L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 2/4) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques

Part 34

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Lorsque nous eûmes traversé le fleuve, nous arrivâmes au lieu où étaient dressées les machines des Sarrasins, en face de notre chaussée. Notre avant-garde ayant attaqué l'ennemi lui tua du monde, et n'épargna ni le sexe ni l'âge. Dans le nombre, les Sarrasins perdirent un chef et quelques émirs. Nos troupes s'étant ensuite dispersées, quelques-uns de nos soldats traversèrent le camp des ennemis, et arrivèrent au village nommé Massoure, tuant tout ce qu'ils rencontraient d'ennemis; mais les Sarrasins s'étant aperçus de l'imprudence des nôtres, reprirent courage et fondirent sur eux; ils les entourèrent de toutes parts et les accablèrent. Il se fit là un grand carnage de nos barons et de nos guerriers religieux et autres, dont nous avons avec raison déploré et dont nous déplorons encore la perte. Là nous avons perdu aussi notre brave et illustre frère le comte d'Artois, digne d'éternelle mémoire. C'est dans l'amertume de notre cœur que nous rappelons cette perte douloureuse, quoique nous dussions plutôt nous en réjouir, car nous croyons et espérons qu'ayant reçu la couronne du martyre, il est allé dans la céleste patrie et qu'il y jouit de la récompense accordée aux saints martyrs. Ce jour-là, les Sarrasins fondant sur nous de toutes parts et nous accablant d'une grêle de flèches, nous soutînmes leurs rudes assauts jusqu'à la neuvième heure, où le secours de nos balistes nous manqua tout à fait. Enfin, après avoir eu un grand nombre de nos guerriers et de nos chevaux blessés ou tués, avec le secours de Notre-Seigneur nous conservâmes notre position, et nous y étant ralliés, nous allâmes le même jour placer notre camp tout près des machines des Sarrasins. Nous y restâmes avec un petit nombre des nôtres, et nous y fîmes un pont de bateaux pour que ceux qui étaient au delà du fleuve pussent venir à nous. Le lendemain il en passa plusieurs qui campèrent auprès de nous. Alors les machines des Sarrasins ayant été détruites, nos soldats purent aller et venir librement et en sûreté, d'une armée à l'autre, en passant le pont de bateaux. Le vendredi suivant, les enfants de perdition ayant réuni leurs forces de toutes parts, dans l'intention d'exterminer l'armée chrétienne, vinrent attaquer nos lignes avec beaucoup d'audace et en nombre infini; le choc fut si terrible de part et d'autre, qu'il ne s'en était jamais vu, disait-on, de pareil dans ces parages. Avec le secours de Dieu, nous résistâmes de tous côtés, nous repoussâmes les ennemis, et nous en fîmes tomber un grand nombre sous nos coups. Au bout de quelques jours, le fils du sultan, venant des provinces orientales, arriva à Massoure. Les Égyptiens le reçurent comme leur maître et avec des transports de joie. Son arrivée redoubla leur courage; mais depuis ce moment, nous ne savons par quel jugement de Dieu, tout alla de notre côté contre nos désirs. Une maladie contagieuse se mit dans notre armée, et enleva les hommes et les animaux, de telle sorte qu'il y en avait très-peu qui n'eussent à regretter des compagnons ou à soigner des malades. L'armée chrétienne fut en peu de temps très-diminuée. Il y eut une si grande disette que plusieurs tombaient de besoin et de faim, car les bateaux de Damiette ne pouvaient apporter à l'armée les provisions qu'on y avait embarquées sur le fleuve, parce que les bâtiments et les pirates ennemis leur coupaient le passage. Ils s'emparèrent même de plusieurs de nos bateaux, et prirent ensuite successivement deux caravanes qui nous apportaient des vivres et des provisions, et tuèrent un grand nombre de marins et autres qui en faisaient partie. La disette absolue de vivres et de fourrages jeta la désolation et l'effroi dans l'armée, et nous força, ainsi que les pertes que nous venions de faire, de quitter notre position et de retourner à Damiette; telle était la volonté de Dieu.

Mais comme les voies de l'homme ne sont pas dans lui-même, mais dans celui qui dirige ses pas et dispose tout selon sa volonté, pendant que nous étions en chemin, c'est-à-dire le 5 du mois d'avril, les Sarrasins, ayant réuni toutes leurs forces, attaquèrent l'armée chrétienne, et par la permission de Dieu, à cause de nos péchés, nous tombâmes au pouvoir de l'ennemi. Nous et nos chers frères les comtes de Poitiers et d'Anjou, et les autres qui retournaient avec nous par terre, fûmes tous faits prisonniers, non sans un grand carnage et une grande effusion de sang chrétien. La plupart de ceux qui s'en retournaient par le fleuve furent de même faits prisonniers ou tués. Les bâtiments qui les portaient furent en grande partie brûlés avec les malades qui s'y trouvaient. Quelques jours après notre captivité, le soudan nous fit proposer une trêve; il demandait avec instance, mais aussi avec menaces, qu'on lui rendît sans retard Damiette et tout ce qu'on y avait trouvé, et qu'on le dédommageât de toutes les pertes et de toutes les dépenses qu'il avait faites jusqu'à ce jour, depuis le moment où les chrétiens étaient entrés dans Damiette. Après plusieurs conférences, nous conclûmes une trêve pour dix ans, aux conditions suivantes.

Le soudan délivrerait de prison, et laisserait aller où ils voudraient, nous et tous ceux qui avaient été faits captifs par les Sarrasins depuis notre arrivée en Égypte, et tous les autres chrétiens, de quelque pays qu'ils fussent, qui avaient été faits prisonniers depuis que le soudan Kamel, aïeul du soudan actuel, avait conclu une trêve avec l'empereur. Les chrétiens conserveraient en paix toutes les terres qu'ils possédaient dans le royaume de Jérusalem au moment de notre arrivée. Pour nous, nous nous obligions à rendre Damiette, et 800,000 besants[241] sarrasins pour la liberté des prisonniers et pour les pertes et dépenses dont il vient d'être parlé (nous en avons déjà payé 400), et à délivrer tous les prisonniers sarrasins que les chrétiens avaient faits en Egypte depuis que nous y étions venus, ainsi que ceux qui avaient été faits captifs dans le royaume de Jérusalem, depuis la trêve conclue entre le même empereur et le même soudan. Tous nos biens et ceux de tous les autres qui étaient à Damiette seraient, après notre départ, sous la garde et la défense du soudan et transportés dans le pays des chrétiens lorsque l'occasion s'en présenterait. Tous les chrétiens malades et ceux qui resteraient à Damiette pour vendre ce qu'ils y posséderaient auraient une égale sûreté, et se retireraient par mer et par terre quand ils voudraient, sans éprouver aucun obstacle ou contradiction. Le soudan était tenu de donner un sauf-conduit jusqu'au pays des chrétiens à tous ceux qui voudraient se retirer par terre.

[241] Le besant valait 9 fr. 50.

Cette trêve, conclue avec le soudan, venait d'être jurée de part et d'autre, et déjà le soudan s'était mis en marche avec son armée pour se rendre à Damiette et remplir les conditions qui venaient d'être stipulées, lorsque, par le jugement de Dieu, quelques guerriers sarrasins, sans doute de connivence avec la majeure partie de l'armée, se précipitèrent sur le soudan, au moment où il se levait de table, et le blessèrent cruellement. Le soudan, malgré cela, sortit de sa tente, espérant pouvoir se soustraire par la fuite; mais il fut tué à coups d'épée en présence de presque tous les émirs et de la multitude des autres Sarrasins. Après cela, plusieurs Sarrasins, dans le premier moment de leur fureur, vinrent les armes à la main à notre tente, comme s'ils eussent voulu, et comme plusieurs d'entre nous le craignirent, nous égorger nous et les chrétiens; mais la clémence divine ayant calmé leur furie, ils nous pressèrent d'exécuter les conditions de la trêve. Toutefois, leurs paroles et leurs instances furent mêlées de menaces terribles; enfin, par la volonté de Dieu, qui est le père des miséricordes, le consolateur des affligés, et qui écoute les gémissements de ses serviteurs, nous confirmâmes par un nouveau serment la trêve que nous venions de faire avec le soudan. Nous reçûmes de tous, et de chacun d'eux en particulier, un serment semblable, d'après leur loi, d'observer les conditions de la trêve. On fixa le temps où l'on rendrait les prisonniers et la ville de Damiette. Ce n'était point sans difficulté que nous étions convenus avec le soudan de la reddition de cette place; ce ne fut pas encore sans difficulté que nous en convînmes de nouveau avec les émirs. Comme nous n'avions aucun espoir de la retenir, d'après ce que nous dirent ceux qui revinrent de Damiette, et qui connaissaient le véritable état des choses, de l'avis des barons de France et de plusieurs autres, nous jugeâmes qu'il valait mieux pour la chrétienté que nous et les autres prisonniers fussions délivrés au moyen d'une trêve, que de retenir cette ville avec le reste des chrétiens qui s'y trouvaient, en demeurant nous et les autres prisonniers exposés à tous les dangers d'une pareille captivité. C'est pourquoi au jour fixé les émirs reçurent la ville de Damiette; après quoi, ils nous mirent en liberté nous et nos frères, et les comtes de Flandre, de Bretagne et de Soissons, et plusieurs autres barons et guerriers de France, de Jérusalem et de Chypre. Nous eûmes alors une ferme espérance qu'ils rendraient et délivreraient tous les autres chrétiens, et que suivant la teneur du traité ils tiendraient leur serment.

Cela fait, nous quittâmes l'Egypte, après y avoir laissé des personnes chargées de recevoir les prisonniers des mains des Sarrasins et de garder les choses que nous ne pouvions emporter, faute de bâtiments de transport suffisants. Arrivés ici, nous avons envoyé en Égypte des vaisseaux et des commissaires pour en ramener les prisonniers, car la délivrance de ces prisonniers fait toute notre sollicitude, et les autres choses que nous y avions laissées, telles que des machines, des armes, des tentes, une certaine quantité de chevaux et plusieurs autres objets; mais les émirs ont retenu très-longtemps au Caire ces commissaires, auxquels ils n'ont enfin remis que quatre cents prisonniers, de douze mille qu'il y a en Égypte. Quelques-uns encore ne sont sortis de prison qu'en donnant de l'argent. Quant aux autres choses, les émirs n'ont rien voulu rendre. Mais ce qui est plus odieux après la trêve conclue et jurée, c'est qu'au rapport de nos commissaires et des captifs dignes de foi qui sont revenus de ce pays, ils ont choisi parmi leurs prisonniers des jeunes gens, qu'ils ont forcés, l'épée levée sur leur tête, d'abjurer la foi catholique et d'embrasser la loi de Mahomet, ce que plusieurs ont eu la faiblesse de faire; mais les autres, comme des athlètes courageux, enracinés dans leur foi et persistant constamment dans leur ferme résolution, n'ont pu être ébranlés par les menaces ou par les coups des ennemis, et ils ont reçu la couronne du martyre. Leur sang, nous n'en doutons pas, crie au Seigneur pour le peuple chrétien; ils seront dans la cour céleste nos avocats devant le souverain juge, et ils nous seront plus utiles dans cette patrie que si nous les eussions conservés sur cette terre. Les musulmans ont aussi égorgé plusieurs chrétiens qui étaient restés malades à Damiette. Quoique nous eussions observé les conditions du traité que nous avions fait avec eux et que nous fussions toujours prêts à les observer encore, nous n'avions aucune certitude de voir délivrer les prisonniers chrétiens ni restituer ce qui nous appartenait.

Lorsqu'après la trêve conclue et notre délivrance, nous avions la ferme confiance que le pays d'outre-mer occupé par les chrétiens resterait dans un état de paix jusqu'à l'expiration de la trêve, nous eûmes la volonté et le projet de retourner en France. Déjà nous nous disposions aux préparatifs de notre passage; mais quand nous vîmes clairement, par ce que nous venons de raconter, que les émirs violaient ouvertement la trêve et, au mépris de leur serment, ne craignaient point de se jouer de nous et de la chrétienté, nous assemblâmes les barons de France, les chevaliers du Temple, de l'Hôpital, de l'ordre Teutonique, et les barons de Jérusalem; nous les consultâmes sur ce qu'il y avait à faire. Le plus grand nombre jugea que si nous nous retirions dans ce moment et abandonnions ce pays, que nous étions sur le point de perdre, ce serait l'exposer entièrement aux Sarrasins, surtout dans l'état de misère et de faiblesse où il était réduit, et nous pouvions regarder comme perdus et sans espoir de délivrance les prisonniers chrétiens qui étaient au pouvoir de l'ennemi. Si nous restions, au contraire, nous avions l'espoir que le temps amènerait quelque chose de bon, tel que la délivrance des captifs, la conservation des châteaux et forteresses du royaume de Jérusalem, et autres avantages pour la chrétienté, surtout depuis que la discorde s'était élevée entre le soudan d'Alep et ceux qui gouvernaient au Caire. Déjà ce soudan, après avoir réuni ses armées, s'est emparé de Damas et de quelques châteaux appartenant au souverain du Caire. On dit qu'il doit venir en Égypte pour venger la mort du soudan que les émirs ont tué, et se rendre maître s'il le peut de tout le pays.

D'après ces considérations, et compatissant aux misères et aux tourments de la Terre Sainte, nous qui étions venus à son secours, plaignant la captivité et les douleurs de nos prisonniers, quoique plusieurs nous dissuadassent de rester plus longtemps outre-mer, nous avons mieux aimé différer notre passage et rester encore quelque temps en Syrie, que d'abandonner entièrement la cause du Christ et de laisser nos prisonniers exposés à de si grands dangers. Mais nous avons décidé de renvoyer en France nos chers frères les comtes de Poitiers et d'Anjou, pour la consolation de notre très-chère dame et mère et de tout le royaume.

Comme tous ceux qui portent le nom de chrétien doivent être pleins de zèle pour l'entreprise que nous avons formée, et vous en particulier, qui descendez du sang de ceux que le Seigneur choisit comme un peuple privilégié pour la conquête de la Terre Sainte, que vous devez regarder comme votre propriété, nous vous invitons tous à servir celui qui vous servit sur la croix en répandant son sang pour votre salut; car cette nation criminelle, outre les blasphèmes qu'elle vomissait en présence du peuple chrétien contre le Créateur, battait de verges la croix, crachait dessus et la foulait aux pieds en haine de la foi chrétienne. Courage donc, soldats du Christ! armez-vous et soyez prêts à venger ces outrages et ces affronts. Prenez exemple sur vos devanciers qui se distinguèrent entre les autres nations par leur dévotion, par la sincérité de leur foi, et remplirent l'univers du bruit de leurs belles actions. Nous vous avons précédés dans le service de Dieu; venez vous joindre à nous. Quoique vous arriviez plus tard, vous recevrez du Seigneur la récompense que le père de famille de l'Évangile accorda indistinctement aux ouvriers qui vinrent travailler à sa vigne à la fin du jour, comme aux ouvriers qui étaient venus au commencement. Ceux qui viendront ou qui enverront du secours pendant que nous serons ici obtiendront, outre les indulgences promises aux croisés, la faveur de Dieu et celle des hommes. Faites donc vos préparatifs, et que ceux à qui la vertu du Très-Haut inspirera de venir ou d'envoyer du secours soient prêts pour le mois d'avril ou de mai prochain. Quant à ceux qui ne pourront être prêts pour ce premier passage, qu'ils soient du moins en état de faire celui qui aura lieu à la Saint-Jean. La nature de l'entreprise exige de la célérité, et tout retard deviendrait funeste. Pour vous, prélats et autres fidèles du Christ, aidez-nous auprès du Très-Haut par la faveur de vos prières; ordonnez qu'on en fasse dans tous les lieux qui vous sont soumis, afin qu'elles obtiennent pour nous de la clémence divine les biens dont nos péchés nous rendent indignes.

Fait à Acre, l'an du Seigneur 1250, au mois d'août.

Traduit par Michaud, dans l'_Histoire des Croisades_, t. IV, p. 559.

DOULEUR DE LA FRANCE EN APPRENANT CES NOUVELLES.

Lorsque ces funestes nouvelles furent parvenues à la connaissance de la reine Blanche et des seigneurs de France, par le rapport de quelques personnes qui revenaient des pays d'Orient, ceux-ci, ne pouvant ni ne voulant y croire, ordonnèrent que ces messagers fussent pendus. Or, nous croyons que ce sont des martyrs manifestes. Mais lorsqu'ils virent que ces rapports se multipliaient par de nouveaux messagers, qu'ils n'osaient plus traiter de diseurs de rien, lorsqu'ils virent des écrits relatifs à tout cela, munis de sceaux et signes convenus, à n'en pas douter, la France entière fut plongée dans la douleur et dans la confusion; les hommes d'Eglise aussi bien que les chevaliers se plaignaient, séchaient de chagrin et ne voulaient pas recevoir de consolation. De toutes parts, les pères et les mères pleuraient la mort de leurs fils; les pupilles et les orphelins, de ceux qui leur avaient donné la vie; les parents, de leurs parents; les amis, de leurs amis. La beauté des femmes était changée par le chagrin; les guirlandes de fleurs étaient rejetées au loin; on n'entendait plus de chansons; les instruments de musique étaient défendus. Toutes les marques extérieures de la joie avaient fait place au deuil et aux lamentations. Ce qui est pis encore, les hommes, accusant le Seigneur d'injustice, semblaient perdre la raison dans l'amertume de leur âme et l'immensité de leur douleur, et s'emportaient en paroles de blasphème qui sentaient l'apostasie ou l'hérésie. Et la foi de plusieurs commença à vaciller. Venise, ville très-fameuse, et beaucoup de cités d'Italie, qui sont habitées par des demi-chrétiens, seraient tombées dans l'apostasie si elles n'eussent été fortifiées par les consolations de leurs évêques et des saints religieux, lesquels leur assuraient en vérité que ceux qui avaient été tués régnaient déjà dans le ciel à titre de martyrs et ne voudraient plus pour tout l'or du monde revenir dans la vallée ténébreuse de cette vie. Or, leurs paroles apaisaient l'emportement de quelques-uns, mais non de tous.

MATTHIEU PARIS, _Grande chronique_, traduction de M. Huillard-Bréholles.

CHANT ARABE.

Composé après le départ de saint Louis.

Quand tu verras le Français[242], dis-lui ces paroles d'un ami sincère:

Puisses-tu recevoir de Dieu la récompense qui t'est dire pour avoir causé la mort de tant de serviteurs du Messie.

Tu venais en Égypte: tu en convoitais les richesses; tu croyais, insensé, que ses forces se réduiraient en fumée.

Vois maintenant ton armée; vois comme ton imprudente conduite l'a précipitée dans le sein du tombeau.

Cinquante mille hommes! et pas un qui ne soit tué, prisonnier ou criblé de blessures!

Puisse le Seigneur t'inspirer souvent de pareilles idées! Peut-être Jésus veut-il se débarrasser de vous!

Peut-être le Pape est-il bien aise de ce désastre; car souvent un prétendu ami donne des conseils perfides.

En ce cas, prenez-le comme votre devin; faites comme s'il méritait encore plus de confiance que Schak et Satih[243].

Et si le roi était tenté de venir venger sa défaite, si quelque motif le ramenait en ces lieux,

Dis-lui qu'on lui réserve la maison du fils de Lokman[244], qu'il y trouvera encore et ses chaînes et l'eunuque Sabih[245].

[242] Le roi.--Le poëte s'adresse à un ami qui est censé chargé de remettre le chant à saint Louis.

[243] Célèbres devins arabes.

[244] Qui lui avait servi de prison.

[245] Qui avait été son geôlier.

Traduit par M. Reinaud, dans la _Bibliothèque des Croisades_, t. IV, p. 474.

LA REINE A DAMIETTE.

Vous avez entendu les grandes persécutions que le roi et nous souffrîmes, auxquelles persécutions la reine n'échappa pas, ainsi que vous l'entendrez ci-après. Car trois jours avant qu'elle accouchât lui vinrent les nouvelles que le roi était pris; desquelles nouvelles elle fut si effrayée, que toutes les fois qu'elle dormait en son lit, il lui semblait que toute sa chambre fût pleine de Sarrasins, et elle criait: Au secours! au secours! Et pour que l'enfant dont elle était grosse ne pérît pas, elle faisait coucher devant son lit un vieux chevalier, de l'âge de quatre-vingts ans, qui la tenait par la main. Toutes les fois que la reine criait, il disait: «Madame, n'ayez garde, car je suis ici.» Avant d'accoucher, elle fit sortir tout le monde, excepté le chevalier, et s'agenouilla devant lui et lui requit un don, et le chevalier le lui octroya par son serment; et elle lui dit: «Je vous demande, fit-elle, par la foi que vous m'avez donnée, que si les Sarrasins prennent cette ville, que vous me coupiez la tête avant qu'ils me prennent.» Et le chevalier répondit: «Soyez certaine que je le ferai volontiers, car je l'avais déjà bien pensé que je vous tuerais avant qu'ils nous aient pris.»

La reine accoucha d'un fils, qui eut nom Jean; et l'appelait-on Tristan pour la grande douleur pendant laquelle il était né.

JOINVILLE, _Histoire de saint Louis_, traduite par L. Dussieux.

LA REINE BLANCHE.

A Sayette[246] vinrent au roi les nouvelles que sa mère était morte. Il en mena si grand deuil que de deux jours on ne put lui parler. Après cela, il m'envoya querir par un valet de sa chambre. Quand je vins devant lui en sa chambre, où il était tout seul, et qu'il me vit, il étendit ses bras, et me dit: «Ah! sénéchal, j'ai perdu ma mère.»--«Sire, répondis-je, je ne m'en étonne pas, car elle devait mourir; mais je m'étonne que vous, qui êtes un sage homme, ayez mené si grand deuil, car vous savez que le sage dit que la tristesse que l'homme a au cœur ne lui doit point paraître au visage; car celui qui le fait rend ses ennemis joyeux et ses amis malheureux.» Il lui fit faire de très-beaux services en Terre Sainte; et après il envoya en France un courrier chargé de lettres de prières aux églises, pour qu'on priât pour elle.

[246] Ville de la Terre Sainte.

Madame Marie de Vertus, bien bonne dame et très-sainte femme, me vint dire que la reine avait beaucoup de chagrin, et me pria que j'allasse vers elle pour la consoler. Et quand je vins là, je trouvai qu'elle pleurait, et je lui dis que vérité dit celui qui dit qu'on ne doit pas croire femme, car c'était la femme que vous haïssiez le plus, et vous en avez tel chagrin! Et elle me dit que ce n'était pas pour elle qu'elle pleurait, mais pour le chagrin que le roi avait.

Les duretés que la reine Blanche fit à la reine Marguerite furent telles, que la reine Blanche ne voulait pas permettre que son fils fût en la compagnie de sa femme, sinon le soir quand ils allaient coucher. L'hôtel où le roi et la reine se plaisaient le plus à demeurer était à Pontoise, parce que la chambre du roi était au-dessus de la chambre de la reine. Ils avaient ainsi arrangé leur affaire qu'ils allaient causer dans un escalier qui descendait d'une chambre à l'autre; et ils avaient si bien disposé leurs arrangements que, quand les huissiers voyaient venir la reine dans la chambre du roi son fils, ils battaient les portes avec leurs verges, et le roi s'en venait courant dans sa chambre pour que sa mère l'y trouvât. Ainsi faisaient les huissiers de la chambre de la reine Marguerite quand la reine Blanche y venait, afin qu'elle y trouvât la reine Marguerite.

Une fois le roi était à côté de la reine sa femme, qui était en trop grand danger de mort, parce qu'elle s'était blessée d'un enfant qu'elle avait eu. La reine Blanche vint là et prit son fils par la main, et lui dit: «Venez vous-en, vous ne faites rien ici.» Quand la reine Marguerite vit que la mère emmenait le roi, elle s'écria: «Hélas, vous ne me laisserez donc voir mon seigneur ni morte ni vive!» Et alors elle se pâma, et l'on crut qu'elle était morte; et le roi, qui crut qu'elle se mourait, revint, et à grand'peine on la fit revenir.

JOINVILLE, _Histoire de saint Louis_, traduite par L. Dussieux.

LES PASTOUREAUX.

1251.

De la croiserie des Pastouriaus.