoir mis au monde un vrai démon dont elle devinait qu’il n’irait qu’empirant, et, humble et contrite, elle s’enfermait dans sa chambre, où elle se morfondait en secret.
Cependant, vigoureux, alerte, beau, très beau, mais cruel, mais pervers, mais redoutable, très redoutable, Robert atteignit ses vingt ans. Il avait tout pour plaire d’abord à tout le monde, mais à qui le connaissait il était odieux.
--«Seigneur», disait au duc la duchesse, «puisqu’il aime tant à se battre et qu’il a le sang si vif, que ne l’armez-vous chevalier? N’est-il pas d’âge à tenter les aventures et la guerre? Adoubez-le, vous le verrez se départir à l’instant de sa méchanceté, n’en doutez point, et tous ses vices tourneront à vertu.»
--«Pour l’amour de vous», répondit le duc, «j’en ferai l’épreuve, Madame, et puissiez-vous ne vous tromper point!»
Robert pressenti ne témoigna qu’une grande joie de ce qu’on lui promettait.
--«Mais c’est dur métier, Robert, que métier de chevalier», lui dit le duc sévèrement, «et métier qui exige bon cœur autant que bon bras, et cœur loyal autant que bras fort. Jamais chevalier ne doit s’attaquer qu’à plus puissant que lui, il doit protection aux faibles, défense aux chétifs, et respect aux serviteurs de Dieu. Saurez-vous bien vous amender, Robert, et devenir bon chevalier?»
--«Je m’amenderai», dit Robert.
--«Je vous adouberai donc», conclut le duc.
La duchesse déjà souriait d’espoir. Avait-elle trouvé le moyen de sauver son fils?
* * * * *
Dans la nuit de la Pentecôte de sa vingtième année, Robert devint chevalier.
A Argences, ville qui est près de Caen, eurent lieu les honneurs, la fête et les réjouissances. Le duc fit grandement les choses. Des épées, des lances, des écus et des chevaux furent offerts à cent gentilshommes en don d’amitié. On distribua de l’or et de la monnaie aux vilains. Les valets et les jongleurs reçurent de dignes étrennes. Bref, la fête fut parfaite, et parfaite surtout à cause de Robert, qui se montra fort enjoué, fort doux, et véritablement méconnaissable. De quoi tout le monde se réjouit davantage, et le duc plus que quiconque.
Au lendemain de l’assemblée, Robert devait faire ses premières armes au Mont Saint-Michel, en Bretagne.
Il s’y rendit accompagné de force chevaliers et d’une escorte magnifique. Tout le long du chemin, il conserva son humeur charmante. Il riait gentiment avec les chevaliers ses compagnons. Ses compagnons néanmoins se regardaient chaque fois que le cortège passait devant une église ou une chapelle: le nouveau chevalier négligeait en effet d’y descendre faire les oraisons que fait d’ordinaire tout nouveau chevalier qui se rend à son premier tournoi.
Le tournoi du Mont Saint-Michel, de par la qualité des chevaliers qui allaient y prendre part, promettait d’être l’un des plus somptueux dont on eût jamais parlé.
Il fut de ceux dont on parle longtemps.
A peine entré dans la lice, Robert étonna.
Il désarçonna l’un après l’autre en se jouant les meilleurs chevaliers. Il portait des coups merveilleusement redoutables. Toute l’assistance frémissait de sa témérité et de son bonheur. Mais, brusquement, elle s’indigna.
Réveillé par le plaisir de la lutte, Robert s’emportait. Comme s’il eût à mener une guerre à mort, il poursuivait les chevaliers, les désarçonnait, s’arrêtait au-dessus d’eux, et menaçait de leur couper la tête, en riant de les obliger à demander grâce.
Des cris s’élevèrent. Les chevaliers, déçus, ne voulurent plus affronter Robert furieux. Mécontents, ils se retirèrent. Le tournoi fut bientôt déserté.
La fête s’acheva dans la consternation générale. Et le duc reprit tristement le chemin de son château.
* * * * *
Robert, triomphant et joyeux de sa victoire, ne songea qu’à renouveler ailleurs son triomphe.
Fier de sa lance, il courut à tous les tournois dont il apprenait la nouvelle. On le vit chevaucher ainsi par la Bretagne, par la France et par la Lorraine.
A tous les tournois il se présentait. Mais, dès qu’il entrait dans la lice, la lutte courtoise, qui est de règle entre chevaliers, dégénérait en bataille véritable et combat sanglant.
Robert chevalier était resté, hélas! le Robert de toujours.
Peu à peu, partout, à son approche, les tournois se suspendirent. Peu à peu, l’on n’entendit plus annoncer de tournoi. Les chevaliers ne se souciaient point de risquer sans raison leur vie et leur honneur.
* * * * *
Satisfait du renom qu’il s’était acquis, et n’ayant plus le loisir de l’accroître, puisque les chevaliers refusaient de se rencontrer avec lui, satisfait de la crainte qu’il inspirait et de son audace indomptée, Robert s’en revint au château de son père.
Il s’en revint en laissant sur sa route des traces de son passage. C’était sa joie de voir fuir devant lui vilains et bourgeois, vieillards et damoiselles. Il revint au château, précédé d’une gloire sinistre.
Abusant de sa force et de l’impunité que lui valait son rang, il s’abandonnait à tous ses désirs, maltraitait le menu peuple, inventait des brimades souvent tragiques et réservait au clergé ses entreprises les plus hardies.
Il commit tant d’excès que nul n’en sait le compte exact. A quoi bon les détailler? Il en commit tant que le bruit s’en répandit au loin, jusqu’à Rome, et si bien que le Pape, fatigué des prières qu’on lui en adressa, excommunia Robert, et menaça d’excommunier le duc, et tout le duché, si le scandale ne cessait point.
Le duc prit alors une décision griève: il interdit sa maison à Robert et le bannit de son domaine, lui enjoignant de n’y plus reparaître jamais, sous peine de déchéance immédiate. S’il en eut du chagrin, je vous le laisse à penser: un père ne chasse pas son fils sans que le cœur lui saigne. Mais que dirons-nous de la duchesse, mère désespérée, qui n’avait que la ressource de cacher sa honte au fond du château?
* * * * *
Robert, lui, ne s’émut point.
--«Tête-Dieu!» s’écria-t-il. «Mon père me chasse? Croit-il donc qu’on me puisse ainsi ravir son héritage? J’y ai droit, je le veux, je l’aurai. Me croit-il donc sans volonté? Je sais ce que je veux. Ah! l’on se fâche? Il paraît que j’ai fait mal? C’est bien, je ferai pis.»
Il sortit du château, plein de morgue et de résolution. Sans tarder, il réunit une bande de francs vauriens, larrons habitués à toutes les audaces, coupe-jarrets, tire-laine, garnements et chenapans dont le commerce lui était agréable.
--«A mon ordre!» leur dit-il. «Il passe sur les chemins des pèlerins et des marchands plus chargés d’or que vous: nous changerons les rôles. Vous êtes pauvres et les abbayes normandes sont riches: nous les pillerons, et les richesses en deviendront nôtres. Suivez-moi, c’est moi qui commande.»
Il les emmena dans une forêt, près de Rouen, ville qui est sur la Seine. Là fut leur retraite et leur réduit. De là, ils partirent pour des embuscades et des assauts.
Jusqu’alors, Robert avait agi seul, et ses forfaits, tout exécrables qu’ils étaient, n’avaient pas eu le caractère monstrueux qu’ils prirent par la suite. Chef de bande, en effet, Robert organisa d’affreux brigandages et se rendit coupable de crimes démesurés.
En peu de temps, l’épouvante gagna tout le pays.
Avant la fin de l’année, vingt abbayes avaient été incendiées, sans préjudice des horreurs infligées aux occupants, moines ou nonnes, et le nombre des attentats commis un peu partout, sur des voyageurs, marchands ou pèlerins, dames ou damoiselles, dans la campagne ou dans les bourgs, était incroyable. Ils brûlaient, pendaient, égorgeaient, détroussaient, pillaient.
La peur et la colère grondaient dans tout le duché.
* * * * *
A bout de patience, le duc fit proclamer qu’on eût à s’emparer de Robert et de ses bandits, afin que justice impitoyable fût tirée de leurs crimes. Mais, loin de rassurer les vassaux, l’annonce faite à son de trompe en tous lieux aggrava la panique.
--«Pour narguer le duc, Robert va se venger contre nous!» se disaient moines et paysans.
Et tous de s’éloigner, abandonnant abbayes et masures.
Cependant l’ordre lancé par le duc avait troublé quelques-uns des bandits. Plusieurs songeaient déjà que la mesure était comble et le châtiment peut-être imminent; plusieurs reprochaient à Robert, mais en eux-mêmes, sans oser le lui dire à la face, de les avoir entraînés trop loin; plusieurs avaient des remords et commençaient à se prendre en horreur. D’autres persévéraient avidement, rageusement, dans la voie où Robert les conduisait. Et Robert reconnaissait bien ses fidèles.
Pour réveiller les indécis, il résolut de frapper un coup d’audace.
* * * * *
Le duc tenait sa cour dans le moment au château d’Arques. La duchesse s’y trouvait aussi. Or il y avait dans le voisinage une abbaye fameuse, que le duc et la duchesse protégeaient entre toutes.
--«C’est là que j’irai», dit Robert. «Le duc verra que je ne crains point ses menaces.»
Sitôt conçu, sitôt exécuté.
Suivi de ses gens, Robert força la porte de l’abbaye. Une soixantaine de nonnes y vivaient. Il se rua dans la maison, l’épée basse. Les nonnes terrifiées attendaient leur destin sans remuer. Robert, qui ne se contenait plus, leur enfonçait son épée dans la gorge. Il en tua plus de cinquante. Ce fut un carnage indescriptible. La maison retentissait de cris et de gémissements.
Robert riait d’un rire sauvage. Une torche à la main, il parcourut l’abbaye, des dortoirs aux étables et de la chapelle aux cuisines, mettant tout à feu. Il courait comme un forcené, et riait, sans se soucier de ses gens, ni de rien, ni de personne. Puis, son œuvre achevée, il sortit de la maison en flammes, toujours courant et riant toujours.
Alors il s’aperçut qu’il était seul. Ses compagnons avaient disparu.
Il éclata de rire.
Bondissant en selle, il piqua son cheval. Des hennissements de la bête affolée, toute la forêt sonna. Furieux, toujours furieux, les éperons ensanglantés, Robert brochait vers la ville. Et il riait toujours, et son visage était hideux à voir.
* * * * *
A son arrivée, une surprise l’arrêta net dans la cour du château. Il eut l’impression subite que le château était désert. Debout sur sa selle au milieu de la cour, il regarda de droite et de gauche, en haut et en bas. Nul ni nulle ne se montrait.
Il appela. Nul ni nulle ne répondit à ses cris.
Robert réfléchit profondément.
--«Se sont-ils tous enfuis?» se demanda-t-il. «Mais pourquoi?»
Il ne riait plus.
Et il eut tout à coup la révélation de sa destinée.
Il éprouvait qu’une force inconnue le dominait, qui faisait de lui un être odieux à tout le monde et que tout le monde évitait. Il n’avait le plus souvent que des impulsions mauvaises et de féroces desseins, et, chaque fois qu’il méditait quelque action, une pensée aussitôt le saisissait, irrésistible et le précipitait vers le mal.
--«D’où vient», se dit-il, «que je sois tel?» Il baissait la tête.
--«Suis-je donc né tel?» se dit-il.
Il songea soudain à sa mère.
--«Elle n’a jamais paru devant moi fort assurée», se dit-il encore.
Puis il leva la tête vers le ciel.
Et il s’écria:
--«Par les clous et la croix, par la naissance et la mort de Jésus-Christ qui fit et créa le monde! je jure que je saurai pourquoi je suis si méchant.»
* * * * *
Robert marcha tout droit vers la chambre de sa mère.
En l’apercevant, la duchesse se dressa. Lui, tira sort épée, claire et tranchante. La duchesse tomba quasi pâmée aux pieds de son fils.
--«Mon fils», dit-elle, «que veux-tu faire? Quelle faute ai-je commise, que tu tires ton épée contre moi?»
Robert répondit:
--«Il faut que vous me disiez promptement, ou promptement vous mourrez, pourquoi je suis si impie et si plein de malheur que je ne puisse voir créature de Dieu sans lui vouloir mal aussitôt.»
--«Mon fils», dit la duchesse, «à Dieu ne plaise que je te conte la vérité! Tu en aurais tant de chagrin et tant de honte, que tu me tuerais quand tu le saurais. Et tu n’aurais pas pitié de moi.»
--«Point!» répondit Robert. «Puisque vous en savez la vérité, contez-la moi donc tout de suite exactement. Et si vous m’en cachez la moindre chose, vous voyez cette épée tranchante?»
Il n’acheva point.
--«Las!» dit la duchesse, «toute la faute me revient.»
--«A vous, ma mère?»
--«A moi, mon fils.»
--«Et pourquoi donc?»