Part 30
Le mardi ensuivant, dixiesme jour dudit moys, avant disner, ledit régent parla en sa personne aux dessus dis de Champaigne, et leur dit que le royaume de France estoit à très grant meschief, et avoit moult à faire, si comme ils savoient. Si leur pria et requist que ils y méissent tout le bon remède que ils pourroient, tant par conseil comme par ayde, et aussi leur pria que ils fussent tout un; car sé division estoit au peuple de France, il estoit en grant péril, si comme il disoit. Et outre leur dit que sé aucunes choses avoient esté faites qui semblassent estre moult merveilleuses, que, par aventure, quant ils auroient oï ceux qui lesdites choses avoient faites, ils en seroient apaisiés. Et ce leur disoit ledit régent, si comme l'on cuidoit, pour ceux qui avoient esté tués à Paris. Car après ce que il ot dit les parolles dessusdites, il dit telles parolles: «Véez-cy maistres Robert de Corbie et l'archidiacre de Paris qui vous diront aucunes choses de par les bonnes gens de Paris.»
Et lors ledit maistre Robert parla et dit à ceux de Champaigne, qui là estoient, que ceux de Paris les amoient et avoient amés, et vouloient estre tout un avec eux. Et prioient aux dessus dis de Champaigne que ils voulsissent estre tout un avec ceux de Paris, et ne se voulsissent merveillier sé aucunes choses avoient esté faites à Paris; car quant ils sauroient les causes, et auroient oï ceux qui ces choses avoient conseilliées, ils en seroient tous apaisiés, si comme disoit ledit maistre Robert, et plusieurs autres choses.
Si requistrent les dessus dis de Champaigne audit régent que il voulsist que ils peussent parler ensemble; laquele chose il leur ottroia. Si se traisrent à part et parlèrent ensemble. Et assez tost firent savoir au régent que ils estoient près de luy faire response. Si ala ledit régent, le duc d'Orléans son oncle, le conte d'Estampes et plusieurs autres en un jardin, là où les dessus dis de Champaigne estoient; et là monseigneur Simon de Roucy, conte de Brene en Laonnois, respondit pour les Champenois, et dit audit régent que ils estoient près de luy conseillier de luy aidier et faire tout ce, pour luy, que bons et loyaux subgiès doivent faire pour seigneur. Mais pour ce que les plus grans et plus puissans de Champaigne n'estoient pas là, si comme disoit ledit conte, il requist audit régent que il leur donnast une autre journée pour eux assembler à Vertus en Champaigne; et bien luy dit ledit conte que lesdis Champenois ne iroient plus à Paris. Laquelle requeste le régent leur ottroia: et fut ladite journée assignée au dimanche vint-neuviesme jour du moys d'avril. Et après dit ledit conte que audit maistre Robert de Corbie ne respondroient-ils point, car à luy n'avoient-ils que respondre. Et si demanda ledit conte audit régent, de par les Champenois, sé il savoit aucun mal au mareschal de Champaigne qui avoit esté tué à Paris, né villenie aucune pour laquelle on le deust avoir mis à mort? Et bien dit le conte que de monseigneur Robert de Clermont ne demandoit-il rien, cas il s'en attendoit[215] à ceux de son pays, et bien créoit que ils en feroient leur devoir. Lequel régent leur respondit que il tenoit et créoit fermement que ledit mareschal de Champaigne et ledit messire Robert de Clermont l'avoient servi et conseillié bien et loyaument, et n'avoit oncques sceu le contraire. Et lors ledit conte de Brene dist audit régent: «Monseigneur, nous Champenois qui cy sommes vous mercions de ce que vous nous avez dit; et nous attendons que vous fassiez bonne justice de ceux qui nostre ami ont mis à mort sans cause.» Et ce fait et dit, ledit régent ala disner et tous les Champenois qui vouldrent aler avec luy, car ils en avoient esté tous semons.
[215] _Il s'en attendoit._ Il s'en rapportait.
Et le mercredi ensuivant, onziesme jour dudit moys d'avril, ledit régent se partit de Provins et s'en ala en l'abbaye de Pruilly et de là à Monsterel-au-fort-d'Yonne. Et ala devant le chastel, lequel gardoit, de par la royne Blanche, un chevalier appellé monseigneur Taupin du Plessis, lequel Taupin estoit sur la porte dudit chastel tout armé, la teste au bacinet, quant ledit régent ala devant. Et lors, ledit régent luy commanda que il ouvrist la porte du chastel. Lequel Taupin luy respondit: «Mon redoubté seigneur, pour Dieu ne me veuilliez déshonnourer: madame la royne Blanche m'a baillié ce chastel à garder, et m'a fait jurer que je ne le rendroie à personne du monde, fors au roy[216] et à elle. Je vous supplie que il vous plaise à envoier par devers elle, et je cuide qu'elle me mandera tantost que je le vous rende.»
[216] Le Roi de Navarre.
Auquel Taupin ledit régent commanda de rechief deux fois ou trois, que il luy ouvrist ledit chastel. Et lors ledit Taupin luy respondit: «Mon redoubté seigneur, je ne tendray pas ce chastel contre vous; mais pour Dieu vueilliez-moi garder mon honneur.» Si descendit à la porte et l'ouvrit; et ledit régent et ses gens y entrèrent, et y coucha une nuit et le prist en sa main, et establit à le garder de par luy ledit Taupin, et luy fist faire serement nouvel. Et se partit dudit chastel et s'en ala à Meaux, là où demouroit lors madame la duchesse, sa femme, et là où il avoit envoié de Provins le conte de Joigny et environ soixante hommes d'armes en sa compaignie, pour ce que l'on luy avoit dit que ceux de Paris avoient entencion de prendre et garnir de par eux le marchié de Meaux[217]. Et y estoit entré ledit conte deux jours devant. Dont le maire et aucuns de ladite ville furent moult courrouciés, et en parla ledit maire moult hautement audit conte de Joigny, qui s'estoit mis audit marchié et le tenoit. Et luy dit ledit maire que sé il cuidast qu'il voulsist avoir pris ledit marchié, que il ne feust pas entré en ladite ville de Meaux. Et quant ledit régent fut en ladite ville de Meaux, ledit conte luy dit ce que ledit maire luy avoit dit. Lequel maire fut mandé devant ledit régent, et luy furent récitées les parolles que il avoit dites, et les luy fist-l'on amender, et fut réservée la tauxation et l'amende.
[217] Le marché de Meaux était une forteresse importante.
De l'artillerie que ceux de Paris pristrent au Louvre, et la firent porter en l'ostel de la ville.
Le mercredi dix-huitiesme jour dudit moys d'avril, se partit ledit régent de la ville de Meaux pour aller à Compiègne à une journée[218] qu'il avoit mise aux Vermendisiens[219] qui y devoient estre. Et luy apporta-on, celuy jour, nouvelles que ceux de Paris avoient pris grant quantité d'artillerie que on avoit mis au Louvre et chargiée, pour mener en certains lieux où ledit régent avoit ordené que fust menée; et l'avoient ceux de Paris fait mener en la maison de la ville, en Grève. Et si avoient encore les dessus dis de Paris envoié audit régent une bien merveilleuse lettres closes. Et un pou avant, ils avoient mis gens d'armes de par eux audit chastel du Louvre. Et en ce temps et par avant, depuis que ledit régent s'estoit parti de Paris, repairoient pou ou nuls gentils hommes en ladite ville de Paris, dont ceux de ladite ville estoient moult dolens. Et tenoient plusieurs que les gentilshommes leur vouloient mal. Et fut une grande division au royaume de France. Car plusieurs villes, et la plus grant partie, se tenoient devers le régent leur droit seigneur; et autres se tenoient devers Paris.
[218] Rendez-vous.
[219] Aux gens du Vermandois ou de Saint-Quentin.
Comment monseigneur le régent et le roy de Navarre parlementèrent ensemble, le roy de Navarre pour ceux de Paris; et comment le roy de Navarre vint à Paris, et luy firent ceux de Paris grant joie et grant honneur, et en eussent volontiers fait leur capitaine et leur gouverneur.
Le mercredi second jour du moys de may, le roy de Navarre, qui estoit logié à Mello[220], et ledit régent duc de Normendie qui estoit logié à Clermont en Beauvoisin, furent en mi-marchié desdites villes, au lieu que l'on dit Domage-Lieu, pour parlementer; et avoient chascun grant foison de gens d'armes. Et là parla ledit roy audit régent pour ceux de Paris, afin que iceluy régent voulsist accorder à eux. Et ledit régent dit audit roy que il aimoit ladite ville de Paris, et que il savoit bien que en celle ville avoit de bonnes gens, mais aucuns qui y estoient luy avoient fait grans villenies plusieurs et desplaisirs, comme de tuer ses gens en sa présence, de prendre son chastel du Louvre et son artillerie, et plusieurs autres grans despis luy avoient fais. Si n'avoit pas entencion de entrer à Paris jusques à ce que ces choses luy fussent adreciées. Et requist audit roy que il fust avec luy et luy aidast à les adrecier.
[220] _Mello_ ou _Merlou_, à quatre lieues de Senlis.
L'endemain, jour de jeudi, rassemblèrent audit lieu et parlèrent ensemble comme le jour précédent. Et après se partit ledit roy et s'en ala à Paris, où il entra le vendredi ensuivant, quatriesme jour dudit moys de mai, à moult grant compaignie, tant de ses gens comme de ceux de Paris qui estoient alés encontre luy. En laquelle ville il fut moult honnoré et seigneuri par l'espace de dix ou douze jours que il y demoura; et volentiers en eussent fait leur capitaine aucuns de ceux de Paris ou leur seigneur, comme faux et mauvais que ils estoient.
Item en celuy temps, l'evesque de Laon qui estoit en l'assemblée à Compiègne, fut en péril d'estre tué par plusieurs nobles hommes qui là estoient avec ledit régent. Et convint que il s'en partist celéement et ala à Saint-Denis en France. Et manda à ceux de Paris que on le alast quérir. Si envoièrent ceux de Paris, et aussi le roy de Navarre qui là estoit, grant quantité de gens d'armes quérir ledit evesque à Saint-Denis; et vindrent en sa compaignie jusques à Paris. Si fut dit audit régent de plusieurs nobles et autres que ledit evesque estoit faux et mauvais; et vérité estoit: car par luy estoient avenus tous les maux au royaume de France. Et luy requistrent que il ne fust plus à son conseil.
Item, en celuy temps, Jehan de Meudon, chastelain de Evreux pour le roy de France, bouta le feu en ladite ville de Evreux, et fut toute arse, dont le roy de Navarre fut moult courroucié.
Item, le dimanche treiziesme jour du moys de may, partirent les ennemis, qui estoient à Esparnon, dudit lieu, et chevaulchièrent de rechief en Gatinois. Et ardirent toute la ville de Nemours, et moult dommagièrent plusieurs autres villes au pays, comme Grés[221] et autres villes, dont moult de gens estoient merveilliés; car ce pays estoit en douaire à la royne Blanche, suer audit roy de Navarre. Et monseigneur James Pipes, capitaine d'Esparnon, s'appeloit lieutenant au roy de Navarre en ses saufs conduis et en ses autres fais, et si estoit souvent avec le roy de Navarre, si comme l'on disoit[222]. Et s'en retournèrent les ennemis trois ou quatre jours après, sans ce que aucun leur féist empeschement.
[221] Village entre Nemours et Fontainebleau.
[222] Cette liaison du roy de Navarre avec le partisan James Pipes n'était peut-être pas bien prouvée; mais tout porte à croire, surtout les sauf-conduits rapportés plus haut, que Charles le Mauvais avait promis aux pillards de ne marcher ni faire marcher contre eux. Le dauphin, de son côté, privé d'argent par les États qui percevaient toutes les taxes, ne pouvait réunir dix hommes d'armes, avant les assemblées de Compiègne et de Vertus. Les malheurs publics permettaient donc aux émissaires du Navarrais de calomnier le fils du roi et d'insinuer l'idée de transporter la couronne de France sur une tête plus puissante. (_Note de M. Paulin Pâris._)
Des lettres qui furent apportées d'Angleterre.
Le mardi quinziesme jour du moys de may, furent aportées à Paris plusieurs lettres closes envoiées d'Angleterre, de plusieurs grands seigneurs de France et d'autres, par lesquelles on escrivoit que la paix avoit esté faite entre les roys de France et d'Angleterre le huitiesme jour dudit moys, et que lesdis roys avoient mangié ensemble et s'estoient entrebaisiés. Laquelle chose les uns ne créoient point, les uns pour ce que ils ne voulsissent pas, les autres pour ce que par plusieurs fois avoit ainsi esté mandé, et tousjours les Anglois y avoient mis empeschement; et les autres qui en estoient forment joieux le créoient.
Du commencement et première assemblée de la mauvaise Jaquerie de Beauvoisin.
Le lundi vint-huitiesme jour dudit moys de may, s'esmurent plusieurs menues gens de Beauvoisin, des villes de Saint-Leu de Serens, de Nointel, de Cramoisi et d'environ, et se assemblèrent par mouvement mauvais. Et coururent sur plusieurs gentils hommes qui estoient en ladite ville de Saint-Leu et en tuèrent neuf: quatre chevaliers et cinq escuiers. Et ce fait, meus de mauvais esprit, alèrent par le pays de Beauvoisin, et chascun jour croissoient en nombre, et tuoient tous gentils hommes et gentils femmes qu'ils trouvoient, et plusieurs enfans tuoient-ils. Et abattoient ou ardoient toutes maisons de gentils hommes qu'ils trouvoient, fussent forteresces ou autres maisons. Et firent un capitaine que on appelloit Guillaume Cale. Et alèrent à Compiègne, mais ceux de la ville ne les y laissièrent entrer. Et depuis ils alèrent à Senlis, et firent tant que ceux de ladite ville alèrent en leur compaignie. Et abattirent toutes les forteresces du pays, Armenonville, Tiers et une partie du chastel de Beaumont-sur-Oyse. Et s'enfouy la duchesse d'Orléans qui estoit dedans, et s'en ala à Paris.
De la mort du maistre du pont de Paris et du maistre charpentier du roy, par les gouverneurs de Paris.
Le mardi vint-neuviesme jour dudit moys, le prévost des marchans et les autres gouverneurs de Paris firent couper les testes, et après escarteler les corps, en Grève à Paris, au maistre du pont de Paris, appellé Jehan Peret, et au maistre charpentier du roy, appellé Henry Metret, à tort et sans cause; pour ce, si comme ils disoient, que ils devoient avoir traictié avec aucuns dudit duc de Normendie, ainsné fils du roy de France et régent le royaume, de mettre gens d'armes dedans ladite ville de Paris pour ledit régent. Et firent pendre les quartiers desdis maistres aux entrées de ladite ville de Paris. Et je qui ceci escris vis que quant le bourel, appelé lors Raoulet, voult coupper la teste au premier maistre, c'est assavoir audit Peret, il chaï et fut tourmenté d'une cruelle passion, tant que il rendoit escume par sa bouche; dont plusieurs de Paris disoient que ce estoit miracle, et que il déplaisoit à Dieu de ce que on les faisoit mourir sans cause. Et lors un advocat du Chastelet, appellé maistre Jehan Godart, lequel estoit aux fenestres de l'ostel de la ville, en la place de Grève, dist haultement, oïant le peuple qui là estoit: «Bonnes gens, ne vous veuilliez esmerveillier sé Raoulet est ainsi chéu de mauvaise maladie, car il en est entechié[223], et en chiet souvent.»
[223] _Entechié._ Affecté.--Le bourreau tombait du haut mal.
De la cruauté de ceux de Beauvoisin; et comment le régent se partit de Meaux pour aler à Sens.
En ce temps multiplièrent moult ces gens de Beauvoisin. Et se resmuèrent et assemblèrent plusieurs autres en diverses flottes en la terre de Morency, et abatirent et ardirent toutes les maisons et chastiaux du seigneur de Morency et des autres gentils hommes du pays. Et aussi se firent autres assemblées de tels gens en Mucien[224] et en autres lieux environ. Et en ces assemblées avoit gens de labour le plus, et si y avoit de riches hommes, bourgeois et autres; et tous gentils hommes que ils povoient trouver ils tuoient, et si faisoient-ils gentils femmes et plusieurs enfans; qui estoit trop grant forsennerie.
[224] _Mucien_ ou _Mulcien_. Partie de la Brie entre _Crépy_ et _Crécy_.
En ce temps, ledit régent, qui estoit au marchié de Meaux, que il avoit fait enforcier et faisoit de jour en jour, s'en partit et ala au chastel de Monsterel-au-fort-d'Yonne; et assez tost après s'en partit et ala en la cité de Sens, en laquelle il entra le samedi neuviesme jour de juin ensuivant, à matin. Et fut receu en ladite cité par les gens d'icelle moult honorablement, si comme ils le devoient faire, comme à leur droit seigneur après le roy de France, son père. Et toutesvoies, avoit lors pou de villes, cités ou autres en la Langue d'oyl qui ne fussent meues contre les gentils hommes, tant en faveur de ceux de Paris qui trop les haoient, comme pour le mouvement du peuple. Et néantmoins fut-il receu en ladite ville de Sens à grant paix et honorablement. Et fist ledit régent en ladite ville grant mandement de gens d'armes.
Comment ceux de Paris furent desconfis à Meaux; et de la mort du maire de la ville appellé Jehan Soulas.
Celuy samedi meisme, qui estoit le neuviesme jour de juin, l'an mil trois cens cinquante-huit, plusieurs qui estoient partis de la ville de Paris, jusques au nombre de trois cens ou environ, desquels gens estoit capitaine un appellé Pierre Gille espicier de Paris, et environ cinq cens qui s'estoient assemblés à Cilly en Mucien, desquels estoit capitaine un appellé Jehan Vaillant prévost des monnoies du roy, alèrent à Meaux. Et jasoit ce que Jehan Soulas, lors maire de Meaux, et plusieurs autres de ladite ville eussent juré audit régent que ils luy seroient bons et loyaux et ne souffriroient aucune chose estre faite contre luy né contre son honneur, néantmoins ils firent ouvrir les portes de ladite cité auxdis de Paris et de Cilly, et firent mettre les tables et les nappes parmy les rues, le pain, le vin et les viandes sus; et burent et mangièrent sé ils vouldrent et se resfraichirent. Et après se mirent en bataille, en alant droit vers le marchié de ladite ville de Meaux, auquel estoit la duchesse de Normendie et sa fille, et la suer dudit régent, appellée madame Ysabel de France, qui puis fut femme du fils du seigneur de Milan et fut contesse de Vertus, que le roy Jehan, son père, luy donna à son mariage. Et avec eux estoit le comte de Foys, le seigneur de Hangest et plusieurs autres gentilshommes que ledit régent y avoit laissiés pour garder ladite duchesse sa femme, sa fille, sa seur et ledit marchié.
Si issirent dudit marchié lesdits conte de Foys, le seigneur de Hangest et aucuns autres, jusques au nombre de vint-cinq hommes d'armes ou environ, et alèrent contre les dessus dis Pierre Gille et sa compaignie; et se combattirent à eux. Et là fut tué un chevalier dudit marchié, appellé monseigneur Loys de Chambly, d'un vireton près de l'euil. Finablement ceux dudit marchié eurent victoire. Et furent ceux de Paris, de Cilly et plusieurs de la cité de Meaux qui s'estoient mis avec eux, desconfis. Et pour ce, ceux dudit marchié mirent le feu en ladite cité et ardirent aucunes maisons.
Et depuis furent informés que plusieurs de ladite cité avoient esté armés contre eux et les avoient voulu trahir, et pour ce ceux dudit marchié pillièrent et ardirent partie de ladite cité. Mais la grant églyse ne fut pas arse né aussi aucunes maisons des chanoines: mais toutesvoies fut tout pris; et aussi fut le chastel qui estoit au roy ars; et dura ledit feu, tant en ladite ville comme audit chastel, plus de quinze jours. Et pristrent ceux dudit marchié Jehan Soulas, le maire de ladite ville de Meaux, et plusieurs autres hommes et femmes, elles tindrent prisons audit marchié. Et depuis fit-l'on mourir ledit maire, si comme droit estoit.
De la mort Guillaume Cale par le roy de Navarre; et comment ledit roy ala de Beauvoisin à Saint-Ouyn, pour parler au prévost des marchans.
En celuy temps chevaulcha le roy de Navarre en Beauvoisin, et mist à mort plusieurs de ceux des communes; et par espécial fist coupper la teste dudit Guillaume Cale à Clermont en Beauvoisin. Et pour ce que ceux de Paris luy mandèrent que il alast vers eux à Paris, il se traist à Saint-Ouyn, en l'ostel du roy appellé la Noble-Maison. Et là ala le prévost des marchans parlementer audit roy. Et le jeudi, quatorziesme jour dudit moys de juin, ala ledit roy de Navarre à Paris. Et contre luy alèrent plusieurs de ladite ville de Paris pour luy accompaignier jusques là où il descendit, c'est assavoir à Saint-Germain des Prés.
Du preschement que le roy de Navarre fist en l'ostel de la ville, et comment par l'énortement de ses aliés fut fait capitaine de Paris; dont plusieurs de ladite ville furent courrouciés.
Le vendredi quinziesme jour de juin, ledit roy de Navarre vint en la maison de la ville et prescha. Et entre les autres choses dit que il amoit moult le royaume de France et il y estoit moult bien tenu, si comme il dit soit; car il estoit des Fleurs de lis de tous costés[225], et eust esté sa mère roy de France sé elle eust esté homme; car elle avoit esté seule fille du roy de France. Et si luy avoient les bonnes villes du royaume, par espécial celle de Paris, fait très grans biens et haus honneurs, lesquels il taisoit; et pour ce estoit-il prest de vivre et de mourir avecques eulx.
[225] En effet, Charles le Mauvais, par les hommes, était arrière-petit-fils de Philippe III, et sa mère Jeanne était fille de Louis X. Philippe III avait eu pour troisième fils Louis comte d'Évreux, père de Philippe d'Évreux, dont Charles le Mauvais était fils.
Et aussi prescha Charles Toussac, et dit que le royaume de France estoit en petit point et avoit mal esté gouverné, et encore estoit; si estoit mestier que ils y féissent un capitaine qui mieux les gouverneroit et luy sembloit que meilleur ne povoient-ils avoir du roy de Navarre.
Et à ce mot furent plusieurs forgiés et ordenés à ce, qui crièrent: _Navarre! Navarre!_ tous à une voix ainsi comme sé ils voulsissent dire: Nous voulons le roy de Navarre. Et toutesvoies, la plus grant partie de trop de ceulx qui là estoient se turent et furent courrouciés dudit cry; mais ils ne l'osèrent contredire.
Si fut lors eslu ledit roy en capitaine de la ville de Paris; et luy fut dit, de par le prévost des marchands de Paris, que ceux de Paris escriroient à toutes bonnes villes du royaume, afin que chascun se consentist à faire ledit roy capitaine universel par tout le royaume de France.
Et lors, leur fist ledit roy serment de les garder et gouverner bien et loyalement, et de vivre et mourir avec eux contre tous, sans aucun excepter; et leur dit: «Biaux seigneurs, ce royaume est moult malade, et y est la maladie moult enracinée; et pour ce, ne peut-il estre si tost gary: si ne vous vueilliés pas mouvoir contre moy sé je ne apaise si tost les besoingnes, car il y faut trait et labour.»
Comment ledit régent s'en ala de Sens à Provins, à Chasteau-Tierry et à Gandelus[226]; et du nombre des Jaques tués par les gentilshommes.
[226] Bourg, à quatre lieues de _Château-Thierry_.
Celui vendredi meismes, ledit régent qui toute celle semaine avoit demouré à Sens, s'en partit et s'en ala à Provins, et d'illec vers Chasteau-Tierry et vers Gandelus, où l'on disoit qu'il y avoit grande assemblée de ces communes que l'on appelloit Jaques Bonhomme; et tousjours luy venoient gentilshommes de tous pays. Et la royne Jehanne estoit à Paris, laquelle mettoit grande diligence de faire aucun traictié entre ledit régent, par devers lequel elle envoioit souvent, et ceux de Paris. Et pour ce se partit ladite royne de Paris le samedi vingt-troisiesme, jour de juin pour aler par devers ledit régent, qui estoit environ Meaulx, en attendant les gens d'armes qui luy venoient.
Et tousjours ardoient les gentilshommes aucunes maisons que ils trouvoient à ceulx de Paris, sé ils n'estoient officiers du roy ou dudit régent; et prenoient et emportoient tous les biens meubles que ils trouvoient et estoient auxdis habitans; et ne se osoit homme qui alast par pays, avoer de Paris. Et aussi tuoient les gentilshommes tous ceux que ils povoient trouver qui avoient esté de la compagnie des Jaques, c'est-à-dire des communes qui avoient tué les gentilshommes, leurs femmes et leurs enfans, et abattu maisons; et tant que on tenoit certainement que l'on en avoit bien tué dedans le jour de la saint Jean-Baptiste vint mille et plus.