Part 31
Comment les gentilshommes de Bourgoigne laissièrent le roy de Navarre.
Le vendredi vingt-deuxiesme jour dudit mois de juin, le roy de Navarre partit de Paris et avecques luy plusieurs de ladite ville et plusieurs de ses gens. Et estoient environ six cens glaives; et alèrent à Gonesse, où plusieurs autres des villes de la visconté de Paris les attendoient. Et deux jours ou trois devant, plusieurs des gentilshommes qui avoient esté avec ledit roy de Navarre une partie de la saison et encore estoient, espécialement ceux du pays de Bourgoigne, prisrent congié dudit roy de Navarre, quant ils virent que il avoit accepté la capitainerie de ceux de Paris, en disant que ils ne seroient point contre ledit régent né contre les gentilshommes; et s'en partirent et s'en alèrent en leur pays. Et ledit roy et sa compaignie s'en alèrent vers Senlis.
Comment ledit régent et son ost logièrent près de Paris, en telle manière que nul n'osoit issir né entrer en ladite ville de celle part où il estoit.
Monseigneur le régent qui avoit esté vers Chasteau-Tierry, vers la Ferté-Milon et au pays environ pour despécier plusieurs assemblées des Jaques qui là estoient, après ce que les nobles qui estoient avec ledit régent orent mis à mort plusieurs Jaques, ars et gasté tout le pays entre la rivière de Marne et de Seine, s'en retourna en alant vers Paris, et se logia à Chielle-Sainte-Bautheut[227], la derrenière semaine de juin, c'est assavoir le mardi vint-troisiesme jour dudit moys.
[227] Bathilde.
Et la royne Jehanne fut à Laigny, qui moult se painoit de traictier entre ledit régent et ceux de Paris. Et lors n'y put aucun traictié estre trouvé; car ceux de Paris se tenoient fiers et haus contre ledit régent leur seigneur. Et pour ce, luy et son ost se deslogièrent de Chielle et se logièrent environ le bois de Vincennes, environ le pont de Charenton et environ Conflans, le vendredy vint-neuviesme jour dudit moys de juin. Et tenoit-l'on que en l'ost dudit régent avoit bien trente mille chevaux. Si fut tout le pays gasté jusques à huit ou dix lieues, et communément les villes arses.
Et ledit roy de Navarre s'en retourna et entra en la ville de Saint-Denis, lequel roy estoit alié avec ceux de Paris contre ledit régent, leur droit seigneur. Et si avoit en la compaignie dudit roy grant foison ennemis du roy et du royaume de France, Anglois et autres que ledit roy de Navarre avoit fait venir des garnisons angloises, d'Esparnon et d'autre part. En la ville de Saint-Denis se tint le roy de Navarre. Et ledit régent et son ost estoient logiés es lieux dessus dis, et estoit le corps dudit régent logié en l'ostel du Séjour, ès Quarrières[228]. Et n'osoit homme issir de Paris de celle part né entrer aussi; mais par plusieurs fois en issoit-l'on en bataille; mais tousjours perdoient plus qu'ils ne gaignoient, et en y ot plusieurs mors.
[228] Petit village dépendant de la commune de Charenton.
Comment le régent et le roy de Navarre assemblèrent en un pavillon qui fut tendu sur une motte, entre Saint-Anthoine et le bois, pour accorder un traictié que la royne Jehanne avoit basti; et du serment que ledit roy fist sur _Corpus Domini_ que l'evesque de Lisieux avoit célébré, en entencion que ledit régent et ledit roy le usassent pour plus fermement tenir leurs sermens; mais ledit roy de Navarre refusa à user le premier.
Le dimanche huitiesme jour de juillet ensuivant, assemblèrent lesdis régent et roy de Navarre en un pavillon qui, pour ce, fut tendu près de Saint-Anthoine, en un lieu que l'on dit le Moulin-à-Vent, pour accorder ensemble certain traictié que la royne Jehanne avoit pourparlé. Si estoient les batailles dudit régent toutes ordenées aux champs en quatre batailles, où l'on estimoit bien douze mille hommes d'armes et plus. Et les gens du roy de Navarre furent en bataille ordenés sur une petite montaigne près de Monstruel et de Charonne, et n'estoient pas plus de huit cens combattans, si comme l'on les estimoit. Et, pour ce que ils estoient si petit nombre, ne approchièrent point ledit pavillon né les batailles audit régent.
Si parlementèrent ledit régent et ses gens et le roy de Navarre et ses gens, en la présence de ladite royne. Si furent à accort par la manière qui s'ensuit, c'est assavoir: pour toutes les choses que ledit roy pourroit demander audit régent pour quelconques causes que ce fust, luy bailleroit dix mille livres de terre et quatre cens mille florins à l'escu, lesquels seroient bailliés audit roy par la manière qui s'ensuit. C'est assavoir la première année cent mille, et chascun an ensuivant cinquante mille, jusques à fin de paye; et si seroient lesdis quatre cens mille florins pris sur les aydes que le peuple feroit pour cause des guerres, sans ce que ledit régent en fust autrement tenu né obligé. Et pour ce, ledit roy de Navarre devoit estre avec ledit régent contre tous, excepté le roy de France; et afin que ledit régent et le roy de Navarre tenissent sans enfraindre toutes les choses dessus dites, l'evesque de Lisieux, qui présent estoit, chanta une messe audit pavillon, environ heure de none[229], et consacra deux personnes[230], en espérance que de l'une fust fait deux parties et usées par lesdis régent et roy. Et quant la messe fut chantée, lesdis régent et roy jurèrent, sur le corps-Dieu sacré que ledit evesque tenoit entre ses mains, que ils teindroient et acompliroient sans enfraindre tout ce que chascun avoit promis, présens à ce ducs, contes et barons tant comme en povoit au devant dit pavillon, environ heure de none. Et après ledit evesque brisa l'oiste, et en voult faire user à chascun desdis régent et roy; mais ledit roy dit que il n'estoit pas jeun[231]; et pour ce ledit régent n'en prist point aussi, jasoit ce que il se feust ordené pour le recevoir. Si usa tout ledit evesque. Et par ce ledit roy devoit aler à Paris pour les faire mettre en l'obéissance dudit régent. Et ainsi se départirent; et s'en ala ledit régent aux Quarrières et ledit roy à Saint-Denis.
[229] Trois heures après midi.
[230] Deux hosties.
[231] A jeun, _jejunus_.
Comment, après les dessus dis sermens, les gens au roy de Navarre coururent sus aux gens du régent.
Le mardi ensuivant dixiesme jour du moys de juillet, le roy de Navarre ala à Paris; et cuidoit ledit régent que ledit roy deust aler devers luy, celuy jour, porter la response de ceux de Paris: mais il n'y ala point, ainçois demoura tout ce jour. Et l'endemain, le onziesme jour dudit moys, il mist en ladite ville de Paris les Anglois que il avoit avecques luy. Et disoit-l'on en l'ost dudit régent que ceux de Paris avoient dit audit roy que il avoit fait sa paix sans eux et que il ne leur en challoit, car ils se passeroient bien de luy. Et pour ce fist nouvelles aliances, si comme l'on disoit, avec eux; et bien y parut de fait, car il ne retourna point devers ledit régent; mais luy estant dedans ladite ville de Paris, plusieurs en issirent armés, par espécial de ceux que il y avoit menés.
Et assaillirent ledit mercredi, onziesme jour dudit moys, aucuns de l'ost dudit régent qui se deslogoient de la Granche-aux-Merciers pour eux approchier dudit régent. Et pour ce, cria-l'on en l'ost alarme, et s'arma l'ost, et courut-l'on jusques à la bastide des fossés, et là ot grant escarmuche, et y demoura-l'on jusques près de la nuit: et y perdirent ceux de Paris plus que les autres.
Comment le roy de Navarre mist sus au régent qu'il avoit enfraint le traictié, et du pont de bateaux qui fut fait sur Seine.
Le jeudi douziesme jour du moys de juillet, le roy de Navarre s'en retourna à Saint-Denis, et laissa les Anglois à Paris. Et ledit régent envoia par devers ledit roy pour savoir quelle volenté il avoit, et luy fist requérir que il venist avec luy, car il luy avoit promis que il luy ayderoit contre tous. Lequel roy respondit que ledit régent et sa gent avoient enfraint le traictié et les convenances que ils avoient, car ils avoient assailli ceux de Paris le jour précédent, si comme disoit ledit roy, tant comme il traictoit avecques eux; jasoit ce, en vérité, que ceux de Paris eussent commencié l'escarmuche. Mais ledit roy disoit ces choses pour ce qu'il ne povoit avoir fait à Paris ce qu'il avoit promis au traictié dudit régent et de luy; car il avoit promis de tant faire que ceux de Paris paieroient six cens mille escus de Phelippe pour le premier paiement de la rançon du roy, mais que ledit régent leur remist toute paine criminelle. Et ceux de Paris respondirent quant il en parla, que ils n'en paieroient jà denier. Et pour ce, mettoit sus ledit roy audit régent que il avoit enfraint ledit traictié, jasoit ce que ceux qui là estoient savoient bien le contraire. Si cuida-l'on bien que tous traictiés fussent rompus, dont moult de gens avoient grant joie.
Et mist-l'on[232] grant paine à achever un pont que l'on avoit encommencié sur bateaux pour passer la rivière de Seine, lequel fut achevé ledit jeudi. Et tantost, plusieurs de l'ost passèrent ledit pont et ardirent Vitry et plusieurs autres villes oultre la rivière de Seine, et y pilla-l'on tout ce que l'on y trouva.
[232] Ce sont les troupes du régent qui jetèrent ce pont au dessous de Corbeil.
Et ladite royne Jehanne aloit souvent par devers les uns et par devers les autres pour renouveler ledit traictié. Toutesvoies parloient plusieurs moult vilainement contre ledit roy de Navarre qui si solempnellement avoit juré et ne tenoit chose que il eust promis.
Comment monseigneur le duc de Normendie, ainsné fils du roy de France, lors régent du royaume, reboutèrent, luy et ses gens, ceux de Paris de dessus le pont qu'il avoit fait faire sur Seine; et de plusieurs escarmuches faites environ Saint-Anthoine de ceux de Paris contre les gens dudit régent; et du traictié qui fut fait pour faire la paix entre le régent et ceux de Paris.
Le samedi ensuivant quatorziesme jour de juillet, environ heure de disner, ledit régent estant en sa chambre, en son conseil, plusieurs de la ville de Paris, dont la plus grant partie estoient d'Anglois qui estoient issus par devers Saint-Marcel, chevaulchièrent jusques devant ledit pont que ledit régent avoit fait faire, lequel pont estoit sur la rivière de Seine, devant l'ostel des Quarrières où estoit logié ledit régent. Et tantost que ils furent devant ledit pont, ils descendirent à pié, et en entra aucuns dedans la dite rivière pour aler sur ledit pont où il n'avoit point de garde. Mais l'on ne povoit monter sus ledit pont sé l'on n'entroit en l'yaue jusques au nombril, pour ce qu'il avoit faute au bout du pont par devers Vitry; et y mettoient les gens dudit régent une bachière toutes les fois que ils vouloient passer: et quant ils en avoient fait, ladite bachière estoit ostée du bout du pont. Et estoit mise contre ledit pont au dessus, ainsi comme au milieu. Et lors estoit en celuy estat; et pour ce convint que lesdis de Paris entrassent en l'yaue pour monter sur le dit pont. Si cria-l'on alarme moult forment; et fut moult l'ost estourmie, car les autres estoient venus à couvert et soudainement. Si alèrent plusieurs, les uns armés et les autres désarmés, pour deffendre ledit pont. Et jà avoient plusieurs des dessus dis de Paris oultre la moitié du pont. Et là se combatirent les gens dudit régent et reboutèrent leurs ennemis qui estoient sur ledit pont, et y ala ledit régent en sa personne: et y furent plusieurs des gens du dit régent navrés de trait. Et si y fut pris son mareschal, que on appelloit monseigneur Rigaut de Fontaines. Et aussi y ot des autres navrés et pris. Toutesvoies furent-ils reculés et mis tous hors dessur ledit pont par les gens dudit régent et s'en retournèrent vers Paris. Et pour ce que l'on crioit alarme vers Paris, au cousté devers Saint-Anthoine, et disoit-l'on que ceux de Paris estoient issus de celle part, les gens d'armes se trairent vers là, et sur les champs furent les batailles rangiées. Et y ot des escarmuches toute jour jusques à la nuit, et y perdirent ceux de Paris plus que ils ne gaignièrent. Toutesvoies, ceux qui issirent de Paris, tant d'un cousté de Paris comme d'autre, estoient le plus Anglois. Et durant ces choses, la royne Jehanne ala devers ledit régent pour renouer ledit traictié, et quant elle s'en partit pour aler à Saint-Denis, encore estoient les batailles sur les champs. Si traictièrent toute celle semaine jusques au jeudi ensuivant dix-neuviesme jour dudit moys de juillet. Et celuy jour, la dite royne Jehanne, le roy de Navarre, l'archevesque de Lyon, qui là avoit esté envoié de par le pape, l'evesque de Paris, le prieur de Saint-Martin-des-Champs, Jehan Belot, eschevin de Paris, Colin le Flamant, et autres de Paris, alèrent environ tierce au bout dudit pont que ledit régent avoit fait faire de la partie devers Vitry, et avoient des gens d'armes et des archiers avecques eux. Et ledit régent y ala à petite compaignie tout désarmé; et parlementèrent ensemble en l'un des bateaux dudit pont; et finablement furent à accort, par telle manière que ceux de Paris prieroient ledit régent que il leur voulsist remettre son mautalent, et pardonner tout ce que ils avoient fait; et ils se mettroient en sa merci, par telle condicion qu'il en ordenneroit, par le conseil de la royne Jehanne, du roy de Navarre, du duc d'Orléans et du conte d'Estampes, concordablement et non aultrement. Et avec ce demourroient en leur vertu tous accors, toutes convenances et toutes aliances que ceux de Paris avoient avecques ledit roy de Navarre, avecques bonnes villes et avecques tous autres. Et ledit régent devoit faire ouvrir tous passages de rivières et autres, afin que toutes denrées et marchandises pussent passer et estre portées à Paris. Et pour parfaire les choses contenues audit traictié, fut journée prise au mardi ensuivant, pour estre à Laigny-sur-Marne; et là devoient estre ledit régent et son conseil d'une part, et ceux qui seroient ordenés pour Paris d'autre part, et lesdis royne, roy, duc d'Orléans et conte d'Estampes, par le conseil desquels ledit régent en devoit ordener. Et ce fait, fut publié en l'ost que il avoit bonne paix entre ledit régent et ceux de Paris. Et pour ce se deslogièrent les gens de monseigneur le duc et s'en partirent plusieurs celuy jour.
Et l'endemain, jour du vendredi, vintiesme jour dudit mois, plusieurs alèrent vers Paris pour besoingnes que ils avoient à faire, lesquels on n'y voult laissier entrer. Mais leur demanda-l'on à qui ils estoient; et quant ils respondirent que ils estoient au duc, ceux de Paris leur dirent: «Alés à vostre duc.» Et y entra Mathé Guete, trésorier de France, lequel fut en grant péril d'estre tué; et finablement en fut mis hors quant il ot esté mené en la maison de la ville en Grève, et à Saint-Eloy devant le prévost des marchands et les gouverneurs.
Et après ce que ledit accort fut fait par la manière que dessus est dit, les dessus dis de Paris, en haine de monseigneur ledit régent, prirent et saisirent plusieurs maisons et biens meubles de plusieurs officiers qui avoient esté avec ledit régent audit ost.
Et ledit régent s'en ala celui jour de vendredi au Val-la-Comtesse, et la plus grant partie de son ost s'en partit.
Comment ceux de Paris se esmurent contre les Anglois que le roy de Navarre avoit fait venir en ladite ville; et en tuèrent partie et les autres emprisonnèrent au Louvre. Et de la mort de ceux de Paris vers Saint-Cloust.
Le samedi ensuivant, veille de la Magdalène, fut la journée[233] ensuivant qui avoit esté mise à Laigny-sur-Marne remise à Corbeil. Et celuy samedi, après disner, s'esmut à Paris un grant descort entre ceux de la ville et plusieurs Anglois qu'ils avoient fait venir en ladite ville contre ledit régent leur seigneur, pour ce que l'on disoit que aucuns autres Anglois qui estoient à Saint-Denis et à Saint-Cloust pilloient le pays. Si s'esmut le commun de ladite ville de Paris, et courut sur lesdis Anglois qui estoient en ladite ville de Paris, et en tuèrent vint-quatre ou environ et en prirent quarante-sept des plus notables, en l'ostel de Neelle, auquel ils avoient disné avec le roy de Navarre. Et plus de quatre cens autres en divers ostieux de ladite ville, lesquels il mistrent tous en prison au Louvre. De laquelle chose le roy de Navarre fut moult courroucié, si comme l'on disoit; et aussi furent le prévost des marchans et autres gouverneurs de ladite ville. Et, pour ce, l'endemain, jour de dimanche et de la Magdalène, vint-deuxiesme jour dudit moys de juillet, le roy de Navarre, l'evesque de Laon, le prévost des marchans et plusieurs autres gouverneurs de ladite ville de Paris furent en la maison de ladite ville, environ heure de midi, et y ot moult de peuple assemblé en ladite maison, tous armés devant en la place de Grève. Auquel peuple ledit roy parla et leur dist qu'ils avoient mal fait d'avoir tué lesdis Anglois, car il les avoit fait venir en son conduit[234] pour servir ceux de la ville de Paris. Et tantost plusieurs d'iceux crièrent qu'ils vouloient que tous les Anglois fussent tués, et vouloient aler à Saint-Denis mettre à mort ceux qui y estoient, qui pilloient tout le pays. Et dirent audit roy et au prévost des marchans que ils alassent avec eux, en disant que ils avoient esté bien paiés de leurs gages et soudées, et néanmoins ils pilloient tout le pays. Et jasoit ce que ledit roy et prévost féissent tout leur pouvoir de refraindre ledit peuple, ils ne le povoient faire, mais convint que ils leur accordassent à aler avec eux. Mais avant que on partist de Paris, il fut près de vespres. Dont plusieurs présumèrent que ledit roy fist attendre le partir, afin que lesdis Anglois ne feussent sourpris et despourveus. Et environ heure de vespres partirent de Paris, les uns par la porte Saint-Honoré, le roy de Navarre, le prévost des marchans et toute leur route par la porte Saint-Denis et alèrent vers le Moulin à vent. Et estimoit-on que ils estoient, tant d'une part comme d'autre, environ seize cens hommes de cheval et huit mille de pié. Et furent lesdis roy de Navarre, le prévost des marchans et toute leur route bien l'espace de demie heure largement, sans eux mouvoir au champ qui est de l'autre partie dudit moulin à vent par devers Montmartre. Et de leur route furent envoiés trois glaives qui chevauchièrent par emprès Montmartre. Lesquels, sans ce qu'ils feussent après vus, chevauchièrent en alant tout droit vers le bois de Saint-Cloust, auquel bois lesdis Anglois estoient en une embusche. Et au-dehors dudit bois par devers Paris en avoit environ quarante ou cinquante. Si cuidèrent ceux de Paris que il n'en y eust plus; et alèrent vers lesdis Anglois. Et quant ils furent près, les Anglois qui estoient audit bois issirent hors, et tantost ceux de Paris se mirent à fouir et les Anglois au chacier. Si tuèrent lesdis Anglois grant foison des dessus dis de Paris, par espécial de ceux de pié qui estoient issus par la porte Saint-Honoré; et tenoit-l'on communément qu'il y avoit de mors bien six cens ou plus, et furent presque tous gens de pié. Et ledit roy de Navarre qui véoit ces choses ne se partit pas de là, mais laissa tuer les dessus dis de Paris sans leur faire aucune ayde né secours. Et après ce que lesdis de Paris furent desconfis et tués comme dit est, ledit roy de Navarre s'en ala à Saint-Denis, et ledit prévost des marchans et sa compaignie s'en retournèrent à Paris. Et furent, quant ils rentrèrent à Paris, forment huiés et blasmés de ce qu'ils avoient ainsi les bonnes gens de Paris laissié mettre à mort sans les secourir. Et dès lors commencièrent ceux de Paris forment à murmurer, et faisoient forment garder les quarante-sept prisonniers anglois qui estoient au Louvre par le commun de Paris; et volentiers les eust le commun de Paris mis à mort; mais le prévost des marchans et les autres gouverneurs de Paris ne le povoient souffrir.
[233] L'ajournement.
[234] Sous sa sauve garde.
Comment le prévost des marchans et ses aliés délivrèrent les prisonniers du Louvre.
Le vendredi vingt-septiesme jour dudit mois de juillet, le prévost des marchans et plusieurs autres jusques au nombre de huit vints ou deux cens hommes armés et plusieurs archiers alèrent au Louvre; et de fait, contre la volenté dudit peuple et commun de Paris, délivrèrent les dis Anglois prisonniers et les mirent hors de Paris par la porte Saint-Honoré. Et en les conduisant de la ville dehors, aucuns de ceux qui estoient avec ledit prévost crioient et demandoient sé il y avoit aucun qui voulsist aucune chose dire contre la délivrance desdis Anglois; et avoient leurs arcs tous tendus pour les délivrer de tous empeschemens, sé aucuns les voulsist mettre en ladite délivrance; mais il n'y ot personne qui osast parler né faire semblant; jasoit ce qu'ils en fussent moult douloureusement courrouciés en ladite ville de Paris.
Si s'en alèrent les Anglois à Saint-Denis avec le roy de Navarre, qui tousjours y estoit demouré depuis le dimanche précédent; car il n'osoit pas seurement retourner à Paris, si comme l'on disoit, tant pour cause de ce que il n'avoit point aidié à ceux de Paris le dimanche précédent, lorsque les Anglois les avoient tués, comme pour la délivrance des Anglois du Louvre, laquelle avoit esté faite à la requeste dudit roy de Navarre, si comme l'on disoit et voir estoit. Si en estoit le peuple de Paris forment esmeu en cuer contre ledit prévost des marchans et contre les autres gouverneurs; mais il n'y avoit homme qui osast commencier la riote. Toutesvoies Dieu, qui tout voit, qui vouloit ladite ville sauver, ordena par la manière qui s'ensuit.
De la mort du prévost des marchans et de plusieurs autres ses aliés.