L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 2/4) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques

Part 27

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Dieu veuille défendre le comte! car le temps est venu où il est accueilli avec amour à Toulouse, et où parage et courtoisie doivent être à jamais restaurés. Mais don Guyot et don Guy arrivent courroucés, avec leurs belles compagnies de guerre, suivies de leurs bagages. Don Alard et don Foucault, sur leurs chevaux à beaux crins, bannières déployées et gonfanons dressés, marchent sur Toulouse par les chemins fréquentés; derrière eux viennent des heaumes, des écus ornés d'or battu, aussi nombreux, aussi serrés que s'il en était tombé une pluie, et toute la plaine reluit de hauberts et d'enseignes. Au val de Montolieu, là où les murs sont abattus, Guy de Montfort crie aux siens, qui bien l'entendent: «A terre! francs chevaliers!» Et il est obéi. Au son des trompettes, chaque cavalier a mis pied à terre, et tous, rangés en bataille et les épées nues, se sont violemment jetés dans les rues, brisant et forçant tous les obstacles. Les hommes de ville, jeunes et vieux, chevaliers et bourgeois, ont soutenu leur attaque. Le vaillant et bon peuple, le peuple aimé et bien voulu de son chef, a durement combattu pour les repousser; et les servants, les archers, ont tendu leurs arcs contre eux, et se sont entremêlés à eux, donnant et recevant des coups. Mais les Français ont redoublé de hardiesse, et ils enlèvent d'abord les barrières et les barricades, pénètrent en combattant dans l'intérieur de la ville et y mettent le feu en un instant. Mais ceux de Toulouse l'éteignent avant qu'il ne se soit étendu. Là-dessus accourt, à travers la foule, Roger Bernard avec toute sa troupe, qu'il commande et conduit, ranimant les courages partout où il est reconnu. Don Pierre de Durban, à qui appartient Montagut, lui porte sa bannière, dont la vue les enflamme. Il descend de cheval, et se place sur un lieu élevé, criant et nommant Toulouse et Foix! Et là où ils se montrent, là tombent, poignent et taillent les épieux, les masses et les épées émoulues, les dards, les flèches menues, les pierres, drus et serrés comme si c'était une pluie. Du haut des maisons sont lancées des tuiles tranchantes qui brisent les heaumes, les panaches et les écus, les mains et les bras, les jambes et les poitrines. Ceux de la ville ont de tant de manières attaqué les autres, ils les ont si fortement assaillis de coups, de cris, de vacarme, qu'ils les ont faits, de courageux, éperdus et craintifs. Ils leur ont coupé toute entrée et tout passage, et les mènent tous à la fois, fuyant, vaincus, battus, se défendant mal et ne sachant où recourir. Enfin, ceux de Toulouse ont tellement redoublé de courage et de vigueur, qu'ils les ont hors de la ville jetés, recrus[174] et accablés, montant et se réfugiant tous droit au jardin de Saint-Jacques, derrière lequel ils se sont retirés. Mais il est resté dans la ville des Français étendus morts; il y est resté deux des corps d'hommes et de chevaux, de quoi faire longtemps vermeils la terre et le marais. Bernard de Comminges a fait œuvre de bon capitaine; c'est lui qui, avec sa bonne compagnie de braves avisés, a tenu et défendu les débouchés et les passages du côté du château où se trouvait le bagage de l'ennemi. Louange et gloire lui en soient rendues! «Seigneurs, se prend à dire don Alard aux Français, je vous vois accablés. Qui a pu, bons chevaliers, nous malmener de la sorte? Oh! comme voilà la France honnie et notre renom perdu! Nous voici vaincus par des vaincus! Il vaudrait mieux, pour nous, être morts ou n'être pas nés, que d'avoir été ainsi traités par des gens désarmés.» Ainsi se sont retirés les Français, excepté ceux qui sont restés traînés ou pendus dans la ville, aux cris de te Vive Toulouse! notre salut est arrivé! notre bonheur a commencé!»

[174] Harassés.

_Histoire de la Croisade contre les Albigeois_, traduite par Fauriel.

SIÉGE DE TOULOUSE, MORT DE SIMON DE MONTFORT, LES CROISÉS LÈVENT LE SIÉGE.

1218.

Simon de Montfort, à son arrivée à Toulouse, a commencé le siége de la ville, que les habitants ont fortifiée. Après un an d'efforts, Simon tente un dernier assaut; il a construit une machine de guerre appelée gate, que les Toulousains veulent brûler.

«Jamais pour gate qu'il y ait au monde vous ne perdrez la ville, dit Roger Bernard, et si on l'amène ici, ici vous la détruirez; car il y aura entre les ennemis et nous une mêlée où il sera tellement frappé d'épées, de masses et de tranchants, que de sang et de cervelles nous nous ferons des gants aux mains.»--«Ainsi ferez-vous, seigneur, dit Bernard de Casnac; pour le moment, ne vous effrayez de chose aucune que vous voyiez. Laissez venir la gate, sa tour et ses flèches; plus ils la pousseront, plus sûrement vous la leur prendrez, et si elle vient jusqu'aux lices, vous la brûlerez elle et eux.»--«Seigneurs, dit Estoul de Linar, croyez-moi en ceci, et si vous m'en croyez, vous n'y faillirez pas. Faisons dans cette lice de bonnes murailles, qui soient longues, hautes et avec de grands créneaux, tels qu'ils battent les fossés et les palissades; résistez-leur alors de toutes parts; de quelques stratagèmes qu'ils usent, vous ne craindrez rien; et s'ils viennent vous attaquer, vous les occirez tous.»--«Vous suivrez ce conseil, dit Dalmace de Creissil, il est bon et sage; et vous n'y faillirez point. Mais il y a grand et urgent besoin de vous mettre tous ensemble à l'œuvre.» Là-dessus les clairons et les cors sonnent leurs fanfares; et chacun court aux cordes, chacun tend les trébuchets. Les serviteurs des Capitouls, portant leurs bâtonnets, font délivrer les vivres, les présents, les largesses. La foule apporte force pelles, pics et outils, et rien ne reste en arrière, ni levier, ni coin, ni marteau, ni pieu, ni poële, ni chaudière, ni cuve. On commence les ouvrages, les portes et les guichets; les chevaliers et les bourgeois apportent les briques; les dames et les demoiselles, les petits garçons, les petites filles, les petits et les grands, vont et viennent chantant ballades, chansons et versets. Mais de dehors contre eux tirent fréquemment les pierriers, les arcs et les frondes; ils lancent des pierres et des carreaux, qui de dessus leur tête abattent cruches et gréaux, leur déchirent manches et coiffures, et leur passent entre les jambes, les pieds et les mains; mais ils ont le cœur si vaillant et si brave, que nul ne s'épouvante.

Cependant le comte de Montfort a rassemblé ses cavaliers, les plus vaillants et les mieux éprouvés du siége; il a muni sa gate de bonnes défenses à fortes clefs, et là il a logé ses compagnies de cavaliers, bien couverts de leurs armures, et les heaumes lacés, tandis que fort et vite on pousse la gate. Mais ceux de la ville sont bien appris de guerre; ils tendent, ils montent les trébuchets, placent sur les frondes les grands blocs de roche taillés, qui, les cordes lâchées, volent impétueux et frappent tellement la gate sur le devant et sur les flancs, aux portes, aux voûtes, aux cerceaux entaillés dans le bois, que les éclats en volent de tous côtés, et que maints de ceux qui la poussent en sont renversés. Et par toute la ville les habitants s'écrient d'une voix: «Par Dieu! dame fausse gate, vous ne prendrez pas souris ici.» Et le comte de Montfort est si dolent et courroucé, qu'à haute voix il s'écrie: «Dieu! pourquoi me haïssez-vous? Seigneurs et cavaliers, poursuit-il, considérez cette mésaventure, et comme je suis enchanté en ce moment, que ni l'Église ni tout le savoir des lettrés ne me servent de rien, que l'évêque ne peut m'aider, ni le légat me seconder, que vaillance m'est inutile, ma bravoure chose vaine, et que ni armes, ni sens, ni largesse ne me préservent d'être par le bois ou la pierre accablé. Je me croyais assez sûr de bonne aventure pour prendre la ville avec cette gate; mais je ne sais maintenant plus quoi dire ni quoi faire.»--«Seigneur comte, dit Foulques, pourvoyez-vous d'autre chose, car cette gate ne vaut désormais pas trois dés; et je ne vous tiens point pour sage de la pousser si avant, car je crains fort que vous ne la perdiez avant qu'elle s'en retourne en arrière.»--«Don Foulques, répond le comte, croyez-moi en cela, que par sainte Marie dont Jésus-Christ est né, ou je prendrai Toulouse avant que huit jours ne se passent, ou je serai, à la prendre, occis et martyrisé.»

Cependant dans Toulouse est convoqué le conseil des hommes de la ville et des magistrats, des chevaliers et des bourgeois prudents et discrets. Là l'un dit à l'autre: «Il est désormais bien temps que cette ville soit la nôtre ou celle de nos adversaires.» Alors, du milieu des assistants, car il est gracieux parleur, parle, discourt et raisonne maître Bernard, qui est né à Toulouse et des bien endoctrinés: «Seigneurs, francs chevaliers, dit-il, écoutez-moi s'il vous plaît: Je suis du Capitole, et notre consulat se tient le jour et la nuit prêt et disposé à exécuter et à remplir vos volontés...... Nous serons d'accord sur cela, que puisque la partie est engagée entre le dedans et le dehors, elle ne peut finir que l'un des joueurs ne soit maté, et qu'au gré de la Sainte Vierge, fleur de chasteté, nôtres ou leurs ne soient la terre et le comté. Par la très-sainte Croix! et sage ou folle que soit la chose, nous marcherons contre la gate, si vous marchez les premiers. Si vous ne le faites point, le bourg et la cité sont résolus d'y aller ensemble; et il sera sur la gate frappé tant de coups, que la place restera de sang et de cervelles jonchée. Ou nous mourrons tous ensemble, ou nous vivrons avec honneur. Car mieux vaut mort honorée que lâche vie.»--«Nous voici prêts, répondent les barons. Que le fait soit en bonne aventure entrepris, de façon que, s'il plaît à Jésus-Christ, vous et nous ensemble allions brûler la gate. Nous irons attaquer la gate, c'est là ce qu'il nous faut faire; et nous la prendrons ensemble, vous et nous également, car de tout temps parage[175] et Toulouse furent pairs entre eux.»

Pendant toute la nuit leur croît le désir de combattre, et à l'aube du jour ils descendent tous par les escaliers des murs. Arnaud de Vilamur, le redoutable guerrier, fait armer et disposer les meilleurs chevaliers, les bonnes compagnies de guerre, les braves à la solde, qui garnissent les lices, les fossés, les soliers[176], de bons arcs de main, et d'arbalètes tournoyées, de traits, de flèches et de pieux aigus. Don Escot de Linar, à la tête des travailleurs, en dehors des murs, à gauche de la ville, fait mettre en défense les escaliers, les galeries, les embrasures, les passages et les chemins d'entrée. Les hommes de la ville et les seigneurs auxiliaires, quand ils sont ensemble, conviennent qu'ils attaqueront la gate de concert.

[175] Noblesse.

[176] Le haut des maisons; lieu haut, vu du soleil.

Don Bernard de Casnac, qui est vaillant et beau parleur, les exhorte, les enseigne et leur parle sciemment: «Hommes de Toulouse, voici vos adversaires, ceux qui ont tué vos frères, vos fils, et vous ont donné tant de soucis. Si vous les détruisez, vous serez heureux. Je sais les coutumes des Français fanfarons; ils ont le corps couvert de cottes et de fins doubliers, mais ils n'ont aux jambes rien de plus que leurs chaussiers. Si donc vous les visez et les frappez là fort et dru, au départir de la mêlée, il y restera de leur chair.»--«Et ce sera bonne justice, répondent-ils.--Nous avons de nombreux compagnons, se disent-ils ensuite l'un à l'autre.»--«Nous en avons de reste ici, répond Hugues de la Motte, mais c'est à recevoir et à rendre les coups que le compte doit être entier.» Et les voilà qui descendent dehors, par les escaliers, qui entrent dans les places, qui occupent le terrain autour des fossés, criant: Toulouse! Le brasier de la guerre est allumé! Mort, Mort! il n'en peut être autrement.

Du côté opposé, les reçoivent les Français criant: «Montfort, Montfort! vous en aurez menti cette fois.» Là où ils se rencontrent, là taillent largement les épées, les lances et les armes d'acier tranchant; là s'entrechoquent et se combattent les heaumes de Bavière. A ceux de la ville Armand de Homagne adresse un propos: «Frappez, nobles enfants; songez à la délivrance, songez que parage doit être aujourd'hui affranchi du pouvoir de ses adversaires.»--«Vous aurez dit vrai,» lui répondent-ils. Et là-dessus redoublent le bruit, les cris et les coups tranchants des bourgeois de la ville et de ceux du Capitole... Mais ceux de la ville ont le dessus. De l'intérieur des palissades, ils tiennent ferme contre ceux de dehors, les blessent, rabattent leurs aigrettes, leurs ornements d'or; et telle de ceux-ci devient la détresse, qu'ils n'en peuvent plus souffrir le péril ni le tourment. Ils abandonnent l'attaque des fortifications; mais plus loin, sur les destriers, recommence le combat mortel avec un tel jeu d'épées, que les pieds, les poings et les bras volent par quartiers, et que de sang et de cervelles la terre est vermeille.

Sur la rivière combattent de même les servants et les nautonniers, et dans la plaine, à Montolieu, le carnage est complet. Don Bartas a piqué de l'éperon jusque sous la voûte de la porte, lorsque arrive au comte un écuyer criant: «Seigneur comte de Montfort, vous semblez par trop endurant, par trop bonhomme de saint; de quoi vous recevez aujourd'hui grand dommage. Les hommes de Toulouse ont défait vos chevaliers, vos bonnes troupes, vos meilleurs guerriers à la solde. Là-bas sont morts Guillaume, Thomas, Garnier, don Simonet du Caire, et blessé y est Gautier. Don Pierre de Voisin, don Aymar, don Raynier tiennent encore à la bataille et protègent les hommes armés de targes. Mais pour peu que durent pour nous la détresse et la mort, vous n'aurez jamais la seigneurie de cette terre.» A ces paroles le comte soupire et tremble, il devient triste et noir, et dit: «Mon sacrifice est fait. O Jésus, roi de droiture, faites de moi aujourd'hui un mort en terre, ou que je sois vainqueur!» Cela dit, il envoie à ses hommes de guerre, aux barons de France et à ceux à sa solde l'ordre de venir tous ensemble sur leurs coursiers arabes vers Montolieu; et il en arrive bien soixante mille, en tête desquels tous le comte s'élance le premier impétueusement avec son porte-enseigne, don Sicard de Montaut, don Jean de Berzy, don Foulques, don Riquier, après lesquels vient la grande foule des porte-bourdons[177]. Les cris, le signal des trompettes et des cors, le sifflement des frondes, le choc des pierriers, ressemblent à un ouragan, à une tempête, à des tonnerres, dont tremblent la ville, la rivière et la grève. Ceux de Toulouse sont pris alors d'une telle épouvante, que plusieurs sont abattus dans les fossés du chemin. Mais ils ont bientôt repris courage; ils sortent de nouveau à travers les jardins et les vergers; les servants et les archers ressaisissent la place; et là des flèches menues et des gros traits, des pierres arrondies et des grands coups à plein, telle des deux côtés est la chute qu'elle semble vent, pluie ou cours de torrent. De l'amban gauche, un archer lance une flèche qui frappe à la tête le destrier du comte Guy si fort qu'elle lui entre à moitié dans la cervelle. Et quand le cheval se retourne, un autre archer, de son arc garni de corne, lance une autre flèche, qui atteint don Guy au côté gauche, tellement que l'acier lui est resté dans la chair nue, et que son flanc et son braguier[178] sont vermeils de sang. Le comte de Montfort vient alors à son frère, qu'il aimait fort; il descend à terre proférant des paroles amères: «Beau-frère, fait-il, mes compagnons et moi, Dieu nous a pris en haine, il protège les routiers; et pour votre blessure, je me ferai frère de l'Hôpital.» Tandis que don Guy converse et se lamente, il y a dans la ville un pierrier, œuvre de charpentier, qui de Saint-Sernin, de là où est le cormier, va tirer sa pierre. Il est tendu par les femmes, les filles et les épouses. La pierre part, elle vient tout droit où il fallait; elle frappe le comte Simon sur son heaume d'acier d'un tel coup, que les yeux, la cervelle, le haut du crâne, le front et les mâchoires en sont écrasés et mis en pièces. Le comte tombe à terre mort, sanglant et noir.

[177] Pèlerins.

[178] Haut de chausses.

_Histoire de la Croisade contre les Albigeois_, traduite par Fauriel.

AMAURY, FILS DE SIMON DE MONTFORT, EST NOMMÉ COMTE.

1218.

A Toulouse est entré un messager qui leur a raconté la nouvelle de la mort de Simon; et par toute la ville est alors telle allégresse, que tous courent aux églises, allument les cierges sur tous les candélabres, et s'écrient de joie que Dieu est miséricordieux; qu'il a remis parage en clarté et le fera désormais triompher; que le comte, qui était pervers et tueur d'hommes, est mort sans pénitence, parce qu'il frappait du glaive. Mais les cors, les trompettes, les cris de la joie commune, les carillons, les volées et le chant des cloches, les tambours, les tympans, les grêles clairons, font retentir la ville et les places. Dès lors par tous les sentiers est levé le siége qui avait été mis outre l'eau et qui occupait toute la grève; mais les assiégeants y laissèrent néanmoins sommiers et bagages, pavillons et tentes, harnais et deniers; et les hommes de la ville en eurent plusieurs de prisonniers.

A tous ceux de la ville, la mort de Simon fut une heureuse aventure, qui éclaira ce qui était obscur, qui fit renaître la lumière, restaura parage et mit orgueil en terre. Les trompettes, les clairons, les cors, le son des cloches, et la joie causée par cette pierre qui a frappé le comte, enhardissent les cœurs, les volontés et les forces. Chacun se rend avec ses armes sur la place, et tous vont faire de la gate un feu que rien n'éteignit. Toute la nuit et tout le jour la ville est en réjouissance; et dehors, ceux au siége frémirent et soupirèrent.

Mais dès que le jour devient clair et l'air riant, le cardinal de Rome et les autres puissants barons, l'évêque[179] et l'abbé[180] portant crucifix, délibérèrent ensemble dans la vieille salle. Le cardinal parle le premier, de manière que chacun l'entend: «Seigneurs barons de France, écoutez ce que j'ai à vous dire: grand mal et grand dommage, grand chagrin et grande détresse nous sont venus de cette ville et de nos ennemis. Nous voici par la mort du comte en tel embarras, que nous avons perdu toute vigueur; je m'émerveille fort que Dieu ait consenti à telle chose, et ne nous ait point laissé le vaillant comte, à l'Église et à nous. Mais, puisque le comte est mort, que personne ne perde le temps; faisons tout de suite comte son fils, don Amaury, qui est homme pieux et sage, portant bon et noble cœur. Donnons-lui la terre que son père a conquise. Que par tous pays aillent les prédicateurs et les sermons s'il le faut ici tous ensemble, comme le comte y est mort. Nous manderons aussi en France au bon roi notre ami de nous envoyer l'an prochain son fils Louis, afin de détruire la ville et qu'il n'y soit jamais plus bâti.»--«Seigneurs, dit l'évêque[181], je ne vous contredirai en rien. Que le seigneur pape, qui aimait notre comte et l'avait élu, le mette en la même sépulture où saint Paul est enseveli, et qu'il le proclame corps saint, car il a obéi à l'Église, car il est vraiment saint et martyr, j'en suis garant. Jamais, en ce monde, comte ne faillit moins que lui; et depuis que Dieu endura le martyre et fut mis en croix, il ne voulut et ne souffrit jamais une aussi grande mort que celle du comte; jamais Dieu ni sainte Église n'auront meilleur ami que lui.»--«Seigneur, dit le comte de Soissons, je vous reprends à bon droit, pour que la sainte Eglise n'ait pas de votre dire mauvais renom; ne le nommez pas sanctissime, car nul ne mentit jamais si fort que celui qui l'appelle saint, lui qui est mort sans confession. Mais s'il aima et servit bien la sainte Église, priez Dieu et Jésus-Christ de ne point châtier l'âme du défunt.» Chacun dans son cœur approuva le discours. Don Amaury est mis en possession de toute la terre, le cardinal la lui livra, et le bénit ensuite.

[179] Folquet, évêque de Toulouse.

[180] De Saint-Sernin.

[181] De Toulouse.

_Histoire de la Croisade contre les Albigeois_, traduite par Fauriel.

LEVÉE DU SIÉGE DE TOULOUSE.

1218.

Après avoir nommé Amaury comte de Toulouse, les croisés ont encore tenté de s'emparer de Toulouse et ont été repoussés avec perte.

Ils restèrent après cela quelques jours si paisibles, qu'il n'y eut entre eux ni combat ni victoire. Mais il ne tarde pas à être pris un autre parti; le cardinal de Rome, l'évêque présent et les autres seigneurs s'assemblent secrètement. Là, Guy de Montfort parle, et dit en confidence: «Seigneurs barons, ce siége n'est pour nous que dommage, et cette entreprise ne me plaît ni ne me convient plus désormais. Nous y perdons tous, corps, parents et chevaux, comme y est déjà mort mon frère, qui seul tenait la ville en crainte. Si nous n'abandonnons pas ce siége, notre savoir y faillira.» «Seigneurs, dit Amaury, ayez égard à moi, que vous avez fait comte tout récemment. Si j'abandonne ainsi honteusement ce siége, l'Église en vaudra moins et moi je ne serai rien; l'on dira par tout pays que plein de vie je suis las de guerroyer, et que la mort de mon père m'est sortie de l'esprit.»--«Amaury, dit don Alard, vous ne songez pas maintenant que toute votre milice est d'avis et pense que si vous poursuivez ce siége, la honte sera plus grande. Vous pouvez bien le savoir: ceux qui étaient vaincus sont victorieux; et jamais vous ne vîtes une autre ville gagner après avoir perdu. Les habitants reçoivent chaque jour des blés et du froment, de la viande et du bois qui les maintiennent gais et joyeux, tandis que vont croissant pour nous le chagrin, le péril et la détresse: et il ne semble pas que vous soyez si riche que vous puissiez tenir ce siége encore longtemps.»--«Seigneurs, dit l'évêque, je suis à cette heure si dolent, que jamais du reste de ma vie je ne pourrai être joyeux.» Le cardinal répond avec chagrin et colère: «Seigneurs, levons donc le siége; mais je vous suis bon garant que partout sera prêchée la croisade, et qu'à la Pentecôte viendra infailliblement ici le fils du roi du France; et nous aurons alors tant d'hommes, que les fruits, les feuilles et les herbes des champs ne suffiront pas à les nourrir, et que l'eau de Garonne leur semblera piment. Nous détruirons la ville; et ceux qui sont dedans seront tous livrés à l'épée; telle est ma sentence.» Alors le siége est levé précipitamment; et le jour de Saint-Jacques, qui est clair, sain et beau, ils mettent le feu et la flamme à toutes leurs constructions et au merveilleux château; mais soudain et sur l'heure par les hommes de la ville il fut éteint. Les Français partent, mais ils laissent là étendus maints morts; d'autres sont perdus et leur comte leur manque; et au lieu d'autre butin, ils emportent son corps à Carcassonne.

_Histoire de la Croisade contre les Albigeois_, traduite par Fauriel.

MORT DU COMTE DE TOULOUSE.--AMAURY DE MONTFORT CÈDE SES DOMAINES AU ROI DE FRANCE.

1222-1224.

En 1222, le comte de Toulouse mourut, de mort subite, sans pouvoir parler; mais, conservant encore sa mémoire et sa connaissance, il tendit les mains vers l'abbé de Saint-Sernin, dom Jourdain, qui accourait vers lui, et fit un geste de dévotion; puis, les frères hospitaliers de Saint-Jean étant arrivés et posant sur lui un poêle avec la croix, il l'embrassa, et mourut aussitôt. On porta son corps dans leur maison, mais il ne fut point enseveli, parce qu'il était excommunié, et encore aujourd'hui le garde-t-on privé de sépulture, comme on le voit. Son fils, après avoir fait la paix avec l'Église et le roi de France, produisit vainement des témoins devant le pape, afin de prouver qu'il avait donné des signes de repentir; il ne put obtenir la permission d'ensevelir son père...