Part 17
Quand le roi d'Angleterre, qui se tenoit à l'Escluse et s'étoit tenu tout le temps, attendant la relation des Flamands, entendit que ceux de Gand avoient occis Jacques d'Artevelle, son grand ami et son cher compère, si en fut si courroucé et ému, que merveille seroit à dire. Et se partit tantôt de l'Escluse, et rentra en mer[139], en menaçant grandement les Flamands et le pays de Flandre; et dit que cette mort seroit trop chèrement comparée. Les consaulx des bonnes villes de Flandre qui sentirent et entendirent bien et imaginèrent tantôt que le roi d'Angleterre étoit trop durement courroucé sur eux, s'avisèrent que de la mort d'Artevelle ils se iroient excuser, espécialement ceux de Bruges, d'Ypre, de Courtray, d'Audenarde, et du Franc de Bruges. Si envoyèrent devant en Angleterre devers le roi et son conseil, pour impétrer un sauf conduit, afin que sûrement ils se pussent venir excuser. Le roi, qui étoit un peu refroidi de son aïr, leur accorda. Et vinrent gens d'état de toutes les bonnes villes de Flandre, excepté de Gand, en Angleterre devers le roi, environ la Saint-Michel; et se tenoit à Wesmoustier dehors Londres. Là s'excusèrent-ils si bel de la mort d'Artevelle, et jurèrent solennellement que nulle chose n'en savoient, et si ils l'eussent sçu, c'étoient ceux qui défendu et gardé l'en eussent à leur pouvoir; mais étoient de la mort de lui durement courroucés et désolés; et le plaignoient et regrettoient grandement, car ils reconnoissoient bien qu'il leur avoit été moult propice et nécessaire à tous leurs besoins, et avoit régné et gouverné le pays de Flandre bellement et sagement; et si ceux de Gand, par leur outrage, l'avoient tué, on leur feroit amender si grossement qu'il devroit bien suffire. Et remontrèrent encore au roi et à son conseil que si Artevelle étoit mort, pour ce n'étoit-il mie éloigné de la grâce et de l'amour des Flamands; sauf et excepté qu'il n'avoit que faire de tendre à l'héritage de Flandre, que ils le dussent tollir au comte Louis de Flandre, leur naturel seigneur, combien qu'il fût François, ni à son fils son droit hoir, pour lui en hériter, ni son fils le prince de Galles; car ceux de Flandre ne s'y consentiroient jamais. «Mais, cher sire, vous avez de beaux enfans, fils et filles: le prince votre ains-né fils ne peut faillir qu'il ne soit encore grand sire durement sans l'héritage de Flandre, et vous avez une fille puis-née, et nous avons un jeune damoisel que nous nourrissons et gardons, qui est héritier de Flandre: si se pourroit bien encore faire un mariage d'eux deux. Ainsi demeureroit toujours la comté de Flandre à l'un de vos enfans.» Ces paroles et autres ramollirent et adoucirent grandement le courage et le mautalent du roi d'Angleterre; et se tint finablement assez bien content des Flamands, et les Flamands de lui. Ainsi fut entr'oubliée petit à petit la mort Jacques d'Artevelle.
[139] Édouard débarqua dans le port de Sandwich le 26 juillet.
FROISSART, _Chroniques_.
INVASION D'ÉDOUARD III.
1346.
Coment le roy d'Angleterre vint par Normendie, et prist Caen, et vint par Lisieux, par Thorigny et Vernon et à Poissi. Et coment le roy de France le poursuivoit tousjours de l'autre part de Saine, et vint à Paris logier à Saint-Germain-des-Prés. Et coment les Anglois passèrent le pont de Poissi.
En celuy an, proposa le roy de France faire grant armée en mer de nefs pour passer en Angleterre, lesquelles il envoia querre à Gennes à grant despens; mais ceux qui les alèrent querre en firent petite diligence, et tardèrent moult à venir. Par espécial une grant nef que le roy faisoit faire à Harefleur en Normendie, de laquelle on disoit que onques mais si belle n'avoit esté armée ni mise en mer, demoura tant que le roy d'Angleterre, à tout grant force de gent et grant multitude de nefs que l'on estimoit bien à douze cens grosses nefs, sans les petites nefs et autres vaissiaux, descendit en Normendie au lieu que l'on dit la Hogue-St-Waast[140]; et fut le mercredi douziesme jour de juillet; et dès lors s'appelloit roy de France et d'Angleterre. Et à l'instance de Geffroy de Harecourt[141], qui le menoit et conduisoit, il commença à gaster et à ardoir le pays. Et premièrement vint à la ville de Neuilli-l'Evesque[142], à laquelle il ne pot mal faire, pour la force du chastel. Si s'en partit, et vint d'ilec à Montebourg[143], où il s'arresta par aucun temps; et endementres, Geffroy de Harecourt faisoit tout le dommage qu'il povoit par tout le pays de Coustantin[144]. Après, le roy d'Angleterre vint à la ville de Carentan, et prist la ville et le chastel; et tous les biens qu'il y prist fist mener en Angleterre, et bailla le chastel en garde à monseigneur de Groussi et à monseigneur Rollant de Verdun, chevaliers.
[140] _La Hogue._ «Assez près de Saint-Sauveur-le-Viconte, l'héritage de messire Geoffroi de Harcourt.» (Froissart.)
[141] Geoffroy d'Harcourt avait remplacé Robert d'Artois dans les conseils du roi d'Angleterre. (_Note de M. Paulin Paris._)
[142] _Neuilly-l'Évesque_, entre _Saint-Lô_ et _Carentan_.
[143] _Montebourg_, à deux lieues de Valognes.
[144] Le Cotentin; chef-lieu Coutances.
Et quant le roy d'Angleterre se partit de Carentan, aucuns Normans, avecques messire Phelippe le Despencier, chevalier, s'assemblèrent et recouvrèrent, à force d'armes, la ville et le chastel, et les deux chevaliers dessus nommés pristrent et les envoièrent à Paris.
Entre ces choses, le roy d'Angleterre vint à St-Lo en Coustantin, et fist enterrer solempnellement les testes de trois chevaliers[145] qui pour leur démérite avoient esté occis à Paris, et prist et pilla la ville, qui estoit toute plaine de biens et garnie. D'ilec s'en passa par la ville de Thorigny[146], ardant et gastant le pays; et manda par ses coursiers et par ses lettres, si comme l'en disoit communément, aux bourgeois de Caen, que s'il vouloient laissier le roy de France et estre sous le roy d'Angleterre, qu'il les garderoit loyaument et leur donroit plusieurs grans libertés, et, en la fin des lettres leues, menaçoit, s'il ne faisoient ce qu'il leur mandoit, que bien briefment il les assaudroit et qu'il en fussent tous certains. Mais ceux de Caen luy contredirent tous d'une volenté et d'un courage, en disant que au roy d'Angleterre il n'obéiroient point. Et quant il oït la response des bourgeois de Caen, si leur assigna jour de bataille au juesdi ensuivant; et ceci il fist traîtreusement, car dès le jour par avant au matin, qui estoit le mercredi après la Magdaleine vingt-deuxiesme jour de juillet, il vint devant Caen, là où estoient capitaines establis de par le roy, monseigneur Guillaume Bertran, évesque de Baieux et jadis frère de monseigneur Robert Bertran chevalier, le seigneur de Tournebu, le conte d'Eu et de Guines, lors connestable de France, et monseigneur Jehan de Meleun, lors chambellan de Tanquarville. Et quant les Anglois vindrent devant Caen, si assaillirent la ville par quatre lieux, et traioient sajettes par leur archiers aussi menu que si ce fust grelle. Et le peuple se deffendoit tant qu'il povoit, meismement ès prés, sus la boucherie et au pont aussi, pour ce que ilec estoit le plus grant péril. Et les femmes, si comme l'on dit, pour faire secours, portoient à leurs maris les huis et les fenestres des maisons et le vin avecques, afin qu'il fussent plus fors à eux combattre. Toutes voies, pour ce que les archiers avoient grant quantité de sajettes, il firent le peuple de soy retraire en la ville et se combattirent du matin jusques aux vespres. Lors, le connestable de France et le chambellan de Tanquarville issirent hors du chastel et du fort en la ville, et ne sçai pourquoy c'estoit, et tantost il furent pris des Anglois et envoiés en Angleterre.
[145] Guillaume Bacon, le seigneur de la Roche-Taisson et Richard de Persy. (_Note de M. Paulin Paris._)
[146] _Thorigny_, à trois lieues de _Saint-Lô_.
Mais quant l'évesque de Baieux, le seigneur de Tournebu, le bailli de Roen et plusieurs autres avecques eux virent qu'il istroient pour noient, et que leur issue pourroit plus nuire que profiter, si se retraistrent au chastel comme sages, et se tenoient aux quarniaux. Entre deux, les Anglois cherchoient[147] moult diligeamment la ville de Caen et pilloient tout; et les biens qu'il avoient pillés à Caen et ès autres villes le roy d'Angleterre envoia par sa navire tantost en Angleterre, et ardit grant partie de la ville de Caen en soy issant; mais au fort de la ville ne fist-il oncques mal ni n'y arresta point, car il ne vouloit mie perdre ses gens. Si s'en partit tantost, et s'en ala vers Lisieux. Et tousjours Geffroy de Harecourt aloit devant, qui tout le pays ardoit et gastoit.
[147] Parcouroient.
Après, il vindrent vers Falaise, mais il trouvèrent qui leur résista viguereusement. Si se tournèrent vers Roen. Et quant il oïrent que le roy de France assembloit ilec son ost, si s'en alèrent au Pont-de-l'Arche; toutes voies le roy de France y ala avant eux. Et quant il fut entré en la ville, si manda au roy d'Angleterre, s'il vouloit avoir bataille à luy, qu'il luy assignast jour à son plaisir; lequel respondit que devant Paris il se combatroit au roy de France.
Quant le roy de France oït ce, si s'en retourna à Paris, et s'en vint mettre et logier en l'abbaye Saint-Germain-des-Prés. Ainsi, comme le roy d'Angleterre s'approchoit de Paris, si vint à Vernon et cuida prendre la ville, mais l'on luy résista viguereusement. Si s'en partirent les Anglois et ardirent aucuns des forbours. D'ilec vindrent à Mantes, et quant il oït dire qu'il estoient bons guerroiers, si n'y voult faire point de demeure, mais s'en vint à Meullenc, là où il perdit de ses gens; pour laquelle chose il fut tant irié que, en la plus prochaine ville d'ilec, qui est appellée Muriaux[148], il fist mettre le feu et la fist tout ardoir.
[148] Les _Mureaux_, village près de Meulan.
Après ce, vint à Poissi, le samedi douziesme jour d'aoust; et toujours le roy de France le poursuivoit continuellement de l'autre partie de Saine, tellement que en plusieurs fois l'ost de l'un povoit voir l'autre; et par l'espace de six jours que le roy d'Angleterre fut à Poissi et que son fils aussi estoit à Saint-Germain-en-Laye, les coureurs qui aloient devant boutèrent les feux en toutes les villes d'environ, meismement jusques à St-Cloust, près de Paris; tellement que ceux de Paris povoient voir clèrement, de Paris meisme, les feux et les fumées, de quoy il estoient moult effraiés et non mie sans cause. Et combien que en notre maison de Rueil, laquelle Charles-le-Chauve, roy empereur, donna à nostre églyse, il boutassent le feu par plusieurs fois, toutes voies par les mérites de monseigneur saint Denis, si comme nous avions en bonne foy, elle demoura sans estre point dommagiée. Et afin que je escrive vérité à nos successeurs, les lieux où le roy d'Angleterre et son fils estoient, si estoient lors tenus et réputés les principaux domiciles et singuliers soulas du roy de France; parquoy c'estoit plus grant deshonneur au royaume de France, et aussi comme traïson évident, comme nul des nobles de France ne bouta hors le roy d'Angleterre estant et résidant par l'espace de six jours ès propres maisons du roy, et ainsi comme au milieu de France, si comme est Poissi, Saint-Germain-en-Laye et Montjoie[149], là où il dissipoit, gastoit et despendoit les vins du roy et ses autres biens. Et autre chose encore plus merveilleuse, car les nobles faisoient afondrer les basteaux et rompre les pons par tous les lieux où le roy d'Angleterre passoit, comme il deussent tout au contraire faire passer à luy par sur les pons et parmi les basteaux, pour la deffense du pays. Entretant, comme le roy d'Angleterre estoit à Poissi, le roy de France chevaucha par Paris le dimanche et s'en vint logier à tout son ost en l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés pour estre à l'encontre du roy d'Angleterre qui le devoit guerroier devant Paris, si comme dit est.
[149] _Montjoie._ C'était le château féodal de l'abbaye de Saint-Denis, et c'est à cause de lui que le cri de guerre du roi de France, porteur de l'oriflamme, fut _Montjoie-Saint-Denis!_ Ce château fort était situé au-dessous de Saint-Germain, vers _Joyenval_. (_Extrait d'une note de M. Paulin Pâris._)
Et comme le roy eust grant désir et eust ordené d'aler l'endemain contre luy jusques à Poissi, il luy fut donné à entendre que le roy d'Angleterre s'estoit parti de Poissi, et qu'il avoit fait refaire le pont qui avoit esté rompu, laquelle roupture avoit esté faite, si comme Dieu scet, afin que le roy d'Angleterre ne peust eschaper sans soy combatre contre le roy de France. Et quant le roy oït les nouvelles du pont de Poissi qui estoit réparé et de son anemi qui s'en estoit fui, si en fut moult dolent et s'en partit de Paris, et vint à Saint-Denis à tout son ost, la vigile de l'Assomption Nostre-Dame: et n'estoit mémoire d'homme qui vit, que depuis le temps Charles-le-Chauve qui fut roy et empereur, le roy de France venist à Saint-Denis-en-France en armes et tant prest pour batailler.
Quant le roy fut à Saint-Denis, si célébra ilec la feste de l'Assomption moult humblement et très-dévotement, et manda au roy d'Angleterre, par l'archevesque de Besançon, pourquoy il n'avoit acompli ce qu'il avoit promis. Lequel respondit frauduleusement, si comme il apparut par après, car quant il se vouldroit partir il adresecroit son chemin par devers Montfort. Oïe la response frauduleuse du roy d'Angleterre, si ot le roy conseil qui n'estoit mie bien sain; car en vérité il n'est nulle pestilence plus puissant de gréver et de nuire qu'est celuy qui est anemi et se fait ami familier.
Si s'en partit le roy de Saint-Denis, et passa de rechief par Paris dolent et angoisseux, et s'en vint à Antongny, oultre le Bourc-la-Royne, et ilec se logea le mercredi; et endementres le roy d'Angleterre faisoit refaire le pont de Poissi qui estoit rompu, et cil qui l'avoit oï et veu si le tesmoigna; car nous véismes à l'églyse de Saint-Denis, et en la salle où le roy estoit, un homme qui se disoit avoir esté pris des anemis et puis rançonné, lequel disoit apertement et publiquement, pour l'honneur du roy et du royaume, que le roy d'Angleterre faisoit faire moult diligeamment le pont de Poissi, et vouloit celuy homme recevoir mort s'il ne disoit vérité. Mais les nobles et les chevaliers les plus prochains du roy luy disoient qu'il mentoit apertement, et se moquièrent de luy comme d'un povre homme. Hélas! adonques fut bien vérifiée celle parole qui dist ainsi: «Le povre a parlé, et l'on luy dit: Qui est cestui? par moquerie. Le riche a parlé et chascun se teust, par révérence de luy.»
Finablement, quant il fut sceu véritablement que l'on refaisoit le pont, l'on y envoia la commune d'Amiens pour empeschier la besoigne, laquelle ne pot résister à la grant multitude des sajettes que les Anglois traioient, et fut toute mise à mort. Et tandis que le roy estoit à Antongny, en icelle nuit luy vindrent nouvelles que les Anglois, pour certain, avoient refait le pont de Poissi, et que le roy d'Angleterre s'en devoit aler et passer par ilec.
Coment le roy d'Angleterre se partit de Poissi et mist le feu par tous les manoirs royaux et s'enfuit vers Picardie. Et coment le roy de France s'en retourna d'Antongny et passa par Paris, disant à grans soupirs qu'il estoit traï. Et poursuivit toujours à grant diligence son anemi le roy d'Angleterre.
Adonques, le vendredi après l'Assomption Nostre-Dame, environ tierce, le roy d'Angleterre à tout son ost, à armes descouvertes et banières desploiées, s'en alla sans ce que nul ne le poursuist; dont grant doleur fut à France; et à sa despartie mist le feu à Poissi à l'ostel du roy, sans faire mal à l'églyse des nonnains, laquelle Phelippe-le-Bel, père à la mère audit roy d'Angleterre, avoit fait édifier. Et si fut aussi mis le feu à St-Germain-en-Laye, à Rays, à Montjoie, et briefment furent destruis et ars tous les lieux où le roy de France avoit acoustumé à soy soulacier. Et quant il vint à la cognoissance du roy de France que son anemi le roy d'Angleterre s'estoit de Poissi si soudainement parti, si fut touchié de grant doleur, jusques dedens le cœur, et moult irié se parti d'Antongny et s'en retourna à Paris; et en alant par la grant rue n'avoit pas honte de dire à tous ceux qui le vouloient oïr qu'il estoit traï; et se doubtoit le roy que autrement que bien il n'eust esté ainsi mené et ramené. Aussi murmuroit le peuple, et disoit que ceste manière d'aler et de retourner n'estoit mie sans traïson, pourquoy plusieurs plouroient et non mie sans cause. Ainsi le roy se partit de Paris et vint de rechief logier à Saint-Denis, avec tout son ost.
En celui an, le duc de Normendie, qui estoit alé en Gascoigne asségier le chastel d'Aguillon et rien n'y avoit fait, oït des nouvelles que le roy d'Angleterre guerroioit son père, le roy de France, et avoit ars les maisons du roy; si en fut moult troublé et laissa toute la besoigne et s'en partit. Et quant le roy d'Angleterre se partit de Poissi si s'en vint à Beauvais la cité. Et pour ce que ceux de Beauvais se deffendoient noblement, et qu'il ne pot entrer en la cité, les Anglois, plains de mauvais esperit, ardirent aucuns des forbours de la cité et toute l'abbaye de Saint-Lucien, qui tant estoit belle et noble, sans y laisser riens du tout en tout; et d'ilec entrèrent en Picardie.
Après ce, le roy de France se partit de Saint-Denis, ensuivant son anemi le roy d'Angleterre jusques à Abbeville en Picardie moult courageusement. Et le juesdi, feste saint Barthélemi, le roy d'Angleterre, à tout son ost, devoit disner à Araines[150]; mais le roy de France, qui moult désiroit de toute sa force ensuivre son adversaire, chevaucha ceste journée dix lieues, afin qu'il péust trouver son adversaire en disnant. Adonques, le roy d'Angleterre, quant il ot oï ces nouvelles, par lettres des traîtres qui estoient en la court du roy, que le roy de France estoit près et que hastivement il venoit contre luy, il laissa son disner et s'en despartit et s'en ala à Saigneville[151], au lieu qui est dit Blanche-Tache[152], et ilec passa la rivière de Somme avecques tout son ost; et emprès une forest qui est appellée Crécy se logea. Et les François mengièrent et burent les viandes que les Anglois avoient appareilliées pour le disner. Après ce, s'en retourna le roy comme dolent à Abbeville pour assembler son ost et pour fortifier les pons de la dite ville, afin que son ost peust seurement passer par dessus, car il estoient moult foibles et moult anciens. Le roy demoura toute celle journée de vendredi à Abbeville, pour la révérence de monseigneur saint Loys, duquel le jour estoit. L'endemain à matin, le roy vint à la Braye[153], une ville assez près de la forest de Crécy, et ilec luy fut dit que l'ost des Anglois estoit bien à quatre ou cinq lieues de luy, dont ceux mentoient faussement qui telles paroles luy disoient, car il n'avoit pas plus d'une lieue entre la ville et la forest, ou environ. A la parfin, environ heure de vespres, le roy vit l'ost des Anglois, lequel fut espris de grant hardiesse et de courroux, désirant de tout son cuer combattre à son anemi. Si fist tantost crier: _A l'arme!_ et ne voult croire au conseil de quelconque qui loyaument le conseillast, dont ce fut grant doleur; car l'on luy conseilloit que celle nuit luy et son ost se reposassent: mais il n'en voult rien faire. Ains s'en ala à toute sa gent assembler aux Anglois, lesquels Anglois giettèrent trois canons[154]: dont il avint que les Génevois arbalestriers qui estoient au premier front tournèrent les dos et laissièrent à traire; si ne scet l'on si ce fut par traïson, mais Dieu le scet. Toutes voies l'on disoit communément que la pluie qui chéoit avoit si moilliées les cordes de leur arbalestes que nullement il ne les povoient tendre; si s'en commencièrent les Génevois à enfuir et moult d'autres, nobles et non nobles. Et si tost qu'il virent le roy en péril, si le laissièrent et s'enfuirent.
[150] Entre _Amiens_ et _Abbeville_.
[151] A trois lieues au delà d'Abbeville.
[152] Blanchetache est près du Crotoy; il y avait un gué.
[153] Bray-les-Mareuil, à deux lieues d'Abbeville.
[154] Firent tirer trois canons. Voilà cette fameuse mention de l'artillerie de Crécy. L'historien ne remarque pas que ces canons fussent une chose nouvelle, tout en attribuant à leur effet la déroute des archers génois, et par conséquent la perte de la bataille. Le continuateur français de Nangis ajoute: «Si que lesdis arbalestriers furent espouventés.» (_Note de M. Paulin Pâris._)
De la dolente bataille de Crécy.
Quant le roy vit ainsi faussement sa gent ressortir et aler, et meismement[155] les Genevois, le roy commanda que l'en descendist sur eux. Adonques, les nostres qui les cuidoient estre traitres les assaillirent moult cruellement et en mistrent plusieurs à mort. Et le roy désiroit moult à soy combatre main à main au roy d'Angleterre; mais bonnement il ne povoit, car les autres batailles qui estoient devant se combatoient aux archiers, lesquels archiers navrèrent moult de leur chevaux et leur firent moult d'autres dommages, en tant que c'est pitié et doleur du recorder, et dura ladite bataille jusques à soleil couchant. Finablement tout le fais de la bataille chéit sus les nostres et fut contre eux.
[155] Surtout.
En icelle journée, toute France ot confusion telle qu'elle n'avoit onques mais par le roy d'Angleterre soufferte, dont il soit mémoire à présent; car par peu de gens, et gens de nulle value, c'est assavoir archiers, furent tués le roy de Boesme, fils de Henri jadis empereur; le conte d'Alençon, frère du roi de France; le duc de Lorraine, le conte de Bloys, le conte de Flandres, le conte de Harecourt[156], le conte de Sancerre, le conte de Samines et moult d'autres nobles compaignies de barons et de chevaliers, desquels Dieu veuille avoir merci! En celui lieu de Crécy, la fleur de la chevalerie chéit.
[156] Jean, frère de Geoffroi de Harcourt.
La nuit venant[157], le roy, par le conseil de monseigneur Jehan de Haynau, chevalier, s'en ala gésir à la ville de la Braye[158]. Le dimanche matin, les Anglois ne se départirent pas, mais le roy, avecques ceux qu'il pot avoir en sa compaignie, s'en ala hastivement à la cité d'Amiens et ilec se tint. Iceluy meisme matin, plusieurs des nostres, tant de pié comme de cheval, pour ce qu'il véoient les banières du roy, si cuidoient que le roy y fust et se boutèrent dedens les Anglois; dont il avint que, en iceluy meisme dimanche, les Anglois en tuèrent greigneur nombre qu'il n'avoient fait le samedi devant, pourquoy nous devons croire que Dieu a souffert ceste chose par les desertes de nos péchiés, jasoit ce que à nous n'aparteigne pas de en jugier. Mais ce que nous voions, nous tesmoignons; car l'orgueil estoit moult grant en France, et meismement ès nobles et en aucuns autres; c'est assavoir: en orgueil de seigneurie et en convoitise de richesses et en deshonnesteté de vesteure et de divers habis qui couroient communément par le royaume de France, car les uns avoient robes si courtes qu'il ne leur venoient que aux nasches[159], et quant il se baissoient pour servir un seigneur, il monstroient leur braies[160] et ce qui estoit dedens à ceux qui estoient derrière eux; et si estoient si étroites qu'il leur falloit aide à eux vestir et au despoillier, et sembloit que l'on les escorchoit quant l'on les despoilloit. Et les autres avoient robes fronciées sus les rains comme femmes, et si avoient leurs chaperons destrenchiés menuement tout en tour; et si avoient une chauce[161] d'un drap et l'autre d'autre; et si leur venoient leur cornettes[162] et leur manches près de terre, et sembloient mieux jugleurs[163] que autres gens. Et pour ce, ce ne fut pas merveille si Dieu voult corriger les excès des François par son flael[164], le roy d'Angleterre.