L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 2/4) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques

Part 33

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Saint Louis, au rapport de Gémal-Eddin, était un des plus puissants princes de l'Occident; il était roi de France. «Le peuple de France, ajoute-t-il, s'est rendu célèbre entre toutes les nations des Francs. Ce roi était très-religieux observateur de la foi chrétienne. Il voulait conquérir la Palestine, et soumettre d'abord l'Égypte. Il était accompagné de cinquante mille guerriers, et venait de passer l'hiver dans l'île de Chypre. Il se présenta sur la côte, près de l'embouchure de la branche du Nil qui passe à Damiette, un vendredi 4 juin 1249. Le sultan[229] était alors campé à Aschmoun-Thenab, sur le canal d'Aschmoun, non loin de Mansourah; c'est delà qu'il avait ordonné les préparatifs nécessaires. Il avait fourni Damiette de tout ce qui pouvait mettre la place en état de faire une longue résistance; des vivres et des provisions y avaient été amassés pour plus d'une année; une forte garnison en avait la défense; on distinguait entre autres les arabes Kénamites, guerriers fameux par leur bravoure. De plus, le lit du fleuve était gardé par des vaisseaux envoyés du Caire. Enfin, une armée formidable, sous la conduite de l'émir Fakr-Eddin, occupait la côte où les chrétiens devaient aborder.....

[229] Malek-Saleh-Neym-Eddin (ou l'étoile de la religion).

«Le roi de France, continue Gémal-Eddin, se mit en devoir d'aborder sur la côte. On était alors au samedi 5 juin. Il débarqua avec toutes ses troupes, et dressa son camp sur le rivage. La tente du roi était rouge. Il y eut ce jour-là un engagement entre les Francs et les Égyptiens, où plusieurs émirs musulmans furent tués. Le soir, Fakr-Eddin repassa le Nil avec son armée, sur le pont qui était en face de Damiette; et sans s'arrêter, il se rendit sur le canal d'Aschmoun, auprès du sultan. Il régnait alors une extrême insubordination dans l'armée, à cause de la maladie du prince; personne ne pouvait plus contenir les soldats. Les Kénamites chargés de défendre Damiette, se voyant abandonnés, quittèrent précipitamment la ville, et se dirigèrent aussi vers le canal d'Aschmoun; les habitants suivirent cet exemple. Hommes, femmes, enfants, tous s'enfuirent dans le plus grand désordre, abandonnant les vivres et les provisions; car ils se trouvaient sans défense, et ils craignaient d'éprouver le même sort que trente ans auparavant[230], sous le sultan Malek-Kamel. En un moment Damiette se trouva déserte. Le lendemain dimanche, les chrétiens ne voyant plus d'ennemis, passèrent aussi le Nil, et entrèrent sans résistance. Il n'y avait pas d'exemple d'un événement aussi désastreux. A cette époque, ajoute Gémal-Eddin, j'étais au Caire, chez l'émir Hossam-Eddin, gouverneur de la ville. Nous apprîmes le jour même, par un pigeon, la prise de Damiette. Ce malheur nous pénétra tous de crainte et d'horreur; il nous sembla que c'en était fait de l'Égypte, surtout à cause de la maladie du sultan. La conduite de Fakr-Eddin et de la garnison fut en cette occasion inexcusable; car la ville eût pu tenir très-longtemps. Dans l'invasion précédente, sous Malek-Kamel, Damiette était sans garnison, sans approvisionnements; et pourtant elle avait résisté pendant un an; encore fallut-il pour la réduire le concours de la famine et de la peste. Sa situation dans la guerre présente était bien plus favorable; même après la retraite de Fakr-Eddin, si les Kénamites et les habitants étaient restés, s'ils avaient seulement tenu leurs portes fermées, ils auraient arrêté tous les efforts des Francs. Pendant ce temps, l'armée serait revenue, et les Francs auraient été repoussés. Mais quand Dieu veut une chose, on ne peut l'empêcher.»

[230] Lorsque la ville avait été prise par les Croisés, en 1219.

Le sultan fut si indigné contre les Kénamites, qu'il fit pendre tous les chefs. Vainement, suivant Makrizi, ils firent des représentations; vainement, dirent-ils: «En quoi sommes-nous coupables? que pouvions-nous faire, étant abandonnés des émirs et de toute l'armée?» on n'écouta pas leurs excuses; les chefs furent pendus, au nombre de cinquante.

REINAUD, _Bibliothèque des Croisades_, t. 4, p. 448.

LETTRE DU COMTE D'ARTOIS SUR LA PRISE DE DAMIETTE.

1249.

A sa très excellente et très-chère mère Blanche, illustre reine de France par la grâce de Dieu, Robert comte d'Artois, son fils dévoué, salut, piété filiale et volonté toujours soumise à la sienne.

Comme vous prenez beaucoup de part à notre prospérité, à celle des nôtres et aux bons succès du peuple chrétien, lorsque vous les apprenez avec certitude, votre excellence se réjouira sans doute de savoir que le seigneur notre frère et roi, la reine et sa sœur, et nous aussi, jouissons, grâce à Dieu, d'une parfaite santé. Nous désirons vivement que vous en ayez une semblable. Notre cher frère le comte d'Anjou a encore sa fièvre quarte, mais elle est moins forte qu'auparavant. Le seigneur notre frère, les barons et les pèlerins, qui ont passé l'hiver dans l'île de Chypre, montèrent sur leurs vaisseaux le soir de l'Ascension, au port de Limisso, afin de se diriger contre les ennemis de la foi chrétienne. Après beaucoup de travaux et de contrariétés de la part des vents, ils arrivèrent, sous la garde de Dieu, le vendredi d'après la Trinité, et vers midi, sur la côte, où ayant jeté l'ancre, ils se rassemblèrent sur le vaisseau du roi pour délibérer sur ce qu'il y avoit à faire. Comme ils virent devant eux Damiette et le port gardés par une grande multitude de barbares, tant à pied qu'à cheval, et l'embouchure du fleuve couverte d'un grand nombre de vaisseaux armés, il fut résolu que le lendemain chacun débarquerait avec le seigneur roi.

Le lendemain, l'armée chrétienne, abandonnant ses grands vaisseaux, descendit sur ses galères et ses autres petits bâtiments. Pleins de confiance dans la miséricorde de Dieu et dans le secours de la croix que le légat portait auprès du roi, ils se portèrent vers la terre contre les ennemis, qui lançaient sur eux beaucoup de traits. Cependant, comme les petits bâtiments, à cause du trop peu de profondeur de la mer, ne pouvaient atteindre jusqu'au rivage, l'armée chrétienne, laissant ses bâtiments sous la garde de Dieu, se jeta dans les flots et prit terre, couverte de ses armes. Quoique la multitude des Turcs défendit le rivage contre les chrétiens, cependant, grâce à Notre-Seigneur Jésus-Christ, ceux-ci s'en rendirent maîtres sans aucune perte et tuèrent un grand nombre de cavaliers et de piétons, et quelques uns, dit-on, d'un grand nom. Les Sarrasins se retirèrent dans la ville, qui était très-fortifiée par le fleuve, par ses murs et par de fortes tours; mais le Seigneur tout-puissant la livra le lendemain, qui était l'octave de la Trinité, à l'armée chrétienne, les Sarrasins s'étant enfuis après l'avoir abandonnée. Cela s'est fait par la seule faveur de Dieu. Apprenez que ces mêmes Sarrasins ont laissé cette ville remplie de provisions de toutes espèces et de machines de guerre. L'armée chrétienne, après s'en être abondamment pourvue, en a encore laissé la moitié pour l'approvisionnement de la ville. Le roi, notre seigneur, y a séjourné avec son armée, et pendant son séjour a fait retirer des vaisseaux tout ce qui lui était nécessaire. Nous avons cru que nous resterions jusqu'à la retraite des eaux du Nil, qui devaient, disait-on, inonder le pays et qui auraient fait éprouver des pertes à l'armée chrétienne.

La comtesse d'Anjou a accouché dans l'île de Chypre, d'un beau garçon bien constitué, qu'elle y a laissé en nourrice.

Donné au camp de Jamas, l'an du Seigneur 1249, au mois de juin, la veille de la Saint-Jean-Baptiste.

Traduite par Michaud, dans l'_Histoire des Croisades_, t. 4, p. 552.

BATAILLE DE MANSOURAH.

1250.

Suivant Gémal-Eddin, «les chrétiens étaient restés (depuis juin 1249 jusqu'à la fin de novembre) à Damiette occupés à s'y fortifier. Apprenant enfin la mort du sultan[231], ils se hâtèrent d'avancer, cavalerie et infanterie, et se mirent en marche vers Mansourah. On était alors à la fin de novembre. Leur flotte remonta le Nil, et suivit tous leurs mouvements. Ils arrivèrent d'abord à Farescour. A cette nouvelle, l'émir Fakr-Eddin écrivit au Caire pour appeler tous les musulmans aux armes; la lettre contenait, entre autres choses, ces paroles de l'Alcoran: «Accourez, grands et petits, et venez combattre pour le service de Dieu. Sacrifiez-lui vos biens, vos personnes; c'est tout ce qui peut vous arriver de plus heureux.» Cette lettre, ajoute Gémal-Eddin, était fort éloquente; on y remarquait plusieurs passages propres à encourager les musulmans à la guerre sacrée. Les Francs, que Dieu maudisse, y était-il dit, sont venus envahir notre patrie; ils désirent s'en rendre maîtres. Il est du devoir des vrais croyants de marcher tous contre eux et de les repousser. Cette lettre fut lue en chaire, le vendredi suivant, en présence de tout le peuple, et arracha des larmes à tous les assistants. Bientôt on vit arriver à Mansourah une multitude innombrable de musulmans de la capitale et des provinces. La mort du sultan et l'invasion de l'ennemi avaient répandu une terreur universelle. On tenait pour certain que si l'armée égyptienne reculait seulement d'une journée, c'en était fait de toute l'Égypte.

[231] Malek-Saleh.

«Au commencement de ramadan (3 décembre) il s'engagea un premier combat entre l'armée chrétienne et les avant-postes musulmans; un émir et plusieurs soldats y souffrirent le martyre. Les Francs arrivèrent ensuite au lieu appelé Scharmesah, quelques jours après à Baramoun, et enfin sur le canal d'Aschmoun, en face de Mansourah. On était alors au 13 de ramadan, et la consternation était générale. Les chrétiens campèrent au même endroit où ils s'étaient placés trente ans auparavant[232]; de son côté, l'armée musulmane était rassemblée à Mansourah, occupant les deux rives du Nil; elle n'était séparée de l'ennemi que par le canal d'Aschmoun. Les Francs s'entourèrent d'abord de fossés, de murs et de palissades; ils dressèrent aussi leurs machines, et les firent jouer contre ceux qui défendaient la rive opposée. Ils avaient leur flotte à portée sur le Nil. Pour la flotte musulmane, elle était aussi sur le Nil et avait jeté l'ancre sous les murs de Mansourah. On commença par s'attaquer à coups de traits et de pierres, tant sur terre que sur le fleuve. Il ne se passait presque pas de jours sans quelque combat; chaque fois un certain nombre de chrétiens étaient tués ou faits prisonniers; des braves de l'armée musulmane allaient jusque dans leur camp et les enlevaient dans leurs tentes; quand ils étaient aperçus, ils se jetaient à l'eau et se sauvaient à la nage. Il n'y avait pas de ruse qu'ils ne missent en œuvre pour surprendre les chrétiens. J'ai ouï dire que l'un d'eux imagina de creuser un melon vert et d'y cacher sa tête; de manière que, pendant qu'il nageait, un chrétien s'étant avancé pour prendre le melon, il se jeta sur lui et l'emmena prisonnier. Vers le même temps, la flotte musulmane s'empara d'un navire chrétien monté par deux cents guerriers. Un autre jour, dans le mois de janvier 1250, les musulmans traversèrent le canal, et attaquèrent les chrétiens dans leur propre camp; plusieurs d'entre les Francs perdirent la vie, d'autres furent faits prisonniers; le lendemain il en arriva soixante-sept au Caire, entre lesquels on remarquait trois templiers. Un autre jour, la flotte musulmane brûla un vaisseau chrétien.

[232] En 1219.

«Cependant le canal qui séparait les deux armées n'était pas large, et encore il offrait plusieurs gués faciles. Un mardi 8 février, la cavalerie chrétienne, conduite par un perfide musulman, passa à gué à l'endroit nommé Salman, et se déploya sur l'autre rive. Ce mouvement fut si subit, qu'on ne s'en aperçut pas à temps; les musulmans furent surpris dans leurs propres tentes. L'émir Fakr-Eddin était alors au bain. Aux cris qu'il entendit, il sortit précipitamment et monta à cheval; mais déjà le camp était forcé, et Fakr-Eddin s'étant avancé imprudemment, fut tué[233]. Dieu ait pitié de son âme! sa fin ne pouvait être plus belle. Il avait joui de l'autorité un peu plus de deux mois[234].

[233] On lit dans Makrizi un trait qui montre quel désordre effroyable régnait alors dans l'armée musulmane. Le bruit de la mort de Fakr-Eddin n'ayant pas tardé à se répandre, les mameloucks et une partie des émirs se débandèrent pour courir à sa maison et la piller. Ses coffres furent brisés, l'argent fut enlevé, les meubles et les chevaux emportés; après quoi la maison fut livrée aux flammes. (_Note de M. Reinaud._)

[234] Fakr-Eddin avait été nommé régent, après la mort du Sultan, en attendant l'arrivée de son fils, qui était gouverneur d'Edesse.

«Cependant le frère du roi de France avait pénétré en personne dans Mansourah. Il s'avança jusque sur les bords du Nil, au palais du sultan. Les chrétiens s'étaient répandus dans la ville. Telle était la terreur générale, que les musulmans, soldats et bourgeois, couraient à droite et à gauche dans le plus grand tumulte; peu s'en fallut que toute l'armée ne fût mise en déroute. Déjà les Francs se croyaient assurés de la victoire, lorsque les mameloucks appelés _giamdarites_ et _baharites_, lions des combats et cavaliers habiles à manier la lance et l'épée, fondant tous ensemble et comme un seul homme sur eux, rompirent leurs colonnes et renversèrent leurs croix. En un moment ils furent moissonnés par le glaive ou écrasés par la massue des Turcs; quinze cents d'entre les plus braves et les plus distingués couvrirent la terre de leurs cadavres. Ce succès fut si prompt, que l'infanterie chrétienne, qui déjà était parvenue au canal, ne put arriver à temps. Un pont avait été jeté sur le canal. Si la cavalerie avait tenu plus longtemps, ou si toute l'infanterie chrétienne avait pu prendre part au combat, c'en était fait de l'islamisme; mais déjà cette cavalerie était presque anéantie; une partie seulement parvint à sortir de Mansourah, et se réfugia sur une colline nommée Gédilé, où elle se retrancha. Enfin, la nuit sépara les combattants. Cette journée devint la source des bénédictions de l'islamisme et la clef de son allégresse. Lorsque l'action commença, un pigeon en apporta la nouvelle au Caire. On était alors dans l'après-midi. Le billet était adressé à l'émir Hossam-Eddin, qui me le donna à lire; il était ainsi conçu: «Au moment où ce billet est écrit, l'ennemi fond sur Mansourah; on en est aux mains.» Il ne contenait rien de plus. Ces paroles nous frappèrent tous de terreur; on regardait généralement l'islamisme comme perdu. A la fin du jour les fuyards commencèrent à arriver du camp; la porte de la Victoire, tournée de ce côté, resta toute la nuit ouverte pour leur donner asile. Enfin, le lendemain, au lever du soleil, nous reçûmes l'heureuse nouvelle de la victoire des musulmans. Aussitôt le Caire et le vieux Caire se couvrirent de tapisseries; les rues retentirent des marques de la joie publique; les cœurs se livrèrent à l'allégresse, et l'on commença à se rassurer sur l'issue de cette guerre.»

GÉMAL EDDIN, traduit par Reinaud, dans la _Bibliothèque des Croisades_, t. 4, p. 457.

SAINT LOUIS EST FAIT PRISONNIER.

Or je vous dirai comment le roi fut pris, ainsi que lui-même me le conta. Il me dit qu'il avait laissé sa bataille[235] et s'était mis lui et monseigneur Geoffroy de Sargines dans la bataille de monseigneur Gauthier de Châtillon, qui faisait l'arrière-garde; et me conta le roi qu'il était monté sur un petit roncin[236], couvert d'une housse de soie, et dit que derrière lui il ne demeura de tous chevaliers et sergents que monseigneur Geoffroy de Sargines, lequel mena le roi jusqu'à Casel[237], là où le roi fut pris. Le roi me conta que monseigneur Geoffroy de Sargines le défendait contre les Sarrasins, comme le bon valet défend contre les mouches la coupe de son seigneur; car toutes les fois que les Sarrasins l'approchaient, il prenait son épée, qu'il avait mise entre lui et l'arçon de sa selle, la mettait sous son aisselle, et leur courait sus et les chassait d'à côté le roi; il mena ainsi le roi jusqu'à Casel, où on le descendit en une maison et où on le coucha au giron d'une bourgeoise de Paris, comme tout mort, et ils croyaient que il ne devait pas voir le soir[238]. Là vint monseigneur Philippe de Montfort, qui dit au roi qu'il avait vu l'émir[239], avec lequel il avait traité de la trêve; que s'il voulait, il irait vers lui pour refaire la trêve de la manière que les Sarrasins voudraient. Le roi le pria qu'il y allât et qu'il le voulait bien. Il alla au Sarrasin; le Sarrasin avait ôté son turban de sa tête et ôta son anneau de son doigt pour assurer qu'il tiendrait la trêve. Pendant ce temps il advint un grand malheur à nos gens; un traître sergent, qui avait nom Marcel, commença à crier à nos gens: «Seigneurs chevaliers, rendez-vous, le roi vous le mande[240], et ne faites pas occire le roi.» Tous crurent que le roi leur avait mandé, et rendirent leurs épées aux Sarrasins. L'émir vit que les Sarrasins amenaient nos gens prisonniers; il dit à monseigneur Philippe qu'il ne convenait pas qu'il donnât trêve à nos gens, car il voyait bien qu'ils étaient pris.

[235] Corps d'armée, bataillon.

[236] Petit cheval de selle pour les domestiques.

[237] MM. Michaud et Poujoulat, dans leur édition de Joinville (_Collection des Mémoires pour servir à l'histoire de France depuis le treizième siècle jusqu'à la fin du dix-huitième_) disent (t. I, p. 237) que les croisés appelaient tout village Casel; et que ce Casel doit être le village de Baramoun, bâti sur la rive droite du Nil, à trois ou quatre lieues de Mansourah.

[238] Saint Louis était alors très-malade de l'épidémie qui avait détruit son armée, et qui était le scorbut et la dyssenterie.

[239] L'amiral.

[240] Ordonne; mandement, ordre.

JOINVILLE, _Histoire de saint Louis_, traduite par L. Dussieux.

GAUTHIER DE CHATILLON.

Je ne veux pas oublier aucunes choses qui advinrent en Égypte pendant que nous y étions. Tout d'abord je vous dirai de monseigneur Gauthier de Châtillon, qu'un chevalier, qui avait nom monseigneur Jean de Monson, me conta qu'il vit monseigneur de Châtillon en une rue qui était au casel où le roi fut pris, et cette rue traversait tout droit le casel; de sorte qu'on voyait les champs des deux extrémités. Dans cette rue était monseigneur Gauthier de Châtillon, l'épée au poing toute nue; quand il voyait que les Turcs se mettaient dans cette rue, il leur courait sus, l'épée au poing, et les chassait hors du casel; et pendant la fuite que les Turcs faisaient devant lui, eux qui tiraient aussi bien devant que derrière, ils le couvraient de flèches. Quand il les avait chassés hors du casel, il arrachait ces traits qu'il avait sur lui, remettait sa cotte d'armes, levait les bras avec son épée et criait: Châtillon! chevalier! où sont mes hommes? Quand il se retournait, il voyait que les Turcs étaient entrés par l'autre bout du casel; il leur recourait sus, l'épée au poing, et les en chassait; et ainsi fit par trois fois de la manière dessus dite.

Quand l'amiral des galères m'eut amené vers ceux qui avaient été pris à terre, je m'enquis de monseigneur Gauthier à ceux qui avaient été autour de lui; je ne trouvai personne qui pût me dire comment il avait été pris, excepté monseigneur Jean Foninons, le bon chevalier, qui me dit que pendant qu'on l'amenait prisonnier vers la Mansoure, il trouva un Turc qui était monté sur le cheval de monseigneur Gauthier de Châtillon, et la croupière du cheval était toute sanglante; il lui demanda ce qu'il avait fait de celui à qui le cheval appartenait, et le Turc lui répondit qu'il lui avait coupé la gorge, tout à cheval, comme il paraissait à la croupière qui était rougie de son sang.

JOINVILLE, _Histoire de saint Louis_, traduite par L. Dussieux.

LETTRE DE SAINT LOUIS

_Sur sa captivité et sa délivrance._

1250.

Louis, par la grâce de Dieu, roi des Français, à ses chers et fidèles prélats, barons, guerriers, citoyens, bourgeois, et à tous les autres habitants de son royaume à qui ces présentes lettres parviendront, salut.

Pour l'honneur et la gloire du nom de Dieu, désirant de toute notre âme poursuivre l'entreprise de la croisade, nous avons jugé convenable de vous informer tous qu'après la prise de Damiette, que Notre-Seigneur Jésus-Christ, par sa miséricorde ineffable, avait comme par miracle livrée au pouvoir des chrétiens, ainsi que vous l'avez sans doute appris, de l'avis de notre conseil, nous partîmes de cette ville le 20 du mois de novembre dernier. Nos armées de terre et de mer étant réunies, nous marchâmes contre celle des Sarrasins, qui était rassemblée et campée dans un lieu qu'on nomme vulgairement Massoure. Pendant notre marche, nous soutînmes les attaques des ennemis, qui éprouvèrent constamment quelque perte assez considérable. Un jour, entre autres, plusieurs de l'armée d'Égypte, qui étaient venus attaquer les nôtres, furent tous tués. Nous apprîmes en chemin que le soudan du Caire venait de terminer sa vie malheureuse; qu'avant de mourir il avait envoyé chercher son fils, qui restait dans les provinces de l'Orient, et avait fait prêter serment de fidélité en faveur de ce prince à tous les principaux officiers de son armée, et qu'il avait laissé le commandement de toutes ses troupes à un de ses émirs, Fakr-Eddin. A notre arrivée au lieu que nous venons de nommer, nous trouvâmes ces nouvelles vraies. Ce fut le mardi d'avant la fête de Noël que nous y arrivâmes; mais nous ne pûmes approcher des Sarrasins, à cause d'un courant d'eau qui se trouvait entre les deux armées, et qu'on appelle le fleuve Thanis, courant qui se sépare en cet endroit du grand fleuve du Nil. Nous plaçâmes notre camp entre ces deux fleuves, nous étendant depuis le grand jusqu'au petit. Nous eûmes là quelques engagements avec les Sarrasins, qui eurent plusieurs des leurs tués par l'épée des nôtres, mais dont un grand nombre fut noyé dans les eaux. Comme le Thanis n'était pas guéable, à cause de la profondeur de ses eaux et de la hauteur de ses rives, nous commençâmes à y jeter une chaussée pour ouvrir un passage à l'armée chrétienne; nous y travaillâmes pendant plusieurs jours avec des peines, des dangers et des dépenses infinies. Les Sarrasins s'opposèrent de tous leurs efforts à nos travaux; ils élevèrent des machines contre nos machines; ils brisèrent avec des pierres et brûlèrent avec leur feu grégeois les tours en bois que nous dressions sur la chaussée. Nous avions presque perdu tout espoir de passer sur cette chaussée, lorsqu'un transfuge sarrasin nous fit connaître un gué par où l'armée chrétienne pourrait traverser le fleuve. Ayant rassemblé nos barons et les principaux de notre armée le lundi d'avant les Cendres, il fut convenu que le lendemain, c'est-à-dire le jour de Carême-prenant, on se rendrait de grand matin au lieu indiqué pour passer le fleuve, et qu'on laisserait une petite partie de l'armée à la garde du camp. Le lendemain, ayant rangé nos troupes en ordre de bataille, nous nous rendîmes au gué, nous traversâmes le fleuve, non sans courir de grands dangers, car le gué était plus profond et plus périlleux qu'on ne l'avait annoncé. Nos chevaux furent obligés de passer à la nage, et il n'était pas aisé de sortir du fleuve, à cause de l'élévation de la rive, qui était toute limoneuse.