L'histoire des Gadsby

Part 6

Chapter 63,869 wordsPublic domain

MRS. G.--Je m’en sens tout près aujourd’hui, Pip. Ne soyez pas dur avec moi. (_Elle lit la lettre._) Cela commence au milieu, sans «Cher capitaine Gadsby», ou quoi que ce soit. Comme c’est drôle!

LE CAP. G. (_à part_).--Non, ce n’est pas «Cher capitaine Gadsby», ou quoi que ce soit, maintenant. Comme c’est drôle!

MRS. G.--Quelle étrange lettre! (_Elle lit._) «Ainsi, le papillon a fini par s’approcher trop près de la chandelle, et s’est vu passer de la flamme dans la... dirai-je respectabilité? Je le félicite, et j’espère qu’il aura tout le bonheur qu’il mérite.» Qu’est-ce que cela veut dire? Vous félicite-t-elle à propos de notre mariage?

LE CAP. G.--Oui, je le suppose.

MRS. G. (_lisant toujours la lettre_).--On dirait que c’est une de vos amies particulières.

LE CAP. G.--Oui. C’était une excellente brave dame... une Mrs. Herriott... femme d’un certain colonel Herriott. J’ai connu quelques-uns de ses parents au pays, il y a de cela longtemps... avant de venir par ici.

MRS. G.--Il y a des femmes de colonel qui sont jeunes... aussi jeunes que moi. J’en ai connu une qui était plus jeune.

LE CAP. G.--Alors, ce ne pouvait être Mrs. Herriott. Elle était assez âgée pour être votre mère, ma chère amie.

MRS. G.--Je me rappelle maintenant. Mrs. Scargill parlait d’elle au tennis chez les Duffin, avant que vous ne veniez me chercher, mardi. Le capitaine Mafflin disait que c’était une «bonne vieille dame». Savez-vous, je crois que Mafflin est très maladroit de ses pieds.

LE CAP. G. (_à part_).--Ce brave Jack! (_Haut._) Pourquoi, chère amie?

MRS. G.--Il avait posé sa tasse à terre, et il a littéralement marché dedans. J’ai eu ma robe toute éclaboussée de thé... la grise. Je voulais vous le dire déjà auparavant.

LE CAP. G. (_à part_).--Il y a en Jack l’étoffe d’un stratégiste, bien qu’il emploie des moyens un peu rudes. (_Haut._) Vous ferez bien de faire faire une nouvelle robe, alors. (_A part._) Prions pour que cela détourne son attention.

MRS. G.--Oh! elle n’est pas tachée le moins du monde. Je croyais seulement devoir vous le dire. (_Revenant à la lettre._) Quelle extraordinaire personne! (_Elle lit._) «Mais ai-je besoin de vous rappeler que vous avez assumé une charge de tutelle»--qu’est-ce que cela peut bien être, qu’une charge de tutelle?--«qui, vous le savez vous-même, peut aboutir à des Conséquences...»

LE CAP. G. (_à part_).--C’est le plus sûr de les laisser voir tout au fur et à mesure qu’elles mettent le nez dessus; mais il me semble qu’il y a des exceptions à la règle. (_Haut._) Je vous ai dit qu’il n’y avait rien à tirer de bon du fait de remettre de l’ordre sur ma table.

MRS. G. (_d’un air absent_).--Que _veut_ dire cette femme? Elle continue de parler de Conséquences--de «presque inévitables Conséquences» avec un grand C--pendant une demi-page. (_Devenant écarlate._) Oh! bonté divine! Mais c’est abominable!

LE CAP. G. (_promptement_).--Croyez-vous? Cela ne montre-t-il pas une sorte d’intérêt maternel à notre égard? (_A part._) Dieu merci, Harrie enveloppait toujours prudemment ce qu’elle voulait dire! (_Haut._) Est-il absolument nécessaire de continuer la lettre, ma chérie?

MRS. G.--C’est de l’impertinence--c’est simplement horrible. Quel _droit_ avait cette femme de vous écrire de cette façon? Elle n’eût pas dû le faire.

LE CAP. G.--Quand vous écrivez à la petite Deercourt, je remarque que vous remplissez trois ou quatre feuillets. Ne pouvez-vous pas laisser une vieille femme babiller sur du papier une fois par hasard? Elle n’a que de bonnes intentions.

MRS. G.--Cela m’est égal. Elle n’eût pas dû écrire, et si elle l’a fait, vous eussiez dû me montrer sa lettre.

LE CAP. G.--Ne pouvez-vous pas comprendre pourquoi j’ai gardé la lettre pour moi seul, ou faut-il entrer dans de longues explications... comme j’ai fait pour les boutons de farcin?

MRS. G. (_d’un ton furieux_).--Pip, je vous _déteste_! C’est aussi mal que ces idiotes de sacoches, là, sur le plancher. Peu importe si cela m’eût plu ou non, vous eussiez dû me la donner à lire.

LE CAP. G.--C’est tout un. Vous l’avez prise vous-même.

MRS. G.--Oui, mais si je ne l’eusse pas prise, vous n’en eussiez soufflé mot. Je crois que cette Harriet Herriott--c’est comme un nom dans un livre--est une vieille fouine qui vient s’immiscer dans ce qui ne la regarde pas.

LE CAP. G. (_à part_).--Tant que vous resterez bien persuadée qu’elle _est_ vieille, je ne me soucie guère de ce que vous pensez. (_Haut._) Fort bien, ma chère amie. Vous plairait-il de lui écrire pour le lui dire? Elle est à sept mille milles d’ici.

MRS. G.--Je n’ai pas besoin d’avoir rien à faire avec elle, mais vous eussiez dû m’en parler. (_Tournant à la dernière page de la lettre._) Et elle prend des airs protecteurs à mon égard aussi. Je ne l’ai jamais vue, moi! (_Elle lit._) «Je ne sais pas comment il en retourne avec vous; selon toute probabilité humaine jamais je ne le saurai; mais quoi que j’aie pu dire jadis, je prie pour _elle_ plus que pour vous, afin que tout aille bien. J’ai appris ce que c’est que la souffrance, et je n’ose souhaiter que quiconque vous est cher partage ma science.»

LE CAP. G.--Bon Dieu! Ne pouvez-vous laisser cette lettre tranquille, ou, tout au moins, ne pouvez-vous vous abstenir de la lire à haute voix? Je l’ai déjà parcourue. Remettez-la sur le bureau. M’entendez-vous?

MRS. G. (_d’un air irrésolu_).--Je... je n’en ferai rien! (_Elle regarde G. en face._) Oh! Pip, _je vous en prie_! Je ne voulais pas vous fâcher... Non, vraiment, je ne voulais pas. Pip, je suis si désolée, je sais que je vous ai fait perdre votre temps...

LE CAP. G. (_d’un air renfrogné_).--Oui, vous me l’avez fait perdre. Maintenant, voulez-vous être assez bonne pour vous en aller... s’il n’y a plus rien dans mon cabinet où vous ne soyez impatiente de fourrer le nez?

MRS. G. (_étendant les mains_).--Oh! Pip, ne me regardez pas comme cela! Je ne vous ai jamais encore vu regarder comme cela et cela me fai-ait mal! Je suis si désolée. Je n’aurais pas dû venir ici du tout, et... et... et... (_Sanglotant._) Oh! soyez-moi bon! Soyez-moi bon! Il n’y a que vous... au monde!

_Elle s’abandonne sur la chaise longue, en se cachant le visage dans les coussins._

LE CAP. G. (_à part_).--Elle ne sait pas comme elle m’a fouetté au sang. (_Haut, se penchant sur la chaise._) Je n’ai pas eu l’intention d’être dur, ma chère amie... non, vraiment. Vous pouvez rester ici aussi longtemps que voulez et faire ce que vous voulez. Ne pleurez pas comme cela. Vous allez vous rendre malade. (_A part._) Que diable a-t-il pu lui arriver? (_Haut._) Ma chérie, qu’est-ce que vous avez?

MRS. G. (_le visage toujours caché_).--Laissez-moi m’en aller... laissez-moi m’en aller dans ma chambre. Seulement... seulement dites-moi que vous n’êtes pas fâché contre moi.

LE CAP. G.--Fâché contre _vous_, amour! Cela va sans dire que non. C’était contre moi-même que j’étais fâché. C’est le harnachement qui m’avait fait sortir de mon caractère... Ne vous cachez pas le visage, chaton. Il faut que je l’embrasse.

_Il se penche plus près, MRS. G. lui glisse le bras droit autour du cou. Plusieurs intermèdes et beaucoup de sanglots._

MRS. G. (_tout bas_).--Ce n’était pas des confitures que je voulais vous parler quand je suis entrée pour vous dire...

LE CAP. G.--Peste soit des confitures et du harnachement! (_Intermède._)

MRS. G. (_encore plus faiblement_).--Mon doigt n’était pas brûlé _du tout_. Je... je voulais vous parler de... de... de quelque chose autre, et... je ne savais pas comment.

LE CAP. G.--Dites, alors. (_La regardant au fond des yeux._) Hein? Quo-oi? Minnie! Voyons, ne vous en allez pas! Vous ne voulez pas dire?

MRS. G. (_hors d’elle, reculant jusqu’à la portière et se cachant le visage dans ses plis_).--Les... les Presque Inévitables Conséquences!

_Elle s’enfuit par la portière tandis que G. essaie de l’attraper et s’en va se verrouiller dans sa chambre._

LE CAP. G. (_les bras pleins de la portière_).--Oh! (_Tombant lourdement sur la chaise longue._) Je ne suis qu’une brute... un cochon... un tyran et un galopin. Ma pauvre, pauvre petite chérie! «Faite seulement pour qu’on l’amuse...?»

LA VALLÉE DE L’OMBRE

Connaissant le Bien et le Mal.

DÉCOR.--_Le bungalow des Gadsby dans les plaines, en juin. Des coolies de punkah endormis dans la verandah que LE CAP. GADSBY arpente de haut en bas. Charrette du DOCTEUR sous le porche. LE SOUS-AUMÔNIER erre de côté et d’autre partout et avec inquiétude dans la maison. Trois heures quarante du matin. 34° de chaleur dans la verandah._

LE DOCTEUR (_s’en venant dans la verandah et touchant G. à l’épaule_).--Vous feriez bien de rentrer la voir en ce moment.

LE CAP. G. (_la couleur de la cendre d’un bon cigare_).--Hein, quo-oi? Oh! oui, sans doute. Qu’est-ce que vous disiez?

LE DOCTEUR (_syllabe par syllabe_).--Al--lez... dans... la... chambre... la... voir. Elle veut vous parler. (_A part, d’un air bourru._) Ensuite ce sera _lui_ que j’aurai sur les bras.

LE SOUS-AUMÔNIER (_dans la salle à manger à moitié éclairée_).--Est-ce qu’il n’y a pas?...

LE DOCTEUR (_d’un air farouche_).--Chut, petit insensé.

LE SOUS-AUMÔNIER.--Laissez-moi faire mon affaire. Gadsby, arrêtez une minute!

_Il entreprend de suivre G._

LE DOCTEUR.--Attendez qu’elle vous envoie chercher au moins... _au moins_. Malheureux, il va vous tuer si vous entrez là! Pourquoi le tracassez-vous comme cela?

LE SOUS-AUMÔNIER (_s’en venant dans la verandah_).--Je lui ai donné un grog bien corsé. Il en a besoin. Vous l’avez oublié durant les dix heures qui viennent de s’écouler, et... vous vous êtes oublié vous-même aussi.

_G. pénètre dans la chambre à coucher, laquelle est éclairée par une veilleuse. Sur le plancher une ayah fait semblant de dormir._

UNE VOIX (_du lit_).--Tout le long de la rue... en voilà des feux de joie! _Ayah_, allez les éteindre! (_Semblant en appeler à témoin ceux qui écoutent._) Comment pouvoir dormir avec une remise de décorations dans ma chambre? Non... pas une remise de décorations. Quelque chose autre. _Qu’est-ce_ que c’était?

LE CAP. G. (_tâchant de se rendre maître de sa voix_).--Minnie, je suis ici. (_Se penchant sur le lit._) Ne me reconnaissez-vous pas, Minnie? C’est moi... c’est Phil... c’est votre mari.

LA VOIX (_machinalement_).--C’est moi... c’est Phil... c’est votre mari.

LE CAP. G.--Elle ne me reconnaît pas! C’est votre mari à vous, chérie.

LA VOIX.--Votre mari à vous, chérie.

L’AYAH (_sous le coup d’une inspiration_).--_Memsahib_ comprendre tout ce que _moi_ dire.

LE CAP. G.--Fais-moi comprendre d’elle, alors... vite!

L’AYAH (_la main sur le front de Mrs. G._).--_Memsahib!_ Capitaine Sahib ici.

LA VOIX.--_Salaam do[25]._ (_Avec humeur._) Je sais que je ne suis pas présentable.

[25] Salue-le.

L’AYAH (_à part, à G._).--Dites «bonjour», comme à déjeuner.

LE CAP. G.--Bonjour, petite femme. Comment allons-nous aujourd’hui?

LA VOIX.--C’est Phil. Pauvre vieux Phil! (_D’un ton acerbe._) Phil, espèce de bête, je ne peux pas vous voir. Venez plus près.

LE CAP. G.--Minnie, Minnie! C’est moi... Vous me reconnaissez?

LA VOIX (_d’un ton moqueur_).--Sans doute, que je vous reconnais. Qui ne reconnaîtrait l’homme qui s’est montré si cruel pour sa femme... presque la seule qu’il ait jamais eue?

LE CAP. G.--Oui, chère amie. Oui... sans doute, sans doute. Mais ne voulez-vous pas lui parler? Il voudrait tant vous parler!

LA VOIX.--Jamais ils ne le laisseront entrer. Le docteur l’empêcherait, même s’il était dans la maison. Il ne viendra jamais. (_D’un ton désespéré._) Oh! Judas! Judas! Judas!

LE CAP. G. (_étendant les bras_).--Ils l’ont laissé entrer, et il a toujours été dans la maison. Oh! mon amour... est-ce que vous ne me reconnaissez pas?

LA VOIX (_chantonnant_).--«Et il arriva à l’onzième heure que cette pauvre âme se repentit.» Elle frappa aux portes, mais elles étaient fermées... serrées comme un emplâtre... un grand emplâtre tout brûlant. Ils ont collé notre certificat de mariage tout en travers de la porte, et elle était en fer chauffé à blanc... Vraiment les gens devraient faire plus attention, vous savez.

LE CAP. G.--Que faire? (_Il la prend dans ses bras._) Minnie! parlez-moi... à Phil.

LA VOIX.--Que vais-je dire? Oh! dites-moi ce qu’il faut dire avant qu’il soit trop tard! Ils s’en vont tous et je ne peux rien dire.

LE CAP. G.--Dites que vous me reconnaissez! Dites seulement que vous me reconnaissez!

LE DOCTEUR (_qui est entré sans bruit_).--Par pitié, ne prenez pas la chose trop à cœur, Gadsby! Cela se produit quelquefois. Ils ne vous reconnaissent pas. Ils disent toutes sortes de choses bizarres... comprenez-vous?

LE CAP. G.--Oui, oui! Allez-vous-en maintenant, elle va me reconnaître; vous l’ennuyez. Il le _faut_... N’est-ce pas qu’il le faut?

LE DOCTEUR.--Elle le fera avant... Me permettez-vous d’essayer...?

LE CAP. G.--Tout ce que vous voulez, pourvu qu’elle me reconnaisse. Ce n’est qu’une question d’... heures, n’est-ce pas?

LE DOCTEUR (_sur le ton professionnel_).--Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir, vous savez. Mais ne comptez pas dessus.

LE CAP. G.--Je ne compte sur rien. Rappelez-la à elle si c’est possible. (_A part._) Qu’ai-je fait pour mériter cela?

LE DOCTEUR (_se penchant sur le lit_).--Voyons, Mrs. Gadsby! Nous serons guérie demain. Il _faut_ le prendre, sans quoi je ne laisserai pas Phil vous voir. Ce n’est pas mauvais, n’est-ce pas?

LA VOIX.--Des médecines! _Toujours_ des médecines! Ne pouvez-vous pas me laisser tranquille?

LE CAP. G.--Oh! laissez-la en paix, docteur!

LE DOCTEUR (_se retirant en arrière--à part_).--Dieu me pardonne si j’ai mal fait. (_Haut._) Dans quelques instants elle devrait revenir à elle; mais je n’ose vous dire de vous attendre à quoi que ce soit. C’est seulement...

LE CAP. G.--Quo-oi? Continuez donc.

LE DOCTEUR (_tout bas_).--Une façon de hâter le dernier effort.

LE CAP. G.--Alors, laissez-nous seuls.

LE DOCTEUR.--Ne vous occupez pas de ce qu’elle dira pour commencer, si vous pouvez. Ils... ils... ils se retournent quelquefois, en cet état-là, contre ceux qu’ils aiment le plus... C’est dur, mais...

LE CAP. G.--Est-ce moi son mari, ou est-ce vous? Laissez-nous seuls pour ce que nous avons de temps à rester ensemble.

LA VOIX (_confidentiellement_).--Et nous avons été fiancés de la façon _la plus_ soudaine, Emma. Je t’assure que je n’y ai jamais pensé un seul moment; mais, pauvre de moi!... je ne sais pas _ce que_ j’aurais fait s’il ne _s’était pas_ proposé.

LE CAP. G.--Elle pense à la petite Deercourt avant de penser à moi. (_Haut._) Minnie!

LA VOIX.--Pas dans les boutiques, chère maman. Vous pouvez faire venir les feuilles naturelles de Kaintu, et (_riant faiblement_) ne vous occupez pas des fleurs... La soie blanc mat ne convient qu’aux veuves, et je _ne veux pas_ en porter. Cela ressemble à un suaire.

_Une longue pause._

LE CAP. G.--Je n’ai jamais encore demandé de faveur. S’il est quelqu’un qui m’écoute, qu’elle me reconnaisse... quand je devrais, moi aussi, mourir!

LA VOIX (_très faiblement_).--Pip, mon cher Pip.

LE CAP. G.--Je suis ici, chérie.

LA VOIX.--Qu’est-ce qui est arrivé? Ils m’ont tellement ennuyée avec les médecines et un tas de choses, et ils ne voulaient pas vous laisser venir me voir. Je n’avais jamais encore été malade. Est-ce que je suis malade en ce moment?

LE CAP. G.--Vous... vous n’êtes pas très bien.

LA VOIX.--Comme c’est drôle! Est-ce qu’il y a longtemps que je suis malade?

LE CAP. G.--Quelques jours; mais vous n’allez pas tarder à vous remettre.

LA VOIX.--Croyez-vous, Pip? Je ne me sens pas bien et... Oh! qu’est-ce qu’on a fait à mes cheveux?

LE CAP. G.--Je ne... ne... ne sais pas.

LA VOIX.--On les a coupés. Si c’est possible!

LE CAP. G.--C’était sans doute pour vous tenir la tête plus fraîche.

LA VOIX.--Absolument une perruque de gamin. J’ai l’air affreuse, hein?

LE CAP. G.--Vous n’avez jamais paru plus jolie de votre vie, ma chère amie. (_A part._) Comment vais-je lui demander de me dire adieu?

LA VOIX.--Je ne me _sens_ pas jolie. Je me sens très malade. Mon cœur ne marche pas. C’est presque mort à l’intérieur de moi, et j’éprouve quelque chose de drôle dans les yeux. Tout me semble à la même distance... vous, l’armoire, la table... à l’intérieur de mes yeux ou à des milles de distance. Qu’est-ce que cela veut dire, Pip?

LE CAP. G.--Vous êtes un peu fiévreuse, chérie... très fiévreuse. (_Défaillant._) Mon amour! mon amour! Comment vous laisser aller?

LA VOIX.--C’est ce que je pensais. Pourquoi n’avoir pas commencé par le dire?

LE CAP. G.--Quoi?

LA VOIX.--Que je vais... mourir.

LE CAP. G.--Mais, vous n’allez pas mourir! Vous ne mourrez pas!

L’AYAH (_au coolie de punkah, pénétrant dans la verandah après un coup d’œil au lit_).--_Punkah chor do![26]_

[26] Cesse de tirer le punkah.

LA VOIX.--C’est dur, Pip. Si, si dur après une année... rien qu’une année. (_Gémissant._) Et je n’ai que vingt ans. La plupart des jeunes filles ne sont même pas mariées, à vingt ans. Ne peut-on rien faire pour me tirer de là? Je ne _veux_ pas mourir.

LE CAP. G.--Chut, ma chère amie. Vous ne mourrez pas.

LA VOIX.--Quel besoin de parler? _Secourez_-moi! Vous ne m’avez jamais encore fait défaut. Oh! Phil, aidez-moi à rester en vie. (_Fiévreusement._) Je ne crois pas que vous vouliez que je vive. Vous n’avez pas été triste le moins du monde quand cette horreur de bébé est mort. J’aurais voulu le tuer!

LE CAP. G. (_se passant la main sur le front_).--On n’est pas fait pour supporter de pareilles choses... ce n’est pas permis. (_Haut._) Minnie, amour, je mourrais pour vous si cela pouvait vous secourir.

LA VOIX.--Ne parlons plus de mort. Il y en a déjà assez comme cela. Pip, n’allez pas, vous, mourir aussi.

LE CAP. G.--Si seulement j’osais.

LA VOIX.--Il dit: «Jusqu’à ce que la mort nous sépare.» Rien après... et du reste cela ne servirait à rien. Cela s’arrête à la mort. _Pourquoi_ cela s’arrête-t-il là? Et une vie si courte, encore. Pip, je regrette que nous nous soyons mariés.

LE CAP. G.--Non? Tout, mais pas cela, Minnie!

LA VOIX.--Parce que vous oublierez et que j’oublierai. Oh! Pip, n’oubliez pas. Je vous ai toujours aimé, quoique parfois je fusse contrariante. Si j’ai jamais rien fait qui vous ait déplu, dites que vous me pardonnez en ce moment.

LE CAP. G.--Vous n’avez jamais rien fait qui m’ait déplu, chérie, sur mon âme et sur mon honneur, jamais. Je n’ai pas la moindre chose à vous pardonner.

LA VOIX.--J’ai boudé toute une grande semaine à propos de ces pétunias. (_Avec un léger rire._) En ai-je été, une petite misérable, et quelle peine cela vous a faite! Pardonnez-le-moi, Pip.

LE CAP. G.--Il n’y a rien à pardonner. Ce fut ma faute. Ils _étaient_ trop près de l’allée des voitures. Pour l’amour de Dieu, ne parlez pas ainsi, Minnie! Il reste tant de choses à dire et si peu de temps pour les dire.

LA VOIX.--Dites que vous m’aimerez toujours... jusqu’à la fin.

LE CAP. G.--Jusqu’à la fin. (_Hors de lui._) C’est un mensonge. Cela n’en peut être qu’un, attendu que nous nous sommes aimés. Ce n’est pas la fin.

LA VOIX (_retombant dans une sorte de délire_).--Mon paroissien, à moi, a au dos une croix d’ivoire, et _il_ le dit, donc c’est vrai. «Jusqu’à ce que la mort nous sépare.»--Mais c’est un mensonge. (_Parodiant un geste de G._) Un sacré mensonge! (_D’un air insouciant._) Oui, je jure aussi bien que le cavalier Pip. Je ne peux pas faire penser ma tête, pourtant. C’est parce qu’ils m’ont coupé les cheveux. Comment _pouvoir_ penser avec une tête de hérisson? (_D’un ton implorant._) Tenez-moi bien, Pip! Gardez-moi avec vous toujours, toujours. (_Retombant._) Mais si vous vous mariez avec la petite Thorniss, quand je serai morte, je reviendrai hurler sous la fenêtre de votre chambre toute la nuit. Oh! zut! Vous me prendrez pour un chacal. Pip, quelle heure est-il?

LE CAP. G.--Le jour va paraître, ma chère amie.

LA VOIX.--Je demande où je serai demain à cette heure-ci.

LE CAP. G.--Voudriez-vous voir le pasteur?

LA VOIX.--Pourquoi le verrais-je? Il me dirait que je vais au ciel; et ce ne serait pas vrai, puisque vous êtes ici. Vous rappelez-vous quand il a renversé sa glace sur tout son pantalon au tennis des Gasser?

LE CAP. G.--Oui, chère amie.

LA VOIX.--Je me suis souvent demandé s’il avait acheté un autre pantalon; et pourtant le sien était si brillant qu’on ne pouvait vraiment pas s’en apercevoir à moins qu’on vous le dise. Faisons-le venir pour le lui demander.

LE CAP. G. (_gravement_).--Non. Je crois que cela ne lui ferait pas plaisir. Avez-vous la tête à l’aise, chérie?

LA VOIX (_faiblement, avec un soupir de contentement_).--Ou-ué! De grâce, Pip, quand vous êtes-vous rasé la dernière fois? Vous avez le menton pire que le rouleau d’une boîte à musique... Non, ne le relevez pas. Je l’aime comme cela. (_Une pause._) Vous disiez que vous n’aviez jamais pleuré. Vous pleurez sur toute ma joue.

LE CAP. G.--Je... je... je ne peux pas m’en empêcher, ma chère amie.

LA VOIX.--Comme c’est drôle! Je ne pourrais pas pleurer en ce moment, quand il s’agirait de ma vie. (_G. frissonne._) Ce dont j’ai besoin, moi, c’est de chanter.

LE CAP. G.--Cela ne vous fatiguerait-il pas? Il vaut peut-être mieux que non.

LA VOIX.--Pourquoi? Je ne veux pas qu’on m’ennuie. (_Elle commence d’une voix chevrotante et rauque._)

«Minnie fait un gâteau d’avoine, Minnie brasse de l’ale, Tout cela parce que son Yannik va rentrer de la mer, (C’est la manœuvre, Pip.) Rouge comme rose devient-elle, qui fut si pâle, Et dit: (Êtes-vous sûr que marche l’horloge du clocher?)»

(_Avec humeur._) Je savais bien que je ne pourrais pas monter jusqu’à la dernière note. Comment est-ce, à la main gauche? (_Elle tire ses mains de dedans le lit et se met à jouer du piano sur le drap._)

LE CAP. G. (_s’emparant de ses mains_).--Ahh! Ne faites pas cela, chaton, si vous m’aimez.

LA VOIX.--Si je vous aime? Naturellement, que je vous aime, qui pourrais-je aimer d’autre?

_Une pause._

LA VOIX (_très clairement_).--Pip, voici que je m’en vais. Il y a quelque chose qui m’étouffe affreusement. (_Indistinctement._) Dans les ténèbres... sans vous, mon cœur... Mais c’est un mensonge, cher ami... il ne faut pas y croire... Pour jamais et jamais, vivants ou morts. Ne me laissez pas m’en aller, mon mari... tenez-moi bien... Ils ne peuvent pas... quoi qu’il arrive. (_Elle tousse._) Pip... _mon_ Pip! Pas pour toujours... et... si... tôt! (_LA VOIX cesse._)

_Suspension de dix minutes. G. s’ensevelit le visage dans les draps, tandis que L’AYAH se penche sur le lit, du côté opposé, et tâte le sein et le front de MRS. G._

LE CAP. G. (_se levant_).--_Docteur sahib ko salaam do[27]._

[27] Dites au docteur.

L’AYAH (_toujours contre le lit, avec un cri aigu_).--Aï! Aï! ma _memsahib_! Pas morte--pas mourir--_Poussîna agya!_[28] (_Farouchement à G._) _Tum jao docteur sahib ko jaldi[29]!_ Oh! ma _memsahib_!

[28] La transpiration est venue.

[29] Vous aller au docteur.

LE DOCTEUR (_entrant précipitamment_).--Retirez-vous, Gadsby. ( _Il se penche sur le lit._) Hein? Le di... Qu’est-ce qui vous a inspiré d’arrêter le punkah? Sortez, mon brave... allez-vous-en... attendez dehors. _Allez!_ Ici, ayah! (_Par-dessus son épaule, à G._) Remarquez-le, je ne promets rien.

_Le jour paraît au moment où G. pénètre en trébuchant dans le jardin._

LE CAP. M. (_retenant son cheval à la grille au moment où il passe pour se rendre à la manœuvre, et très gravement_).--Mon vieux, comment cela va-t-il?

LE CAP. G. (_ébloui_).--Je ne sais pas bien. Arrête un instant. Viens prendre un verre ou quelque chose. Ne te sauve pas. C’est le moment où cela devient drôle. Ha! ha!

LE CAP. M. (_à part_).--Qu’est-ce qui _m_’arrive? Gaddy a vieilli de dix ans en une nuit.

LE CAP. G. (_lentement, tout en maniant la têtière du cheval_).--Ta gourmette est trop lâche.

LE CAP. M.--En effet. Remets-la comme il faut, veux-tu? (_A part._) Je vais être en retard pour la manœuvre. Pauvre Gaddy.