Part 35
Une autre aventure avint en l'an de grâce mil deux cens cinquante et un au royaume de France. Car un maistre qui savoit art magique fist convenant au soudan de Babiloine que il luy amenroit par force d'art tous les jouvenceaux de l'aage de vingt et cinq ans, ou de trente ou de seize, par tel convenant qu'il auroit de chascune teste quatre besans d'or; et ces convenances furent faites au temps que le roy estoit en Chipre; et fist au soudan entendant qu'il avoit trouvé un sort que le roy de France seroit desconfit, et seroit tenu et mis ès mains des Sarrasins.
Le soudan fu moult durement lie de ce qu'il luy disoit; car trop durement doubtoit la venue du roy de France. Si luy pria moult qu'il se penast d'accomplir ce qu'il promettoit, et luy donna or et argent à grant foison, et le baisa en la bouche[247] en signe de moult grant amour.
[247] _Le baiser sur la bouche_ impliquait, dans le moyen âge, communauté de religion. (_Note de M. Paulin Pâris._)
Ce maistre s'en parti de la terre d'oultre-mer et s'en vint en France. Quant il fu en l'entrée, si se pourpensa où et en quel partie il jeteroit son sort; si s'en ala droit en Picardie, et prist une poudre qu'il tenoit et la jecta contremont en l'air parmi les champs, en nom de sacrifice que il faisoit au déable. Quand il ot ce fait, il s'en vint aux pastouriaux et aux enfans qui gardoient les bestes, et leur dist qu'il estoit homme de Dieu: «Par vous, mes doux enfans, sera la terre d'oultre-mer délivrée des anemis de la foy crestienne.» Si tost comme il oïrent sa voix, il alèrent après luy et le commencièrent à suivir par tout où il vouloit aler; et tous ceux que il trouvoit se metoient à la voie après les autres, si que sa compaignie fu si grant que en moins de huit jours il furent plus de trente mille, et vindrent en la cité d'Amiens, et fu la ville toute plaine de pastouriaux.
Ceux de la ville leur habandonnèrent vins et viandes et quanqu'il demandèrent; et leur estoit avis que nulle plus sainte gent ne porroit estre. Si leur demandèrent qui estoit le maistre d'eux, et il leur monstrèrent et vint devant eux à tout une grant barbe, ainsi comme sé il fust homme de pénitence, et avoit le visage maigre et pasle.
Quant il le virent de telle contenance, si le prièrent qu'il prist hostieulx et leur biens tout à sa volenté, et s'agenoillèrent aucuns devant lui tout ainsi comme sé ce fust un corps saint; et luy donnèrent quanqu'il voult demander. D'illec se parti, et commença à avironner tout le pays et à pourprendre tous les enfans de la contrée, tant qu'il furent plus de quarante mille.
Quant il se vit en si grant estat, si commença à préeschier et à despecier mariages, et reffaire tout à sa volenté; et disoit qu'il avoit povoir de absoudre de toutes manières de péchiés. Quant les clers et les prestres entendirent leur affaire, si leur furent contraires, et leur monstrèrent qu'il ne povoient ce faire; pour ceste achoison les ot le maistre en si grant haine qu'il commanda aux pastouriaux qu'il tuassent tous les prestres et les clers qu'il pourroient trouver: ainsi s'en ala parmi la contrée tant qu'il vindrent à Paris.
La royne Blanche qui bien sot leur venue, commanda que nul ne fust si hardi qui les contredéist de riens; car elle cuidoit, ainsi comme cuidoient les autres, que ce fussent bonnes gens de par Nostre-Seigneur; et fist venir le grant maistre devant ly, et ly demanda coment il avoit à nom: et il respondi que on l'appeloit le maistre de Hongrie. La royne le fit moult honnourer et luy dona grans dons. De la royne se parti, et s'en vint à ses compaingnons, qui bien savoient sa mauvaistié, et si leur pria qu'il pensassent d'occire prestres et clers quanqu'il en pourroient trouver; car il avoit la royne si enchantée et toute sa gent qu'elle tenoit moult bien à fait quanqu'il feroient.
Tant monta le maistre en grant orgueil que il se revesti comme évesque en l'églyse de Saint-Eustache de Paris, et préescha la mitre en la teste comme évesque, et se fist moult honnourer et servir. Les autres pastouriaux si alèrent par tout Paris, et occirent tous les clers qu'il y trouvèrent; et convint que les portes de Petit pont fussent fermées, pour la doubtance qu'il n'occissent les escoliers qui estoient venus de pluseurs contrées pour aprendre.
Quant ce maistre de Hongrie ot Paris plumé de quanqu'il pot, si s'en parti, et divisa ses pastouriaux en trois parties; car il estoient tant qu'il n'eussent pas peu trouver ville qui les peust tous hébergier né soustenir. Si en envoia une partie droit à Bourges, et commanda à ceux qui les devoient conduire que quanqu'il pourroient prendre et lever du pays, que il le préissent; et quant il auroient ce fait, que il retournassent à luy au port de Marseille où il les attendroit. Si se départirent en telle manière, et s'en ala une partie droit à Bourges, et l'autre partie à Marseille.
Quant les clers de Bourges entendirent leur venue, si se doubtèrent, car l'en avoit bien raconté qu'il faisoient moult de maux. Si alèrent parler à la justice et à ceux qui devoient la ville garder, et leur dirent que telle esmeute et telle allée d'enfans et de pastouriaux estoit trouvée par grant malice, et par art de diable et par enchantement; et se il vouloient mettre paine, il prendroient les maistres des pastouriaux tous prouvés en mauvaistié et en cas de larrecin.
Le prévost et le bailli s'accordèrent à ce qu'il disoient, et furent tous avisés de la besoingne. Les pastouriaux entrèrent en Bourges et s'espandirent parmi la ville; mais il n'y trouvèrent oncques né clerc né prestre; si commencièrent à mener leur maitrises, ainsi comme il avoient fait à Paris et ès autres bonnes villes où il leur fu tout abandonné à faire leur volenté.
Quant les maistres des pastouriaux virent la gent obéir à leur volenté, il commencièrent à brisier coffres et huches, et à prendre or et argent; et avec ce, il prisrent les jeunes dames et les pucelles, et les vouldrent couchier avec eux. Tant firent que la justice qui estoit en aguait de congnoistre leur contenance, apperceurent leur mauvaistié. Si les prisrent et leur firent confesser toute leur mauvaistié, et coment il avoient tout le pays enfantosmé par leur enchantemens. Si furent tous les grans maistres jugiés et pendus, et les enfans s'en retournèrent tous esbahis, chascun en sa contrée.
Le baillif de Bourges envoia deux messages et leur commanda qu'il alassent de nuit et de jour à Marseille; qui portèrent lettres au viguier, èsquelles toute la mauvaistié au maistre de Hongrie estoit contenue. Si fu tantost pris le maistre et pendus à unes hautes fourches; et les pastouriaux qui aloient après luy s'en retournèrent povres et mandians.
_Les Grandes Chroniques de Saint-Denis_, publiées et annotées par M. _Paulin Pâris_.
LE ROI D'ANGLETERRE A PARIS.
1254.
Le roi d'Angleterre Henri III étant venu à la noble maison de religieuses qu'on appelle Fontevrault[248], s'y mit en prière sur les tombes de ses prédécesseurs qui y avaient été enterrés. Puis, étant venu au sépulcre de sa mère, Isabelle, qui était dans le cimetière, il fit transférer le corps dans l'église, fit élever par-dessus un mausolée, et offrit, en ce lieu et en d'autres lieux de la même église, de précieuses étoffes de soie, accomplissant ainsi ce commandement du Seigneur: «Honore ton père et ta mère...»
[248] Célèbre abbaye dans l'Anjou, près de Saumur.
Se sentant malade, il alla semblablement à Pontigny, se mit pieusement en prière sur la tombe et sur la châsse de saint Edmond, et recouvra le bienfait de la santé. Il offrit donc en ce lieu des tapis et des présents précieux et dignes d'un roi.
A la même époque, comme le seigneur roi d'Angleterre désirait ardemment depuis longtemps voir le royaume de France, le seigneur roi son beau-frère[249], la dame reine de France, sœur de la dame reine d'Angleterre, les cités et les églises de France, les mœurs et l'intérieur des Français, et la très noble chapelle du roi de France, qui est à Paris, ainsi que les incomparables reliques qui y sont gardées, il envoya au roi de France des députés solennels et quand il eut obtenu passage en toute bienveillance et sécurité, il rassembla son escorte et sa très-noble compagnie, puis dirigea sa marche vers la ville d'Orléans.
[249] Saint Louis avait épousé Marguerite de Provence, sœur d'Éléonore de Provence, femme de Henri III.
Le très-pieux roi de France ordonna formellement aux seigneurs de sa terre et aux citoyens des cités par lesquelles le roi d'Angleterre devait passer de faire déblayer les rues des immondices, des souches de bois et de tout ce qui pourrait blesser la vue, de suspendre partout des tapis, des feuillages et des fleurs; de parer avec tous les ornements qu'ils pourraient trouver les façades des églises et des maisons; de le recevoir avec respect et allégresse, au bruit des cantiques et des cloches, à la lueur des cierges, et revêtus de leurs habits de fête; d'aller à sa rencontre quand il viendrait, et de le servir avec empressement pendant son séjour.
Or, le seigneur roi de France, instruit de l'arrivée du seigneur roi d'Angleterre, alla au devant de lui jusqu'à Chartres. En se voyant ils se précipitèrent dans les bras l'un de l'autre et se donnèrent le baiser. Ils se témoignèrent leur amitié par des salutations mutuelles et par un échange de paroles affables. Le seigneur roi de France ordonna qu'on fournît libéralement à ses frais des procurations[250] opulentes et splendides au seigneur roi d'Angleterre, tant qu'il serait dans son royaume; ce que le seigneur roi d'Angleterre accepta volontiers en partie. Le roi avait en sa compagnie propre mille chevaux magnifiques, montés par des personnages de marque, sans compter les chariots et les bêtes de somme, ainsi que les chevaux d'élite; le tout formant une multitude si nombreuse, que les Français étaient stupéfaits de cette nouveauté imprévue. En outre, pendant toute la journée, et de jour en jour, la compagnie des deux rois s'accrut immensément et merveilleusement, comme a coutume de le faire un fleuve grossi par les torrents. En effet, la reine de France, avec sa sœur la comtesse d'Anjou et de Provence, vint au-devant d'eux pour trouver ses autres sœurs, la reine d'Angleterre et la comtesse de Cornouailles, ainsi que le seigneur roi d'Angleterre, pour se féliciter, se consoler mutuellement et se témoigner leur amitié par des salutations et des entretiens familiers. Or, leur mère, la comtesse de Provence, nommée Béatrix, était présente et pouvait se glorifier, comme une autre Niobé, en considérant ses enfants, car il n'y avait pas dans le sexe féminin une seule mère au monde qui pût se glorifier et se féliciter des nobles fruits de son ventre, comme elle de ses filles.
[250] _Procuration_, dans les titres ecclésiastiques, se dit des repas qu'on donne aux officiers qui viennent en visite dans les églises ou monastères, soit évêques, archidiacres ou visiteurs. (_Dict. de Trévoux._)
Cependant les écoliers de Paris, surtout ceux qui étaient anglais de nation[251], étant instruits de l'arrivée de si grands rois et de si grandes reines, et d'une foule de seigneurs incomparables, suspendirent pour le moment leurs lectures et leurs disputations, parce que c'était une époque entièrement consacrée à la joie, retranchèrent quelque chose sur les portions communes de la semaine, achetèrent des cierges et des habits de fête, qu'on appelle vulgairement cointises, se procurèrent tout ce qui pouvait servir à témoigner leur joie, et allèrent au-devant des nobles visiteurs, en chantant, en portant des rameaux et des fleurs, des guirlandes et des couronnes, et au son des instruments de musique. Or, le nombre de ceux qui arrivaient et de ceux qui venaient à leur rencontre était immense. Jamais dans les temps passés on n'avait vu en France une aussi belle fête, ni un si grand ou si solennel rassemblement que celui qui se portait à la rencontre des arrivants. Les écoliers et les citoyens passèrent tout ce jour-là, et la nuit et les jours suivants, dans la joie, parcourant la ville, merveilleusement tapissée; ce n'étaient que chansons, que flambeaux, que fleurs, que cris d'allégresse, enfin toutes les pompes de ce monde.
[251] L'université de Paris était la plus célèbre et la plus fréquentée de l'Europe; des écoliers de toutes les nations venaient y étudier.
Lorsque les rois et ceux qui les servaient et les accompagnaient, cortége dont le nombre aurait pu former une copieuse armée, furent arrivés à Paris, et qu'une telle et si grande noblesse de l'Université de Paris fut venue au-devant d'eux, le roi de France se réjouit beaucoup et rendit grâces aux clercs des honneurs de toutes espèces qu'ils rendaient à ses hôtes. Puis le seigneur roi de France dit au seigneur roi d'Angleterre: «Ami, voici que la ville de Paris est à ta disposition; où te plaît-il de prendre ton logis? Là est mon palais, au milieu de la ville: s'il t'agrée de t'y arrêter, que ta volonté soit faite. Si tu préfères le Vieux-Temple, qui est hors la ville et où le local est plus spacieux, ou bien tout autre endroit qui te plaise davantage, tu n'as qu'à vouloir.» Le seigneur roi d'Angleterre choisit pour hôtel le Vieux-Temple, parce que sa compagnie était nombreuse et qu'il y a dans ce même Vieux-Temple des bâtiments suffisants et convenables pour une nombreuse armée. En effet, quand tous les Templiers d'en deça des monts se rendent aux époques et aux termes fixés à leur chapitre général, ils trouvent là des logements convenables. Or, il faut qu'ils reposent tous dans un seul palais, car ils traitent de nuit leurs affaires dans le chapitre. Cependant, quoiqu'il y eût tant de logements dans l'intérieur du palais, la compagnie du roi était tellement nombreuse, que beaucoup furent forcés de dormir à la belle étoile, sans que les maisons voisines qui s'étendaient du côté de la place qu'on appelle la Grève pussent suffire à cette foule. Les chevaux furent placés hors des bâtiments, dans les lieux qui parurent les plus propres à devenir des étables.
Le roi d'Angleterre ayant donc choisi le Vieux-Temple pour son logis, ordonna que le lendemain de grand matin toutes les maisons du même palais, c'est-à-dire du même Temple, fussent remplies de pauvres que l'on ferait manger. Chacun de ces pauvres, quoique leur nombre fût considérable, fut abondamment servi en viandes et en poissons avec le pain et le vin.
Ce même lendemain, tandis que les pauvres étaient restaurés à la première et à la troisième heure, le seigneur roi d'Angleterre, conduit par le roi de France, visita la très-magnifique chapelle qui est dans le palais même du roi de France[252], ainsi que les reliques qui s'y trouvent et qu'il honora par des prières et par des offrandes royales. Il visita semblablement les autres lieux honorables de la ville, pour y prier dévotement avec vénération, et il y laissa des offrandes.
[252] Aujourd'hui le Palais de Justice; il ne reste plus que la sainte chapelle et quelques parties de cet ancien édifice.
Ce même jour, le seigneur roi de France, comme il en était convenu d'avance, dîna avec le seigneur roi d'Angleterre au susdit Vieux-Temple, dans la grande salle royale, avec la nombreuse suite des deux rois. Toutes les cours du palais étaient remplies de gens qui mangeaient, et il n'y avait ni à la porte principale, ni à aucune entrée, des huissiers ou des gardes pour écarter ceux qui voulaient prendre place; il y avait libre accès et repas abondant pour tous ceux qui se présentaient. Or, la multiplicité des mets de toutes espèces allait jusqu'à pouvoir faire naître le dégoût parmi les convives. Après le festin, le seigneur roi d'Angleterre envoya aux seigneurs français, dans leurs hôtels, de superbes coupes en argent, des fermoirs en or, des ceintures de soie, et d'autres présents tels qu'il convenait à un si grand roi d'en donner, et à de si nobles seigneurs d'en recevoir gracieusement.
Jamais, à aucune époque dans les temps passés, même du vivant d'Assuérus, d'Arthur ou de Charles, ne fut célébré un repas si splendide et si nombreux; car on y remarqua d'une manière éclatante la fertile variété des mets, la délicieuse fécondité des boissons, l'empressement joyeux des serviteurs, le bel ordre des convives, l'abondante libéralité des présents. Or, il y avait là des personnages vénérables qui non-seulement n'ont pas de supérieurs dans le monde, mais encore dont on ne pourrait trouver les égaux.
Or, le repas fut donné dans la grande salle royale du Temple, où l'on avait suspendu de tous côtés, selon la coutume d'outre-mer, autant de boucliers qu'il en fallait pour couvrir les quatre murailles, et parmi eux se trouvait le bouclier de Richard roi d'Angleterre. Aussi un certain plaisant dit au seigneur roi d'Angleterre: «Messire, pourquoi avez-vous invité les Français à venir dîner et se réjouir avec vous dans cette salle? Voici le bouclier du roi d'Angleterre Richard au Grand-Cœur. Ils ne pourront manger sans avoir peur et sans trembler.» Mais laissons cela. Voici l'ordre dans lequel les convives étaient disposés. Le seigneur roi de France, qui est le roi des rois de la terre[253], tant à cause de l'huile céleste dont il a été oint qu'à cause de son pouvoir et de sa prééminence en chevalerie, s'assit au milieu, ayant à sa droite le seigneur roi d'Angleterre et le seigneur roi de Navarre[254] à sa gauche. Comme le seigneur roi de France s'efforçait de régler les places autrement, de telle sorte que le roi d'Angleterre fût assis au milieu et à la place la plus élevée, le seigneur roi d'Angleterre lui dit: «Non pas, messire roi, prenez le lieu le plus honorable, c'est-à-dire la place du milieu et la plus élevée; car vous êtes mon seigneur et le serez, et vous en savez la cause[255].» Alors le pieux roi de France reprit, mais à voix basse: «Plût à Dieu que chacun obtînt son droit sans être lésé; mais l'orgueil des Français ne le souffrirait pas.» Or, laissons ce sujet. Ensuite les ducs prirent place à la même table, selon leurs dignités et prééminences; ils étaient au nombre de vingt-cinq, et les personnes qui étaient assises aux places les plus élevées se trouvaient cependant mêlées aux ducs susdits. De plus, douze évêques assistèrent à ce festin; ils étaient placés avant certains ducs, et se trouvaient cependant mêlés aux barons. On ne peut fixer le nombre des chevaliers de renom qui prirent place à leur tour. Les comtesses étaient au nombre de dix-huit, parmi lesquelles il y avait deux sœurs des deux reines susdites, savoir: la comtesse de Cornouailes, la comtesse d'Anjou et de Provence, qui étaient comparables à des reines, ainsi que la comtesse Béatrix, mère de toutes. Après le repas, qui fut abondant et splendide, quoique ce fût un jour à poisson, le roi d'Angleterre vint loger cette nuit-là dans le grand palais du seigneur roi de France, qui est au milieu de la ville de Paris. En effet, le seigneur roi de France l'exigea formellement, et dit en plaisantant: «Laissez-moi faire, car il convient que j'accomplisse tout ce qui est courtoisie et justice;» puis il ajouta en souriant: «Je suis seigneur et roi dans mon royaume, je veux donc être le maître chez moi.» Le roi d'Angleterre alors se laissa conduire.
[253] Comme on le voit, la supériorité des rois de France n'est pas contestée par l'historien anglais.
[254] Thibaut V, dit le jeune, comte de Champagne et roi de Navarre; il avait épousé Isabelle, fille de saint Louis.
[255] Allusion à la paix que projetaient les deux rois, et en vertu de laquelle le roi d'Angleterre se reconnut vassal de saint Louis pour ses fiefs de Guyenne.
Quand le roi d'Angleterre eut traversé un faubourg qu'on appelle la Grève et ensuite un faubourg du côté de Saint-Germain l'Auxerrois, puis après un grand pont[256], il considéra l'élégance des bâtiments qui dans la ville de Paris sont faits en chaux cuite, c'est-à-dire en plâtre, ainsi que les maisons à trois arceaux et à quatre étages ou même plus, aux fenêtres desquelles apparaissait une multitude infinie de personnes des deux sexes; et une foule serrée s'agglomérait et se pressait à l'envi pour voir le roi d'Angleterre à Paris. Sa renommée brilla du plus grand éclat et fut portée aux nues par les Français, à cause de ses largesses et de ses présents, de la libéralité qui convenait à ce jour-là, de l'abondance de ses aumônes, de la belle ordonnance de sa compagnie, et enfin parce que le seigneur roi de France s'était uni par mariage à une sœur et le seigneur roi d'Angleterre à l'autre sœur.
[256] Sans doute le pont au Change.
Les rois de France et d'Angleterre restèrent ensemble pendant huit jours, se récréant mutuellement par des entretiens longtemps désirés. Or, le pieux roi de France disait: «N'avons-nous pas épousé les deux sœurs et nos frères[257] les deux autres? Tous les enfants, filles ou garçons, qui ont tiré ou qui tireront naissance d'icelles seront comme frères et sœurs. Oh! s'il y avait entre pauvres hommes pareille affinité ou consanguinité, combien ils se chériraient mutuellement, combien ils seraient unis du fond du cœur! Je m'afflige, le Seigneur le sait, de ce que notre affection réciproque ne puisse être parfaitement d'accord en tout. Mais l'opiniâtreté de mes barons ne se soumet pas à ma volonté; car ils disent que les Normands ne sauraient pas observer pacifiquement leurs bornes ou leurs limites sans les violer; et par ainsi tu ne peux recouvrer tes droits[258].» Mais laissons ce sujet. Le seigneur roi d'Angleterre, en se séparant de la présence dudit roi de France, fut reconduit par lui l'espace d'une journée de marche. Or, il fut reconnu, par un calcul certain, qu'il avait répandu en dépenses faites à Paris 1,000 livres d'argent, sans compter les présents inappréciables qu'il avait tirés de son trésor, non sans le diminuer beaucoup. Cependant l'honneur du seigneur roi d'Angleterre et de tous les Anglais ne fut pas médiocrement exalté ni faiblement augmenté.
[257] Les comtes d'Anjou et de Cornouailles.
[258] C'est-à-dire la Normandie, confisquée par Philippe-Auguste. Saint Louis doutait de la justice de cette confiscation.
Un jour, tandis que les deux rois s'entretenaient, le roi de France dit au roi d'Angleterre: «Ami, combien douces tes paroles sont à mes oreilles; réjouissons-nous en conversant ensemble, car peut-être ne jouirons-nous jamais une autre fois à l'avenir d'un entretien mutuel.» Puis il ajouta: «Mon ami roi, il n'est pas facile de te démontrer quelle grande et douloureuse amertume de corps et d'âme j'ai éprouvée, par amour pour le Christ, dans mon pèlerinage; quoique tout ait tourné contre moi, je n'en rends pas moins grâces au Très-Haut; car en revenant à moi-même, et en entrant et rentrant dans mon cœur, je me réjouis plus de la patience que le Seigneur m'a donnée par sa faveur spéciale, que s'il m'eût accordé l'empire du monde entier.»
Lorsque les deux rois se furent avancés l'espace d'environ une journée de marche, ils se séparèrent l'un de l'autre, et, s'étant détournés quelque peu à l'écart sur le bord de la route, ils se dirent des paroles secrètes et amicales. Le roi de France dit alors en soupirant: «Plût à Dieu que les douze pairs de France et le baronnage consentissent à mon désir[259]; nous serions certes des amis indissolubles. Notre discorde est pour les Romains une excitation à se déchaîner et un sujet de s'enorgueillir.» S'étant donc baisés et embrassés réciproquement, ils se quittèrent.
[259] Qui était de rendre au roi d'Angleterre une partie des conquêtes de Philippe-Auguste, que saint Louis regardait comme injustement faites.
MATTHIEU PARIS, _la Grande Chronique_, traduite par M. Huillard-Bréholles.
DE CELUI QUI JURA VILAIN SERMENT.
1256.