Part 38
Dès le commencement que il vint à son royaume tenir, et il le sot appercevoir, commença-il à édifier plusieurs moustiers et maisons de religions, entre lesquelles Royaumont fu l'une des belles et des nobles. Il fist édifier pluseurs maisons de frères Prescheurs et Meneurs en pluseurs cités et chastiaux de son royaume; il fist parfaire la maison Dieu de Paris[289], et celle de Pontoise, et celle de Compiègne et de Vernon, et leur donna grans rentes. Il fonda l'abbaye Saint-Mahieu de Rouen, et fonda l'abbaye de Longchamp, où il mist femmes de l'ordre des frères Meneurs. Il donna plain povoir à la royne Blanche, sa mère, de fonder l'abbaye du Lis delès Meleun sur Seine, et celle delès Pontoise que on nomme Maubuisson. Il fist faire la maison des avugles delès Paris, pour mettre tous les povres avugles de la ville, et leur fist faire une chapelle où il oient le service Nostre-Seigneur. Il fist faire la maison de Chartreuse delès Paris, et donna aux frères qui servoient ilec le souverain Créateur, rentes souffisans. Et si fist faire une maison au chemin de Saint-Denys en France qui fut nommée la maison des Filles Dieu. En celle maison fist mettre une grant quantité de femmes qui par povreté s'estoient mises et abandonnées au péchié de luxure; et donna à la maison Dieu quatre cens livres de rente pour la maison soustenir. Avec ce, il fist faire pluseurs maisons de Beguines parmi son royaume, et leur fist moult de graces pour leur vivre, et commanda que nulle n'en fust esconduite qui vouldroit vivre chastement. Aucunes gens de son hostel murmurèrent que il faisoit si grans aumosnes, et luy distrent, car il ne s'en porent tenir. Et il respondi: «Je aime mieux que grans despens soient fais en aumosnes pour l'amour de Dieu, que ès vaines gloires de ce monde.» Né jà pour les grans despens que le roy faisoit en aumosmes, ne laissoit-il à faire grans despens en son hostel chascun jour. Largement et liement se contenoit le roy au parlement, et estoit sa cour aussi largement servie comme elle fu oncques au temps de ses devanciers.
[289] L'Hôtel-Dieu.
Le roy amoit toutes gens qui entendoient à Dieu servir et qui portaient habit de religion. Il fit grace aux frères Nostre-Dame du Carme, et leur fist faire une maison sus Saine[290], et acheta la place d'entour pour eux eslargir, et leur donna revestemens et galices[291] et toutes choses qui sont convenables à Dieu servir et à faire son office.
[290] Sur la Seine.
[291] Calices.
Après, il acheta la granche à un bourgeois de Paris et toutes les appartenances et leur en fist faire un moustier dehors la porte de Montmartre. Les frères des Sacs furent hébergiés en une place sus Saine par devers Saint-Germain-des-Prés qu'il leur donna; mais pou y demourèrent, car il furent quassés et abatus. Après qu'il furent abatus, les frères de Saint-Augustin vindrent demourer en icelle place pour ce qu'il estoient trop estroitement hébergiés. Une autre manière de frères vindrent au roy qui disoient qu'il estoient de l'ordre des Blans Mantiaux, et luy requistrent qu'il leur aidast à ce qu'il peussent avoir une place où il peussent demourer à Paris: et le roy leur acheta une maison et la place entour delès la vielle porte du Temple, assez près des Tisserans, mais il furent abattus au concille de Lyon, que Grégoire dizième fist.
Après revint une autre manière de frères qui se faisoient nommer les Frères Saincte-Croix, et requistrent au roy qu'il leur aidast, et le roy le fist moult volentiers; en une rue les hébergea qui estoit appelée le Quarrefour du Temple, et qui ores est nommée la rue Saincte-Croix.
En ceste manière comme nous avons dit avironna le roy tout Paris de gent de religion. Les congrégations de religieux visita souvent, et leur requeroit en chapitre humblement à genoux que il priassent pour luy et pour ses amis. Lesquelles humbles prières esmouvoient souvent les gens qui entour luy estoient à faire bonnes œuvres et de vivre sainctement.
Coment le roy donnoit ses prouvendes[292].
Quant le roy donnoit aucuns bénéfices qui appartenoient à sa collacion, il faisoit enquerre s'il estoient bonnes personnes et de dévote vie, sans luxure et sans orgueil et sans arrogance; espéciaulment quant évesque ou archevesque mouroit, là où il avoit sa régale, par le chancelier de Paris et par autres bonnes gens; et ceux qui avoient bon renom avoient les prouvendes. Il ne donnoit nul bénéfice à clerc nul, tant fust lettré, qui eust autre bénéfice et autre prouvende, s'il ne résignoit avant ceux que il tenoit; né ne voult oncques donner né octroier bénéfices né prouvendes, sé il ne eust certains tesmoins que il fust vague, et que celuy qui le possédoit estoit mort. Tous les jours disoit le roy les Heures de Nostre-Dame entre luy et son chapelain, et tout le service des Mors. Et quand il disoit ses heures, si se gardoit de parler, se ne fust aucun pour qui il ne le peust bien refuser[293].
[292] Prébendes, bénéfices.
[293] A moins que ce ne fût pour quelqu'un à qui il ne pouvait refuser de parler.
Coment le roy envoioit ses lettres privéement.
Une chose de mémoire digne devons bien raconter: il avint que le roy estoit à Poissy secrètement avec ses amis; si dist que le greigneur bien et la plus haulte honneur qu'il eust oncques en ce monde luy estoit avenue à Poissy. Quant la gent l'oïrent ainsi parler, si se merveillèrent moult de quelle honneur il disoit, car il cuidoient qu'il deust mieux dire que telle honneur luy fust avenue en la cité de Rains, là où il fu couronné du royaume de France.
Lors commença le roy à sousrire, et leur dist que à Poissy lui estoit avenue celle grant honneur; car il y avoit receu baptesme, qui est la plus haulte honneur sus toutes autres. Quant le roy envoioit ses lettres à ses amis secrètement, il metoit: _Loys de Poissy à son chier ami, salut_. Né ne se nommoit point roy de France. Si l'en reprist un sien ami, et il respondi: «Biaus ami, je suis ainsi comme le roy de la fève, qui au soir fait feste de sa royauté, et l'endemain, par matin, si n'a plus de royauté.»
Le roy avoit une coustume que quant il estoit près des malades, il s'agenouilloit et leur donnoit sa bénéiçon, et prioit Notre-Seigneur que il leur en voulsist donner garison; et puis si les touchoit de ses dois là où la maladie estoit, et faisoit le signe de la croix, en disant les paroles de la puissance Nostre-Seigneur et de sa digne vertu, après ce qu'il les avoit tenu et baisié. Selonc ce qu'il appartient à la dignité royal, il les faisoit mengier à sa court et leur faisoit à chascun donner de l'argent pour râler en leur contrée.
_Les Grandes Chroniques de saint-Denis_, éditées et annotées par M. Paulin Pâris.
INFLUENCE DE LA LITTÉRATURE ET DES ARTS DE LA FRANCE EN EUROPE AU MOYEN AGE.
Littérature.
Lorsqu'au treizième siècle la littérature et l'art français débordèrent sur l'Europe, il semble en vérité que la France soit trop petite pour contenir toute sa grandeur; et à ce moment la politique française avec saint Louis avait autant de gloire et d'influence à l'extérieur que nos architectes et nos poëtes. Alors aussi des dynasties françaises régnaient sur presque toute l'Europe, en Portugal, en Castille, en Hongrie, en Pologne, à Constantinople, en Morée, à Athènes, en Chypre, en Syrie, à Naples, c'est-à-dire dans presque tous les États du bassin de la Méditerranée, qui fut vraiment alors un lac français. Ces dynasties répandaient dans leurs royaumes les usages, les arts et la langue de la mère-patrie.
Parmi les causes si diverses qui contribuèrent à augmenter alors l'influence de la France, il faut mentionner la renommée des grandes abbayes et des écoles de Cluny, de Clairvaux, de Prémontré, etc., où les étrangers venaient s'instruire dans les sciences sacrées et puiser le goût de l'art gothique: la célébrité de l'université de Paris[294], école suprême de toute l'Europe, où affluaient de tous les pays des milliers d'étudiants, qui remportaient ensuite chez eux la connaissance de notre littérature, de nos poëmes de chevalerie et de notre langue, qu'on appelait au temps de saint Louis _la parleure commune à tous_.
[294] Le chevaleresque Jean, roi de Bohême, mort si glorieusement à Crécy (1346), avait envoyé à Paris son fils, Charles, depuis empereur sous le nom de Charles IV, et cet enfant avait été élevé à la cour du roi de France, Charles le Bel, beau-frère de Jean. En 1347, Charles IV établit l'université de Prague sur le modèle de celle de Paris; tous les savants qui en furent les premiers professeurs avaient fait leurs études à Paris.--_Schœll_, Cours d'hist. des États européens, t. VIII, p. 79.
Les universités de Vienne (1365), de Heidelberg (1386) et de Cologne (1389) furent également établies et organisées sur le modèle de l'université de Paris. (_Schœll._)
Le français, la langue d'oïl, était en effet parlé dans toute l'Europe et dans tout l'Orient, où il s'est conservé sous le nom de langue franque[295]. Au treizième siècle, les seigneurs allemands avaient autour d'eux «gent françoise pour apprendre françois leurs fils et leurs filles». Brunetto Latini, le maître du Dante, qui avait étudié à Paris, composa en français son «Trésor», espèce d'encyclopédie du treizième siècle, parce que cette langue, disait-il, était plus commune à toutes gens que les autres.
[295] Le français se répandit en Syrie pendant les croisades. Un grand nombre de Syriens apprirent cette langue «parleure plus délitable et plus commune de tos langaeges». (_Schœll_, ouvrage cité, t. III, p. 348).
Dante pensa d'abord à écrire la Divine Comédie en français, afin qu'elle fût plus universellement connue. Il avait longtemps résidé à Paris; il avait lu nos poésies nationales, et s'en était fort inspiré. M. Rathery[296], après une patiente comparaison des poëmes de Dante et du Roman de la Rose, de Jean de Meung, établit que le poëte florentin a souvent imité et traduit quelquefois les vers du poëte français.
[296] _Rathery_, Influence de l'Italie sur les lettres françaises depuis le treizième siècle jusqu'au siècle de Louis XIV, 1 vol. in-8º, 1853, p. 25.
«Une longue insouciance pour notre vieille gloire littéraire nous a laissé beaucoup d'erreurs à combattre et de droits à revendiquer. On ne saurait croire avec quelle légèreté des écrivains du dernier siècle, et même du nôtre, ont abandonné et trahi la cause de l'originalité nationale dans un genre où il est si rare de créer. Peut-être s'imaginaient-ils avoir tout dit quand ils avaient répété, sans examen, quelque dicton puéril contre la stérilité française; et ils oubliaient que la France avait fourni de sujets d'épopées l'Italie, l'Espagne, l'Allemagne, l'Angleterre, sans compter les versions de nos poëmes dans presque toutes les langues du nord et de l'orient de l'Europe. De prétendus critiques, moins justes en France pour nos poëtes qu'on ne l'était hors de France, nous donnaient pour des traducteurs, tandis que c'est nous qui étions traduits[297].»
[297] Instructions du Comité de la langue, de l'histoire et des arts de la France, par J.-V. Leclerc.
Notre vieille poésie nationale, si goûtée des étrangers au treizième siècle, continua d'exercer son influence sur les littératures de l'Europe pendant longtemps encore, jusqu'au moment où la France, au seizième siècle, dédaigna son propre fonds littéraire et rejeta ses traditions; et à ce moment-là même les grands poëtes de l'Italie faisaient avec nos légendes chevaleresques, l'Arioste son Roland furieux, et le Tasse sa Jérusalem délivrée.
La langue et la littérature de la France ne furent pas seules adoptées par les peuples étrangers; il en fut de même de nos usages, de nos modes. Au milieu du onzième siècle, Sigefroi, abbé de Gœrz, déplorait que la décadence des anciens temps ait fait place à l'usage ignominieux des Français de se faire la barbe et de porter des habits courts. Presque en même temps, Godefroy de Bouillon recommandait aux chevaliers allemands la société des Français pour polir leurs mœurs et adoucir leur rudesse.
Architecture.
En même temps que la langue, les poésies, les mœurs et les modes même de la France étaient universellement acceptées, l'architecture française l'était pareillement. Les étrangers, qui venaient en si grand nombre à l'université de Paris, puisaient en France le goût de l'architecture française, qu'on appelle si improprement gothique. Entre autres faits, il faut parler de ces étudiants suédois qui, en 1287, envoyaient en Suède ÉTIENNE BONNEUIL, tailleur de pierre de Paris, avec dix compagnons, pour aller «faire» la cathédrale d'Upsal, et lui fournissaient l'argent nécessaire à son voyage.
Sans vouloir écrire ici l'histoire de l'architecture gothique[298], il est peut-être utile de faire connaître les résultats des travaux les plus récents sur l'origine de cette architecture. Il est parfaitement certain aujourd'hui que l'architecture gothique a pris naissance en France, dans l'ancienne Neustrie[299], qu'elle y a acquis son développement, et que de la France elle s'est répandue dans les pays voisins. En effet, l'art gothique procède de l'art roman; or, certains monuments de l'Ile-de-France, de la Picardie et de la Champagne, présentent la transition entre les deux styles; on y remarque un mélange, une fusion des deux systèmes, tandis que partout ailleurs, au contraire, il y a une brusque substitution d'un style à l'autre. A coup sûr, il ne faudrait pas d'autres preuves de l'origine française, de la naissance en France de l'architecture gothique ou ogivale; eh bien, ces monuments de transition de la France du nord sont les plus anciens monuments à ogive, ce sont les plus incontestablement déterminés, et leurs dates indiquent qu'ils sont tous antérieurs à tous les autres monuments de style ogival construits dans les autres pays de l'Europe.
[298] Que la France ait inventé l'ogive ou qu'elle l'ait empruntée à l'Orient, peu importe. Je n'ai pas à discuter ici cette question. L'ogive n'est qu'un détail dans le monument gothique; et quand nous disons que le système général de l'architecture des cathédrales de Paris et de Chartres est français, personne ne soutiendra que c'est une copie d'un monument arabe.
Les caractères généraux de l'art gothique sont: l'emploi de l'arcade en ogive; le développement des façades, des tours et des flèches; l'agrandissement considérable des proportions de l'église romane, dont le plan est modifié dans ses détails, mais conservé dans l'ensemble; une ornementation toute particulière, d'une excessive richesse et d'une grande variété. La légèreté et l'élévation des églises ogivales sont dues à un nouveau système de voûtes, dans la construction desquelles les architectes du treizième siècle ont montré une habileté et une science très-grandes, et à l'invention des contre-forts et des arcs-boutants.
[299] Ile de France, Picardie, Champagne, Pays Chartrain, Sénonais.
Le portail de Saint-Denis est de 1140; celui de Chartres est de 1145; le chœur de Saint-Germain-des-Prés est de 1163, et celui de Notre-Dame de Paris, de 1182. Hors de France, aux mêmes dates, on chercherait en vain des monuments aussi avancés dans ce style. C'est seulement en France que règne sans partage l'art ogival primitif[300], et c'est là qu'ont été construits les plus anciens et les plus beaux monuments gothiques, tels que les cathédrales de Soissons, de Laon, de Noyon, de Sens, de Reims, d'Amiens, de Paris, de Chartres, de Beauvais, etc., modèles du genre, qui ont été imités dans tout le reste de la France et en Europe. Les archéologues et les architectes anglais et allemands les plus instruits reconnaissent franchement que l'architecture gothique est d'origine française. Il est actuellement démontré pour tous les esprits au courant de la science archéologique que les monuments gothiques de l'Allemagne, d'ailleurs si peu nombreux, bien loin d'avoir servi de type à ceux de la France, sont d'une époque postérieure à ceux-ci, qu'ils ont été copiés d'après les nôtres, ou bien qu'ils ont été bâtis par des architectes français[301].
[300] Le style gothique se subdivise en trois styles, qui correspondent à trois époques:
Le style gothique primitif, ou ogival primitif, ou à lancettes, de 1140 à 1300;
Le style gothique rayonnant, de 1300 à 1400;
Le style gothique fleuri ou flamboyant, de 1400 à 1550.
Les monuments religieux les plus remarquables de la première époque sont: les cathédrales de Paris, Reims, Chartres, Rouen, Amiens, Bourges, Beauvais, Noyon, Soissons, Laon, Sens, la Sainte-Chapelle de Paris, la basilique de Saint-Denis; c'est la plus belle période de l'art ogival.
Ceux de la seconde époque sont: Saint-Ouen de Rouen, Saint-Urbain de Troyes, le portail de l'église de Saint-Antoine (Isère), etc.
Ceux de la troisième époque sont: l'église de Notre-Dame-de-l'Épine, chef-d'œuvre de l'architecture des quatorzième et quinzième siècles; le portail principal de la cathédrale de Rouen; la flèche de la cathédrale de Strasbourg; la nef de la cathédrale de Nantes, etc.
[301] Les plus grands et les plus connus parmi les architectes du treizième siècle, les maîtres de l'art, sont: ROBERT DE COUCY et JEAN D'ORBAIS, architectes de la cathédrale de Reims; PIERRE DE MONTEREAU, architecte de la Sainte-Chapelle de Paris; HUGUES LIBERGIER, architecte de Saint Nicaise de Reims; ROBERT DE LUZARCHES et THOMAS DE CORMONT, architectes de la cathédrale d'Amiens; JEAN DE CHELLES, architecte et sculpteur du portail méridional de Notre-Dame de Paris; JEAN LANGLOIS, architecte de Saint-Urbain de Troyes; ENGUERRAND LE RICHE, architecte de la cathédrale de Beauvais.
L'un de nos plus savants archéologues, M. Félix de Verneilh, a mis hors de doute ce point d'histoire fort important[302], que la cathédrale de Cologne, bien loin d'être le premier monument construit en style gothique, le monument modèle de tous les autres, est, au contraire, un édifice copié sur Notre-Dame d'Amiens et sur la Sainte-Chapelle de Paris. Le dôme de Cologne en effet n'a été commencé qu'en 1248, tandis que Notre-Dame d'Amiens a été construite de 1220 à 1288, et la Sainte-Chapelle de 1245 à 1248; voilà pour les dates. Les deux plans d'Amiens et de Cologne sont si ressemblants qu'on peut les confondre; ils se couvrent l'un l'autre, et lorsque le plan de Cologne s'éloigne par hasard du plan d'Amiens, c'est pour suivre celui de Beauvais. Le style, les détails, les fenêtres, les contre-forts de Cologne sont empruntés aux cathédrales d'Amiens, de Beauvais et à la Sainte-Chapelle. Les faits sont tellement évidents, que presque tous les archéologues allemands les admettent et rejettent les théories teutoniques de M. S. Boisserée.
[302] Dans le t. VII des _Annales archéologiques_.
Il faut encore ajouter que parmi les preuves de l'origine allemande de l'architecture gothique on a longtemps reproduit celle-ci. Il y avait, soutenaient de profonds érudits allemands, à Notre-Dame-de-l'Épine (en Champagne) une inscription latine ainsi conçue:
Guichart Antonis. Col. Sacer. Nor. Actee;
et l'on en tirait la conséquence qu'un prêtre de Cologne, _Coloniensis Sacerdos_, avait construit cette belle église, et en outre que le dôme de Cologne était le type du gothique. Il a été démontré depuis, par M. Didron, que l'inscription latine est une inscription en patois champenois ainsi conçue:
Guichart Anthoine tos catre nos at fet,
et s'applique aux quatre piliers du rond-point de l'église que ce maçon champenois réédifia _tous les quatre_ au quinzième siècle.
L'Allemagne, qui a prétendu un moment avoir inventé le style ogival, n'a que huit monuments gothiques, tous d'une époque postérieure aux premiers monuments français de ce style. L'église de Wimpfen en Val, bâtie de 1263 à 1278, est due à un architecte français, auquel le doyen de cette collégiale avait recommandé de la construire en ouvrage français (_opere francigeno_). MATHIEU D'ARRAS commença en 1343 la cathédrale de Prague, qui fut achevée par un autre Français, PIERRE DE BOULOGNE, en 1386. Les deux tours occidentales de la cathédrale de Bamberg, qui sont du second tiers du treizième siècle, sont évidemment copiées sur celles de Notre-Dame de Laon, dont la date est la fin du douzième siècle. La ressemblance est frappante; c'est le même style, ce sont les mêmes étages et les mêmes contreforts[303].
[303] Je dois cette importante communication à mon ami M. Didron.
Les savants anglais les plus estimables reconnaissent eux-mêmes, disions-nous, que leur pays doit l'architecture gothique à la France[304]. En effet, le premier édifice de style ogival élevé en Angleterre est la cathédrale de Cantorbéry (1174), et c'est un architecte français, célèbre par ses travaux antérieurs, GUILLAUME DE SENS, qui, après avoir été choisi au concours, construisit le chœur de cette église, absolument semblable par son plan, son style et son ornementation aux églises gothiques de l'Ile-de-France[305].
[304] Depuis le septième siècle l'Angleterre se servait de nos ouvriers; l'histoire de saint Benoît, abbé de Wirmouth et de Jarrow, dans le diocèse de Durham, écrite par Bède le Vénérable, nous apprend les faits suivants. Saint Benoît, qui d'abord avait été moine à l'abbaye de Lérins, fit construire l'abbaye de Wirmouth; il vint lui-même, en 675, chercher en Gaule des maçons pour lui élever une église de pierre, à la manière des Romains. Quand l'édifice fut à peu près terminé, il fit venir des vitriers, ouvriers inconnus jusque alors en Angleterre; ils mirent des vitres aux fenêtres, et apprirent aux Anglais à faire des lampes et des vases en verre de toutes natures.
[305] _Bulletin monumental_, t. XV, p. 303.
Le plus ancien monument construit dans le style appelé par les Anglais _early english_, la cathédrale de Lincoln, est encore l'œuvre d'un architecte français[306]. Cette église, rebâtie de 1195 à 1200 par les soins de l'évêque saint Hugues de Bourgogne, a été construite par un architecte de Blois, sur le modèle de Saint-Nicolas de Blois, incontestablement commencé en 1138.
[306] Voyez _Parker_, Introduction to the study of the gothic architecture; Oxford et London, 1849, in-12, p. 101 et 211.
Ces églises, bâties par nos «maçons» ont servi de modèles aux architectes anglais pour le plan, le style et l'ornementation des édifices qu'ils ont élevés plus tard, parmi lesquels l'abbaye de Westminster (1264) a un aspect plus français encore qu'aucun autre[307].
[307] Westminster a inspiré à Walpole un curieux parallèle de l'architecture gothique avec «l'architecture régulière».
«C'est une question, dit Walpole, qui n'est pas encore bien décidée de sçavoir si la noble ordonnance du plus magnifique temple de la Grèce seroit capable de produire sur l'âme la moitié de l'impression qu'y pourroient faire les beautés d'une superbe église dans le goût gothique?... En entrant dans l'église de Saint-Pierre on est émerveillé de la grandeur de la dépense, et l'on se dit à soi-même qu'elle n'a pu être faite que par des princes puissants. En visitant celle de l'abbaye de Westminster, on n'est nullement occupé de celui qui l'a fait bâtir; la sainteté du lieu fait seule impression, et quoiqu'on n'y voye plus ni autels ni reliquaires, un catholique romain y trouveroit plustot un motif de conversion que dans tout cet appareil fastueux de dômes réguliers qu'on voit à Rome. Les églises gothiques sont faites pour inspirer la piété, les autres provoquent seulement l'admiration. Les Papes ont amassé leurs richesses dans les grandes églises gothiques et les étalent dans des temples à la grecque.