L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 2/4) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques

Part 25

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Cet abbé de Cîteaux, que Dieu aimait tant et qui avait nom frère Arnaud, le premier en tête des autres, tantôt à pied, tantôt à cheval, s'en va disputant contre les félons mécréants d'hérétiques. Il s'en va les pressant vivement de ses paroles; mais ceux-ci ne prennent aucun souci des prêcheurs et n'en font pas le moindre cas. Cependant Pierre de Châteauneuf[161] est aussi venu vers Saint-Gilles en Provence, sur son mulet amblant; il excommunie le comte de Toulouse, parce qu'il soutient les routiers, qui vont pillant le pays. Et voilà qu'un des écuyers du comte, qui en avait grande rancune et voulait se rendre désormais agréable à son seigneur, tue le légat en trahison; passant derrière lui, il le frappe au dos de son tranchant épieu et s'enfuit sur son cheval courant vers Beaucaire, d'où il était et où il avait ses parents. Mais avant de rendre l'âme, levant les mains au ciel, Pierre prie Dieu, en présence de tous, de pardonner à ce félon écuyer son péché. Il rendit l'âme après cela à l'aube paraissant, et l'âme s'en alla au Père tout-puissant. On ensevelit le corps à Saint-Gilles avec maints cierges allumés et maints _Kyrie eleison_ que les clercs chantèrent.

[161] Légat du pape Innocent III, assassiné à Saint-Gilles, en 1208.

Quand le pape sut, quand lui fut dite la nouvelle que son légat avait été tué, sachez qu'elle lui fut dure. De la colère qu'il en eut, il se tint la mâchoire, et se mit à prier saint Jacques, celui de Compostelle, et saint Pierre, qui est enseveli dans la chapelle de Rome. Quand il eut fait son oraison, il éteignit le cierge. Et là devant lui viennent alors frère Arnaud, l'abbé de Cîteaux, maître Milon, parlant latin, et les douze cardinaux, tous en un cercle. Là fut prise la résolution qui excita cette bourrasque dont tant d'hommes devaient périr fendus par les entrailles, dont mainte belle demoiselle et mainte noble dame devaient rester sans robe ni manteau. De par delà Montpellier jusqu'à Bordeaux, le concile ordonne de détruire tout ce qui lui désobéira.

Cependant l'abbé de Cîteaux, qui tenait la tête penchée, s'est levé sur ses pieds contre un pilier de marbre, et dit au pape: «Seigneur, par saint Martin! nous faisons de tout cela trop de paroles et trop grand bruit; faites faire et écrire vos lettres en latin, comme bon vous semblera, et je me mets aussitôt en route pour les porter en France et partout le Limousin, en Poitou, en Auvergne et jusqu'en Périgord. Proclamez les indulgences ici, dans les confins de ce pays jusqu'à Constantinople et dans tout pays chrétien: qu'à celui qui ne se croisera pas il soit interdit de boire du vin, de manger sur nappe, matin ni soir, et de vêtir tissu de chanvre ou de lin; et que s'il meurt, il ne soit pas enseveli autrement qu'un chien. Tous finissent par s'accorder à ces paroles et au conseil qui leur est donné.

Quand l'abbé de Cîteaux, l'honorable personnage, qui fut ensuite élu archevêque de Narbonne, le meilleur et le plus honnête clerc qui porta jamais tonsure, a donné ce conseil, nul ne profère un mot, si ce n'est le pape, qui, faisant marri visage, dit à l'abbé: «Frère, va-t'en à Carcassonne et à Toulouse la Grande, qui est assise sur la Garonne; tu mèneras l'host[162] des croisés contre la félonne gent. Pardonne aux fidèles leurs péchés, au nom de Jésus-Christ, et prie-les, exhorte-les de ma part à chasser les hérétiques d'entre ceux dont la foi est saine.» Et voilà que l'abbé s'apprête à partir sur l'heure de none; il sort de la ville chevauchant et éperonnant. Avec lui partent l'archevêque de Tarragone, l'évêque de Lerida et celui de Barcelone, celui de Maguelone, devers Montpellier, et d'autres encore d'outre les ports d'Espagne, celui de Pampelune, ceux de Burgos et de Terrasone; tous ceux-là s'en vont avec l'abbé.

[162] L'armée.

L'abbé est monté à cheval aussitôt qu'ils ont pris congé. Il s'en va à Cîteaux, où, selon la coutume, tous les moines blancs portant tonsure étaient réunis en chapitre général, à la Sainte-Croix, qui se fête là en été. Voyant tout le monastère, il chante la messe; et la messe finie, il se met à prêcher. Il dit, il rapporte les paroles du concile, et montre à chacun sa bulle scellée, comme lui et les autres l'ont çà et là partout montrée. Cependant, aussi loin que s'étend la sainte chrétienté, en France et dans tous les autres royaumes, les peuples se croisent dès qu'ils apprennent le pardon de leurs péchés, et jamais, je pense, ne fut fait si grand host que celui fait alors contre les hérétiques et les ensabbatés. Alors se croisèrent le duc de Bourgogne, le comte de Nevers et maints autres seigneurs. Je ne parlerai point de ce que coûtèrent d'orfroi et de soie les croix qu'ils se mirent du côté droit sur la poitrine; je ne tiens pas compte de leurs armures, de leurs montures, de leurs enseignes, ni de leurs chevaux vêtus de fer. Dieu ne fit jamais latiniste ou clerc si lettré, qui de tout cela pût raconter la moitié ni le tiers, ou écrire les noms des prêtres et abbés assemblés dans l'host qui va camper sous Béziers, hors des murs, dans la campagne.

Quand le comte de Toulouse, les autres barons et le vicomte de Béziers ont appris que la croisade se prêche et que les Français se croisent, ne pensez pas qu'ils s'en réjouissent. Ils en sont forts dolents, comme dit la chanson.

_Histoire de la Croisade contre les Albigeois_, écrite en vers provençaux par un poëte contemporain, traduite et publiée par Fauriel, 1 vol. in-4º, 1837. (Collection des documents inédits sur l'histoire de France)[163]

[163] Cet important poëme historique a été composé de 1208 à 1219, par un troubadour demeuré inconnu. L'auteur raconte les dix années de la croisade; orthodoxe et hostile aux hérétiques, il décrit en gémissant les violences des croisés et la destruction de la nationalité provençale, dont il fait connaître les mœurs, les institutions et la civilisation.

LA PRISE DE BÉZIERS.

1209.

Le vicomte de Béziers ne cesse, nuit ni jour, de fortifier sa terre. Il était homme de grand cœur; aussi loin que s'étende le monde, il n'y avait point de meilleur chevalier, plus preux, plus libéral, plus courtois, ni plus avenant. Il était le neveu du comte Raymond[164], le fils de sa sœur, et bon catholique; je vous en donne pour garants maint clerc et maint chanoine mangeant en réfectoire, et beaucoup d'autres. Il était tout jeune, bien voulu de tous, et les hommes de sa terre, ceux dont il était le seigneur, n'avaient de lui défiance ni crainte; ils jouaient avec lui, comme s'il eût été leur égal; mais ses chevaliers et ses autres vassaux, qui en tour, qui en château, maintenaient les hérétiques. Ils furent pour cela exterminés et occis avec déshonneur, et le vicomte lui-même en mourut en grande douleur, et par cruelle méprise, dont ce fut grand dommage. Je ne le vis jamais qu'une seule fois, alors que le comte de Toulouse épousa dame Éléonore, la meilleure et la plus belle reine qu'il y ait en terre chrétienne ou païenne, et dans le monde entier, si loin qu'il s'étende, jusqu'à la grande mer. Je n'en dirais jamais tant de bien, ni tant de louange, qu'il n'y ait en elle encore plus de mérite et de valeur; et je reviens à mon sujet.

[164] Comte de Toulouse.

Lorsque le bruit arrive au vicomte de Béziers que l'host des croisés est en deçà de Montpellier, il monte sur son cheval de guerre, et il entre à Béziers, un matin, à l'aube, quand il n'était pas encore jour. Les bourgeois de la ville, les jeunes et les vieux, les petits et les grands, apprenant qu'il est arrivé, tôt et vite s'en viennent à lui. Il leur recommande de se défendre avec force et bravoure, et leur promet qu'ils seront bientôt secourus. «Je m'en irai, dit-il, par la route battue, là-haut à Carcassonne, où je suis attendu.» Sur ces paroles il est sorti en grande hâte; les juifs de la ville l'ont suivi de près; les autres demeurent marris et dolents. Là-dessus l'évêque de Béziers, ce grand prud'homme, entra dans la ville, et aussitôt qu'il fut descendu à l'église cathédrale, où sont maintes reliques, il fit assembler tous les habitants; et quand ils sont assis, il leur conte que l'host des croisés est en marche, et les exhorte à se soumettre avant qu'ils ne soient vaincus, pris ou tués, et qu'ils n'aient perdu leur bien et leur avoir. S'ils se soumettent, tout ce qu'ils ont pu perdre leur sera sur-le-champ rendu; s'ils ne veulent le faire, ils resteront dépouillés à nu, et de glaive d'acier émoulu taillés, sans autre demeure.

Quand l'évêque a expliqué sa raison, quand il leur a dit et expliqué sa mission, il les prie de nouveau de s'accorder avec le clergé et les croisés, avant d'être passés au fil de l'épée. Mais ce parti, sachez, n'agrée point à la majorité du peuple. Ils se laisseront, disent-ils, noyer dans la mer salée avant d'accepter cette proposition; et personne n'aura du leur un denier vaillant, pour qu'ils changent leur bonne seigneurie pour une autre. Ils ne s'imaginent pas que l'host des croisés puisse durer au siége, et qu'avant quinze jours il ne soit pas tout parti; car il occupe bien une grande lieue de long, et tient à peine dans les grands chemins et les sentiers. Et quant à leur ville, ils se la figurent si forte, si bien fermée et close tout à l'entour, qu'en un mois entier les assiégeants ne l'auraient pas forcée. Mais, comme dit Salomon à la sage reine d'Orient, de ce qu'a projeté un fou, il se fait trop en une fois. Quand l'évêque voit que la croisade est en mouvement, et que ceux de Béziers ne prisent pas plus son sermon qu'une pomme pelée, il est remonté sur la mule qu'il avait amenée, et s'en va à la rencontre de l'host qui est en marche. Ceux qui sortirent avec lui sauvèrent leur vie, et ceux qui restèrent dans la ville le payèrent cher. Aussi vite qu'il peut, sans demeure aucune, l'évêque rend compte de sa mission à l'abbé de Cîteaux et aux autres barons de l'armée, qui l'écoutent attentivement. Ils tiennent ceux de Béziers pour gent folle et forcenée, et voient bien que pour eux s'apprêtent les douleurs, les tourments et la mort.

C'était la fête que l'on nomme la Madeleine, quand l'abbé de Cîteaux amène le grand host des Croisés, qui tout entier campe à l'entour de Béziers, sur le sable. C'est alors que redoublent pour ceux de dedans le mal et le péril; car jamais l'host de Ménélas, à qui Pâris enleva Hélène, ne dressa tentes si nombreuses à Mycènes, devant le port, ni si riches pavillons, de nuit, par le serein, que celui des Français et du comte de Braine, là sous Béziers. Il n'y eut baron en France qui n'y fît sa quarantaine. Oh! la mauvaise étrenne qu'il fit aux habitants de la ville, celui qui leur donna le conseil de sortir en plein jour et d'escarmoucher fréquemment toute la semaine! Car sachez ce que faisait cette gent chétive, cette gent ignare et folle plus que baleine. Avec les bannières de grosse toile blanche qu'ils portaient, ils allaient courant devant les croisés, criant à toute haleine; ils pensaient leur faire épouvantail, comme on fait à des oiseaux en champ d'avoine, en huant, en braillant, en agitant leurs enseignes, le matin, dès qu'il fait clair.

Quand le roi des ribauds les vit ainsi escarmoucher, braire et crier contre l'host de France, et mettre en pièces et à mort un croisé français, après l'avoir de force précipité d'un pont, il appelle tous ses truands, il les rassemble en criant à haute voix: «Allons les assaillir!» Aussitôt qu'il a parlé, les ribauds courent s'armer chacun d'une masse, sans autre armure. Ils sont plus de quinze mille, tous sans chaussure; tous, en chemise et en braies, ils se mettent en marche, tout autour de la ville, pour abattre les murs; ils se jettent dans les fossés, et se prennent les uns à travailler du pic, les autres à briser, à fracasser les portes. Voyant cela, les bourgeois commencent à s'effrayer; et de leur côté, ceux de l'host crient: «Aux armes, tous!» Vous les auriez vus alors s'avancer en foule contre la ville, et de force repousser des remparts les habitants, qui, emportant leurs enfants et leurs femmes, se retirent à l'église et font sonner les cloches, n'ayant plus d'autre refuge.

Les bourgeois de Béziers voient contre eux venir, et en grande hâte s'armer les Français de l'host, tandis que le roi des ribauds les assaille, et que ses truands de toutes parts remplissent les fossés, brisent les murs et forcent les portes; ils sentent bien en eux-mêmes qu'ils ne peuvent résister, et se réfugient au plus vite dans la cathédrale. Les prêtres et les clercs vont se vêtir de leurs ornements, font sonner les cloches comme s'ils allaient chanter la messe des morts, pour ensevelir corps de trépassés; mais ils ne pourront empêcher qu'avant la messe dite les truands n'entrent dans l'église; ils sont déjà entrés dans les maisons; ils forcent celles qu'ils veulent; ils en ont large choix, et chacun d'eux s'empare librement de ce qui lui plaît. Les ribauds sont ardents au pillage; ils n'ont point peur de la mort; ils tuent, ils égorgent tout ce qu'ils rencontrent. Ils amassent et font de tous côtés grand butin; ils en seraient riches à jamais, s'ils pouvaient le garder; mais il leur faut bientôt l'abandonner; les barons de France s'en emparent sur eux, qui l'ont fait.

Les barons de France, ceux de vers Paris, clercs et laïques, marquis et princes, entre eux sont convenus qu'en tout château devant lequel l'host se présenterait, et qui ne voudrait point se rendre avant d'être pris, les habitants fussent livrés à l'épée et tués, se figurant qu'après cela ils ne trouveraient plus personne qui tînt contre eux, à cause de la peur que l'on aurait pour avoir vu ce qui en advint à Montréal, à Fanjeaux et aux environs. Et si ce n'eût été cette peur, jamais, je vous en donne ma parole, les hérétiques n'auraient été soumis par la force des croisés. C'est pour cela que ceux de Béziers furent si cruellement traités. On ne pouvait leur faire pis, on les égorgea tous; on égorgea jusqu'à ceux qui s'étaient réfugiés dans la cathédrale; rien ne put les sauver, ni croix, ni crucifix, ni autel. Les ribauds, ces fous, ces misérables, tuèrent les clercs, les femmes, les enfants; il n'en échappa, je crois, pas un seul. Que Dieu reçoive leurs âmes, s'il lui plaît, en paradis, car jamais, depuis le temps des Sarrasins, si fier carnage ne fut, je pense, résolu ni exécuté. Après cela, les goujats se répandent par les maisons, qu'ils trouvent pleines et regorgeant de richesses. Mais peu s'en faut que, voyant cela, les Français n'étouffent de rage; ils chassent les ribauds à coups de bâton, comme mâtins, et chargent le butin sur les chevaux et les roussins qui sont là, dehors, à paître l'herbe.

Le roi des ribauds et les siens, qui se tenaient pour fortunés et riches à jamais de l'avoir qu'ils avaient pillé, se mettent à vociférer quand les Français les en dépouillent. «A feu! à feu!» s'écrient-ils, les sales bandits. Et voilà qu'ils apportent de grandes torches allumées; ils mettent le feu à la ville, et le fléau se répand. La ville brûle tout entière en long et en travers. Sitôt que l'on s'aperçoit du feu, chacun fuit à l'écart; tout brûle alors, les maisons et les palais; et dans les palais, les armures, mainte cotte, maint heaume et maint jambard, qui avaient été faits à Chartres, à Blaye, à Édesse. Il y périt force riche bagage qu'il fallut abandonner. Brûlée aussi fut la cathédrale, bâtie par maître Gervais; de l'ardeur de la flamme elle éclata et se fendit par le milieu, et il en tomba deux pans.

Grand et merveilleux eût été, seigneurs, le butin qu'auraient eu de Béziers les Français et les Normands; et ils en auraient été pour toute leur vie enrichis, si ce n'eût été le roi des ribauds et les chétifs vagabonds qui brûlèrent la ville et y massacrèrent les femmes, les enfants, les vieux, les jeunes, et les prêtres messe chantants, vêtus de leurs ornements, là haut, dans la cathédrale. Les croisés sont restés trois jours dans les prés verdoyants, et le quatrième ils partent tous, sergents et chevaliers, par la plaine, où rien ne les arrête, et les enseignes levées qui flottent au vent.

_Histoire de la Croisade contre les Albigeois_, traduite par Fauriel.

LE VICOMTE DE BÉZIERS PRIS PAR TRAHISON.

Après la destruction de Béziers, les croisés marchent sur Carcassonne, où était le vicomte de Béziers; mais ils sont repoussés dans plusieurs assauts.

Le légat voyant qu'il ne pouvait s'emparer de Carcassonne par assaut ou autrement, imagina une grande ruse, qui était d'envoyer un des siens vers le vicomte, pour traiter avec lui de quelque arrangement et aussi pour prendre connaissance de l'état dans lequel était la ville; ce qui fut fait. L'homme qu'on envoya au vicomte était adroit, et sa parole était propre à accomplir de pareils actes. Il s'en alla à Carcassonne, demandant une entrevue avec le vicomte pour affaire qui lui devait être avantageuse. Aussitôt que le vicomte apprit qu'il y avait à la porte de la ville un gentilhomme accompagné d'au moins trente autres, de noble mine, il vint et sortit escorté de trois cents hommes bien armés. Le seigneur envoyé par le légat et ses gens lui firent bon accueil et force salutations; et les saluts terminés, ledit seigneur dit au vicomte qu'il déplorait beaucoup ce qui lui arrivait; qu'il était son parent et très-proche, que c'était la vérité et qu'il le jurait; qu'en conséquence il était très-fâché de son infortune, et qu'il voudrait qu'il conclût un accommodement avec le légat; que toutefois il lui donnait le conseil, s'il pouvait avoir du secours, qu'il se hâtât de le faire venir sans délai, car le légat et les barons étaient pleins de mauvais vouloir contre lui et ne désiraient que sa destruction; il promettait cependant de faire tout ce qu'il pourrait pour rétablir la paix. Ainsi parla avec ruse ledit seigneur gentilhomme. Le vicomte y ajouta une foi entière, comme je vais le raconter, et ce fut une folie.

Or, l'histoire dit que le gentilhomme sut persuader le vicomte par ses discours pleins de ruse et de fourberie, à ce point que le vicomte lui dit que s'il voulait en prendre le soin, il lui remettrait la conduite de son affaire et qu'il lui donnerait carte blanche; car le vicomte était très-affecté de voir l'état auquel était réduite la cité. «Si les seigneurs et princes, dit-il, veulent me donner sûreté pour que je puisse aller dans leur camp leur parler et leur exposer les choses telles qu'elles sont, je crois que nous tomberons d'accord.» Et l'autre lui répondit: «Seigneur vicomte, quoique je ne sois pas autorisé, je vous promets et jure par ma foi d'homme noble, que si vous voulez venir dans le camp, comme vous me le disiez, je vous mènerai et ramènerai sain et sauf, si vous ne vous accommodez pas, et que votre personne et vos biens ne courront aucun danger.» Il le promit et le jura de cette manière, et le vicomte y consentit, ce qui fut une grande folie, et pour l'autre une grande perfidie que cette trahison.

Ainsi donc et sans plus de délibération, le vicomte, après avoir parlé à ses gens, partit en belle et noble compagnie, arriva au camp et entra dans la tente du légat, où étaient en ce moment rassemblés tous les princes et seigneurs. Tous furent bien étonnés de le voir. Le vicomte les salua, comme il le savait faire, et les salutations rendues, il exposa son affaire, dit qu'il n'avait jamais été, pas plus que ses prédécesseurs, du parti des hérétiques, que jamais ni lui ni les siens ne les avaient protégés et ne s'étaient associés à leur folie, mais qu'ils avaient toujours obéi à la sainte Église et à ses ordres; que s'il y avait en ce moment quelques infractions, la faute en était à ses officiers, auxquels son père avait, à sa mort, laissé la garde et le gouvernement du pays; qu'il ne savait pas pourquoi on voulait le déposséder de son héritage et lui faire une guerre aussi acharnée; enfin qu'il consentait à se remettre, lui et sa terre, entre les mains de l'Église, et qu'il demandait à être entendu dans une défense contradictoire.

Quand le vicomte eut parlé, le légat prit à part les seigneurs et les princes, qui étaient innocents et ignoraient toutes ces perfidies. Ils convinrent ensemble que le vicomte resterait prisonnier jusqu'à ce que la ville fût en leur pouvoir, dont le vicomte et les gens de sa suite furent bien attristés, et non sans raison.

[165] Cette chronique, imprimée dans le t. 3 de l'Histoire du Languedoc de Dom Vaissette, s'étend de 1202 à 1219.

_Chronique languedocienne sur la guerre des Albigeois_[165], traduite par L. Dussieux.

SIMON DE MONTFORT DEVIENT COMTE DE BÉZIERS.

1209.

Après la conquête de la vicomté de Béziers, les croisés se rassemblent pour se donner un chef.

L'abbé de Cîteaux n'oublie point, sachez, ce qu'il doit faire; il leur a chanté la messe du Saint-Esprit, et prêché comment Jésus-Christ vint au monde; puis il leur dit que dans la contrée par les croisés conquise il veut qu'il y ait tout de suite pour gouverneur un seigneur d'élite. Il propose au comte de Nevers de l'être; mais celui-ci n'y veut à aucun prix consentir; le comte de Saint-Pol non plus, qui fut élu ensuite. Ils disent que si longtemps qu'ils puissent vivre, ils ont assez de terre, dans le royaume de France, où naquirent leurs pères, et n'ont aucune envie de la terre d'autrui. Et l'on croirait que dans tout l'ost il n'y a pas un baron qui ne se tienne pour trahi s'il accepte cette terre.

Mais là, dans ce conseil, dans ce parlement, il y avait un puissant seigneur, vaillant et preux, hardi, bon guerrier, sage et bien appris, bon chevalier, libéral, brave et avenant, doux, franc, affable et de bonne intention. Il était resté longtemps là-bas, outre-mer[166], dans un fort château, distingué là comme partout. Il était seigneur de Montfort et de la terre qui en dépend, et comte de Leicester, si la geste ne ment pas. C'est lui que tous se mettent à prier de prendre la vicomté tout entière, et tout le surplus du pays de la gent mécréante. «Seigneur, lui dit l'abbé de Cîteaux, pour Dieu le tout puissant, acceptez la seigneurie qui vous est offerte; bons garants vous en seront Dieu et le pape, et après eux, nous et tout le monde. Nous vous serons en aide toute notre vie.»--«Ainsi ferai-je, dit le comte, à cette condition que les barons qui sont ici me jureront qu'en besoin urgent de défense ils viendront tous, à mon appel, me secourir.»--«Nous vous le promettons loyalement,» disent tous les barons; et là-dessus, le comte vite et résolûment accepte la vicomté, la terre et le pays.

[166] En Angleterre.

_Histoire de la Croisade contre les Albigeois_, traduite par Fauriel.

PORTRAIT DE SIMON DE MONTFORT.

Nous mettrons ici ce que nous avons reconnu nous-même dans le noble comte de Montfort. Et d'abord nous dirons qu'il était d'illustre naissance, d'un grand courage et très-habile à manier les armes. De plus, et pour faire connaître son extérieur, il était de haute taille; sa chevelure était belle, sa figure noble, son aspect imposant; il était haut d'épaules, large de poitrine, gracieux, agile et ferme, vif et léger dans ses mouvements, tel enfin que personne, même un ennemi, n'aurait pu trouver quelque chose, même de minime, à reprocher à sa personne. Pour parler de choses plus importantes, il était éloquent, affable et doux, de relations agréables, d'une grande austérité de mœurs, modeste, sage, ferme en ses desseins, prévoyant dans le conseil, juste, persévérant dans les affaires de la guerre, prudent, et cependant ardent pour entreprendre et infatigable pour achever, tout entier voué au service de Dieu.