Part 1
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L'HISTOIRE
DE FRANCE
RACONTÉE PAR LES CONTEMPORAINS.
L'HISTOIRE
DE FRANCE
RACONTÉE PAR LES CONTEMPORAINS.
EXTRAITS DES CHRONIQUES, DES MÉMOIRES ET DES DOCUMENTS ORIGINAUX,
AVEC DES SOMMAIRES ET DES RÉSUMÉS CHRONOLOGIQUES,
PAR
L. DUSSIEUX, PROFESSEUR D'HISTOIRE A L'ÉCOLE DE SAINT-CYR.
TOME QUATRIÈME.
PARIS,
FIRMIN DIDOT FRÈRES, FILS ET CIE, LIBRAIRES, IMPRIMEURS DE L'INSTITUT, RUE JACOB, 56.
1861.
Tous droits réservés.
TYPOGRAPHIE DE H. FIRMIN DIDOT.--MESNIL (EURE).
RÉSUMÉ CHRONOLOGIQUE
DES PRINCIPAUX ÉVÉNEMENTS DE LA PÉRIODE D'HISTOIRE DE FRANCE CONTENUE DANS CE QUATRIÈME VOLUME.
1364-1415.
CHARLES V, 1364-1380.
1º _Guerre contre le roi de Navarre._
Charles le Mauvais, roi de Navarre et comte d'Évreux, entretenait par ses intrigues le désordre qui bouleversait la France. Charles V, voulant mettre un terme à l'anarchie, envoya contre le captal de Buch, qui commandait les troupes du roi de Navarre dans la Normandie, du Guesclin et ses compagnies.
1364. Du Guesclin bat le captal à Cocherel, et délivre la France du nord des ravages des routiers du roi de Navarre.
2º _Guerre de Bretagne._
La guerre de Bretagne, qui avait commencé sous Philippe VI, se continuait toujours. Charles V envoya du Guesclin au secours de Charles de Blois, tandis que le Prince Noir faisait soutenir Jean, comte de Montfort, par Chandos, un des meilleurs capitaines anglais.
1364. Du Guesclin et Charles de Blois battus à Auray.
1365. Traité de Guérande; Charles V reconnaît le comte de Montfort pour duc de Bretagne. En signant ce traité, Charles V a pour but de maintenir la suzeraineté de la France sur la Bretagne et d'empêcher Montfort, gendre d'Édouard III, roi d'Angleterre, de se reconnaître vassal de son beau-père.
3º _Guerre de Castille_, 1365-1369.
Pierre IV le Cruel, roi de Castille, s'était rendu odieux par ses crimes; la Castille se souleva contre lui et reconnut pour roi son frère Henri de Transtamare. Charles V soutint Henri de Transtamare et envoya à son secours du Guesclin avec trente mille routiers; c'était un moyen de purger la France de ces brigands.
1367. Pierre le Cruel, soutenu par le Prince Noir et ses Anglais, bat du Guesclin à Navarette.
1369. Du Guesclin bat pierre le Cruel à Montiel et le fait prisonnier. Pierre le Cruel est tué par Henri de Transtamare. Alliance de la Castille et de la France.
4º _Guerre contre l'Angleterre._
Les seigneurs de la Guyenne, mécontents des exactions du Prince Noir, se plaignent à Charles V. Malgré le traité de Bretigny, qui avait aboli toute suzeraineté du roi de France sur la Guyenne et établi l'indépendance absolue du roi d'Angleterre dans ses possessions françaises, Charles V reçut la plainte des seigneurs d'Aquitaine, et somma le Prince Noir de comparoir devant la cour des pairs. Le Prince Noir ayant refusé d'obéir à cette sommation, Charles V et le Parlement prononcent la confiscation de toutes les possessions des Anglais en France.
Du Guesclin, nommé connétable, est chargé de mettre à exécution l'arrêt du Parlement.
1370. Victoire de du Guesclin à Pontvalain sur Robert Knolles.
1372. Victoire de La Rochelle gagnée par la flotte castillane sur la flotte anglaise.
Victoire de du Guesclin à Chizey.
1373. Invasion des Anglais en France, de Calais à Bordeaux. Charles V n'attaque pas les Anglais et laisse leur armée se détruire complètement dans une marche de deux cent cinquante lieues.
1377. L'amiral Jean de Vienne ravage les côtes méridionales de l'Angleterre, bat deux flottes anglaises, et remonte la Tamise jusqu'à Gravesend.
1380. Mort de du Guesclin et de Charles V.--Les Anglais ne possèdent plus en France que Calais, Bordeaux et Bayonne.
CHARLES VI, 1380-1422.
1380. Avénement de Charles VI, mineur; il est gouverné par ses oncles, les ducs d'Anjou, de Berry et de Bourgogne.
1380-82. Révolte de la Flandre, de Paris et de Rouen.--Dès l'année 1380 le peuple de Paris, foulé d'impôts et irrité de la cupidité de ses maîtres, commença à se soulever contre le gouvernement des trois oncles du roi, qui accablaient la France d'exactions. L'esprit de révolte et de désorganisation était général en Europe à ce moment; les serfs d'Angleterre et les communes de Flandre se soulevaient; des hérésies nombreuses et le grand schisme d'Occident augmentaient l'anarchie générale. Enfin, éclata dans la Flandre, gouvernée alors par le comte Louis de Male, une formidable insurrection contre le gouvernement féodal et ses iniquités. Philippe Arteveld était à la tête des Flamands. Le mouvement gagna la bourgeoisie de Paris et celle de Rouen. Cette entente effraya les oncles de Charles VI qui allèrent attaquer Gand, foyer principal de la révolution.
1382. Bataille de Rosebèque. Les Flamands sont vaincus et Philippe Arteveld est tué. Soumission de la Flandre.
Soumission de Paris et de Rouen.
Philippe le Hardi, duc de Bourgogne, devient comte de Flandre par héritage de sa femme.
1384. Révolte des Tuchins.
1385. Mariage de Charles VI avec Isabeau de Bavière.
1392. Assassinat du connétable de Clisson.
Démence de Charles VI. Les oncles du roi gouvernent sous son nom.
1396. Bataille de Nicopolis. Les chevaliers français qui sont allés au secours de la Hongrie sont vaincus par les Turks.
1407. Assassinat du duc d'Orléans; commencement de la guerre civile appelée la guerre des Armagnacs et des Bourguignons.
Le duc d'Orléans, Louis, frère du roi, s'était emparé du gouvernement pendant la maladie de Charles VI, de concert avec Isabeau de Bavière. Ses violences et ses exactions soulevèrent le peuple de Paris, qui mit à sa tête le duc de Bourgogne Jean sans Peur. Jean sans Peur enlève le pouvoir au duc d'Orléans, en 1405, et le fait assassiner.
1410. Le duc d'Orléans, Charles, fils de Louis, et plusieurs seigneurs du midi, entre autres le comte d'Armagnac, forment une ligue contre le duc de Bourgogne. Dès lors le parti du duc d'Orléans prend le nom de parti des Armagnacs.--Guerre acharnée entre les deux factions.
1413. Domination des Cabochiens à Paris. Le duc de Bourgogne s'appuie sur cette faction populaire.
Le duc d'Orléans met fin à la domination du duc de Bourgogne et des Cabochiens à Paris. Il s'empare de la personne du roi et du gouvernement.
1415. Bataille d'Azincourt. Henri V, roi d'Angleterre, profitant de l'anarchie qui désole la France, débarque à Harfleur; une épidémie le force à se replier sur Calais. Pendant sa retraite il bat l'armée française qui lui barre le chemin.
LISTE CHRONOLOGIQUE
DES ROIS DE FRANCE ET D'ANGLETERRE QUI ONT RÉGNÉ PENDANT CETTE PÉRIODE.
ROIS DE FRANCE.
_Suite de la maison de Valois._ Charles V 1364-1380. Charles VI 1380-1422.
ROIS D'ANGLETERRE.
_Suite des Plantagenet._ Édouard III 1327-1377. Richard II 1377-1399. Henri IV 1399-1413. Henri V 1413-1422.
L'HISTOIRE
DE FRANCE
RACONTÉE PAR LES CONTEMPORAINS.
BATAILLE DE COCHEREL.
16 mai 1364.
Charles II, roi de Navarre et comte d'Évreux, surnommé _le Mauvais_, était fils de Philippe d'Évreux, de la maison royale, qui devint roi de Navarre par son mariage avec Jeanne, fille de Louis X le Hutin. Malgré la loi salique, Charles le Mauvais croyait tenir de sa mère des droits à la couronne, et il fut à ce titre le rival du roi Jean, l'allié des Anglais et le fauteur de tous les désordres de ce temps. Pendant la captivité du roi Jean, il soutint Étienne Marcel, aspira ouvertement au trône et fit la guerre au Régent, en ravageant, avec ses bandes d'aventuriers, tout le nord du royaume. Quand Charles V monta sur le trône, il résolut de se débarrasser de cet adversaire, qui n'était plus qu'un chef de bandits, et de délivrer la France de ses dévastations. Il envoya contre lui Duguesclin qui vainquit à Cocherel, à deux lieues d'Évreux, le captal de Buch, un des principaux chefs des bandes du Navarrais. Cette victoire amena la paix, en 1365, entre Charles V et Charles le Mauvais, qui mourut en 1387.
Comment le captal de Buch se partit d'Évreux à belle compagnie de gens d'armes pour combattre messire Bertran et les François, et en intention de destourber le couronnement du roi Charles.
Quand messire Jean de Grailly, dit et nommé captal de Buch, eut fait son amas et son assemblée, en la cité d'Évreux, d'archers et de brigands, il ordonna ses besognes; et laissa en la dite ville et cité capitaine un chevalier qui s'appeloit Liger d'Orgésy, et envoya à Conches messire Guy de Gauville pour faire frontière sur le pays; et puis se partit d'Évreux à tous ses gens d'armes et ses archers; car il entendit que les François chevauchoient, mais il ne savoit quelle part. Si se mit aux champs, en grand désir d'eux trouver. Si nombra ses gens, et se trouva sept cents lances, trois cents archers, et bien cinq cents autres hommes aidables.
Là étoient de lès lui plusieurs bons chevaliers et écuyers, et par espécial un banneret du royaume de Navarre, qui s'appeloit le sire de Saux. Et le plus grand après et le plus appert, et qui tenoit la plus grand route de gens d'armes et d'archers, c'étoit un chevalier d'Angleterre qui s'appeloit Jean Juiel. Si y étoient messire Pierre de Saquenville, messire Bertran du Franc, le bascle de Mareuil, messire Guillaume de Gauville, et plusieurs autres, tous en grand volonté de rencontrer monseigneur Bertran et ses gens, et d'eux combattre. Si tiroient à venir devers Pacy et le Pont-de-l'Arche; car bien pensoient que les François passeroient la rivière de Seine; voire si ils ne l'avoient jà passée. Or avint que droitement le mercredi de la Pentecôte[1], si comme le captal et sa route chevauchoient au dehors d'un bois, ils en contrèrent d'aventure un héraut qui s'appeloit le roi Faucon, et étoit cil au matin parti de l'ost des François. Si très le tôt que le captal le vit, bien le reconnut; car il étoit héraut au roi d'Angleterre; et lui demanda dont il venoit, et si il avoit nulles nouvelles des François. «En nom Dieu, monseigneur, dit-il, oil: je me partis hui matin d'eux et de leur route: et vous quèrent aussi et ont grand désir de vous trouver.»--«Et quel part sont-ils? dit le captal, sont-ils deçà le Pont-de-l'Arche ou delà?»--«En nom Dieu, dit Faucon, sire, ils ont passé le Pont-de-l'Arche et Vernon, et sont maintenant, je crois, assez près de Pacy.»--«Et quels gens sont-ils, dit le captal, et quels capitaines ont-ils? Dis-le-moi, je t'en prie, doux Faucon.»--«En nom Dieu, sire, ils sont bien mille et cinq cents combattans, et toutes bonnes gens d'armes. Si y sont messire Bertran du Guesclin, qui a la plus grand route de Bretons, le comte de Aucerre, le vicomte de Beaumont, messire Louis de Châlons, le sire de Beaujeu, monseigneur le maître des arbalétriers, messire l'Archiprêtre[2], messire Oudart de Renti; et si y sont de Gascogne, votre pays, les gens le seigneur de Labreth, messire Petiton de Curton et messire Perducas de Labreth; et si y est messire Aymon de Pommiers et messire le soudich de l'Estrade.» Quand le captal ouït nommer les Gascons, si fut durement émerveillé, et rougit tout de félonnie, et répliqua sa parole en disant: «Faucon, Faucon, est-ce à bonne vérité que tu dis que ces chevaliers de Gascogne que tu nommes sont là, et les gens le seigneur de Labreth?»--«Sire, dit le héraut, par ma foi, oil.»--«Et où est le sire de Labreth, dit le captal?»--«En nom Dieu, sire, répondit Faucon, il est à Paris de-lès le régent le duc de Normandie, qui s'appareille fort pour aller à Reims; car on dit partout communément que dimanche qui vient il se fera sacrer et couronner.» Adonc mit le captal sa main à sa tête, et dit, ainsi que par mautalent: «Par le cap Saint-Antoine! Gascons contre Gascons s'éprouveront.»
[1] Le 15 mai.
[2] Arnauld de Cervolles, fameux routier.
Adonc parla le roi Faucon pour Pierre, un héraut que l'Archiprêtre envoyoit là, et dit au captal: «Monseigneur, assez près de ci m'attend un héraut que l'Archiprêtre envoie devers vous, lequel Archiprêtre, à ce que je entends par le héraut, parleroit volontiers à vous.» Donc répondit le captal, et dit à Faucon: «Faucon, dites à ce héraut françois qu'il n'a que faire plus avant, et qu'il dise à l'Archiprêtre que je ne vueil nul parlement à lui.» Adonc s'avança messire Jean Juiel, et dit: «Sire, pourquoi?»--«Espoir est-ce pour notre profit.» Donc dit le captal: «Jean, Jean, non est; mais est l'Archiprêtre si baretierre, que, s'il venoit jusques à nous en nous contant jangles et bourdes, il aviseroit et imagineroit notre force et nos gens: si nous pourroit tourner à grand dommage et à grand contraire: si n'ai cure de ses grands parlements.» Adonc retourna le roi Faucon devers Pierre, son compagnon, qui l'attendoit au coron d'une haye, et excusa monseigneur le captal bien et sagement, tant que le héraut françois en fut tout content; et rapporta arrière à l'Archiprêtre tout ce que Faucon lui avoit dit.
Comment les Navarrois et les François sçurent nouvelles les uns des autres; et comment le captal ordonna ses batailles.
Ainsi eurent les Navarrois et les François connoissance les uns des autres, par le rapport des deux hérauts. Si se conseillèrent et avisèrent sur ce, et s'adressèrent ainsi que pour trouver l'un l'autre. Quand le captal eut ouï dire à Faucon quel nombre de gens d'armes les François étoient, et qu'ils étoient bien quinze cents, il envoya tantôt certains messages en la cité d'Évreux devers le capitaine, en lui signifiant que il fist vider et partir toutes manières de jeunes compagnons armés dont on se pouvoit aider, et traire devers Coucherel; car il pensoit bien que là en cel endroit trouveroit-il les François; et sans faute, quelque part qu'il les trouvât, il les combattroit. Quand ces nouvelles vinrent en la cité d'Évreux à monseigneur Léger d'Orgésy, il les fit crier et publier, et commanda étroitement que tous ceux qui à cheval étoient, incontinent se traissent devers le captal. Si en partirent derechef plus de six vingts compagnons jeunes, de la nation de la ville.
Ce mercredi, se logea à heure de nonne le captal sur une montagne, et ses gens tout environ; et les François qui les désiroient à trouver chevauchèrent avant, et tant qu'ils vinrent sur la rivière que on appelle au pays Yton, et court autour devers Évreux, et naît de bien près de Conches; et se logèrent tout aisément, ce mercredi, à heure de relevée, en deux beaux prés tout au long de celle rivière. Le jeudi matin se délogèrent les Navarrois, et envoyèrent leurs coureurs devant pour savoir si ils orroient nulles nouvelles des François; et les François envoyèrent aussi les leurs pour savoir si ils orroient nulles telles nouvelles des Navarrois. Si en rapportèrent chacun à sa partie, en moins d'espace que de deux lieues, certaines nouvelles; et chevauchoient les Navarrois, ainsi que Faucon les menoit, droit à l'adresse le chemin qu'il étoit venu. Si vinrent environ une heure de prime sur les plaines de Coucherel, et virent les François devant eux qui déjà ordonnoient leurs batailles, et y avoit grand foison de bannières et de pennons, et étoient par semblant plus tant et demi qu'ils n'étoient. Si s'arrêtèrent lesdits Navarrois tous cois au dehors d'un petit bois qui là sied; et puis se trairent avant les capitaines, et se mirent en ordonnance.
Premièrement, ils firent trois batailles bien et faiticement tous à pied, et envoyèrent leurs chevaux, leurs malles et leurs garçons en ce petit bois qui étoit de lès eux; et établirent monseigneur Jean Juiel en la première bataille, et lui ordonnèrent tous les Anglois, hommes d'armes et archers. La seconde eut le captal de Buch, et pouvaient bien être en sa bataille quatre cents combattants, que uns que autres. Si étoient de-lès le captal de Buch le sire de Seaux en Navarre, un jeune chevalier, et sa bannière, et messire Guillaume de Gauville, et messire Pierre de Saquenville. La tierce eurent trois autres chevaliers, messire le bascle de Mareuil, messire Bertran du Franc et messire Sanse Lopin; et étoient aussi environ quatre cents armures de fer. Quand ils eurent ordonné leurs batailles, ils ne s'éloignèrent point trop l'un de l'autre, et prirent l'avantage d'une montagne qui étoit à la droite main entre eux et le bois, et se rangèrent tous de front sur celle montagne par-devant leurs ennemis; et mirent encore, par grand avis, le pennon du captal en un fort buisson épineux, et ordonnèrent là entour soixante armures de fer pour le garder et défendre. Et le firent par manière d'étendard eux rallier, si par force d'armes ils étoient épars; et ordonnèrent encore que point ne se devoient partir, ni descendre de la montagne, pour chose qui avenist; mais si on les vouloit combattre, on les allât là querir.
Comment messire Bertran du Guesclin et les seigneurs de France ordonnèrent leurs batailles.
Tout ainsi ordonnés et rangés se tenoient Navarrois et Anglois d'un côté sur la montagne que je vous dis. Pendant ce, ordonnoient les François leurs batailles, et en firent trois et une arrière-garde.
La première bataille eut messire Bertran du Guesclin atout les Bretons, dont je vous en nommerai aucuns chevaliers et écuyers: premièrement monseigneur Olivier de Mauny et monseigneur Hervé de Mauny, monseigneur Éon de Mauny, frères et neveux du dit monseigneur Bertran, monseigneur Geoffroy Feiron, monseigneur Alain de Saint-Pol, monseigneur Robin de Guite, monseigneur Eustache et monseigneur Alain de la Houssoye, monseigneur Robert de Saint Père, monseigneur Jean le Boier, monseigneur Guillaume Bodin, Olivier de Quoiquen, Lucas de Maillechat, Geoffroy de Quedillac, Geoffroy Palen, Guillaume du Hallay, Jean de Pairigny, Sevestre Budes, Berthelot d'Angoullevent, Olivier Feiron, Jean Feiron, son frère, et plusieurs autres bons chevaliers et écuyers que je ne puis mie tous nommer; et fut ordonné pour assembler à la bataille du captal.
La seconde, le comte d'Aucerre; et si étoient avecques lui gouverneurs de celle bataille le vicomte de Beaumont et messire Baudouin d'Ennequins, maître des arbalêtriers; et eurent avec eux les François, les Normands et les Picards, monseigneur Oudart de Renty, monseigneur Enguerran d'Eudin, monseigneur Louis de Haveskerques, et plusieurs autres barons chevaliers et écuyers.
La tierce eut l'Archiprêtre et les Bourguignons; avec lui monseigneur Louis de Châlons, le seigneur de Beaujeu, monseigneur Jean de Vienne, monseigneur Guy de Trelay, messire Hugues Vienne, et plusieurs autres; et devoit assembler cette bataille au bascle de Mareuil et à sa route.
Et l'autre bataille, qui étoit pour arrière-garde, étoit toute pure de Gascons, desquels messire Aymon de Pommiers, monseigneur le soudich de l'Estrade, messire Perducas de Labreth et monseigneur Petiton de Curton furent souverains et meneurs. Or, eurent là ces chevaliers gascons un grand advis: ils imaginèrent tantôt l'ordonnance du captal, et comment ceux de son côté avoient mis et assis son pennon sur un buisson, et le gardoient aucuns des leurs, car ils en vouloient faire étendard. Si dirent ainsi: «Il est de nécessité que quand nos batailles seront assemblées, nous nous trayons de fait et adressons de grand volonté droit au pennon du captal, et nous mettrons en peine du conquerre: si nous les pouvons avoir, nos ennemis en perdront moult de leur force, et seront en péril d'être déconfits.» Encore avisèrent cesdits Gascons une autre ordonnance qui leur fut moult profitable, et qui leur parfit leur journée.
Comment les Gascons s'avisèrent d'un bon avis par quelle manière le captal seroit pris et emporté de la bataille.
Assez tôt après que les François eurent ordonné leurs batailles, les chefs des seigneurs se mirent ensemble et se conseillèrent un grand temps comment ils se maintiendroient; car ils véoient leurs ennemis grandement sur leur avantage. Là dirent les Gascons dessus nommés une parole qui fut volontiers ouïe: «Seigneurs, bien savons que au captal a un aussi preux chevalier et conforté de ses besognes que on trouveroit aujourd'hui en toutes terres; et tant comme il sera sur la place et pourra entendre à combattre, il nous portera trop grand dommage: si ordonnons que nous mettions à cheval trente des nôtres, tous des plus apperts et plus hardis par avis, et ces trente n'entendront à autre chose fors à eux adresser vers le captal; et pendant que nous entendrons à conquerre son pennon, ils se mettront en peine, par la force de leurs coursiers et de leurs bras, à dérompre la presse et de venir jusques au captal; et de fait ils prendront ledit captal, et trousseront, et l'emporteront entre eux, et mèneront à sauveté quelque part, et jà n'y attendront fin de bataille. Nous disons aussi que si il peut être pris ni retenu par telle voie, la journée sera nôtre, tant fort seront ébahis les gens de sa prise.» Les chevaliers de France et de Bretagne qui là étoient accordèrent ce conseil légèrement, et dirent que c'étoit un bon avis, et que ainsi seroit fait. Si trièrent et élurent tantôt entre eux et leurs batailles trente hommes d'armes des plus hardis et plus entreprenans par avis qui fussent en leurs routes; et furent montés ces trente, chacun sur bons coursiers, les plus légers et plus roides qui fussent en la place, et se trairent d'un lès sur les champs, avisés et informés quel chose ils devoient faire; et les autres demeurèrent tous à pied sur les champs en leur ordonnance, ainsi qu'ils devoient être.
Comment les seigneurs de France eurent conseil à savoir quel cri ils crieroient, et qui seroit leur chef; et comment messire Bertran fut élu à être chef de la bataille.