Part 28
La vigile de ladite my-aoust, l'an dessus dit mil trois cens cinquante-sept, offrirent ceux de Paris à Nostre-Dame une chandelle qui avoit la longueur du tour de ladite ville de Paris[203], si comme l'on disoit, pour ardoir jour et nuit sans cesse.
[203] C'était une immense bougie roulée. Il était d'usage de faire ce don à Notre-Dame, la veille de l'Assomption.
Item, environ la Saint-Remy ensuivant, se réconcilièrent ceux de Paris par devers monseigneur le duc de Normendie, et firent tant que il retourna en ladite ville en laquelle il n'avoit esté de long-temps. Et luy distrent que ils lui feroient très grant chevance, et ne lui requéroient riens contre aucuns de ses officiers, né aussi la délivrance du roy de Navarre, laquelle ils luy avoient requise par plusieurs foys. Et luy supplièrent que il voulsist que vint ou trente villes se assemblassent à Paris; laquelle chose ledit monseigneur le duc leur ottroia. Et furent mandées plusieurs villes de par luy; c'est assavoir, jusques au nombre de soixante-dix ou environ, jasoit ce que ils ne luy en eussent requis que vint ou trente. Et quant ils furent assemblés à Paris, ils ne firent aucune chose, mais alèrent devers ledit monseigneur le duc et luy distrent que ils ne povoient besongnier né riens faire sé tous lesdis trois estas n'estoient rassemblés; et luy requistrent les dessus dis de Paris que il les voulsist mander, laquelle chose il leur ottroia. Et envoia ces lettres aux gens d'Églyse, aux nobles et aux bonnes villes, et les manda. Et aussi envoia ledit prévost des marchans ses lettres aux dessus dis, avec les lettres dudit monseigneur le duc. Et fut la journée de assembler à Paris les dis trois estas, au mardi après la feste de Toussains ensuivant, qui fut le septiesme jour de novembre, l'an dessus dit. Et pendant ladite journée, fut ledit monseigneur le duc si mené que il n'avoit denier de chevance, pourquoy il convenoit que il féist tout ce que les dessus dis de Paris vouloient; et convint que il mandast, à leur requeste, ledit evesque de Laon qui estoit en son éveschié, lequel, par fiction, fist dangier[204] de retourner, et néantmoins il vint tantost.
[204] Difficulté.
Item, cedit mardi, après la feste de Toussains, se assemblèrent à Paris aucunes gens d'Églyse, nobles et autres envoiés des bonnes villes; et moins que autrefois n'en estoit venu aux autres assemblées. Et assemblèrent aux Cordeliers par plusieurs journées, et firent tant que le parlement qui avoit esté ordené à seoir l'endemain de la Saint-Martin, par ledit monseigneur le duc et son conseil, et jà avoit esté mandé par les bailliages, fut continué quant aux plaidoieries jusques au second jour de janvier; et depuis, par leur ordenance, fut continué jusques à l'endemain de la Chandeleur.
De la délivrance du roy de Navarre par un chevalier ennemi et traître du roy de France, et comment il convint que monseigneur le duc de Normendie envoiast au roy de Navarre un très-fort et sur sauf-conduit pour venir à Paris.
Le mercredi huitiesme jour du moys de novembre ensuivant, avant le point du jour du jeudi ensuivant, le roy de Navarre, qui estoit en prison au chastel de Alleux en Cambresis[205], fut délivré par un chevalier en qui le roy de France se fioit, appellé monseigneur Jehan de Péquigny, lors gouverneur, de par le roy de France, au pays d'Artois: lequel, comme faux traître, sans le consentement, sceu et volenté dudit roy de France, son seigneur, qui ledit roy de Navarre faisoit tenir en prison, au grant péril et préjudice du roy et du royaume ainsi faussement le délivra. Car il ala, et gens d'armes avec luy, jusques au nombre de trente ou environ, et estoient bourgeois presque tous; et vint audit chastel de nuit et fit tant, par eschieles et autrement, que luy et sa compaignie entrèrent audit chastel, qui estoit très-mal gardé, sans ce que ceux qui estoient dedans le sceussent, si comme l'on disoit. Mais ils ne firent point de mal à ceux qui estoient audit chastel. De là vint le roy de Navarre et ceux qui l'avoient délivré à Amiens, desquels une grant partie estoit de ladite ville, et là demoura par aucuns jours. Et fist délivrer tous les prisonniers tant de la court de l'Églyse, comme de la court laye. Et cependant fut traictié entre monseigneur le duc de Normendie, qui estoit à Paris, par aucuns des amis du roy de Navarre, c'est assavoir par la royne Blanche sa suer, et par la royne Jehanne sa tante, qui pour ce estoient venues en ladite ville de Paris, et par autres, de envoier sauf-conduit audit roy de Navarre et à tous ceux qui seroient en sa compaignie. Et convint que ledit monseigneur le duc passast tel sauf-conduit, comme les amis dudit roy de Navarre vouldrent deviser, c'est assavoir que pour quelconque chose faite ou à faire, l'on ne le peust arrêter né ceux qui seroient en sa compaignie, et si en pourroit amener à Paris tant et tels comme il vourroit, armés ou autrement. Et lors, au conseil dudit monseigneur le duc estoit principal et souverain maistre ledit evesque de Laon, qui les choses dessus dites avoit toutes préparées et faites par la puissance et ayde du devant dit prévost des marchans et de dix ou de douze de la ville de Paris. Si n'estoit pas merveille sé ledit monseigneur le duc estoit conseillé à faire tout ce qui estoit bon au roy de Navarre. Lequel sauf-conduit fut porté à Amiens par un clerc appellé Mahy de Péquigny, frère dudit monseigneur Jehan de Péquigny, et par un échevin de Paris appellé Charles Toussac. Ce fait, plusieurs des bonnes villes qui estoient venues à Paris à ladite assemblée des trois estas, par espécial des parties de Champaigne et de Bourgoigne, se partirent de Paris sans prendre congié, quant ils sceurent que le roy de Navarre devoit venir à Paris; pour ce que ils se doubtoient que l'on ne leur voulsist faire avouer la délivrance du roy de Navarre.
[205] Ou _Arleux-en-Palluel_, Bourg à quatre lieues de Cambray.
Item, le mercredi, veille de saint Andrieu ensuivant, près de l'anuitier, entra ledit roy de Navarre à Paris, avec moult grant compaignie de gens armés. Et estoient avec luy monseigneur Jehan de Meulant, evesque de Paris, et moult grant nombre de ceux de Paris, dont il y avoit bien deux cens hommes d'armes et plus qui estoient alés à l'encontre dudit roy jusques à Saint-Denis en France; et ala ledit roy de Navarre descendre en l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés.
De la prédication par parolles couvertes que ledit roy de Navarre fist au Pré-aux-Clercs à plusieurs gens de la ville de Paris à la fin à quoy il tendoit.
L'endemain, jour de la Saint-Andrieu, environ heure de prime, le roy de Navarre, qui avoit fait assavoir par ladite ville de Paris, en plusieurs lieux, que il vouloit parler aux gens de ladite ville, fut en un eschafaut sur les murs de ladite abbaye de Saint-Germain des Prés, par devers le Pré-aux-Clers; lequel eschafaut estoit fait pour le roy de France, pour veoir les gaiges de batailles que l'on faisoit aucunes fois en une lice qui estoit audit pré, joingnant aux murs de Saint-Germain. Es quelles lices estoient venus moult de gens par le mandement que ledit roy de Navarre et ledit prévost des marchans avoient fait à plusieurs quarteniers et cinquanteniers de ladite ville. Et en la présence de dix mille personnes dist moult de choses, en démonstrant que il avoit esté pris sans cause et détenu en prison par dix-neuf moys; et contre plusieurs des gens et officiers du roy dist plusieurs choses. Et jasoit ce que contre le roy né contre le duc il ne déist riens appertement, toutesvoies dist-il assez de choses deshonnestes et villaines par parolles couvertes. Moult longuement sermona, et tant que l'on avoit disné par Paris quant il cessa. Et fut tout son sermon de justifier son fait et de dampner sa prise. Et le pareil sermon avoit fait à Amiens.
De la response que l'evesque de Laon rendit pour monseigneur le duc sans en demander son plaisir.
A l'endemain, qui fut vendredi et premier jour de décembre, alèrent au palais, par devers monseigneur le duc de Normendie, ledit prévost des marchans, maistre Robert de Corbie et aucuns autres de ladite ville de Paris. Et requistrent audit monseigneur le duc de par les bonnes villes, si comme ils disoient, que il voulsist faire raison et justice audit roy de Navarre. Et lors ledit evesque de Laon, qui principal estoit audit conseil de monseigneur le duc, si comme dessus est dit, et par lequel ledit roy et prévost des marchans et leur partie faisoient ce que ils faisoient, respondit pour monseigneur le duc, sans luy en demander son plaisir, que ledit duc feroit audit roy de Navarre non pas seulement raison et justice, mais toute grace et toute courtoisie et tout ce que bon frère doit faire à autre. Et certes c'estoit bien trompé quant celui qui estoit maistre et gouverneur dudit roy de Navarre et de ceux de sa partie, estoit maistre et principal au conseil de monseigneur le duc, c'est assavoir ledit evesque de Laon; et n'y avoit lors homme au conseil dudit monseigneur le duc qui luy osast contredire.
Comment monseigneur le duc, par le conseil que il ot et aussi par sa bénignité, ala premièrement devers le roy de Navarre, en l'ostel de la royne Jehanne.
Le samedi ensuivant, ledit monseigneur le duc assembla de ceux de son conseil tant et tel comme ledit evesque voult; et furent exposées les requestes que faisoit ledit roy de Navarre, et fut dit que chascun y pensast, et l'endemain, jour de dimanche, tiers jour dudit moys de décembre, retournassent au conseil.
Iceluy jour de samedi, après diner, ledit duc ala en l'ostel de ladite royne Jehanne, par le conseil qui luy fut donné, pour parler audit roy de Navarre, qui encore n'avoit esté par devers luy né parlé à luy. Et assez tost après que ledit monseigneur le duc fut venu audit ostel, ledit roy de Navarre y ala à grant compaignie de gens d'armes; et toutesvoies monseigneur le duc y estoit alé à assez petite compaignie, sans aucunes armes. Et quant ledit roy de Navarre entra en la chambre où estoit ladite royne et ledit duc, lesdis duc et roy s'entresaluèrent assez mortement. Toutesvoies convint-il que les sergens d'armes qui estoient alés avec ledit duc audit ostel, et gardoient l'huys de la chambre où il estoit, se partissent, ou l'on leur eust fait villenie. Et demourèrent les gens dudit roy de Navarre en la garde dudit huys, comme maistres et souverains que ils se tenoient; et là parlèrent assez ensemble, et pou après se départirent.
Comment il fut conseillié à monseigneur le duc par l'evesque de Laon et par le prévost des marchans que il accordast toutes les requestes du roy de Navarre.
Le dimanche ensuivant, troisiesme jour de décembre, furent devant monseigneur le duc au conseil pluseurs conseilliers, tels comme ledit evesque ordena. Et furent répétées les requestes que ledit roy de Navarre faisoit; et toutesvoies, pour oïr tout ce que il vouldroit requérir avoit esté ordené certains conseilliers dudit monseigneur le duc, desquels la plus grant partie estoient audit roy de Navarre. Mais ainsi l'avoit ordené ledit evesque, afin que tout quanque ledit roy requerroit luy fust ottroié par ledit monseigneur le duc, qui, par contrainte, ne povoit refuser chose que iceluy evesque voulsist. Lesquels conseilliers estoient audit conseil. Et pour ce encore que il y eust plus des amis dudit roy de Navarre, et que les requestes que il faisoit ne peussent estre empeschiées par aucuns preudes hommes qui estoient audit conseil, ledit evesque malicieusement fist et ordena que ledit prévost des marchans, maistre Robert de Corbie, Jehan de l'Isle et aucuns autres de leur aliance, alèrent heurter à l'huys de la chambre où ledit monseigneur le duc et le conseil estoit pour ordener desdites requestes; et feingnirent que ils voulsissent parler audit monseigneur le duc d'autre chose; et toutesvoies ne distrent-ils aucune chose fors tant que ils distrent audit monseigneur le duc que les gens envoiés de par les bonnes villes estoient à accort et s'en vouloient aler, mais que ils eussent faite leur response. Si requéroient ledit monseigneur le duc que il féist savoir à tous les nobles qui estoient à Paris que ils feussent l'endemain aux Cordeliers, pour eux accorder avec les bonnes villes. Lequel duc respondit que il le feroit volentiers.
Ce fait, ledit monseigneur le duc, par le conseil dudit evesque, fist demourer au conseil lesdis prévost des marchans et sa compaignie. Et lors fist demande à chascun d'iceux qui estoient au conseil, sur lesdites requestes. Et finablement fut conseillié à monseigneur le duc que il accordast audit roy de Navarre les choses qui ensuivent; et si fut dit par ledit prévost des marchans en disant son opinion: «Sire, faites amiablement au roy de Navarre ce que il vous requiert, car il convient qu'il soit fait ainsi.» Comme sé il voulsist dire: il en sera fait, veuillez ou non.
Si fut lors ordené: Que le roy de Navarre auroit toute la terre qu'il tenoit quant il fut pris, et tous les meubles qui estoient sous ladite terre.
Item, toutes les forteresses que il tenoit lors que dessus est dit, qui depuis avoient esté prises par le roy de France et ses gens; et tous les biens qui estoient ès dites forteresses.
Item, fut ordené que ledit monseigneur le duc pardonneroit audit roy de Navarre et à tous ses adhérens tout ce que ils avoient meffait au roy et au royaume de France.
Autres ordenances, comment les dessus dis décapités et pendus à Rouen fussent despendus et enterrés; et les biens rendus à leur hoirs.
Encore fut ordené que le conte de Harecourt, le seigneur de Graville, monseigneur Maubué-de-Mainesmares, chevaliers, et Colinet Doublet, escuier, lesquels le roy de France avoit fait descapiter à Rouen, en sa présence, et puis traisner et pendre au gibet de Rouen, lorsque le Roy de Navarre fut pris, seroient despendus publiquement et rendus à leurs amis, pour enterrer en terre benoite; et toutes leurs terres qui estoient confisquées rendues à leurs enfants ou héritiers. Et pour ce que ledit roy de Navarre requéroit pour ses injures, dommaiges et intérêts grant somme de florins ou terre en lieu desdis florins; et disoit-l'on à part, jasoit ce que il ne feust pas dit clèrement, que il pensoit à en avoir ou la duchié de Normendie ou la conté de Champaigne; il fut ordené que l'on traiteroit avec luy de continuer ceste requeste jusques à un autre jour. Et finablement luy furent accordées toutes les choses dessus dites, et en ot lettres dudit duc telles comme les gens dudit roy les vouldrent faire. Et pour ce que l'assemblée des trois estas estoit continuée jusques au vintiesme jour de Noël ensuivant, car ils n'avoient pas esté d'accort, et si s'en estoient alés plusieurs sans prendre congié quant ils orent sceu la délivrance dudit roy, si comme dessus est dit, accordé fut que les roy et duc rassembleroient au vintiesme jour de Noël dessus dit, pour traictier des choses dessus dites; et cependant ledit monseigneur le duc envoieroit certaine personne notable en Normendie pour exécuter loyaument et de fait audit roy les choses à luy accordées; et y fut ordené monseigneur Almaury de Meulant, chevalier baneret.
Et, par trois ou quatre jours après, compaignièrent lesdis duc et roy l'un l'autre, et furent par ledit temps souvent ensemble, et mengièrent ensemble plusieurs fois en l'ostel de la royne Jehanne, en l'ostel dudit evesque de Laon et au palais; et tousjours estoit ledit evesque avec eux, et moult bonne chière s'entrefaisoient. Et ensemble, moult secrètement, visitèrent les saintes reliques en la chapelle du palais. Et fist ledit roy délivrer tous les prisonniers qui estoient ès prisons de Paris, tant ès prisons de l'Églyse comme ès prisons des seigneurs lais; néis ceux qui estoient en oubliète, condamnés au pain et à l'yaue, furent délivrés.
Après ces choses, vindrent certaines nouvelles à Paris que le traictié entre les roys de France et d'Angleterre estoit tenu parfait, et qu'ils estoient à accort; et disoit l'on communément que ledit roy de France seroit tantost en France.
Comment monseigneur le duc de Normendie en assurant ceux de Paris leur dist, en plaines halles, qu'il vouloit vivre et mourir avec eux, et que les gens d'armes qu'il faisoit venir estoient pour le bien de ceux du royaume: et, par la deffaute de ceux qui avoient le gouvernement, il convenoit que luy-meismes méist paine à rebouter les ennemis.
1358.
Ce meisme jeudi, onziesme jour dudit moys de janvier mil trois cens cinquante-huit, monseigneur le duc de Normendie, qui longuement avoit demouré à Paris et ne pouvoit avoir chevance, car ceux de Paris avoient tout le gouvernement, fut conseillié que il parlast au commun de Paris. Si fist savoir, celuy jour bien matin, que il iroit ès halles pour parler au commun. Et quant l'evesque de Laon et le prévost des marchans le sceurent, ils le cuidèrent empeschier, et distrent à monseigneur le duc que il se vouloit mettre en grant péril de soy mettre devant le peuple. Néantmoins, ledit monseigneur le duc ne les crut point, mais ala, environ heure de tierce, ès dites halles, à cheval, luy sixiesme ou huitiesme ou environ. Et dit à grant foison de peuple qui là estoit que il avoit entencion de mourir et de vivre avec eux, et que ils ne créussent aucuns qui avoient dit et publié que il faisoit venir des gens d'armes pour les piller et gaster: car il ne l'avoit oncques pensé. Mais il faisoit venir lesdites gens d'armes pour aidier à deffendre et garantir le peuple de France, qui moult avoit à souffrir, car les ennemis estoient moult espandus parmy le royaume de France, et ceux qui avoient pris le gouvernement n'y mettoient nul remède. Si estoit son entencion, ce disoit, de gouverner dès lors en avant, et de rebouter les ennemis de France; et n'eust pas tant attendu ledit duc sé il eust eu le gouvernement et la finance. Et oultre, dit lors que toute la finance qui avoit esté levée au royaume de France, depuis que les trois estas avoient eu le gouvernement, il n'en avoit né denier né maille; mais bien pensoit que ceux qui l'avoient receue si en rendroient bon compte. Et furent les parolles dudit duc moult agréables au peuple; et se tenoit la plus grant partie par devers luy[206].
[206] C'est-à-dire: Et le plus grand nombre favorisoit plutôt son parti que celui des meneurs des trois états. (_Note de M. Paulin Pâris._)
De l'assemblée que le prévost des marchans fist faire à Saint-Jaques-de-l'Ospital, pour la doubte que il avoit que le peuple de Paris ne se tenist du tout avec monseigneur le duc; et des parolles que dit Charles Toussac, eschevin.
L'endemain, jour de vendredi, douziesme jour dudit moys de janvier, le prévost des marchans et ses aliés, considérans et voyans que le peuple estoit à faire le plaisir et la volenté de monseigneur le duc, leur seigneur, doubtans par aventure que ledit peuple ne s'esméust contre eux, firent assembler à Saint-Jaques-de-l'Ospital[207] grant foison de gens, et par espécial ceux qui estoient de leur partie. Et quant ledit duc sceut ladite assemblée, il partit tantost du palais et ala audit Ospital, et en sa compaignie estoit ledit evesque de Laon et plusieurs autres. Et quant il fut là, il fist parler son chancellier à tous ceux qui là estoient et leur fist dire une partie de ce qu'il avoit dit le jour précédent ès halles. Et oultre, pour ce que plusieurs publioient que ledit duc ne tenoit pas au roy de Navarre les convenances que il luy avoit promises, et ledit duc ne povoit faire son devoir de rebouter ses ennemis qui dommageoient et gastoient tout environ Paris, Chartres et le pays environ, iceluy duc fist dire que il avoit bien tenu audit roy de Navarre ce qu'il avoit promis en tant comme il povoit; mais aucuns d'iceux auxquels le roy son père avoit baillié à garder aucuns chastiaux dudit roy de Navarre ne les vouloient rendre, il n'en povoit mais; mais il en avoit fait tout son povoir et encore estoit prest du faire.
[207] Cette église située à l'extrémité des rues _Mauconseil_ et _Saint-Denis_, a été démolie en 1822.
Et après ce que ledit chancellier ot parlé, Charles Toussac se leva et voult parler; mais il y ot si grant noise que il ne put estre oï. Si se partit lors monseigneur le duc et sa compaignie, fors l'evesque de Laon, qui demoura avec ledit prévost des marchans. Et assez tost après que ledit duc fut parti, ledit Charles recommença, et lors fut oï. Si dit moult de choses, et par espécial contre les officiers du roy. Et dit que il y avoit tant de mauvaises herbes que les bonnes ne povoient fructifier né amender; et dit moult de choses couvertement contre le duc. Et après, quant il ot parlé, un advocat appellé Jehan de Sainte-Aude, qui par les trois estas avoit esté fait un des généraux gouverneurs des subsides ottroyés par les trois estas, parla et dit que le prévost des marchans né les autres des trois estas n'avoient pas emboursé l'argent que on avoit receu des subsides. Et autel avoit dit ledit prévost des marchans. Et nomma ledit Jehan plusieurs chevaliers qui en avoient eu par le mandement dudit duc, si comme disoit ledit Jehan, jusques à la somme de quarante ou de cinquante mille moutons, lesquels avoient esté mal emploiés, si comme ses parolles le notoient et donnoient à entendre. Et là fut encore dit par ledit Charles Toussac que ledit prévost des marchans étoit preud'homme et avoit fait ce que il avoit fait pour le bien et le sauvement et le proufit de tout le peuple. Et dist que sur ledit prévost régnoit haine, et que il le savoit bien. Et que sé ledit prévost des marchans cuidoit que ceux qui là estoient présens et les autres de Paris ne le voulsissent porter né soustenir, il querroit son sauvement là où il le pourroit trouver. Et là aucuns qui estoient de leur aliance crièrent, disans que ils le porteroient et soustenroient contre tous.
Item, le samedi ensuivant, treiziesme jour dudit moys de janvier, monseigneur le duc manda plusieurs des maistres de Paris au palais là où il estoit, et parla à eux moult amiablement et leur requist que ils luy voulsissent estre bons subgiés et il leur seroit bon seigneur. Lesquels luy respondirent que ils vivroient et mourroient avec luy, et que il avoit trop attendu à prendre le gouvernement.
De la mort Jehan Baillet, trésorier de monsieur le duc de Normendie. Et comment Perin Marc fut justicié, pendu et puis despendu et enterré en l'églyse Saint-Merry.
Le mercredi vint-quatriesme jour dudit moys de janvier, après disner, Jehan Baillet, trésorier de monseigneur le duc de Normendie et moult acointé de luy, fut tué à Paris d'un vallet changeur appelé Perrin Marc, qui le férit d'un coutel au dessoubs de l'espaule par derrière, en la rue nueve Saint-Merry. Et après s'enfuit ledit Perrin audit moustier de Saint-Merry. Et le soir bien tard, ledit duc, qui moult estoit courroucié de la mort de son dit trésorier, envoia audit moustier de Saint-Merry monseigneur Robert de Clermont, son mareschal, Jehan de Chalon, fils de monseigneur Jehan de Chalon, seigneur d'Arlay, Guillaume Staise, lors prévost de Paris et grant foison de gens d'armes, lesquels brisièrent les huys dudit moustier et en mistrent hors à force ledit Perrin Marc. Et l'endemain matin jour de jeudi, ledit Perrin fut traisné au chastelet au lieu où il avoit fait le coup, et là ot le poing couppé et puis fut mené au gibet de Paris, et là pendu.
Mais l'evesque de Paris fist tant que ledit Perrin fut despendu le samedi ensuivant et fut ramené audit moustier de Saint-Merry et restabli; et là à très grant sollempnité fut enterré le jour que les obsèques dudit Jehan Baillet furent faites, auxquelles fut présent monseigneur le duc de Normendie. Et à celles dudit Perrin fut le prévost des marchans et grant foison des bourgeois de Paris.
Des messagiers du roy de France envoiés à monseigneur le duc son fils ainsné, à Paris.