Part 9
Comment messire Bertrand accoucha[43] au lit de mort, et comment il mourut, et avant il manda le mareschal et la chevalerie en sa tente, et comment il reçut tous ses sacremens comme bon chrestien.
[43] Se coucha.
Durant les trefves prinses par les Anglois du Chastel-neuf de Randon, messire Bertrand du Guesclin, connestable de France, qui siége y tenoit, accoucha au lit de la mort. Et quand de mort se vit si appressé, dévotement receut ses sacremens; et par devant lui fit venir le mareschal Loys de Sancerre, qu'il tint moult cher, messire Olivier de Mauny et la chevalerie de son siége, auxquels il dit:
«Seigneurs, de vostre compaignie me fera briefvement départir la mort, qui est à tous commune. Par vos vaillances, et non par moy, m'a tenu fortune en haulte honneur, en toute France, en mon vivant, et à vous en est deu l'honneur, et non à moi, qui mon âme à vous recommande. Certes, seigneurs, bien avois intencion de briefvement par vos vaillances affiner les guerres de France, et au roy Charles rendre tout son royaulme en obéissance; mais compaignie à vous ne puis plus tenir doresnavant. Et non-pourtant je requiers Dieu, mon créateur, que loyal couraige vous doint toujours envers le roy, qui par vous, sire mareschal, et par les vaillances de vous et de toute la chevalerie, qui tant loyaulment et vaillamment se sont toujours portés envers luy, affinera ses guerres. Mais, sire mareschal, et vous aultres seigneurs qui cy estes, d'une chose vous vueil requerre, dont ma vie finirois en grand repos, si faire se povoit. Et vous diray quelle. Vous sçavez, seigneurs, que envers moy ont prins Anglois journée de leur chastel rendre, si du roy anglois ne sont secourus. Au jour d'huy est la journée; dont en mon cueur je désire moult que avant ma mort Anglois rendissent le chastel.»
Des parolles de messire Bertrand eurent toute la chevalerie si grand pitié que nul ne le sçauroit dire. L'un regardoit l'autre en plourant, en faisant le non pareil dueil que l'on vist oncques; et disoient: «Hélas! or perdons nous nostre bon père et capitaine, nostre bon pasteur qui tant doulcement nous nourrissoit et seurement nous conduisoit; et si bien et honneur avons, c'est par luy. O honneur et chevalerie, tant perdras quand cestuy deffinera!»
Et plusieurs aultres regrets faisoient ceulx de l'ost, tellement que ceulx du chastel aucunement l'aperceurent; mais pourquoy c'estoit, ne sçavoient rien. Ainsi passa la journée, ni du roi anglois n'eurent aulcun secours ceulx du chastel. Et le lendemain matin, vint le mareschal Loys de Sancerre devant le chastel, et le capitaine du chastel manda, lequel tantost vint à luy; et moult doulcement lui dit le mareschal Loys de Sancerre: «Capitaine et amis et frères, de par monseigneur le connestable, vous viens requerir les clefs du chastel rendre et vos hostaiges acquitter, selon vos promesses.» Courtoisement respondit le capitaine: «Sire, vray est que à messire Bertrand avons convenances, lesquelles nous tiendrons quand nous le verrons, et non à aultre.--Amis, dit le mareschal Loys, si de par luy ne venisse, je ne le vous disse point.--Certes, sire, je vous tiens à bien croyant message; et aux compaignons de la garnison me conseilleray sur vos parolles, puis vous en feray response après disner, s'il vous plaist.»
A ce s'accorda le mareschal Loys de Sancerre, qui devers messire Bertrand alla, et ce qu'il trouva en Anglois lui raconta.
Adonc approchoit messire Bertrand de sa fin, et bien le congneut. Pour ce, manda la chevalerie, et devant lui fit venir l'espée royale; laquelle lui fut apportée. Et en sa main la print; et puis dit, par devant tous, ces parolles: «Seigneurs, entre qui j'ay eu les honneurs des mondaines vaillances, dont peu suis digne, payer me fauldra briefvement le truaige[44] de mort, qui nul n'espargne. Envers Dieu premièrement vous prie que me vueillez recommander. Et vous, sire Loys de Sancerre, qui de France estes mareschal, et qui plus grand honneur avez bien desservie, à vous recommandé-je ma femme[45], et mon parenté. Au roy Charles de France, mon souverain seigneur aussi, me recommanderez, et cette espée, soubs qui est le gouvernement de France, de par moy lui rendrez: car en main de plus loyal ni meilleur que vous ne la puis mettre en garde.»
[44] Tribut.
[45] Jeanne de Laval Tinténiac, sa seconde femme, qu'il épousa en janvier 1374, et dont il n'eut point de postérité.
Et en ces paroles fit sur soy le signe de la croix. Et ainsi trespassa de ce siècle messire Bertrand du Guesclin[46], qui pour le renom de ses vaillances fut mis au nombre et comme dixiesme preux. Et pour sa mort démenèrent grand dueil la chevalerie de France et d'Angleterre; car, jà-soit ce que aux Anglois fust contraire, si l'aimoient-ils fort, pour sa loyaulté et droicture, et pour ce que amiablement et sans dure prison et rançons les traitoit et gouvernoit, quand il les prenoit.
[46] Le 13 juillet 1380.
Comment le capitaine de Chastel-neuf de Randon rendit le chastel à messire Bertrand après qu'il fut mort.
Au trespassement de messire Bertrand fut levé grant cri en l'ost des François, dont les Anglois du chastel refusèrent le chastel rendre. Adoncques fit le mareschal Loys[47] admener les ostaiges sur les fossés pour les testes leur faire trancher; mais appertement abaissèrent leur pont. Et au mareschal vint le capitaine les clefs offrir, lequel les refusa et lui dist: «Amis, à messire Bertrand aviez vos convenances et à lui les rendrez.--Dieux! sire, dit le capitaine, bien savez que mort est messire Bertrand, qui tant valloit; et comment seroit-ce que à luy ce chastel et nous rendissions. Certes, sire mareschal, bien querez du tout nostre deshonneur, qui à un chevalier mort nous voulez faire rendre et nostre chasteau.--De ce n'estuet[48] parler, dit le mareschal Loys; mais faictes le tost: car, si plus avant en tenez parolles, allez en vostre chastel faire le service de vos ostaiges: car brief finera leur vie.»
[47] Louis de Sancerre.
[48] Il ne convient pas.
Comment le capitaine et les Anglois du Chastel-neuf de Randon sortirent tous du chastel et allèrent porter les clefs sur le cercueil de messire Bertrand.
Bien aperceurent Anglois que autrement ne povoit estre. Adoncques issirent tous du chastel, leur capitaine devant eulx; et au mareschal Loys vindrent, qui en l'ostel où repairoit le corps de messire Bertrand les mena, et les clefs leur fist rendre et mettre sur le cercueil de messire Bertrand, tout en plourant.
Et saichent tous que là n'y eut chevalier ni escuyer François ni Anglois qui grant dueil ne démenassent.
En ceste manière rendit l'âme messire Bertrand du Guesclin, qui tant valut. Et dedans le Chastel-neuf de Randon mist le mareschal Loys garnison de gens d'armes et arbalestriers; puis s'en partit à grant chevalerie; et le corps de messire Bertrand fit embasmer et charger pour porter à Guingant en Bretaigne enterrer.
Pour le corps conduire furent messire Olivier de Mauny, messire Alain de Beaumont et aultres chevaliers de nom, qui tant allèrent par plusieurs journées qu'ils arrivèrent au Mans. Et en passant par toutes les cités de France, issoient les bourgeois et gens d'église des cités à procession au devant du corps, grant dueil faisant; et dedans les églises cathédrales faisoient le corps porter. Et en chascune cité eut son service fait. Puis le convoyoient à torches, au départir, plus d'une lieue. Mais quand du trespassement de messire Bertrand sceut le roy Charles nouvelles, ne demande nul le grant dueil que il en faisoit.
Comment le roy Charles de France manda le corps de messire Bertrand estre amené à Saint-Denis en France.
Pour la grant amour et affection que avoit le roy Charles de France envers messire Bertrand, escripvit hastivement à messire Olivier de Mauny et à la chevalerie qui le corps menoient à Guingant, que le corps amenassent à Saint-Denis en France et que là vouloit qu'il fust enterré. Adoncques se mistrent en chemin pour le corps admener, et à Chartres vindrent. Dehors Chartres issirent les colléges et les bourgeois, en procession, à grant nombre de torches, pour le corps recevoir, et là eut moult grant deuil démené. Puis le portèrent dedans le chœur de la maistre église; et là lui fut fait le service solemnel; puis reprindrent les chevaliers le corps, et leur chemin prindrent droit à Paris. Mais tant fut le peuple de Paris esmeu de dueil pour sa mort, que le roy Charles manda aux chevaliers qui le corps apportoient, que dehors Paris le menassent à Saint-Denis. Et ainsi le firent; et son corps fit le roi Charles enterrer au pied de sa sépulture. Dont moult fut le roy loué de ses chevaliers.
Et de vie à trespassement alla le bon roy Charles, qui tant fut sage, au mois de septembre ensuivant après son bon connestable, en l'an mil trois cent quatre-vings ans de la Résurrection Notre-Seigneur Jesus-Christ, qui les âmes d'eulx vueille recevoir en sa benoiste gloire. Amen. Amen. Amen. Amen. Amen. Amen.
LA FILLEULE DE DU GUESCLIN.
_Chant breton._
1364.
«Bertrand du Guesclin, ou Gwezklen, selon l'orthographe bretonne, a laissé dans les traditions populaires de la Bretagne un nom presque aussi célèbre que dans l'histoire. Le peuple du pays de Tréguier, au milieu duquel il habita et qui suivait son parti en masse, a conservé le souvenir de ses exploits chevaleresques, et chante encore de vieux chants où on le montre détruisant l'un après l'autre les châteaux anglais perchés, comme des nids de vautours, sur nos rochers et nos montagnes.» (_De la Villemarqué_.)
_Chants populaires de la Bretagne_, recueillis et traduits par M. de la Villemarqué.
I.
Le soleil paraît, le jour luit, la rosée brille sur les épines blanches de la haie;
De la haie élevée du grand château de Trogoff, où les Anglais règnent encore;
La rosée brille sur les fleurs de l'épinaie; à cette vue le soleil se voile le front;
Car, en vérité, ce n'est pas la rosée du ciel; c'est une rosée de sang;
De sang pur qu'a versé Rogerson, le plus méchant fils d'Anglais qu'il y ait dans la vallée.
II.
Marguerite, ma belle enfant, vous êtes alerte, vous êtes vive;
Vous vous leverez demain de grand matin, pour aller porter du lait aux laboureurs qui travaillent à l'écobue.
--Ma bonne petite mère, si vous m'aimez, ne m'envoyez pas à l'écobue,
A l'écobue ne m'envoyez pas; vous ferez jaser les méchants.
Envoyez-y ma sœur aînée, ou ma petite sœur Franséza;
Bonne petite mère, je vous en prie; Rogerson me guette.
--Vous guettera qui voudra; vous êtes priée: vous irez;
Vous vous leverez avant le jour; le seigneur sera encore au lit.
III.
Marguerite disait à son père et à sa mère, le lendemain matin,
En prenant son pot au lait, Marguerite disait:
Adieu mère, adieu père; mes yeux ne vous verront plus:
Adieu, ma sœur aînée; adieu, ma petite sœur Franséza.
Or, comme la bonne petite fille allait au champ, le long du bois,
Proprette, légère, pieds nus, son pot au lait sur la tête;
Rogerson, du haut de la tour du château, la vit venir de loin:
Éveille-toi, mon page, et lève-toi vite, que nous allions chasser un lièvre,
Chasser un levraut blanc, qui porte un pot au lait sur sa tête.
IV.
Quand la jeune fille passa le long des douves[49], le seigneur était à l'attendre,
A l'attendre auprès du pont-levis; si bien qu'elle tressaillit d'épouvante,
D'épouvante en l'apercevant, et renversa son pot au lait.
Voyant cela, la pauvre fille se mit à pleurer amèrement.
--Taisez vous, ma sœur, ne pleurez pas, on vous donnera un autre pot au lait;
Approchez, et allons déjeûner, tandis qu'on le préparera.
--Beau seigneur, je vous remercie; j'ai déjeûné, bien déjeûné.
--Alors venez au jardin, venez cueillir de belles fleurs,
Venez cueillir une guirlande pour orner votre pot au lait.
Je ne porte point de fleurs, je suis en deuil cette année.
--Alors venez aux vergers, venez manger des fraises rouges comme une braise.
--Je n'irai point manger des fraises; sous les feuilles il y a des couleuvres.
J'entends l'appel des laboureurs de l'écobue; ils disent que je suis paresseuse.
Ils demandent où je suis restée avec mon pot de lait caillé.
--Vous allez sortir à l'instant; quand votre pot au lait sera prêt;
On s'en occupe, Marguerite; venez voir à la laiterie.
En franchissant le seuil du château, la jeune fille tressaillit;
La pauvre petite devint blanche comme la neige, quand la porte se ferma derrière elle.
--Ma mignonne, n'ayez pas peur, je ne vous ferai aucun outrage.
--Si vous ne songez pas à m'outrager, pourquoi changez-vous de couleur?
--Si je change de couleur, c'est que l'air du matin est vif.
--Ce n'est point, seigneur, l'air vif du matin, c'est le mauvais vouloir qui vous fait pâlir.
--Taisez-vous, petite sotte! venez au fruitier choisir un fruit.
Quand ils furent dans le fruitier, elle prit une pomme rouge:
--Seigneur Rogerson, donnez-moi, s'il vous plaît, un couteau;
Donnez-moi un couteau pour peler ma pomme.
--Si vous désirez un couteau, allez à la cuisine, et vous en trouverez un;
Il y en a un sur la table de chêne; il a été aiguisé ce matin.
La petite Marguerite dit au vieux cuisinier, en entrant:
Cher cuisinier, je vous en supplie, délivrez-moi! faites-moi sortir!
--Hélas! ma fille, je ne le puis; le pont du château est levé.
--Si l'homme à la tête frisée comme un lion savait que je suis captive de Rogerson;
Si mon bon parrain savait cela, il ferait couler du sang.
[49] _Douve_, fossé du château.
V.
Cependant Rogerson demandait à son page, à quelque temps de là:
Où donc reste Marguerite, qu'elle ne revient pas ici?
--Elle était dans la cuisine, il n'y a qu'un moment, en sa petite main blanche un couteau;
Et elle parlait ainsi: «Que ferai-je, Jésus, mon Dieu?
«Mon Dieu, dites-moi, me tuerai-je ou ne me tuerai-je pas?
«Oui, à cause de vous, Vierge Marie, je mourrai vierge, sans tache.»
Maintenant elle est couchée sur la face, dans une mare de sang;
Le grand couteau dans le cœur, appelant son parrain:
--Le seigneur Guesclin, mon parrain; celui-là me vengera!
--Mon bon petit page, ne dis pas mot; viens me la couper par morceaux dans un panier,
Et j'irai la jeter dans la rivière, demain quand chantera l'alouette.
Or, en revenant de la rivière, il rencontra le parrain de la jeune fille,
Il rencontra le seigneur Guesclin, la face verte comme l'oseille.
--Rogerson, dites-moi, d'où venez-vous avec ce panier?
--Je reviens de la rivière, de noyer quelques petits chats.
--Il n'est pas celui de chats noyés, le sang qui coule de votre panier!
Seigneur anglais, répondez-moi, n'avez vous pas vu Marguerite?
--Je n'ai pas vu Marguerite depuis le pardon du Guéoded.
--Tu mens, traître, car tu l'as tuée hier soir!
Tu déshonores la noblesse autant que la chevalerie!--
Rogerson, à ces mots, tira son épée:
--Tu vas voir, je pense, à l'instant si je déshonore la noblesse;
Tu vas voir à l'instant, vassal, si je suis indigne du nom de chevalier.
Or sus! or sus! pas de quartier!
En garde! si tu as du loisir!
--J'ai eu du loisir, et j'en ai pour jouer au jeu des combats avec des hommes de cœur;
J'ai joué à ce jeu et j'y jouerai, mais je n'y joue pas avec des assassins de filles;
En quelque endroit que j'en rencontre, je les assomme tous comme des chiens.
En achevant ces mots, il éleva sa grande épée;
Et il en frappa un coup sur la tête de l'Anglais, et il le fendit en deux.
VI.
Rogerson a été tué: le château de Trogoff est détruit. Elle est détruite la forteresse de l'oppresseur; bonne leçon pour les Anglais!
Pour les Anglais, bonne leçon! bonne nouvelle pour les Bretons!
FAITS ET BONNES MOEURS DU SAGE ROI CHARLES V,
Par CHRISTINE DE PISAN[50].
Comme le roi Charles establit l'estat, de son vivant, en belle ordonnance.
Comme il est de bonne coustume ancienne et comme redevable les rois estre conseillés par les prélats du royaume (pour laquelle chose bon seroit aux esliseurs[51] avoir singulier regard aux éleccions d'iceulx, et par jugement véritable après l'informacion de leur science et preudomie, en déboutant les non dignes, asseoir les promocions, non mie par faveur volontaire), le sage roi, pour l'estat des revenus de son royaume bien saintement et sagement distribuer, tira à son conseil tous les sages prélats et de plus sain jugement, avec la preudomie de bien et saintement vivre.
[50] Christine de Pisan, née à Venise, vers 1363, mourut vers 1431. Elle était fille de Thomas de Pisan, Vénitien, astrologue de Charles V. Son mari, Étienne du Castel, fut notaire et secrétaire de ce roi. Elle composa _Le livre des faits et bonnes mœurs du sage roi Charles_, dont nous donnons un extrait, à la prière de Philippe le Bon, duc de Bourgogne, et l'acheva en 1404. Cet ouvrage est très-curieux par les détails qu'il renferme, mais il est écrit dans ce style lourd qui caractérise la plupart des œuvres des XIVe et XVe siècles.
[51] Les évêques étaient alors élus par les chapitres et les principaux habitants du diocèse.
_Item_ encore celui roi sage, désireux qu'en son royaume justice et équité fust bien gardée, en rendant à chacun son droit, fit eslire en sa court de parlement les plus notables juristes en quantité suffisante, et iceulx institua et establit du collége de son noble conseil; autres si notables preudes hommes fit maistres des requestes de son hostel, et à tous autres offices où conseil appartient pourvéit de gens propices et convenables: par si que tous ses faits puissent estre menés selon l'ordre de droiture et règle de justice.
_Item_ et lui, comme circonspect en toutes choses, pour l'aornement de sa conscience, maistres en théologie et divinité de tous ordres d'église luy plut souvent oïr en ses collacions[52], leurs sermons écouter, avoir entour soi, lesquels il moult honoroit et grandement méritoit, père espirituel, personne sage, juste et de salutable enseignement, lequel avoit en grand révérence.
[52] Conférences.
_Item_, pour la conservacion de la santé de son corps furent requis médecins les plus experts, maistres renommés et gradués ès sciences médicinables.
_Item_, et selon la manière des nobles anciens empereurs, pour le fondement de vertu en soi enraciner, fit en tous pays querir et chercher et appeler à soi clercs solemnels, philosophes fondés ès sciences mathématiques et spéculatives; de laquelle chose expérience me apprend la vérité: car comme renommée lors tesmoignoit par toute chrestienté la suffisance de mon père naturel ès sciences spéculatives, comme suppellatif astrologien, jusques en Italie, en la cité de Boulongne la grasse, par ses messages l'envoya querir; par lequel commandement et volonté fut puis ma mère, avec ses enfans et moi sa fille, translatés en ce royaume, si comme encor est sceu par maints vivans.
Et ainsi généralement, par la noblesse de son courage qui le tiroit au bien de vertu, tous les hommes preux, vaillans, sapiens et bons vouloit avoir de sa partie tant comme il put, et user de leur conseils; et par estre mené et gouverné en tous ses faits par les susdits suppellatifs, comme il sera cy-après déclaré, s'en ensuivit vrai le proverbe qui dit: «Qui bon conseil croit et quiert[53], honneur et chevance acquiert.»
[53] Cherche.
Ci dit exemples de princes vertueux et de vie bien ordonnée, ramenant, à propos du roi Charles, comment en toutes choses étoit bien réglé.
Pour ce que ramentevoir le bel ordre des bons et bien renommés trespassés peut et doit estre exemple d'ensuivre leurs mœurs, et en parlant de nostre roi bien ordonné, chiet à propos et me vient au devant ramentevoir ceulx qui les temps passés bien se sont gouvernés, si comme il est escrit du vaillant roi d'Angleterre Ecfrèdes, homme de science et vertueux, lequel translata de latin en sa langue Orose, le Pastural saint Grégoire, les Chroniques de Béde, Boëce de Consolacion. Icellui avoit en sa chapelle une chandoille ardant qui estoit divisée en vingt-quatre parties: les huit parties il mettoit en oraisons dire et à l'estude, les autres huit en recréacion pour sa personne; et il y avoit gens députés qui lui venoient dire jusques où la chandoille estoit arse, et à ce avisoit quelle chose il devoit faire; et par ceste prudente mesure trouver, est à presumer qu'encore n'estoient horloges communs. Ce roi divisa ses rentes en deux parties: l'une il divisa en trois parties; l'une estoit pour les serviteurs de sa court, l'autre à ses œuvres, car il fit faire maints beaulx édifices; et la tierce il mettoit en trésor. L'autre partie il divisa en quatre parties: l'une estoit pour les povres, l'autre aux églises, l'autre pour les povres escoliers, et la quarte pour les prisonniers d'outre-mer.
A propos je treuve pareille pollicie ou semblable ordre en nostre sage roi Charles, dont me semble expédient réciter la belle manière de vivre mesuréement en toutes choses, comme exemple à tous successeurs d'empires, royaumes et haultes seigneuries en règle de vie ordonnée.
L'heure de son descouchier[54] à matin estoit règléement comme de six à sept heures; et vraiment qui voudroit user en cest endroit de la manière de parler des poëtes, pourroit dire que, ainsi comme la déesse Aurora, par son esjoïssement à son lever, rend resjoïs les cueurs des voyans, se pourroit dire sans mentir semblablement de nostre roi rendant joie, à son lever, à ses chambellans et autres serviteurs députés pour son corps à icelle heure, lequel, de règle commune, quelque cause qu'il eust au contraire, estoit lors de joyeux visage; car après le signe de la croix, et, comme très-dévot, rendant ses premières paroles à Dieu en aucunes oraisons, avec sesdits serviteurs par bonne familiarité se truffoit[55] de paroles joyeuses et honnestes, par si que sa douceur et clémence donnoit hardement[56] et audience, mesme aux moindres, de hardiment deviser à lui de leurs truffes et esbattemens, quelque simples qu'ils fussent, se jouoit de leur dits, et raison leur tenoit.
[54] Lever.
[55] Divertissait.
[56] Hardiesse.
Après, lui peigné, vestu et ordonné selon les jours, on lui apportoit son bréviaire; le chapelain, personne notable qui lui aidoit à dire ses heures chacun jour canoniaux, selon l'ordinaire du temps; environ huit heures de jour, alloit à sa messe, laquelle estoit célébrée glorieusement chacun jour à chant mélodieux et solemnel; retrait en son oratoire, en cel espace, estoient continuellement basses messes devant lui chantées.
A l'issue de sa chapelle, toutes manières de gens, riches ou povres, dames ou damoiselles, femmes vefves ou autres, qui eussent affaire, povoient là bailler leurs requestes; et lui, très-débonnaire, s'arrestoit à oïr leurs supplicacions, desquelles passoit charitablement les raisonnables et piteuses; les plus doubteuses commettoit[57] à aucun maistre de ses requestes.
[57] Remettait.
Après ce, aux jours députés à ce, alloit au conseil; après lequel, avec lui aucuns barons de son sang, ou prélat, ou chief du dois, si aucun cas particulier plus long espace ne l'empeschoit, environ dix heures asséoit à table. Son manger n'estoit mie long, et moult ne se chargeoit de diverses viandes; car il disoit que les qualités de viandes diverses troublent l'estomac et empêchent la mémoire; vin clair et sain, sans grand fumée, buvoit bien trempé, et non foison, ni de divers.
Et, à l'exemple de David, instrumens bas, pour resjoïr les esprits, si doucement joués comme la musique peut mesurer son, oyoit volontiers à la fin de ses mangiers.