Part 37
Il faisait manger à sa table maître Robert de Sorbonne pour la grande renommée qu'il avait d'être prud'homme. Il arriva un jour qu'il mangeait à côté de moi, et que nous parlions l'un à l'autre. Parlez haut, fit-il; car vos compagnons croient que vous médisez d'eux. Si vous parlez, en mangeant, de choses qui doivent plaire, alors dites haut; sinon, taisez-vous. Un jour que le roi était en joie, il me dit: Sénéchal, or dites-moi les raisons pourquoi prud'homme[267] vaut mieux que béguin[268]? Alors commença la discussion de moi et de maître Robert. Quand nous eûmes longtemps disputé, il rendit sa sentence, et dit ainsi: Maître Robert, je voudrais avoir le nom de prud'homme et que je le fusse, et que tout le reste vous demeurât; car prud'homme est si grande et si bonne chose, que même au nommer il emplit la bouche. Au contraire; disait-il, c'était mauvaise chose de prendre le bien d'autrui; car le mot rendre est si rude, que rien que le nom écorche la gorge par les R qui y sont, lesquels signifient les rentes du diable, qui tire toujours en arrière vers lui ceux qui veulent rendre le bien d'autrui. Et le diable le fait subtilement, car il séduit tellement les grands usuriers et les grands voleurs, qu'il leur fait donner à Dieu ce qu'ils devraient rendre. Il me dit ensuite, que je disse au roi Thibaut, de sa part, qu'il prît garde à ce qu'il faisait et qu'il n'encombrât son âme pour les grandes sommes qu'il donnait à la maison des frères prêcheurs de Provins. Car les hommes sages, tandis qu'ils vivent, doivent faire comme les bons exécuteurs de testament, qui d'abord réparent les torts faits par le défunt et rendent le bien d'autrui, et du reste du bien du mort font des aumônes.
[267] Homme sage et instruit.
[268] Dévôt.
Le saint roi fut à Corbeil à une Pentecôte, et il y eut bien quatre-vingts chevaliers. Le roi descendit après manger au pré qui est au bas de la chapelle, et parlait à l'entrée de la porte au comte de Bretagne, le père du duc d'aujourd'hui, que Dieu garde. Là me vint querir maître Robert de Sorbonne, et me prit par le corps de mon manteau et me mena au roi, et tous les autres chevaliers vinrent après nous. Alors je demandai à maître Robert: Maître Robert, que me voulez-vous? Et il me dit: Je vous veux demander si le roi s'asseyait en ce pré, et que vous alliez vous asseoir sur son banc plus haut que lui, si on devrait vous en bien blâmer? Et je lui dis que oui. Et il me dit: Alors, vous êtes donc à blâmer quand vous êtes plus noblement vêtu que le roi, car vous vous vêtez de riches étoffes, ce que le roi ne fait pas. Et je lui dis: Maître Robert, sauf votre grâce, je ne suis pas à blâmer si je me vêtis de riches étoffes; car cet habit m'ont laissé mon père et ma mère; mais vous faites à blâmer vous, car vous êtes fils de vilain et de vilaine, et vous avez laissé l'habit de votre père et de votre mère, et vous êtes vêtu de plus riche camelin que le roi ne l'est. Et alors je pris le pan de son surtout et celui du roi, et je lui dis: Or, regardez si je dis vrai. Et alors le roi, entreprit de défendre maître Robert de paroles, de tout son pouvoir.
Après ces choses, mon seigneur le roi appela monseigneur Philippe son fils[269], le père du roi d'aujourd'hui[270], et le roi Thibaut, et s'assit à la porte de son oratoire, et mit la main à terre, et dit: Asseyez-vous ici bien près de moi, pour que l'on ne nous entende pas. Ah! Sire, firent-ils, nous n'oserions nous asseoir si près, de vous, et il me dit: Sénéchal, asseyez-vous ici. Et ainsi je fis, si près de lui, que ma robe touchait à la sienne; et il les fit asseoir après moi, et leur dit: Évidemment vous avez fait grand mal quand vous, qui êtes mes fils, n'avez fait du premier coup tout ce que je vous ai commandé; et gardez-vous que cela vous arrive jamais. Et ils dirent que plus ils ne le feraient. Et alors il me dit qu'il nous avait appelés pour se confesser à moi de ce qu'à tort il avait défendu Maître Robert contre moi. Mais, fit-il, je le vis si ébahi qu'il avait bien besoin que je l'aidasse; et toutefois ne vous en tenez pas à ce que j'ai dit pour défendre maître Robert; car, comme dit le sénéchal, vous devez vous bien vêtir et proprement, parce que vos femmes vous en aimeront mieux et vos gens vous en priseront plus. Car, dit le sage, on doit se parer en robes et en armes de telle manière que les prud'hommes de ce siècle ne disent pas qu'on en fait trop, ni les jeunes gens de ce siècle ne disent qu'on en fait peu.
[269] Philippe III.
[270] Philippe IV, le Bel.
Vous entendrez ci-après un enseignement qu'il me fit en mer, quand nous revenions d'Outre-mer. Il advint que notre nef heurta devant l'île de Chypre par un vent qui a nom _guerbin_, qui n'est pas un des quatre maîtres vents[271]; et de ce coup que notre nef prit, les nautoniers furent si désespérés, qu'ils arrachaient leurs robes et leur barbe. Le roi sortit de son lit tout déchaussé, car c'était la nuit; sans autre vêtement qu'une tunique, il alla se mettre en croix devant le corps de Notre-Seigneur, comme quelqu'un qui n'attendait que la mort. Le lendemain que cela nous arriva, le roi m'appela tout seul, et me dit: Sénéchal, maintenant Dieu nous a montré une partie de son pouvoir; car un de ses petits vents, dont on connaît à peine le nom, a failli noyer le roi de France, ses enfants, et sa femme et ses gens. Or, saint Anselme dit que «ce sont des menaces de Notre Seigneur, comme si Dieu voulait dire: Je vous aurais bien fait mourir, si je l'avais voulu. Sire Dieu, fait le saint, pourquoi nous menaces-tu? car les menaces que tu nous fais, ce n'est pas pour ton profit ni pour ton avantage; car si tu nous avais tous perdus, tu ne serais ni plus pauvre ni plus riche. Donc ce n'est pas pour ton profit que tu nous as fait cette menace, mais pour le nôtre si nous savons en tirer avantage.» Nous devons donc, dit le roi, mettre à profit cette menace que Dieu nous a faite, de telle manière que si nous sentons dans nos cœurs et dans nos corps quelque chose qui déplaise à Dieu, nous devons nous hâter de l'ôter, et nous devons nous efforcer de même de faire tout ce que nous croirons qui lui plaise; et si nous agissons ainsi, Notre-Seigneur nous donnera plus de bien en ce siècle et en l'autre que nous ne saurions dire. Et si nous ne le faisons ainsi, il fera aussi comme le bon maître doit faire à son mauvais serviteur; car, après la menace, quand le mauvais serviteur ne se veut amender, le maître le frappe ou de mort ou d'autres peines graves qui sont pires que la mort.--Ainsi y prenne garde le roi d'aujourd'hui[272], car il a échappé à un danger aussi grand ou plus grand[273] que celui où nous étions; qu'il s'amende de ses méfaits de telle sorte que Dieu ne le frappe cruellement en sa personne ou en ses choses.
[271] Les quatre maîtres vents sont ceux du nord, du sud, de l'est et de l'ouest. Le guerbin est le vent du sud-ouest.
[272] Philippe le Bel.
[273] A la bataille de Mons en Puelle.
Le saint roi s'efforça de tout son pouvoir, par ses paroles, de me faire croire fermement en la loi chrétienne que Dieu nous a donnée, ainsi que vous l'entendrez ci-après. Il disait que nous devions croire si fermement les articles de la foi, que pour mort ou pour mal qui arrivât au corps, nous n'ayons nulle volonté d'aller à l'encontre par parole ou par action. Et il disoit que l'ennemi[274] est si subtil que quand les gens se meurent, il se travaille tant comme il peut pour les faire mourir en quelque doute des points de la foi; car il voit qu'il ne peut enlever à l'homme les bonnes œuvres qu'il a faites, et que s'il meurt dans la vraie foi, c'est une âme perdue pour lui. Et pour cela on doit se garder et se défendre de ce piége et dire à l'ennemi, quand il envoie telle tentation: Va-t'en, tu ne me tenteras pas au point que je ne croie fermement tous les articles de la foi; et quand tu me ferais trancher tous les membres, je voudrais vivre et mourir dans cette croyance. Et celui qui fait ainsi triomphe de l'ennemi avec le bâton et les épées dont l'ennemi le voulait occire.
[274] Le démon.
Il disait que foi et croyance étaient choses auxquelles nous devions être fermement attachés, encore que nous n'en fussions certains que par ouï-dire. Là-dessus il me demanda comment mon père s'appelait; et je lui dis qu'il avait nom Simon. Et il me demanda comment je le savais; et je lui répondis que je croyais en être certain et que je le croyais fermement, parce que ma mère me l'avait témoigné. Donc, reprit-il, vous devez croire fermement tous les articles de la foi, desquels nous témoignent les apôtres, ainsi que vous l'entendez chanter le dimanche au Credo.....
Le gouvernement du roi fut tel que tous les jours il entendait ses heures chantées et une messe basse de _requiem_, et puis la messe du jour ou des saints chantée, s'il y avait lieu.
Tous les jours, après manger, il se reposait sur son lit, et quand il avait dormi et reposé, il priait dans sa chambre pour les morts avec un de ses chapelains, avant d'entendre les vêpres. Le soir il entendait complies.
Un cordelier vint à lui au château d'Hyères, là où nous abordâmes[275]; et pour enseigner le roi, il dit en son sermon qu'il avait lu la Bible et les livres qui parlent des princes mécréants[276], et qu'il n'avait jamais trouvé, soit chez les chrétiens, soit chez les infidèles, qu'aucun royaume se fût perdu ou ait changé de maître autrement que par défaut de justice. «Or, fit-il, que le roi qui s'en va en France y prenne garde, qu'il rende bonne et prompte justice à son peuple; et que pour cela Notre Seigneur lui permette de conserver son royaume en paix tout le cours de sa vie.» On dit que celui qui enseignait ainsi le roi est enterré à Marseille, où Notre-Seigneur fait pour lui maint beau miracle. Il ne voulut demeurer avec le roi, quelque prière qu'il lui fît, qu'une seule journée.
[275] En revenant d'Égypte.
Le roi n'oublia pas cet enseignement; il gouverna sa terre bien et loyalement et selon Dieu, ainsi que vous l'entendrez ci-après. Il avait réglé sa besogne de telle sorte que monseigneur de Nesle et le bon comte de Soissons et nous autres qui étions autour de lui, quand nous avions entendu nos messes, nous allions entendre les plaids[277] de la porte, que l'on appelle maintenant les requêtes. Et quand il revenait de l'église, il nous envoyait querir et s'asseyait au pied de son lit, et nous faisait tous asseoir autour de lui, et nous demandait s'il y avait quelqu'un à juger qu'on ne pût juger sans lui; nous les lui nommions, et il les envoyait querir, et il leur demandait: Pourquoi ne prenez-vous pas ce que nos gens vous offrent? Et ils disoient: Sire, parce qu'ils nous offrent peu. Et le roi leur répondait: Vous devriez bien vous contenter de ce que l'on voudra faire pour vous. Ainsi travaillait le saint homme de tout son pouvoir comment il les mettrait en voie droite et raisonnable.
[276] Non chrétiens.
[277] Débats, procès; plaidoyers.
Maintes fois il advint qu'en été il allait s'asseoir au bois de Vincennes, après sa messe, et s'accotait à un chêne et nous faisait asseoir autour de lui. Et tous ceux qui avaient affaire venaient à lui, sans empêchement d'huissier ni d'autres. Alors il leur demandait de sa bouche: Y a-t-il ici quelqu'un qui ait procès? Et ceux qui avaient procès se levaient, et alors il disait: Taisez-vous tous, et on vous jugera l'un après l'autre. Alors il appelait monseigneur Pierre de Fontaines[278] et monseigneur Geoffroy de Villette[279], et disait à l'un d'eux: Jugez-moi cette partie. Et quand il voyait quelque chose à reprendre dans le discours de ceux qui parlaient pour autrui, il le reprenait lui-même. Je le vis plusieurs fois en été, pour juger ses gens, venir au jardin de Paris, vêtu d'une tunique de camelot, d'un surtout de tirtaine[280] sans manches, un manteau de cendal[281] noir autour du cou, très bien peigné, sans bonnet, et un chapeau orné de plumes de paon blanc sur sa tête; et il faisait étendre un tapis pour nous faire asseoir autour de lui. Et tout le peuple qui avait affaire par devant lui se tenait debout autour de lui, et alors il les faisait juger de la manière que je vous ai dit qu'il faisait au bois de Vincennes.
[278] Célèbre jurisconsulte, qui fut bailli de Vermandois, puis conseiller au parlement.
[279] Bailli de Tours eu 1261 et ambassadeur de France à Venise en 1268.
[280] Tartan.
[281] Étoffe de soie.
Je le revis une autre fois à Paris, là où tous les prélats de France lui mandèrent qu'ils voulaient lui parler, et le roi alla au palais pour les entendre. Là était l'évêque Gui d'Auxerre, fils de monseigneur Guillaume de Mello; il parla au roi pour tous les prélats en ces termes: Sire, ces seigneurs qui sont ici, archevêques et évêques, m'ont dit que je vous dise que la chrétienté se périt entre vos mains. Le roi se signa, et dit: Or, dites-moi comment cela est? Sire, fit-il, c'est parce qu'on prise si peu les excommunications aujourd'hui, que les gens se laissent mourir excommuniés et sans absolution, et ne veulent pas faire satisfaction à l'Église. Ils vous requièrent, Sire, pour Dieu et parce que vous le devez faire, de commander à vos prévôts et à vos baillis que tous ceux qui demeureront excommuniés un an et un jour soient contraints par la confiscation de leurs biens à se faire absoudre. A cela le roi répondit qu'il l'ordonnerait volontiers contre tous ceux dont on le ferait certain qu'ils avaient tort. L'évêque dit qu'il ne lui appartenait pas de connaître de leurs causes. Et le roi lui répondit qu'il ne les ferait pas autrement, car ce serait contre Dieu et contre raison de contraindre les gens à se faire absoudre quand les clercs leur feraient tort. Et de cela, fit le roi, je vous en donne en exemple le comte de Bretagne, qui étant excommunié a plaidé sept ans contre les prélats de Bretagne, et a tant fait que le pape les a condamnés tous. Donc, si j'avais contraint la première année le comté de Bretagne, à se faire absoudre, j'aurais méfait envers Dieu et envers lui. Alors se résignèrent les prélats; et oncques depuis n'ai entendu dire que demande ait été faite des choses dessus dites.
La paix qu'il fit avec le roi d'Angleterre[282], il la fit contre la volonté de son conseil, lequel lui disait: Sire, il nous semble que vous perdez la terre que vous donnez au roi d'Angleterre[283], parce qu'il n'y a pas droit, car son père l'a perdue par jugement. Et à cela le roi répondit qu'il savait bien que le roi d'Angleterre n'y avait pas droit, mais qu'il avait raison pour la lui donner: «car nos femmes sont sœurs et nos enfants cousins germains; c'est pourquoi il convient que la paix existe. Il y a grand honneur pour moi dans la paix que je fais avec le roi d'Angleterre, parce qu'il est mon vassal, ce qu'il n'était pas auparavant.»
[282] En 1258, à Abbeville.
[283] Une partie de l'Aquitaine.
La loyauté du roi put être vue au fait de monseigneur de Trie, qui remit au saint roi des lettres, lesquelles disaient que le roi avait donné aux héritiers de la comtesse de Boulogne, qui était morte récemment, le comté de Dammartin. Le sceau de la lettre était brisé, si bien qu'il ne restait plus que la moitié des jambes de la figure du sceau du roi et le marche-pied sur lequel le roi tenoit ses pieds. Il nous le montra à tous qui étions de son conseil, pour que nous l'aidassions de nos avis. Nous dîmes tous, sans nul débat, qu'il n'était pas tenu de mettre la lettre à exécution. Alors il dit à Jean Sarrasin, son chambellan, qu'il lui donnât la lettre qu'il lui avait commandée. Quand il tint là lettre, il nous dit: Seigneurs, voici le sceau dont je me servais avant que j'allasse outre-mer, et voit-on clair par ce sceau que l'empreinte du sceau brisée est semblable au sceau entier; pour quoi je n'oserais en bonne conscience retenir la dite comté. Alors il appela monseigneur de Trie, et lui dit: Je vous rends la comté.
JOINVILLE, _Histoire de saint Louis_ (Traduite par L. Dussieux).
SAINT LOUIS.
De la grant sapience le roy de France.
Quant les barons de France entendirent le grant sens et la droicte justice qui estoit au bon roy, si le doubtèrent moult forment et luy portèrent honneur et révérence, pour ce qu'il estoit de moult saincte vie. Si ne fu puis nul homme qui osast aler contre luy en son royaume; et sé aucun estoit rebelle, tantost estoit humilié son orgueil. En ceste manière tint le roy son royaume en pais tout le cours de sa vie, puis qu'il fu repairié de la terre d'Oultre-mer. Quant le roy savoit aucun haut prince qui eust aucune indignation ou aucune male volenté contre luy, laquelle il n'osoit appertement monstrer, luy par son bon sens le traioit à paix charitablement pour débonnaireté, et faisoit amis de ses anemis en concorde et en paix. Et si comme l'escripture dit: _Miséricorde et pitié gardent le roy, et débonnaireté ferme son trône_, tout ainsi le royaume de France fu gardé fermement et en pitié au temps du bon roy; car miséricorde et vérité qu'il avoit tousjours amies le gardèrent. Es causes qui estoient tournées contre luy de ses hommes et de ses subgiés, le bon roy aleguoit tousjours contre luy. Pour ce le faisoit que tous ceux qui estoient de son conseil et qui devoient faire droit jugement pour luy ou contre luy, ès causes menées contre ses subgiés, ne se declinassent de faire droit jugement, pour la paour de luy. Il envoioit souvent enquesteurs sus ses prevosts et sus ses baillis parmi le royaume, et quant l'en trouvoit chose qui faisoit à amender, il faisoit tantost restablir le deffaut qui faisoit à amender. Icel meisme faisoit-il souvent faire sus la mesnie de son hostel, et faisoit punir ceux que l'en trouvoit coupables, selon ce qu'il avoient desservi. Il se gardoit moult de dire vilaines paroles, meismement de détractions et de mençonges. Pou ou néant maudissoit, né jà ne déist villenie à homme, tant fust de petit estat. Especiaulment le roy se tenoit de jurer du tout en tout, en quelque manière que ce fust: et quant il juroit, si disoit-il: _Au nom de moy_; mais un frère meneur l'en reprist, si s'en garda du tout en tout, et ne jura autrement fors tant qu'il disoit: _si est_, ou _non est_. L'en ne povoit trouver homme, tant fust sage né lettré, qui si bien jugeast une cause comme il faisoit, né qui donnast meilleure sentence né plus vraie.
Coment le roy servoit les povres.
Chascun samedi avoit le roy acoustumé de laver les piés aux povres en secret lieu. Et estoit par nombre quatre les plus anciens et les plus desfais que on peust trouver; si les servoit dévotement à genoux, et leur essuyoit les piés d'une touaille, et puis les baisoit et leur donnoit l'eaue pour laver leurs mains, et les faisoit asseoir au mengier, et en propre personne il les servoit de boire et de mengier, et souvent s'agenouilloit devant eux.
Après ce qu'il avoient mengié, il donnoit à chascun quatre sous. Et s'il avenoit que aucune essoigne[284] le presist, qu'il ne peust faire le service aux povres, il vouloit que son confesseur le fist ainsi comme il le faisoit. Grant honneur portoit le roy à ses confesseurs, dont il avenoit souvent que quant le roy se séoit devant son confesseur, et fenestre ou huis se débatoient ou ouvroient pour la force du vent, hastivement se levoit et l'aloit fermer, ou mettre en tel point qu'elle ne fist noise à son confesseur. Si luy dist son confesseur que il se souffrist de ce faire. Et il luy dist: «Vous estes mon chier père, et je suy votre fils; par quoy je le doy faire.»
[284] Besoin, nécessité, affaire.
Coment le roy faisoit abstinence de son corps.
Le roy, du consentement la royne sa femme, se tenoit par tout l'avent et par tout caresme, et par toutes les hautes vigiles, de couchier en son lit. Et, après ce qu'il avoit receu le précieux corps de Nostre-Seigneur Jhésucrist, il s'en tenoit par trois jours. Il vouloit que ses enfans qui estoient parcreus et en aage oïssent chacune journée matines, la messe et vespres, et compile hautement à note, et vouloit qu'il fussent au sermon pour entendre la parole de Dieu, et que il déissent chascun jour le service Notre-Dame, et qu'il scéussent lettre pour entendre les escriptures.
Quant il avoit souppé, il faisoit chanter complie, et puis retornoit en sa chambre et faisoit ses enfans séoir devant luy, et leur monstroit bonnes exemples des princes anciens qui par convoitise avoient esté décéus, et les autres qui par luxure et par orgueil et par tels vices avoient perdu les royaumes et leur seigneuries. Il faisoit porter à ses enfans chapeaux de roses ou d'autres fleurs au vendredi, en remembrance de la saincte couronne d'espines dont Jhésucrist fu couronné le jour de sa saincte passion.
Coment le roy se confessoit.
A coustume avoit le roy de soy confesser tous les vendredis de l'an dévotement et secretement. Tousjours après sa confession recevoit discipline par la main de son confesseur de cinq petites chaiennes de fer jointes ensemble que il portoit en une petite boiste d'ivoire en une aumonière de soie. Telles boistes atout telles chaiennes donnoit-il aucunes fois à ses privés amis pour recevoir autelle discipline comme il faisoit. S'il avenoit que son confesseur luy donnast trop petis cous, il luy faisoit signe qu'il ferist plus asprement. Pour une haute feste il ne laissoit à prendre sa discipline dessus dicte[285].
[285] Guillaume de Nangis, que notre auteur traduit dans tous ces pieux détails, ajoute ici: «Né ce ne fait pas à trespasser coment uns confessors que li rois ot devant frère Gefroi de Baulieu, il donnoit aspres et dures disciplines, en tele manière que sa char, qui tendre estoit, en estoit moult grevée. Mais oncques li bons rois, tant come il vesqui, ne le voult dire; ainsois le dist après sa mort tout en jouant et en riant a frère Gefroi.»
Longtemps porta le roy la haire à sa char toute nue; mais il la laissa par le commandement de son confesseur, et pour ce qu'elle luy étoit trop griève: et portoit une couroie de haire: et pour ce qu'il la laissa à porter, il commanda que son confesseur donnast chascun jour aux povres quarante sous. A coustume avoit le roy de jeuner tous les vendredis de l'an, né ne mangeoit char né sain[286] au mercredi. Et toutes les vigiles de Nostre-Dame il jeunoit en pain et en eaue, et aussi faisoit-il le vendredi benoist. Il ne goustoit de poisson né de fruit les vendredis de caresme, et metoit tant d'eaue en son vin qu'il ne sentoit que pou ou néant de vin.
[286] _Sain_, Graisse.--Conservé dans _saindoux_.
Coment le roy fist plusieurs religions en France.
Dès le temps de s'enfance fu le roy piteux des povres et des souffraiteux: il avoit acoustumé par tout là où il estoit que six-vins povres fussent péus[287] en son hostel; chascun jour en caresme croissoit le nombre, et souvent estoit que le roy les servoit, et metoit la viande devant eux, meismement[288] aux hautes vigiles des festes sollempnels. Avec tout ce, il donna moult grans aumosnes et larges aux povres hospitaux, aux povres maladeries et aux autres povres collièges et aux povres qui plus ne povoient labourer par viellesce ou par maladie: si que à paine povoit estre raconté le nombre des povres qu'il soustenoit. Dont nous poons bien dire que il fu plus beneuré que Titus l'empereur de Rome, dont l'istoire raconte qu'il estoit tout forment couroucié, le jour qu'il n'avoit largement donné aux povres.
[287] Repus, restaurés.
[288] Surtout.