L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 2/4) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques

Part 26

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O sage élection des princes, acclamations judicieuses des pèlerins, qui ont chargé un homme si fidèle de défendre la foi et qui ont donné le premier rang à un homme si bien fait pour soutenir la république universelle et la très-sainte affaire de Jésus-Christ contre les hérétiques pestiférés. Il fallait, en effet, que l'ost du Dieu des armées fût commandé par un homme comme celui-ci, orné de la noblesse de la naissance, de la pureté des mœurs et des vertus de la chevalerie, tel enfin que ce fût un bonheur qu'on le plaçât à la tête de tous les autres pour la défense de l'Église menacée, afin que par sa protection s'affermît l'innocence chrétienne, et que la témérité de la méchante hérésie ne pût espérer que son erreur exécrable resterait impunie. Bref, ce Simon de Montfort fut envoyé par le Christ, vraie montagne de force, au secours de son Église, qui menaçait de faire naufrage, pour la sauver de l'acharnement de ses ennemis.

PIERRE DES VAUX DE CERNAY, _Histoire des Albigeois_, trad. par L. Dussieux.

Pierre des Vaux de Cernay était moine dans l'abbaye des Vaux de Cernay et neveu de Gui, abbé de cette abbaye, puis évêque de Carcassonne. Il suivit son oncle à la croisade contre les Albigeois à laquelle il prit part comme prédicateur. Il fut très-dévoué à Simon de Montfort, pour lequel il est plus que partial. La chronique de Pierre des Vaux de Cernay est un document fort curieux pour l'histoire, et peint vivement les mœurs et l'esprit des croisés.

PRISE DE LAVAUR.

1211.

Les croisés ont pris la ville. Il y eut bien quatre cents hérétiques de la race impure de brûlés en un bûcher, qui jeta grandes flammes. Don Amérigatz fût pendu avec maints autres chevaliers; on en pendit quatre-vingts comme on fait les larrons, et on les exposa sur des fourches, l'un d'un côté, l'autre de l'autre. Dame Giraude fut prise criant, pleurant, braillant, et jetée dans un puits, où elle fut couverte de pierres, chose dont on eut grande horreur. Mais les autres dames, un Français courtois et gai les fit délivrer toutes en véritable preux. Dans la ville fut capturé maint destrier noir et bai, mainte riche armure de fer qui échoit aux croisés, grande quantité de blé, de vin, de drap, de beaux vêtements, dont ils sont joyeux.

A Raymond de Salvagnac, un riche marchand, natif de Cahors, puissant et opulent bourgeois, le comte de Montfort doit l'immense butin. C'était lui qui maintenait la croisade et lui avait prêté l'argent nécessaire[167], recevant ensuite en payement du drap, du vin et du blé. Tout le butin de Lavaur lui fut mis devant et donné.

[167] Pour payer la solde de l'armée permanente que Montfort avait organisée et avec laquelle, bien plus qu'avec l'aide des pèlerins et des croisés, il fit la conquête du midi.

_Histoire de la Croisade contre les Albigeois_, traduite par Fauriel.

SIÉGE ET BATAILLE DE MURET.--SIMON DEVIENT COMTE DE TOULOUSE.

1213-1215.

Le bon roi d'Aragon, sur son bon cheval de guerre, est venu sous Muret, y a planté son oriflamme et y a mis le siége avec maints puissants vavasseurs, qu'il a amenés et tirés de leurs fiefs. Il y a amené la fleur des braves de Catalogne, et une foule de puissants guerroyeurs de l'Aragon, qui pensent bien ne trouver nulle part de résistance, ni aucun homme de guerre qui ose s'attaquer à eux. Il envoie à Toulouse dire au mari de sa sœur[168] de venir le joindre avec tous ses barons, avec son ost et ses hommes de guerre. Il annonce qu'il est prêt à rendre au comte de Comminges ou à ses parents tous leurs fiefs; après quoi, il marchera rapidement et de force sur Béziers; et de Montpellier à Rocamador, il ne laissera pas, en château ou en tour, un seul croisé qu'il ne fasse mourir de triste et male mort. Le preux comte de Toulouse, quand il apprend cela, ne diffère point; il va droit au Capitole.

[168] Pierre II avait donné une de ses filles au jeune Raymond, fils du comte de Toulouse.

Au Capitole s'en va le comte, duc et marquis. Il dit et annonce que le roi d'Aragon est arrivé; qu'il a amené ses forces, et déjà entrepris un siége; que là-bas devant Muret ses tentes sont dressées, et qu'il a, avec son ost, resserré les Français dans la ville. «Portons-y nos pierriers, dit-il, et tous nos arcs turquois; quand Muret sera pris, nous marcherons en Carcassais, et si Dieu le permet, nous reprendrons le pays.»--«Seigneur comte, lui répondent les capitouls, tout est bien si nos amis peuvent terminer l'entreprise comme ils l'ont commencée. Mais les Français sont en toutes choses durs et terribles; ils ont de fiers courages, des cœurs de lion, et sont fortement courroucés de ce qu'il soit si mal advenu de ceux de Pujols, que nous leur avons maltraités et tués. Conduisons-nous donc de manière à n'être point trompés.» Là-dessus les courtois corneurs de la ville s'en vont cornant l'ost; ils crient: «Que tous aient à sortir en armes et munis de tout, pour aller tout droit à Muret, où se trouve le roi d'Aragon.» Et voilà sortir, par les ponts, tout le peuple de la ville, chevaliers et bourgeois. Rapidement et d'un trait, ils sont arrivés devant Muret, où ils devaient perdre leur bagage, tant de belles armures et tant d'hommes courtois, dont ce fut grand dommage, si Dieu et ma foi me sont en aide; et le monde entier en valut moins.

Le monde entier en valut moins, sachez-le de vrai; exilé et détruit en fut le paradis, honnie et déchue toute la chrétienté. Mais écoutez, seigneurs, et entendez comment la chose se passa. A Muret, en bon point, sont le roi d'Aragon, le comte de Saint-Gilles avec tous ses barons, avec les bourgeois et la communauté de Toulouse. Ceux-ci ajustent et dressent les pierriers et battent Muret tout alentour et de tous côtés, si fort que dans la ville neuve ils sont entrés tous ensemble, et ont pressé de telle sorte les Français qui s'y trouvaient, qu'ils sont tous entrés dans le château. Et voilà un messager qui arrive, qui s'avance vers le roi: «Seigneur roi d'Aragon, sachez pour vrai que les hommes de Toulouse ont si bien fait qu'ils ont, si vous le permettez, pris la ville; ils ont assailli les maisons, abattu les étages; et de telle sorte pourchassé les Français, qu'ils se sont tous réfugiés dans le château.» Quand le roi entend la nouvelle, il n'en est pas content. Vite il se rend auprès des consuls de Toulouse, et leur recommande en personne de laisser en paix les hommes de Muret. «Nous ferions, dit-il, à les prendre, grande folie; car il m'est venu des lettres, lettres scellées, m'annonçant que don Simon de Montfort doit entrer demain en armes dans Muret; et quand il y sera entré et enfermé, et que mon cousin Nugnez sera arrivé ici, nous assiégerons alors la ville de tous côtés, et prendrons les Français et tous les croisés, à leur grand dommage, qui ne sera plus réparé; et le paradis alors sera partout remis en splendeur. Mais si nous prenions maintenant ceux qui sont dans Muret, Simon s'enfuirait par les autres comtés, et les délais seraient doublés à le poursuivre. Ainsi donc, le mieux est de nous accorder tous et de les laisser entrer; après cela, les dés sont à nous, et nous ne les lâcherons point que la partie ne soit gagnée. Faites dire cela aux vôtres.»

Et là dessus les damoiseaux des Capitouls vont dire au conseil principal de la milice de faire à l'instant de Muret sortir l'ost communal, de ne plus y trancher palissade ni barrière, mais d'y laisser toute chose entière et debout; d'enjoindre à chacun par tout ce qu'il y a de cher de retourner aux tentes, parce qu'ainsi l'ordonne le bon roi d'Aragon au cœur impérial. «Don Simon, disent-ils, doit arriver à Muret avant le soir, et il aime mieux le prendre là qu'ailleurs.» Les hommes de Toulouse, quand ils entendent cet ordre, sortent tous ensemble et s'en vont à travers les tentes, chacun à son poste; là, ils se mettent tous à manger et à boire, les petits et les grands; et à peine avaient-ils mangé qu'ils virent le long d'un coteau le comte de Montfort venir avec sa bannière, lui et beaucoup d'autres Français tous à cheval. La rivière resplendit des épées et des heaumes, comme s'ils étaient de cristal; et je vous dis, par Saint-Marceau! que jamais en si petite troupe l'on ne vit tant de braves. Ils entrent à Muret à travers le marché, et s'en vont, en vrais barons, à leurs albergues[169], où ils trouvent du pain, du vin et de la viande. Le lendemain, dès qu'ils aperçurent le jour, le bon roi d'Aragon et tous les autres chefs se rassemblent en parlement, hors des tentes, dans un pré. Là se trouvent le comte de Toulouse et celui de Foix, le comte de Comminges au cœur bon et loyal, Hugues le Sénéchal, avec beaucoup d'autres barons, les bourgeois de Toulouse et tous leurs officiers. Le roi parle le premier.

[169] Auberges.

Le roi parle le premier, car il sait bien parler. «Seigneurs, leur a-t-il dit, écoutez ce que je veux vous apprendre. Simon vient d'entrer là, et ne peut échapper. Je n'ai besoin de vous informer d'autre chose sinon qu'il y aura bataille avant le soir; ainsi donc, songez tous à bien commander, et sachez donner et frapper les grands coups; et quand les Français seraient dix fois plus nombreux, nous les feront reculer.» Le comte de Toulouse se prit ensuite à discourir: «Seigneur roi d'Aragon, si vous voulez m'écouter, je vous dirai mon sentiment de ce qu'il faut faire. Faisons autour des tentes dresser des barrières, de sorte que nul homme à cheval n'y puisse entrer. Et si les Français viennent pour nous assaillir, nous les ferons navrer par nos arbalètes; et quand ils tourneront la face, nous pourrons les poursuivre, et de la sorte les déconfire tous.»--«Cela ne me paraît déjà point bien, dit Michel de Luzian, que le roi d'Aragon ait ouvert cette triste délibération; mais vous faites pis, seigneur comte, vous qui, ayant de vastes terres, vous laissez par couardise déshériter.» «Seigneur, dit alors le comte, je ne propose plus rien. Faites ce que vous voulez; et avant qu'il ne fasse nuit, nous verrons bien qui sera le dernier à lever le camp.» Là-dessus on crie aux armes, et tous se vont armer; ils s'en vont éperonnant jusqu'aux portes de la ville, contraignent tous les Français à s'y enfermer, et lancent leurs épieux à travers la porte. De sorte que ceux de dedans et ceux de dehors bataillent sur le seuil, se jettent lances et dards, et s'entrefrappent à grands coups, qui des deux côtés font couler le sang tellement que vous en verriez la porte devenue toute vermeille. Ceux de dehors ne pouvant entrer dans la ville, s'en retournent tout droit à leur tentes; et les voilà tous ensemble assis à dîner. Mais Simon de Montfort fait alors, dans Muret, crier par toutes les albergues de seller les chevaux et de leur mettre leur bardes[170] sur le dos, afin de voir s'ils pourront prendre au piége ceux de dehors. Il ordonne que tout le monde se réunisse à la porte de Salas; et quant ils sont tous dehors, il se prend à discourir: «Seigneurs barons de France, je ne sais vous dire autre chose, sinon que nous sommes tous venus ici nous mettre en péril. Je n'ai fait, toute cette nuit, que réfléchir; et mes yeux n'ont pu ni dormir ni reposer. Or, voici ce qu'en réfléchissant j'ai trouvé: Il nous faut suivre ce chemin, et marcher droit aux tentes, comme pour livrer bataille. S'ils sortent, résolus à nous tenir tête, et si nous ne pouvons les chasser de leurs tentes, il ne nous reste qu'à nous enfuir tout droit à Hautvillar.»--«Faisons-en l'essai, dit le comte Baudouin; et si l'ennemi sort, pensons à bien tailler; mieux vaut mourir glorieusement que vivre en mendiant.» Là-dessus, l'évêque Folquet se prend à leur donner la bénédiction, et Guillaume de la Barre se met à leur tête. Il en fait trois corps de bataille, l'un à l'autre échelonnés; il fait avec le premier corps marcher toutes les bannières, et ils vont droit aux tentes.

[170] Ornements de cheval, bâts.

Ils s'en vont droit aux tentes, à travers le marais, bannières déployées et pennons flottants; d'écus, de heaumes dorés à or battu, de hauberts et d'épées reluit toute la prairie. Quand le bon roi d'Aragon les aperçoit, il les attend avec un petit nombre de compagnons; mais tous accourent aussi les hommes de Toulouse, sans écouter nullement le roi ni le comte, sans savoir de quoi il s'agit, jusqu'au moment où les Français sont là, qui s'élancent tous là où le roi était inconnu. «Je suis le roi!» s'écrie-t-il; mais on ne l'entend pas; il est si cruellement frappé et blessé, que son sang a coulé jusqu'à terre et qu'il tombe là étendu mort. Les autres, qui le voient, se tiennent pour perdus. Qui fuit çà, qui fuit là; personne ne se défend; les Français les poursuivent, les exterminent et leur font si rude guerre, que celui qui leur échappe vivant se croit sauvé par miracle. Le carnage dura jusqu'au Rivet. Ceux de l'ost de Toulouse restés aux tentes étaient là tous ensemble, comme hommes éperdus, lorsque don Dalmace d'Entoisel s'est lancé dans l'eau en criant: «Au secours! grand mal nous est arrivé, le bon roi d'Aragon est abattu et mort! et avec lui sont morts tant d'autres barons que jamais perte si grande ne sera réparée.» Parlant ainsi, il est sorti de l'eau de la Garonne; et aussitôt tous les hommes de Toulouse, les principaux, les moindres, ont couru tous ensemble vers la rivière; ceux-là la passent qui peuvent; mais beaucoup restent en deçà, et l'eau, qui roule comme torrent, en a englouti plusieurs. Dans le camp est resté tout le bagage, et grande en retentit la perte par le monde; et ce fut aussi, de maint homme, qui resta là mort étendu, grand dommage.

Grands furent le dommage, la douleur et la perte, lorsque le roi d'Aragon resta sous Muret mort et sanglant, avec grand nombre d'autres barons; et grande fut la honte qui en revint à toute la chrétienté et à tout le monde. Les hommes de Toulouse, ceux qui se sont sauvés de là où sont restés tant d'autres, tristes et dolents, rentrent à Toulouse dans leurs maisons. Mais Simon de Montfort, allègre et joyeux, s'est emparé du camp, où il a trouvé force dépouilles, dont il va dictant et assignant les diverses parts. Quant au comte de Toulouse, triste et soucieux, il dit secrètement à ceux du Capitole de faire aussi bien qu'ils pourront, et qu'il s'en ira, lui, se plaindre au pape que Simon de Montfort, par ses menées discourtoises, l'a chassé de sa terre et accablé de douleurs poignantes comme glaive. Et là dessus, il sort de sa terre avec son fils. Les hommes de Toulouse, chétifs et contraints, s'accordent avec don Simon, lui jurent fidélité, et se soumettent loyalement à l'Église. Le cardinal envoya alors à Paris dire au fils du roi de France de venir en toute hâte. Et le prince est venu allègrement et empressé; ils entrent, les croisés et lui, à Toulouse, occupent la ville et les albergues, et s'établissent joyeusement dans les cours. «Supportons cela, disent les hommes de la ville, supportons en paix tout ce que Dieu veut; car Dieu, qui est notre sauveur, pourra nous secourir.» Cependant le fils du roi de France, qui consent à mal, don Simon, le cardinal et Folquet tous ensemble, proposent en secret de saccager toute la ville, puis d'y mettre le feu ardent. Mais don Simon réfléchit que le parti est dur et terrible; que s'il détruit la ville, ce sera à son dommage; qu'il vaut mieux pour lui en avoir tout l'or et tout l'argent. Ils s'arrêtent enfin à ce parti, que les fossés de la ville soient comblés, et que tout homme pouvant la défendre n'ait pour cela ni arme ni armure; que toutes les tours, les fortifications et les murs soient abattus et rasés jusqu'aux fondements. Cela fut convenu, et la sentence en fut portée. Don Simon de Montfort resta en possession du pays et de toutes les autres terres qui en dépendaient. Ainsi à force de fausses prédications sont dépouillés de leurs héritages le comte de Toulouse et ses amis, et le fils du roi retourne en France.

_Histoire de la Croisade contre les Albigeois_, traduite par Fauriel.

LE COMTE DE TOULOUSE RENTRE DANS TOULOUSE.--MASSACRE DES FRANÇAIS.

1217.

A la suite d'un complot contre Simon, le comte de Toulouse est rappelé par les habitants de Toulouse; il sort de sa retraite, et se dirige sur cette ville accompagné de quelques chevaliers.

Quand ils aperçoivent la ville, il n'y en a pas un d'eux de si ferme courage que l'eau du cœur ne lui remplisse les yeux. «Vierge, impératrice du ciel, dit en lui-même chacun d'eux, rendez-moi le lieu où j'ai été élevé. Vivant ou enseveli, j'aime mieux être là que d'aller plus longtemps par le monde honni et persécuté.» Au sortir de l'eau, ils sont entrés dans les prairies, enseignes déployées, pennons flottants. Aussitôt que ceux de la ville ont entendu le signal convenu, ils accourent tous au comte, comme si c'était un ressuscité; et, quand il entre sous les portes voûtées, tout le peuple y arrive, les grands et les petits, les hommes et les femmes, les épouses et les maris; chacun s'agenouille devant lui, et lui baise les vêtements, les pieds, les jambes, les bras, les mains, avec des larmes de joie joyeusement accueillies; c'est la joie elle-même qui revient en graine et en fleur. «Nous l'avons maintenant, se disent-ils l'un à l'autre; nous avons Jésus-Christ, nous avons notre étoile du matin revenue en splendeur; nous avons notre bon et sage seigneur. Parage et courtoisie étaient morts; les voilà restaurés, vivants et florissants, et notre lignage à jamais remonté en puissance.» Ils se sentent le cœur si brave et si animé, que chacun d'eux s'arme de bâton ou de pierre, de lance ou de dard poli, de couteaux fourbis; et tous se répandent par les rues, tailladant, tranchant et faisant boucherie des Français qu'ils peuvent atteindre dans la ville, criant: «Toulouse!» Le jour est venu où de Toulouse sera chassé son faux seigneur avec toute son espèce, et où sera extirpée sa méchante racine! Dieu protège enfin droiture; le comte, qui avait été trahi, a repris tant de cœur qu'avec peu de compagnons il a recouvré Toulouse.

Le comte a recouvré Toulouse, sa ville tant désirée. Mais il n'y a plus dans cette ville ni tour, ni salle, ni galerie, ni haut mur, ni bretêche, ni créneau, ni porte, ni portier, ni guette, ni clôture, ni haubert, ni armure, ni une arme entière. Cependant ses habitants ont reçu le comte avec tant d'allégresse que chacun, dans son cœur, croit avoir reçu olivier. «Toulouse! crient-ils, nous vaincrons maintenant que Dieu nous a rendu notre vrai seigneur, et si nous manquons d'armes et d'argent, nous n'en conquerrons pas moins le pays et son loyal héritier. C'est par l'audace, le courage et la fortune que chacun se doit défendre dans cette guerre décisive.» Ils s'arment, qui de pique ou de masse, qui de bâton de pommier; et dans toutes les rues s'élève un cri, un signal de mort. De ceux des Français qu'il rencontrent ils font boucherie et carnage; les autres s'enfuient précipitamment au château Narbonnais[171], poursuivis de clameurs et de coups. Du château sortent alors maints vaillants chevaliers, en armure complète et en cotte à double maille; mais ils ont telle frayeur de ceux de la ville, que pas un d'eux n'éperonne et ne donne ni ne reçoit un coup.

[171] Château des comtes de Toulouse.

La comtesse de Montfort, pleine de souci, était pour lors hors de la salle, sous la voûte du noble palais. Elle appelle don Gervais, don Lucas, don Garnier, don Thibaut de Neuville, et d'eux s'enquiert en hâte de ce qui arrive. «Barons, dit-elle, quels sont donc ces routiers qui m'enlèvent la ville? qui a commis ce méfait?»--«Dame, dit don Gervais, qui est-ce, sinon le comte Raymond qui reprend Toulouse? Celui que je vois s'avancer le premier, c'est Bernard de Comminges; je connais bien son enseigne et celui qui la porte. Avec eux sont aussi Roger Bernard, le fils de Raymond Roger; don Raymond d'Aspel, le fils de don Fortaner; les chevaliers faidits, les légitimes seigneurs du pays, et tant d'autres, plus de mille autres encore. Puisque Toulouse les aime, les désire et les accueille, ils vont troubler tout le pays, et nous allons recevoir la récompense et le salaire du misérable état où nous les avons réduits.» La comtesse, quand elle l'entend, bat ses deux mains l'une contre l'autre. «Quoi! dit-elle, et j'étais si heureuse hier!» Dame, dit Lucas, ne perdons pas le temps; envoyons tout de suite au comte une lettre par un messager qui puisse lui expliquer ce péril mortel, afin que, s'il se peut, il fasse sa paix avec la Provence et vienne tout de suite à notre secours, lui et ses compagnons, prenant à tout prix des hommes de guerre et des servants à la solde; que le messager lui dise que pour peu qu'il tarde, il n'y aura plus de remède, car il est arrivé ici tout nouvellement un nouveau seigneur, qui de toute sa terre ne lui laissera pas un recoin.» La comtesse appelle aussitôt un servant expert, qui va plus vite trottant que nul autre homme. «Ami, va-t'en porter au comte de cuisantes paroles; va lui dire qu'il est en danger de perdre Toulouse, son fils et sa femme; et que s'il tarde tant soit peu à repasser par deçà Montpellier, il ne trouvera plus son fils ni moi vivants; que si, perdant Toulouse ici, il cherche là-bas à conquérir la Provence, il fait œuvre d'araignée, œuvre de moins d'un denier.» Le servant a recueilli les paroles, et s'est mis en chemin.

Cependant les hommes de Toulouse ont occupé la ville, et sur la grande place, près du mur batailler, ils élèvent des lices, des barrières, des murs de traverse, des échafauds, des postes d'archers, des ouvertures obliques, derrière lesquels on puisse être à l'abri des flèches lancées par les archers du château. Et jamais, dans aucune ville, on ne vit si nobles ouvriers; car là travaillent les comtes et tous les chevaliers, les bourgeois, les bourgeoises, les riches marchands, les hommes et les femmes, les changeurs, les petits garçons, les petites filles, les servants et les courtiers. Qui porte pic ou pelle, et qui poëlon léger; chacun a le cœur empressé à l'œuvre, et tous prennent part aux guets de nuit. Il y a dans toutes les rues des lumières aux chandeliers. Les tambours accompagnent les éclats des trompettes. Transportées de vraie joie, les femmes et les filles font des ballades et des danses sur des airs allègres. Cependant le comte et les autres chefs délibèrent ensemble; ils ont nommé des capitouls, dont il y a grand besoin pour gouverner la ville et rétablir les affaires; et pour défendre les droits du comte, ils ont élu un viguier, bon, vaillant, sage et d'agréables façons. L'abbé et le prévôt ont rendu chacun leur église, dont la façade et le clocher ont été bien fortifiés. Mais, tandis que le comte s'établit de la sorte dans son lieu natal, voici ses pires ennemis, don Guyot[172], don Guy son oncle[173], et les autres chefs qui chevauchent pour batailler contre lui, le vendredi de bon matin, au tranchant du fer et de l'acier. Dieu veuille le défendre!

[172] Fils de Simon.

[173] Frère de Simon.