L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 2/4) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques

Part 29

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Plusieurs de ces canons regardent l'établissement de l'inquisition dans le pays pour la recherche des hérétiques. On y ordonna, en effet, que les évêques députeraient dans chaque paroisse un prêtre et deux ou trois laïques de bonne réputation, lesquels feraient serment de rechercher exactement tous les hérétiques et leurs fauteurs, de visiter pour cela toutes les maisons depuis le grenier jusqu'à la cave, et tous les souterrains où ils pouvaient se cacher, et de les dénoncer ensuite aux ordinaires[186], aux seigneurs des lieux et à leurs officiers pour les punir sévèrement. On ordonne ensuite la confiscation des biens, et on statue d'autres peines contre ceux qui leur permettraient dorénavant d'habiter dans leurs terres. Pour ne pas confondre cependant l'innocent avec le coupable, on défendit de punir personne comme hérétique, à moins qu'il n'eût été jugé tel par l'évêque ou par un ecclésiastique qui en eût le pouvoir. On permet à toute sorte de personnes de faire partout la recherche des hérétiques, et on donne ordre aux baillis des lieux de prêter main forte pour cette recherche; avec autorité au bailli du roi de procéder dans les domaines du comte de Toulouse, et au comte et aux autres, dans les domaines du roi. On statue que les hérétiques _revêtus_, qui s'étaient convertis, n'habiteraient pas les lieux suspects d'hérésie où ils demeuraient auparavant, mais dans des villes catholiques; que, pour preuve qu'ils détestaient leurs anciennes erreurs, ils porteraient deux croix sur la poitrine, l'une à droite, l'autre à gauche, d'une couleur différente de celle de leurs habits, et qu'ils ne pourraient être admis aux charges publiques, ni être capables des effets civils, sans une dispense particulière du pape ou de son légat _a latere_. On appelait croisés pour le fait d'hérésie ceux qui étaient ainsi condamnés à porter des croix. Il est ordonné ensuite que les autres hérétiques qui ne se seraient pas convertis de leur propre mouvement, mais par la crainte des peines, seroient renfermés et nourris aux dépens de ceux qui posséderaient leurs biens, avec ordre à l'évêque, s'ils n'avaient rien, de pourvoir à leur subsistance. Il est enjoint aux hommes depuis quatorze ans et au-dessus, et aux femmes depuis l'âge de douze ans, de renoncer par serment à toutes sortes d'erreurs, de promettre de garder la foi catholique, de dénoncer et de poursuivre les hérétiques, et de renouveler ce serment tous les deux ans. On déclara suspects d'hérésie tous ceux qui ne se confesseraient pas et ne communieraient pas trois fois l'an. On défendit aux laïques d'avoir chez eux des livres de l'Ancien et du Nouveau Testament, excepté le Psautier, le Bréviaire ou les Heures pour l'office divin, qu'il n'était pas même permis de garder traduits en langue vulgaire; on fut obligé de faire cette défense, qu'on trouve ici pour la première fois, afin d'empêcher l'abus que les hérétiques faisaient des livres saints.

[186] _Ordinaire_, en jurisprudence canonique, signifie l'archevêque, évêque ou autre prélat qui a la juridiction ecclésiastique dans un territoire.

Les canons suivants prescrivent d'autres mesures pour extirper l'hérésie du pays, y entretenir la paix et pourvoir à la sûreté publique; ils défendent de construire de nouvelles forteresses et de relever celles qui étaient détruites; ils maintiennent les églises et les ecclésiastiques dans leurs immunités et priviléges; font défense de payer la taille aux clercs, excepté à ceux qui étoient marchands ou mariés, et de lever de nouveaux péages. On ordonna de plus de se liguer actuellement par serment contre les ennemis de la foi et de la paix, nommément contre Guillaume seigneur de Pierre-Pertuse, qui occupait le château de Puylaurens dans le pays de Fenouillèdes, et Nairaut d'Aniort, qu'on déclara excommuniés s'ils ne se soumettaient quinze jours après l'expiration de la trêve qui leur avait été accordée. On défendit aux barons, châtelains, chevaliers, citoyens ou bourgeois et paysans, de s'engager par serment dans aucune autre ligue, sous peine d'une amende proportionnée à leur condition. Enfin il est ordonné à tous les juges de rendre la justice gratis, et de publier tous les ans ces statuts dans les provinces aux Quatre-Temps de l'année. Ce sont là les principaux canons de ce concile de Toulouse, durant lequel l'évêque de cette ville défraya la plupart des prélats qui y assistèrent.

C'est donc à ce concile qu'il faut attribuer l'établissement fixe et permanent du tribunal de l'inquisition. On en commença aussitôt les procédures, et le cardinal-légat fit examiner durant l'assemblée tous ceux qui étaient les plus suspects. Pour y mieux réussir, il fit réhabiliter par le concile Guillaume de Solier, hérétique revêtu, qui s'était converti volontairement, afin de se servir de son témoignage contre ses complices. Cette recherche, ou _inquisition_, fut établie en telle sorte que les évêques entendirent chacun séparément un certain nombre de témoins, que Foulques, évêque de Toulouse, leur administra; et après avoir reçu leurs dépositions, ils en remirent les actes entre les mains de ce prélat, pour les conserver et y avoir recours en cas de besoin; ils expédièrent ainsi cette affaire beaucoup plus vite. On entendit d'abord ceux qui étaient réputés catholiques, et ensuite ceux dont la foi était plus suspecte; mais ces derniers convinrent ensemble de ne rien révéler qui pût leur causer du préjudice; aussi cette procédure fut-elle entièrement inutile. Quelques-uns, plus prudents, prévoyant qu'ils seraient dénoncés, prévinrent les informations, s'avouèrent coupables, et demandèrent pardon au légat, qui leur fit grâce. Il la refusa aux autres, et les ayant forcés à comparaître, ils furent traités durement. Enfin, quelques autres eurent recours aux voies de droit, et demandèrent qu'on leur déclarât les noms de ceux qui avaient déposé contre eux, afin d'examiner s'ils n'avoient pas quelque sujet de récusation et s'ils n'étaient pas de leurs ennemis. Ils suivirent le légat jusqu'à Montpellier pour l'engager à leur accorder cette demande; mais ce prélat, craignant que les accusés n'entreprissent sur la vie de leurs délateurs, éluda leurs instances et leur fit voir seulement en général la liste de tous les témoins; or, comme ils ignoraient ceux qui les avaient chargés, ils n'osèrent en récuser aucun en particulier, se désistèrent de leurs poursuites et se soumirent enfin à ses ordres.

1232. Le pape Grégoire IX informé que plusieurs hérétiques de la province, après avoir abjuré leurs erreurs, les avoient reprises, écrivit au roi et le pria d'avertir Raymond, comte de Toulouse, de n'avoir aucun commerce avec eux; et sous prétexte que les évêques étaient détournés par diverses occupations, il commit, au mois d'avril de l'an 1233, aux frères Prêcheurs[187] l'exercice de l'inquisition contre les hérétiques, dans le Toulousain et le reste du royaume, et spécialement dans les provinces de Bourges, Bordeaux, Narbonne, Auch, Vienne, Arles, Aix et Embrun, avec pouvoir de procéder par sentence contre les accusés. Il recommanda les frères Prêcheurs à tous les prélats du royaume, aux comtes de Toulouse et de Foix et à tous les autres comtes, vicomtes, barons et sénéchaux de France, et à tous les barons d'Aquitaine, les priant de favoriser ces religieux dans l'exécution de leur commission. En conséquence, l'évêque de Tournay, légat du saint-siége, établit à Toulouse deux religieux de l'ordre de Saint-Dominique, savoir: frère Pierre Cellani et frère Guillaume Arnaldi, qui furent les premiers inquisiteurs de leur ordre dans cette ville. Il en établit de même dans chacune des principales villes où ils avaient des couvents, comme à Montpellier, Carcassonne, Cahors, Alby, etc. Depuis ce temps-là, ces religieux érigèrent en France, mais surtout à Toulouse et à Carcassonne, un tribunal, qui a duré pendant plusieurs siècles, et auquel ils firent citer non-seulement tous ceux qui leur furent dénoncés comme hérétiques ou suspects d'hérésie, mais encore tous ceux qui étoient accusés de sortilége, de magie, de maléfice, de judaïsme, etc. Ils suivirent une procédure qui leur étoit propre dans les divers jugements qu'ils rendirent; et ou ils livrèrent les accusés au bras séculier pour être brûlés vifs, ou ils les condamnèrent à être renfermés pour toujours dans des prisons particulières, ou, enfin, ils se contentèrent de leur imposer des pénitences laborieuses, suivant qu'ils étoient plus ou moins coupables. L'usage de renfermer dans une prison perpétuelle ceux qui étoient convaincus d'hérésie ou les relaps fut alors établi dans le pays. Entre les hérétiques qui furent pris à Toulouse, on se saisit de leur principal chef, nommé _Vigorosus de Baconia_, qui fut brûlé vif.

[187] Ou Dominicains.

DOM VAISSETTE, _Histoire générale de Languedoc_, t. 3, p. 395.

LA CROISADE D'ENFANTS.

1212-1213.

L'expédition d'outre-mer entreprise vers 1212, et composée d'enfants, si elle n'est pas un des événements les plus marquants de l'histoire des croisades, n'en paraît pas un des moins extraordinaires...

Il paraît que les croisés appartenaient à deux nations et formèrent deux troupes qui suivirent une route opposée. Les uns, partis de l'Allemagne, traversèrent la Saxe, les Alpes, et arrivèrent jusqu'aux bords de la mer Adriatique; la France fournit les autres; et ceux-ci, rassemblés aux environs de Paris, traversèrent la Bourgogne et arrivèrent à Marseille, lieu de leur embarquement.

Les prestiges, les fascinations, l'annonce de prodiges, furent employés pour soulever cette jeunesse et la mettre en mouvement. On rapportait, selon Vincent de Beauvais[188], que le Vieux de la Montagne, qui avait coutume d'élever des _Arsacides_ depuis l'âge le plus tendre, retenait deux clercs captifs, et ne leur accorda la liberté que lorsqu'ils lui eurent promis de lui ramener de jeunes garçons de la France. L'opinion était donc que ces enfants, trompés par de fausses visions et séduits par les promesses des deux clercs, se revêtirent du signe de la croix.

[188] _Speculum historicum._

Le promoteur de la croisade en Allemagne était un certain Nicolas, Allemand de nation. Cette multitude d'enfants s'était persuadée, dit Bizarre[189], à l'aide d'une fausse révélation, que la sécheresse serait telle cette année que les abîmes de la mer se trouveraient à sec; et elle était venue à Gênes dans l'intention de se rendre à Jérusalem en suivant le lit aride de la Méditerranée.

[189] _Hist. Genuens._

La composition de ces troupes répondait parfaitement à ces moyens de séduction. On y voyait des enfants de tout âge, de toute condition, même de tout sexe; quelques-uns n'avaient pas plus de douze ans; ils se mettaient en route des villes et des villages, sans chefs, sans guides, sans aucune provision, ayant la bourse vide. En vain leurs parents, leurs amis, cherchaient à les retenir, en leur montrant la folie d'une telle expédition; la captivité dans laquelle on les condamnait redoublait leur ardeur; brisant les portes, ou s'ouvrant une issue à travers les murs, ils parvenaient à s'échapper et allaient rejoindre leurs bandes respectives. Si on les interrogeait sur le but de leur voyage, ils répondaient qu'ils allaient visiter les lieux saints[190]. Quoiqu'un pèlerinage commencé sous de semblables auspices, marqué de toutes sortes d'excès, dût être un objet de scandale plutôt que d'édification, il y eut des gens assez peu sensés pour y voir un effet de la toute-puissance de Dieu; des hommes, des femmes quittèrent leurs maisons et leurs champs, et se joignirent aux troupes vagabondes, croyant suivre la voie du salut; d'autres leur fournirent de l'argent et des vivres, pensant aider des âmes inspirées de Dieu et guidées par les sentiments d'une vive piété. Le pape, instruit de leur marche, dit en gémissant: «Ces enfants nous reprochent d'être plongés dans le sommeil, tandis qu'ils volent à la défense de la Terre Sainte.» Si des hommes prévoyants, parmi le clergé, blâmaient ouvertement cette expédition, on donnait l'incrédulité et l'avarice pour motif de leurs censures; et afin d'éviter le mépris public, la sagesse était condamnée au silence.

[190] Le nombre de ces enfants s'éleva à plus de 50,000.

Cependant l'événement fit voir que tout ce que l'homme entreprend sans raison n'obtient point une heureuse issue; et bientôt, dit l'évêque Sicard[191], cette multitude disparut tout entière. Mais il faut soigneusement distinguer ici le sort des croisés allemands et français; quoiqu'une partie de ceux-ci ait pu se diriger vers l'Italie.

[191] _Chronic._, apud Muratori, t. 7.

Il suffisait de porter le signe de la croix pour être admis dans la croisade; si la surveillance des princes et des prélats, dans les expéditions dirigées par la puissance ecclésiastique et séculière, ne parvenait point à en écarter les hommes de mauvaises mœurs, quelle espèce, de gens ne devait point recéler une réunion formée sans aucun soin, et dont la plupart des membres fuyaient, comme l'enfant prodigue, la maison paternelle, pour se livrer sans contrainte à leurs penchants vicieux? Aussi, le récit de Godefroi le Moine[192] ne doit-il point nous étonner, lorsqu'il rapporte que des voleurs se mêlèrent parmi les pèlerins allemands et disparurent après les avoir dépouillés de leurs bagages et des dons que les fidèles leur distribuaient. Un de ces voleurs ayant été reconnu à Cologne, termina ses jours sur la potence. A ce premier malheur se joignit une foule de maux, résultat nécessaire de l'imprévoyance des croisés. La fatigue d'une longue route, la chaleur, le besoin, en moissonnèrent une grande partie. De ceux qui arrivèrent en Italie, les uns se dispersèrent dans les campagnes, et, dépouillés par les habitants, ils furent réduits en servitude; d'autres, au nombre de sept mille, se présentèrent devant Gênes. D'abord le sénat leur permit de séjourner six ou sept jours dans la ville; mais, réfléchissant ensuite sur l'inutilité de leur entreprise, craignant qu'une telle multitude n'apportât la disette, appréhendant surtout que Frédéric, qui était alors en rébellion contre le saint-siége et en guerre avec Gênes, ne profitât de cette circonstance pour exciter quelque tumulte, il ordonna aux croisés de s'éloigner de la ville. Cependant une opinion reçue du temps de Bizarre était que la république accorda le droit de cité à plusieurs de ces jeunes Allemands, distingués par l'éclat de leur naissance; ils acquirent par la suite une telle considération qu'ils entrèrent dans l'ordre des patriciens; et c'est d'eux, ajoute le même historien, que tirent leur origine plusieurs familles encore existantes de nos jours, parmi lesquelles on distingue la maison des Vivaldi. Les autres, reconnaissant trop tard leur erreur, reprirent la route de leur pays; et ces croisés, qu'on avait vus s'avancer par troupes nombreuses, en répétant des chants propres à les animer, revinrent isolément, dépouillés de tout, marchant les pieds nus, éprouvant les angoisses de la faim, et servant de dérision à la population des villes et des campagnes.

[192] _Annales_, apud Freh. collect.

Les croisés de France éprouvèrent un sort à peu près semblable: une faible partie revint; le reste périt dans les flots ou devint un objet de spéculation pour deux négociants de Marseille. Hugues de Fer et Guillaume Porc, c'étaient leurs noms, faisaient avec les Sarrasins un grand commerce, dont la vente des jeunes garçons formait une branche considérable. L'occasion d'un trafic avantageux ne pouvait être plus favorable; ils offrirent donc aux pèlerins qui arrivèrent à Marseille de les transporter en Orient, sans aucune rétribution, donnant à cet acte de générosité la piété pour motif. Cette proposition fut acceptée avec joie, et sept vaisseaux chargés de ces pèlerins voguèrent vers les côtes de Syrie. Au bout de deux jours de navigation, lorsque les bâtiments étaient parvenus en face de l'île Saint-Pierre, près la Roche-du-Reclus, une tempête violente s'éleva, et la mer engloutit deux de ces navires et tous les passagers qu'ils portaient. Les cinq autres parvinrent à Alexandrie, et les jeunes croisés furent tous vendus aux Sarrasins ou à des marchands d'esclaves[193]. Le calife en acheta quarante pour sa part, qui tous étaient dans les ordres, et les fit élever avec soin, dans un lieu séparé; douze autres périrent martyrs, n'ayant point voulu renoncer à la religion. Aucun d'eux, au dire d'un des clercs élevés par le calife, et qui recouvra par la suite sa liberté, n'embrassa le culte de Mahomet; tous, fidèles à la religion de leurs pères, la pratiquèrent constamment dans les larmes et dans la servitude. Hugues et Guillaume, ayant formé plus tard le projet d'assassiner Frédéric, furent découverts, et périrent d'une mort honteuse, ainsi que trois Sarrasins leurs complices, trouvant dans cette fin misérable le juste salaire de leur trahison.

[193] _Chronique_ d'Albert des Trois-Fontaines.--Thomas de Champré, _Lib. de Apibus_, lib. 2, c. 3.--Roger Bacon, _Opus majus_.--Jacob de Vorag., _Chronic. Genuens._, ap. Muratori, t. 9.--Albert de Stade, etc. Le commerce des enfants était pratiqué ouvertement par les Grecs et les Vénitiens.

Par la suite, le pape Grégoire IX fit élever une église dans l'île de Saint-Pierre, en l'honneur des naufragés, et institua douze canonicats pour la desservir. On montrait encore du temps d'Albéric le lieu où avaient été ensevelis les cadavres que la mer avait rejetés sur ses bords.

Quant aux croisés qui survécurent à tant de calamités et restèrent en Europe, le pape ne voulut pas les relever de leurs vœux, à l'exception toutefois de quelques vieillards ou infirmes; le reste fut obligé de s'acquitter du pèlerinage dans l'âge de maturité, ou le racheta par des aumônes.

JOURDAIN, _Lettre à M. Michaud_, dans _l'Histoire des Croisades_, t. 3, p. 605.

MÊME SUJET.

1213.

Dans le cours de cette même année, pendant l'été qui suivit, une chose étrange et inouïe se passa en France. Possédé par l'ennemi du genre humain, un enfant, véritablement enfant par son âge, et d'une naissance tout à fait obscure, se mit à parcourir les villes et les châteaux du royaume de France, comme s'il eût été inspiré de Dieu; il chantait en mesure dans le langage français: «Seigneur Jésus-Christ, rends-nous ta sainte croix;» et il ajoutait plusieurs autres invocations. Lorsque les autres enfants de son âge le voyaient et l'entendaient, ils le suivaient en foule. On eût dit que les prestiges du diable leur faisaient perdre la tête; ils abandonnaient pères, mères, nourrices et amis, et se mettaient à chanter la même chose, et sur le même ton que leur chef. On ne pouvait les garder sous clef (ce qui est étonnant à dire), et les prières de leurs parents n'avaient aucun effet sur eux; rien ne réussissait à les empêcher de suivre leur guide vers la mer Méditerranée, comme s'ils allaient la traverser; ils s'avançaient processionnellement en chantant et en modulant leur refrain; aucune ville ne pouvait les contenir, tant ils étaient nombreux. Leur chef était placé sur un char orné de draperies; il était entouré de ses compagnons armés et psalmodiant. La multitude de ces enfants était telle, qu'ils s'écrasaient les uns les autres en se pressant. Celui d'entre eux qui pouvait emporter quelques brins ou quelques fils arrachés aux vêtements de leur chef, se regardait comme heureux. Mais enfin, le vieil imposteur, Satan, fit si bien, qu'ils périrent tous sur la terre ou sur la mer.

MATTHIEU PARIS, _Grande Chronique_, traduite par M. Huillard-Bréholles, t. 2, p. 483.

BATAILLE DE BOUVINES.

Récit d'un historien Français.

1214.

L'an de l'Incarnation du Seigneur 1214, pendant que le roi Jean exerçait ses fureurs dans le pays de l'Anjou, l'empereur Othon, gagné par argent au parti du roi Jean, rassembla une armée dans le comté de Hainaut, dans un village appelé Valenciennes, dans le territoire du comte Ferrand. Le roi Jean envoya avec lui, à ses frais, le comte de Boulogne, le comte de Salisbury, Ferrand lui-même, le duc de Limbourg, le duc de Brabant, dont ledit Othon avait épousé la fille, et beaucoup d'autres grands et comtes d'Allemagne, de Hainaut, de Brabant et de Flandre. Dans le même temps, le roi Philippe, quoique son fils eût avec lui dans le Poitou la plus grande partie de ses troupes, rassembla une armée, se mit en marche, le lendemain de la fête de sainte Marie-Madeleine, d'un château appelé Péronne, entra de vive force sur le territoire de Ferrand, le traversa en le dévastant à droite et à gauche par des incendies et des ravages, et s'avança ainsi jusqu'à la ville de Tournay, que les Flamands avaient, l'année précédente, prise par fourberie et considérablement endommagée. Mais le roi, y ayant envoyé une armée avec frère Garin et le comte de Saint-Paul, l'avait promptement recouvrée.

Othon vint avec son armée vers un château appelé Mortain (ou Mortagne), éloigné de six milles de Tournay, et qui, après que cette ville eut été recouvrée, avait été pris d'assaut et détruit par ladite armée du roi. Le samedi après la fête de saint Jacques, apôtre et martyr du Christ, le roi proposa de les attaquer; mais les barons l'en dissuadèrent, car ils n'avaient d'autre route pour arriver vers eux qu'un passage étroit et difficile. Ils changèrent donc de dessein, et résolurent de retourner sur leurs pas et d'envahir les frontières du Hainaut par un chemin plus uni et de ravager entièrement cette terre. Le lendemain donc, c'est-à-dire le 27 juillet, le roi quitta Tournay pour se diriger vers un château appelé Lille, où il se proposait de prendre du repos avec son armée pendant cette nuit-là. Le même matin, Othon s'éloigna avec son armée de Mortain. Le roi ne savait pas et ne pouvait croire qu'ils vinssent derrière lui. C'est pourquoi le vicomte de Melun s'écarta de l'armée du roi avec quelques cavaliers armés à la légère, et s'avança vers le côté d'où venait Othon. Il fut suivi d'un homme très-brave, d'un conseil sage et admirable, prévoyant avec une grande habileté ce qui peut arriver, Garin, l'élu de Senlis, que j'ai nommé plus haut le frère Garin, car il était frère profès de l'hôpital de Jérusalem, et alors, quoique évêque de Senlis, n'avait pas cessé de porter comme auparavant son habit de religieux. Ils s'éloignèrent donc de plus de trois milles de l'armée du roi jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés dans un lieu élevé, d'où ils purent voir clairement les bataillons des ennemis s'avancer prêts à combattre. Le vicomte restant quelque temps en cet endroit, l'évêque se rendit promptement vers le roi, lui dit que les ennemis venaient rangés et prêts à combattre, et lui rapporta ce qu'il avait vu, les chevaux couverts de chevaliers et les hommes d'armes à pied marchant en avant, ce qui marquait évidemment qu'il y aurait combat. Le roi ordonna aux bataillons de s'arrêter; et ayant convoqué les grands, les consulta sur ce qu'il y avait à faire. Ils ne lui conseillèrent pas beaucoup de combattre, mais plutôt de s'avancer toujours.