Part 10
Lui levé de table, à la collacion[58], vers lui povoient aller toutes manières d'estrangiers ou autres venus pour besongnier: là trouvoit-on souvent maintes manières d'ambassadeurs d'estranges pays et seigneurs, divers princes estranges, chevaliers de diverses contrées, dont souvent il y avoit telle presse de baronnie et chevalerie, que d'estrangiers, que de ceulx de son royaume, que en ses chambres et salles grandes et magnificens à peine se povoit-on tourner; et sans faille[59] le très-prudent roi tant sagement et à si bénigne chière recevoit tous et donnoit responce par si moriginée manière, et si duement rendoit à chacun l'honneur qu'il appartient, que tous s'en tenoient pour très-contens, et partoient joyeux de sa présence.
[58] La conversation.
[59] Sans faute.
Là lui estoient apportées nouvelles de toutes manières de pays, ou des aventures et faits de ses guerres, ou d'autres batailles, et ainsi de diverses choses; là ordonnoit ce qui estoit à faire selon les cas que on lui proposoit, ou commettoit à en déterminer au conseil, deffendoit le contraire de raison, passoit grâces, signoit lettres de sa main, donnoit dons raisonnables, octroyoit offices vaquans ou licites requestes.
Et ainsi, en telles ou semblables occupacions exercitoit, comme l'espace de deux heures; après lesquelles il estoit retrait et alloit reposer, qui duroit comme une heure; après son dormir, estoit un espace avec ses plus privés en esbattement de choses agréables, visitant joyaulx ou autres richesses; et celle récréacion prenoit, afin que soin de grande occupacion ne pust empescher le soin de sa santé, comme al[60] qui le plus souvent estoit occupé de négoces laborieux, selon sa déliée complexion.
[60] A celui.
Puis alloit à vespres, après lesquelles, si c'estoit en esté temps, aucunes fois entroit en ses jardins, èsquels, si en son hostel de Saint-Paul estoit, aucunes fois venoit la reine vers lui, ou on lui apportoit ses enfans; là parloit aux femmes et demandoit de l'estre de ses enfans.
Aucunes fois lui présentoit-on là dons estranges de divers pays, artillerie, ou autre harnois de guerre, et diverses autres choses; ou marchans venoient apportans velous, draps d'or ou autres choses, et toutes autres manières de belles choses estranges, ou joyaulx, qu'il faisoit visiter aux cognoisseurs de telles choses, dont il y avoit de sa famille.
En hiver, par espécial s'occupoit souvent à oïr lire de diverses belles histoires, de la sainte Escriture, ou des faits des Romains, ou moralités de philosophes, et d'autres sciences, jusques à heure de souper, auquel s'asséoit d'assez bonne heure et estoit légièrement pris; après lequel une pièce[61] s'esbattoit, puis se retrayoit et alloit reposer: et ainsi, par continuel ordre, le sage roi bien moriginé usoit le cours de sa vie.
[61] Quelque temps.
Ci dit la phisionomie et corpulance du roi Charles.
Or me plaist deviser, et raison m'y instruit, la phisionomie et personne du susdit noble sage prince.
De corsage estoit hault et bien-formé, droit et lé[62] par les espaules, et haingre[63] par les flancs; gros bras et beaulx membres avoit si correspondans au corps qu'il convenoit; le visage de beau tour, un peu longuet; grand front et large; avoit sourcils en archiez, les yeux de belle forme, bien assis, chasteins en couleur, et arrestés en regard; hault nez assez, et bouche non trop petite, et ténues lèvres; assez barbu estoit, et ot un peu les os des joues haults, le poil ni blond ni noir; la charnure clère brune; mais la chière ot assez pale, et crois que ce, et ce qu'il estoit moult maigre, lui estoit venu par accident de maladie et non de condicion propre. Sa phisionomie et façon estoit sage, attrempée et rassise, à toute heure, en tous estats et en tous mouvemens; chauld, furieux, en nul cas n'estoit trouvé, ains agmoderé en tous ses faits, contenances et maintiens, tous tels qu'appartiennent à rempli de sagesse, hault prince. Ot belle allure, voix d'homme de beau ton; et avec tout ce, certes, à sa belle parlure tant ordonnée et par si belle, arrangé sans aucune superfluité de parole, ne crois que rhétoricien quelconque en langue françoise sût rien amender.
[62] Large.
[63] Étroit.
Ci dit comment le roi Charles se contenoit en ses chasteaulx et l'ordre de son chevauchier.
Aucunes fois avenoit, et assez souvent au temps d'esté, que le roi alloit esbattre en ses villes et chasteaulx hors de Paris, lesquels moult richement avoit fait refaire et réparer de solemnels édifices, si comme à Melun, à Montargis, à Créel, à Saint-Germain-en-Laye, au bois de Vincennes, à Beauté, et maints autres lieux; là, chassoit aucunes fois et s'esbattoit pour la santé de son corps, désireux d'avoir doux et attrempé; mais en toutes ses allées, venues et demeures estoit tout ordre et mesure gardée; car jà ne laissoit ses quotidiennes besongnes à expédier, ainsi comme à Paris.
L'accoustumée manière de chevauchier estoit de notable ordre: à très-grand compaignie de barons et princes et gentils hommes bien montés et en riches habits, lui assis sur palefroi de grand élite, tout temps vestu en habit royal, chevauchant entre ses gens, si loing de lui par telle et si honorable ordonnance que par l'aorné maintien de son bel ordre, bien pût savoir et cognoistre tout homme, estrangier ou autre, lequel de tous estoit le roi; ses gentilshommes devant lui ordonnés, et gens d'armes, tous estoffés, comme pour combattre, en nombre et quantité de plusieurs lances, lesquels estoient soubs capitaine, chevaliers notables, et tous recevoient beaulx gages pour la desserte de cel office; les fleurs de lis en escharpe portées devant lui, et par l'escuyer d'escuierie le mantel d'ermines, l'espée et le chapel royal, selon les nobles anciennes coustumes royales.
Devant et après, les plus prochains du roi chevauchoient, les princes et barons de son sang, ses frères ou autres; mais nul jà ne l'approchoit, si il ne l'appeloit: après lui, plusieurs gros destriers, moult beaulx en destre, estoient menés, aornés de moult riches harnois de parement; et quand il entroit en bonnes villes, où à grand joie du peuple estoit reçu, ou chevauchoit parmi Paris, où toute ordonnance estoit gardée, bien sembloit estat de très hault, magnifique, très puissant et très ordonné prince.
Et ainsi ce très sage roi avoit chière en tous ses faits la noble vertu d'ordre et convenable mesure. Lesquelles serimonies royales n'accomplissoit mie tant au goust de sa plaisance, comme pour garder, maintenir et donner exemple à ses successeurs à venir que, par solemnel ordre, se doit tenir et mener le très digne degré de la haulte couronne de France, à laquelle toute magnificence souveraine est due et pertinente.
Ci dit l'ordonnance que le roi Charles tenoit en la distribucion des revenus de son royaume.
Pour ce que la science de politique, supellative entre les arts, enseigne homme à gouverner soi mesme sa mesgniée et subjets et toutes choses, selon ordre juste et limité; comme elle est discipline et instruccion de gouverner royaumes et empires, tous peuples et toutes nacions en temps de paix, de guerre, de tranquillité et adversité, assembler et amasser par loisibles gagnes, trésors et revenus, dispenser pécunes, meubles et recettes; appert manifestement cestui sage prince estre très appris, sage maistre et expert en icelle science, laquelle la noblesse de son courage, par la prudence de son averti entendement, lui apprenoit naturellement, sans autre estude de lettrure apprise en ceste partie: car sa personne gouvernoit par pollicie très ordonnée, comme dit est.
_Item_, les revenus de son domaine et rentes accrut grandement, comme il sera dit ci après.
_Item_, ses princes et nobles maintenoit en honneur et largesse, et de lui contens.
Le clergié tenoit en paix;
Le peuple en crainte et obéissance en temps de paix et de guerre;
Les estranges nacions, bénivolens.
Les revenus de son royaume distribuoit sagement, dont l'une partie estoit appliquée pour la paye de ses gens d'armes et soustenir ses guerres; l'autre, pour la despence de son hostel et estat de lui, de la reine et de ses nobles enfans, grandement et largement soustenu; l'autre pour dons à ses frères et parens, dont continuellement avoit avec lui à grands pensions, et des barons et chevaliers estranges qui venoient en France veoir sa magnificence, ou ambassadeurs à qui donnoit de riches dons; l'autre, pour payer ses serviteurs, donner à esglises ou aumosnes; l'autre, pour ses édifices, dont il bastit de moult beaulx et notables chasteaulx et esglises; et toutes ces choses estoient largement payées, si que pou ou néant venoient plaintes au contraire.
Ci dit la règle que le roi Charles tenoit en l'estat de la reine.
Entre les politiques ordonnances instituées par cellui sage roi Charles, afin que oubliance ne m'empesche à narrer en ceste partie ce qui est digne de mémoire et singulière louange, Dieux! quel triumphe, quelle paix, en quel ordre, en quelle coagulence régulée en toutes choses estoit gouvernée la court de très noble dame la reine Jehanne de Bourbon, s'espouse, tant en estat magnificent comme en honnestes manières réglées de vivre, si comme en ordonnances de mengs[64] et assiètes, en compaignie, en serviteurs, en habits, atours, et en tous paremens, par notable et aux solemnités des festes années[65], ou à la venue des notables princes que le roi vouloit honorer! En quelle dignité estoit celle reine, couronnée ou atournée de grands richesses de joyaulx, vestue ès habits royaux, larges, longs et flottans, en sambues pontificales[66] que ils appellent chappes ou manteaulx royaulx des plus précieux draps d'or ou de soie, aornés et resplendissans de riches pierres et perles précieuses, en ceinctures, boutonnures et attaches, par diverses heures du jour habits rechangés plusieurs fois, selon les coustumes royales et pontificales; si que merveilles ert[67] à veoir icelle noble reine à telles dites solemnités, accompaignée de deux ou trois reines pour lors encore vivantes, ses devancières ou parentes, à qui portoit grand révérence, comme raison et droit le devoit.
[64] Les mets, ce que l'on mange.
[65] Annuelles.
[66] Majestueuses.
[67] Était.
Sa noble mère et les duchesses femmes des nobles frères du roi, comtesses, baronnesses, dames et demoiselles, à moult grand quantité, toutes de parage, honnestes, duites d'honneur[68], et bien moriginées; car autrement ne fussent au lieu souffertes, et toutes vestues de propres habits, chacune selon sa faculté, correspondans à la solemnité de la feste.
[68] Se conduisant avec honneur.
L'assiète de table en salle, le triumphe et haultesse qui y estoient tant notable que ne cuide[69] pareil estre aujourd'huy au monde; la contenance de celle dame louée, rassise et agmoderée en parole, maintien et regard, assurée entre toutes gens, aornée de toute beauté passant les autres princesses, estoit chose à veoir très-agréable et de souveraine plaisance.
[69] Je ne pense.
Les aornemens des salles, chambres d'estranges, et riches brodures à grosses perles d'or et soies à ouvrages divers; le vaissellement d'or et d'argent et autres nobles estoremens[70], n'estoit si merveilles non.
[70] Objets pour le service de la table.
Ainsi, celle très-noble reine, par l'ordonnance du sage roi, estoit gouvernée en estat hault, pontifical et honneste en toutes choses, si comme à telle princesse est aduisant et redevable, en laquelle en habits, atours royaulx très honorables, toute honnesteté estoit gardée: car autrement ne le souffrist le très-sage roi, sans lequel commandement et ordonnance ne fit quelconques nouvelletés en aucune chose; et comme ce soit de belle pollicie à prince, pour la joie de ses barons, resjoïssans de la présence de leur prince, mangeoit en salle communément le sage roi Charles; semblablement lui plaisoit que la reine fit entre ses princesses et dames, si par grossesse ou autre impédiment n'en estoit gardée; servie estoit de gentilshommes de par le roi à ce commis, sages, loyaulx, bons et honnestes; et durant son mangier, par ancienne coustume des rois, bien ordonnée pour obvier à vaines et vagues paroles et pensées, avoit un preude homme en estant au bout de la table, qui sans cesser disoit gestes de mœurs vertueux d'aucuns bons trespassés. En telle manière le sage roi gouvernoit sa loyale espouse, laquelle il tenoit en toute paix et amour et en continuels plaisirs, comme d'estranges et belles choses lui envoyer, tant joyaulx comme autres dons, si présentés lui fussent, ou qu'il pensast que à elle dussent plaire, les procuroit et achetoit; en sa compaignie souvent estoit et toujours à joyeux visage et mots gracieux, plaisans et efficaces; et elle, de sa partie, en lui portant l'honneur et révérence que à son excellence appartenoit, semblablement faisoit; et ainsi cellui en tous cas la tenoit en suffisante amour, unité et en paix.
Ci dit l'ordre que le roi Charles mit en la nourriture et discipline de ses enfans.
Le sage roi, semblablement par pollicie due, vouloit que fust réglé l'estat de ses nobles enfans; et à son aisné fils Charles, daulphin de Vienne, qui à présent règne, duquel la nativité remplit de joie le courage du père, célébrant la journée à grand solemnité, pourvéit de grand ordonnance en administracion de nourriture par le conseil des sages tout au mieulx que estre povoit.
Mais encore plus désirant pourveoir à l'entendement de l'enfant, au temps à venir, de nourriture de sapience, si faire se put, à la quelle, à l'aide de Dieu, n'eust mie failli, si la vie du père longue fust et accident de diverse fortune ne l'eust empêché; et, en approuvant la parole à ce propos que dit l'empereur Helius Adrians: «On doit, dit-il, premier les enfans nourrir et exerciter en vertus, si que ils surmontent en mœurs ceulx qu'ils veulent surmonter en honneurs,» lui fit en ses jeunes jours apprendre lettres et mœurs convenables à sa haultesse; et pour l'instruire à ce, bailla l'administracion de lui à sages maistres et chevaliers anciens preudes hommes et de belle vie; et semblablement à ses autres enfans, lesquels vouloit qu'ils fussent tenus en obéissance soubs crainte et correccion ordonnée.
Ci commence à parler des vertus du roi Charles, et premièrement de sa prudence et sagesse.
Bon me semble, à parfaire l'intencion de nostre œuvre, que distinctement soit traité des bonnes mœurs et condicions d'icellui sage dont nous parlons.
Et comme prudence et sagesse est mère et conduiserresse des autres vertus, laquelle lui estoit instruccion en tous ses faits, comme il a paru au procès de sa noble vie, pouvons ramener son eslue manière d'ordre à l'égalité des nobles anciens bien renommés, si comme il est lu du sage empereur Helius Adrians ci-devant allégué, lequel fut lettré et instruit en toutes sciences, et si expert en rhétorique qu'il sembloit que pensé eust à quanque il exprimoit de bouche. Et dirons nous semblablement de nostre roi, lequel en son temps nul prince n'atteignit en haultesse de lettrure[71] ni parlure, et prudente pollicie en toutes choses généraulment, comme plus à plain dirons à la fin de ce livre, si comme promis nous l'avons.
[71] Science des lettres, littérature.
Ci dit de la vertu de justice au roi Charles.
Si comme dit le philosophe: «Nul ne doit estre appelé sage, si bonté ne l'esclaire,» laquelle est le principe de la sapience, avec la crainte de Nostre Seigneur, comme dit le psalmiste.
Or, soit doncques traité des vertus ou bontés d'icellui roi que nous disons sage, lequel, à l'exemple du bon empereur Trajan et maints autres jadis aimeurs de justice, comme nous lisons, fut cellui Charles pilier d'icelle; et en telle manière la gardoit que si hardi ne fut, ni tant grant prince en son royaume, ni aimé serviteur, qui extorcion osast faire à homme tant fut petit.
Et entre les exemples qui en pourroient estre dits, une fois avint que un chevalier de sa court donna une buffe[72] à un sergent faisant son office, de laquelle chose à très grand peine put estre desmu[73] le roi par prières de ses plus aimés princes, que icellui chevalier n'encourust la loi et rigueur de justice, qui est, en tel cas, copper le poing; toutefois onques ne fut en grâce comme devant.
[72] Soufflet.
[73] Détourné.
_Item_, à un juif semblablement fit droit d'un tort et extorcion que un chrestien lui avoit faite, et fut de lui avoir baillié un faulx gage pour bon; et voulut le roi que la simplesse du juif fût vainqueresse de la malice du chrestien; et comme il fit droit au juif, n'est mie doubte qu'à toute personne vouloit que il fût entièrement tenu; et si au contraire lui venist à cognoissance d'aucun de ses justiciers, en exemple donnant aux autres juges de bien et sagement gouverner justice; tantost commandoit qu'il fût desmis et puni selon sa desserte.
De maints cas particuliers lui mesme fit droit par bonne équité; et comme il est escrit de l'empereur Trajan préallégué, que une fois, comme il fut jà monté sur son destrier pour aller en bataille, une femme grevée de tort, à lui venue complaignant, arresta tout son ost, descendit, donnant sentence droicturière pour la vefve.
Avint une fois, nostre roi estant au chastel qu'on dit Saint-Germain-en-Laye, une femme vefve, devers lui, à grand clamour et larmes, requérant justice d'un des officiers de la court, lequel par commandement avoit logié en sa maison, et cellui avoit efforcé une fille qu'elle avoit; le roi, moult airé[74] du cas laid et mauvais, le fit prendre; et le cas confessé et atteint, le fit pendre sans nul respit à un arbre de la forest.
[74] Courroucé.
Pour justice tenir, lui en personne, maintes fois en son temps, selon les nobles anciennes coustumes, tint en son palais à Paris, séant en trosne impérial, entre ses princes et sages, le lit de justice, en cas qu'ils sont réservés à déterminer à lui à telles solemnités députés d'ancienneté.
Par maintes particularités pourrions trouver exemples de la juste volonté du sage roi, lesquels je laisse pour cause de briefté; mais pour conclure de ce en brief, comme justice est ordre, mesure et balance de toutes choses rendre à chacun selon son droit, comme dit saint Bernard, n'est pas doubte que, par icelle bien tenir, vint à chief de toutes ses adversités, non pas petites, et anéantit les flots de male fortune, soubs quel subjeccion avoit esté déjeté par long espace.
Or ce bon roi, gardant à la ligne la loi de Dieu, comme le décret défend, soubs peine d'escommuniement, les champs de bataille: de quoi on use communément ès cours des princes, en l'ordre d'armes, ès cas non cognus et non prouvés, comme ce soit une manière de tenter Dieu, onques ne voulut en son temps consentir de telles batailles.
Si pouvons conclure de lui ce qui est dit ès proverbes: «La joie du juste est que justice soit faite.»
Comment le roi par son sens moult conquestoit en ses guerres, nonobstant n'y allast; et la cause pourquoi n'y alloit.
Mais, pour ce que aucunes gens pourroient contredire à mes preuves de la chevalerie de cestui roi Charles, disant que recréandise ou couardie luy tolloit[75] que lui en propre personne n'alloit comme bon chevalereux aux armes et faits des batailles et assaulx, ainsi que firent son ayeul le roi Philippe, et son père le roi Jehan, et ses autres prédécesseurs; parquoi doncques ne povoit avoir en lui si grand titre de chevalerie, comme je lui veus imposer et adjoindre: à ceulx convient que je réponde verité manifeste et pure au su de toutes gens.
[75] La paresse ou la timidité l'empêchait.
Que par recréandise n'alloit en personne aux armes de ses guerres, n'est mie; car au temps qu'il estoit duc de Normandie, ains son couronnement, avec son père le roi Jehan maintes fois y alla; et aussi, lui seul chevetaine de grandes routes de gens d'armes, fut en plusieurs besongnes bonnes et honorables, à la confusion de ses ennemis.
Mais depuis le temps de son couronnement, lui, estant en fleur de jeunesse, ot une très griève et longue maladie, à quelle cause lui vint je ne sais; mais tant en fut affoibli et débilité, que toute sa vie demoura très pâle et très maigre, et sa compleccion moult dangereuse de fièvres et de froidure d'estomac; et avec ce, lui remaint[76] de ladite maladie la main destre si enflée, que pesante chose lui eust esté non possible à manier; et convint, le demourant de sa vie, user en dangier de médicins.
[76] Resta.
Mais que pourtant le loz de sa grand vertu qui, sans cesser, ouvroit[77] en toute peine pour la publique utilité, doive estre réprimé, n'est mie raison.
[77] Travaillait, opérait.
Car, dit Végèce que «plus doit estre louée chevalerie menée à cause de sens que celle qui est conduite par effet d'armes; si comme les Romains plus acquirent seigneuries et terres par le sens que par la force,» semblablement le fist nostre roi; lequel plus conquesta, enrichit, fit alliances, plus grandes armées, mieulx gens d'armes payés et toute gent; plus fit bastir édifices, donna grands dons, tint plus magnificent estat, ot plus grand despense, moins fist de grief au peuple, et plus sagement se gouverna en toute pollicie que n'avoit fait roi de France, selon le rapport des escritures, je l'ose dire, depuis le temps de Charlemaine, qui, pour la haultesse de sa prouesse, fut appelé Charles le Grand. Ainsi, pour la vertu et sagesse de cestui, lui doit bien perpétuellement demourer le nom de Charles le Sage.
Et ces choses et autres considérées qui en lui abondèrent, je puis conclure icellui estre digne d'avoir le nom et titre de parfaite chevalerie.
Ci dit comment le roi Charles aimoit livres; et des belles translacions qu'il fit faire.
Ne dirons-nous encore de la sagesse du roi Charles la grand amour qu'il avoit à l'estude et à la science? Et qu'il soit ainsi, bien le démonstra par la belle assemblée de notables livres et belle librairie qu'il avoit de tous les plus notables volumes qui par souverains auteurs ayent esté compilés, soit de la sainte Escriture, de théologie, de philosophie, et de toutes sciences, moult bien escrits et richement adornés, et tout temps les meilleurs escrivains que on put trouver occupés pour lui en tel ouvrage; et si son estude bel à devis[78] estoit bien ordonnée. Comme il voulsist toutes ses choses belles, nettes, polies et ordonnées, ne convient demander, car mieulx estre ne peut.
[78] Plaisir.
Mais nonobstant que bien entendît le latin, et que jà ne fût besoing que on lui exposast, de si grande providence fut pour la grand amour qu'il avoit à ses successeurs que, au temps à venir les voulut pourveoir d'enseignemens et sciences introduisibles à toutes vertus; dont pour celle cause fit par solemnels maistres suffisans en toutes les sciences et arts, translater de latin en françois tous les plus notables livres: si comme la Bible, en trois manières, c'est assavoir, le texte; et puis le texte et les gloses ensemble; et puis d'une autre manière allégorisée.
_Item_, le grand livre de saint Augustin, de la Cité de Dieu[79].
[79] Par Raoul de Presle.
_Item_, le livre du Ciel et du Monde[80].
[80] Par Nicolas Oresme.
_Item_, le livre de saint Augustin: _De Soliloquio_.
_Item_, les livres de Aristote, Éthiques et Politiques, et mettre nouveaux exemples[81].
[81] Par le même.
_Item_, Végèce, de chevalerie[82].
[82] Végèce avait déjà été traduit par Jean de Meun.
_Item_, les dix-neuf livres des Propriétés des choses[83].
[83] Par Jean Corbichon.
_Item_, Valerius Maximus[84].
[84] Par Simon de Hesdin.
_Item_, Policratique[85].
[85] Par Denis Soulechat.
_Item_, Titus-Livius[86]; et très grand foison d'autres[87].
[86] Pierre de Bressuire avait déjà traduit Tite-Live par ordre du roi Jean.
[87] Voir le mémoire sur les anciens traducteurs, lu en 1741 à l'Académie des inscriptions, par l'abbé Lebeuf.
Comme, sans cesser, y eut maistres, qui grands gages en recevoient, de ce embesongniés.