Part 22
«Quel est le traité? fit l'empereur.--Tel que je vais vous le dire, répondit le messager: Tout au premier chef, remettre tout l'empire de Romanie sous l'obéissance de Rome, dont il s'est séparé jadis; ensuite, donner 200,000 marcs d'argent à ceux de l'armée, et vivres pour un an aux petits et aux grands; mener dix mille hommes sur ses vaisseaux et à ses frais pendant un an; et entretenir dans la Terre Sainte, à ses frais et pendant toute sa vie, cinq cents chevaliers qui garderont le pays. Telle est la convention que votre fils a faite avec nous, par serment et par chartes scellées, et sous la garantie du roi Philippe d'Allemagne, votre gendre. Nous voulons que vous confirmiez ce traité.»
«Certes, fit l'empereur, la convention est importante, et je ne vois pas comment on pourra l'exécuter. Pourtant, vous l'avez si bien servi, et moi et lui, que si on vous donnait tout l'empire vous l'auriez bien gagné.» Après bien des paroles, la fin fut que le père donna la garantie par serment et charte à sceau d'or, laquelle fut remise aux messagers. Alors ils prirent congé d'Isaac, retournèrent à l'armée et dirent aux barons qu'ils avaient fait la besogne.
Alors les barons montèrent à cheval, et amenèrent à grand'joie le prince à son père; les Grecs ouvrirent la porte de la ville, et le reçurent à grand'joie et à grand'fête. La joie du père et du fils fut grande parce qu'ils ne s'étaient pas vus depuis longtemps, et parce que d'une si grande pauvreté et d'un si grand exil ils étaient relevés si haut, d'abord par la grâce de Dieu, ensuite par le secours des pèlerins. La joie fut grande aussi dans Constantinople et dans l'armée des pèlerins, de l'honneur et de la victoire que Dieu leur avait donnés. Le lendemain, l'empereur pria les comtes et les barons, et son fils même, d'aller camper au delà du port, vers le Sténon, parce que s'ils demeuraient en la ville, ce serait cause de mêlée entre eux et les Grecs, et que la cité pourrait bien en être détruite; et ils lui dirent qu'ils l'avaient si bien servi de mainte manière, qu'ils ne lui refuseraient aucune chose dont il les prierait. Ils s'en allèrent donc camper autre part, et séjournèrent en repos dans un pays abondant en bonnes vivres.
Vous pouvez croire que beaucoup de pèlerins allèrent voir Constantinople, et ses riches palais, et ses hautes églises, et les grandes richesses qu'elle renferme en si grande quantité. Des reliques, il est inutile d'en parler, parce qu'il y en avait alors dans la ville autant que dans le reste du monde. Les Grecs et les Français étaient très-unis, et échangeaient marchandises et autres biens. Il fut décidé, du commun avis des Français et des Grecs, que le nouvel empereur serait couronné à la fête de monseigneur saint Pierre; ainsi fut dit et ainsi fut fait. Il fut couronné avec magnificence, comme l'on faisait pour les empereurs à cette époque. Après, il commença à payer ce qu'il devait aux croisés, et ils le répartirent entre ceux de l'armée; on rendit à chacun ce qu'il avait payé aux Vénitiens pour son passage. Le nouvel empereur alla voir souvent les barons à l'armée, et les honora autant qu'il le pouvait faire; et il devait bien le faire, car ils l'avaient assez bien servi.
Un jour l'empereur vint secrètement au logis du comte Baudouin de Flandre, où furent mandés le duc de Venise et les principaux seigneurs, et il leur dit: «Seigneurs, je suis empereur par Dieu et par vous, et vous m'avez rendu plus grand service que jamais gens aient rendu à un chrétien. Sachez que beaucoup de gens me font beau visage qui ne m'aiment guère, et les Grecs ont grand dépit de ce que par votre aide je suis rentré dans mon héritage. Le temps approche que vous devez vous en aller, et votre association avec les Vénitiens ne dure que jusqu'à la fête de Saint-Michel. Pendant ce peu de temps, je ne puis exécuter le traité. Sachez que si vous m'abandonnez, les Grecs, qui me haïssent à cause de vous, m'enlèveront l'empire et me tueront. Mais faites une chose que je vais vous dire: demeurez jusqu'au mois de mars, et je prolongerai d'un an votre association, je payerai aux Vénitiens ce qu'elle vous coûtera, et je vous donnerai ce dont vous aurez besoin jusqu'aux pâques prochaines. A l'aide de ce délai, j'aurai mis mes affaires au point que je ne pourrai reperdre l'empire; je payerais ce que je vous dois, au moyen du revenu de toutes mes provinces, j'aurais préparé ma flotte pour partir avec vous, selon le traité, et vous auriez tout l'été pour camper à votre loisir.
Les barons lui dirent qu'ils en parleraient sans lui; ils savaient bien que ce qu'il disait était vrai, et que c'était ce qu'il y avait de mieux à faire pour l'empereur et pour eux; mais ils répondirent qu'ils ne pouvaient rien faire sans le consentement de toute l'armée, qu'ils en parleraient à ceux de l'armée et lui feraient savoir ce qu'ils auraient résolu. L'empereur s'en retourna à Constantinople, et ils convoquèrent pour le lendemain une assemblée à laquelle furent mandés tous les barons, tous les capitaines de l'armée et la plus grande partie des chevaliers; on leur transmit la proposition de l'empereur, telle qu'elle avait été faite.
Il y eut alors une grande discussion dans l'armée, comme il y en avait eu maintes fois entre ceux qui voulaient que l'armée se rompît, parce qu'il leur semblait que l'expédition durait trop longtemps. Ceux qui avaient voulu, à Corfou, rompre l'armée, sommèrent les autres de tenir leur serment: «Donnez-nous, dirent-ils, les vaisseaux comme vous l'avez juré, car nous voulons aller en Syrie.» Et les autres leur criaient merci, et disaient: «Seigneur, pour l'amour de Dieu, ne détruisez pas l'honneur que Dieu nous a fait. Si nous attendons jusqu'en mars, nous laisserons cet empire en bon état, et nous nous en irons pourvus d'argent et de vivres; alors nous irons en Syrie, nous courrons en Égypte; notre association avec les Vénitiens durera jusqu'à la Saint-Michel et de la Saint-Michel jusqu'à Pâques, et parce qu'ils ne pourront pas nous quitter pendant l'hiver, la conquête de la Terre Sainte sera facilitée.» Il n'importait à ceux qui voulaient rompre l'armée ni du meilleur ni du pire, mais de rompre l'armée. Mais ceux qui voulaient la conserver travaillèrent tant qu'avec l'aide de Dieu l'affaire fut menée à bien, que les Vénitiens prolongèrent d'un an leur association, et que l'empereur leur donna tout ce qu'ils demandèrent. Les pèlerins renouvelèrent aussi l'association avec eux pour un an, comme ils l'avaient fait autrefois; et ainsi fut la concorde et la paix rétablie dans l'armée.
_Incendie de Constantinople._
Après, par le conseil des Grecs et des Français, l'empereur sortit de Constantinople avec une grande armée pour soumettre à sa domination le reste de l'empire. Une partie des barons alla avec lui; les autres restèrent pour garder le camp... Pendant que l'empereur Alexis était à cette expédition, il arriva une grande mésaventure à Constantinople; une mêlée commença entre les Grecs et les Latins, et je ne sais lesquels mirent méchamment le feu dans la ville. Le feu fut si grand et si horrible que l'on ne put l'éteindre ni l'apaiser. Quand les barons de l'armée qui étaient de l'autre côté du port virent le feu, ils furent tout dolents et en eurent grand'pitié, car ils voyaient ces hautes églises et ces riches palais s'écrouler, et ces rues marchandes livrées aux flammes, et ils n'y pouvaient rien faire. L'incendie commença au quartier qui est près le port et s'étendit à travers le plus épais de la ville jusqu'à l'église de Sainte-Sophie, et dura huit jours, sans qu'on puisse l'éteindre; et le feu avait bien une lieue de front.
De la perte des biens et des richesses qui furent détruites je ne pourrais vous dire, ni des hommes, femmes et enfants dont il y eut grand nombre de brûlés. Tous les Latins qui demeuraient à Constantinople, de quelque pays qu'ils fussent, n'osèrent plus y rester; ils prirent leurs femmes et leurs enfants et tout ce qu'ils purent sauver; ils montèrent sur des barques et des vaisseaux, et traversèrent le port devant les pèlerins; ils n'étaient pas peu, car il y en avait bien quinze mille, grands et petits. Alors les Français et les Grecs se brouillèrent, et ils ne furent plus si unis comme ils l'avaient été auparavant. Ne sachant à qui s'en prendre, ils s'accusaient les uns les autres.
_La guerre recommence contre les Grecs après le retour d'Alexis._
L'empereur croyant avoir bien rétabli ses affaires, et n'avoir plus besoin des pèlerins, devint orgueilleux avec les barons et avec ceux qui lui avaient fait tant de bien. Il n'allait plus les voir à l'armée, comme il avait eu coutume de le faire. Les barons envoyèrent auprès de lui pour le prier de faire le payement de ce qu'il leur devait d'après les conventions; il les mena de répit en répit, et leur faisait de temps en temps de petits payements tout chétifs, puis à la fin il ne paya plus rien. Le marquis Boniface de Montferrat, qui l'avait servi plus que les autres et qui était bien avec lui, allait le voir souvent, le blâmait des torts qu'il avait, et lui rappelait les grands services qu'on lui avait rendus. L'empereur le menait par répit, et ne tenait aucune de ses promesses. Enfin, les barons virent clairement qu'il n'avait que mauvaise volonté; alors ils tinrent une assemblée avec le duc de Venise, et dirent qu'ils voyaient bien que l'empereur ne tiendrait aucune de ses conventions, qu'il ne leur disait jamais la vérité, et qu'il fallait envoyer bons messagers pour le sommer d'exécuter les traités et lui rappeler les services qu'on lui avait rendus; que s'il promettait de tenir ses engagements, on devait accepter sa parole, sinon, les messagers devaient le défier[154].
[154] Lui déclarer la guerre.
On nomma pour ce message Conon de Béthune, Geoffroy de Ville-Hardouin et Miles de Provins; le duc de Venise envoya trois barons de son conseil. Les messagers montèrent sur leurs chevaux, l'épée ceinte, et chevauchèrent ensemble jusqu'au palais de Blaquerne. Sachez qu'ils allaient à grand péril et à grande aventure, à cause de la trahison qui est ordinaire aux Grecs. Ils descendirent de cheval à la porte, entrèrent dans le palais et trouvèrent l'empereur Alexis et l'empereur Isaac assis sur deux trônes, à côté l'un de l'autre; près d'eux était l'impératrice, qui était femme de l'un, belle-mère de l'autre et sœur du roi de Hongrie, belle dame et bonne. Il y avait grande compagnie de seigneurs, et la cour leur sembla bien être celle d'un riche prince.
De l'avis des autres messagers, Conon de Béthune, qui était très-sage et savait bien parler, prit la parole. «Sire, nous sommes venus vers toi de par les barons de l'armée et de par le duc de Venise, afin de te dire qu'ils te rappellent qu'ils t'ont fait empereur, comme ton peuple le sait et comme l'évidence le montre. Vous leur avez juré, ton père et toi, d'exécuter un traité que vous avez fait avec eux et que vous avez scellé de vos sceaux. Vous ne l'avez pas exécuté comme vous l'auriez dû. Ils vous ont sommé maintes fois, et nous vous sommons devant tous vos barons, que vous teniez la convention qui est entre vous et eux. Si vous le faites, tant mieux. Et si vous ne le faites pas, sachez que dorénavant ils ne vous tiennent plus pour seigneur, ni pour ami, mais qu'ils prendront ce que vous leur devez par toutes les manières qu'ils pourront; et ils vous mandent qu'ils ne feront de mal à vous et aux autres tant qu'ils ne vous auront pas défié, qu'ils ne feront pas de trahison, parce qu'on n'a pas coutume d'en faire dans leur pays. Entendez bien ce que nous vous avons dit, et vous vous déciderez comme il vous plaira.»
Les Grecs furent prodigieusement surpris de ce défi, qu'ils tenaient pour un grand outrage, et dirent que jamais nul n'avait été si hardi d'oser venir défier l'empereur de Constantinople dans son palais. L'empereur Alexis fit mauvais semblant aux messagers, et bien d'autres qui maintes fois leur avaient fait bon visage. Le bruit fut très-grand dans le palais pendant que les messagers s'en retournèrent, arrivèrent à la porte et remontèrent sur leurs chevaux. Quand ils furent en dehors de la porte, il n'y eut aucun d'eux qui ne fût fort joyeux et fort surpris d'avoir échappé à un grand danger; car il s'en fallut de peu qu'ils ne fussent tous pris et tués.
Ils revinrent à l'armée, et racontèrent aux barons ce qu'ils avaient fait. Alors la guerre commença, et forfit qui put forfaire, et par terre et par mer. En maintes occasions se combattirent les Francs et les Grecs; mais jamais, Dieu merci, ils ne combattirent, que les Grecs n'y perdissent plus que les Francs. Cette guerre dura longtemps jusque dans le cœur de l'hiver. Alors les Grecs imaginèrent une grande ruse; ils prirent dix-sept grands navires, les emplirent de bois, de fagots, d'étoupes, de poix et de tonneaux, et attendirent que le vent fût favorable. Une nuit, à minuit, ils mirent le feu aux vaisseaux, laissent les voiles aller au vent, et le feu montait si haut qu'il semblait que toute la terre brûlât. Le vent poussa ces vaisseaux sur ceux des pèlerins; alors l'alarme se répand dans le camp, et de toutes parts on court aux armes.
Les Vénitiens courent à leurs vaisseaux et tous ceux qui en avaient, et on commence à les mettre vivement en sûreté; et Geoffroy le maréchal de Champagne, qui dicta cet ouvrage, témoigne que jamais personne ne fit mieux sur mer que les Vénitiens firent en cette occasion; ils sautèrent sur leurs galères et dans les barques des vaisseaux, prenant avec des crocs les vaisseaux enflammés et les tirant de vive force hors du port; et les lançant dans le courant du détroit, ils les laissaient aller brûler emportés par le courant. Il était venu tant de Grecs sur le rivage qu'on ne put les compter; leurs cris étaient si grands qu'il semblait que terre et mer s'abîmaient; et ils montaient dans des barques et tiraient sur ceux des nôtres qui se garantissaient du feu, et il y en eut de blessés.
Aussitôt que les chevaliers de l'armée entendirent le cri d'alarme, ils s'armèrent tous, et les batailles sortirent du camp, chacune selon l'ordre, craignant que les Grecs ne les vinssent attaquer, et ils demeurèrent dans cette angoisse jusqu'au jour. Mais par l'aide de Dieu, les nôtres ne perdirent rien autre qu'un vaisseau pisan qui était plein de marchandises et qui fut brûlé. Le reste des vaisseaux fut en grand péril cette nuit d'être brûlé; les nôtres alors auraient tout perdu, ne pouvant plus s'en aller ni par terre, ni par mer.
_Les Grecs renversent Alexis._
Sur ces entrefaites, les Grecs, qui étaient en guerre avec les Francs, voyant que la paix était rompue pour longtemps, résolurent de trahir Alexis. Il y avait un Grec qui était mieux avec lui que tous les autres et qui l'avait engagé à faire la guerre plus que tout autre. Ce Grec s'appelait Murzuphle[155]. De l'avis et du consentement des conjurés, un soir, à minuit, que l'empereur Alexis dormait en sa chambre, ceux qui devaient le garder, parmi lesquels était Murzuphle, le prirent dans son lit et le jetèrent en prison. Murzuphle chaussa les brodequins de pourpre, de l'avis des autres, et se fit empereur; après ils le couronnèrent à Sainte-Sophie. Voyez donc si jamais plus horrible trahison a été faite par aucunes gens.
[155] [Greek: Mourzouphlos], dont les sourcils ne sont pas séparés.
Quand l'empereur Isaac apprit que son fils était pris et Murzuphle couronné, il eut si grand'peur qu'il lui prit une maladie qui ne dura pas longtemps, et il mourut. L'empereur Murzuphle fit deux ou trois fois empoisonner le fils qu'il tenait en prison, mais il ne plut pas à Dieu qu'il mourût; après, il le fit étrangler; et quand il eut été étranglé, il fit dire partout qu'il était mort de sa bonne mort, et le fit ensevelir honorablement, comme empereur, et mettre en terre, et fit grand semblant qu'il en avait déplaisir. Mais meurtre ne peut être caché. Bientôt il fut su clairement des Grecs et des Français que le meurtre avait été fait comme je viens de vous le raconter; alors les barons et le duc de Venise tinrent une assemblée, à laquelle assistèrent les évêques, tout le clergé et les légats de l'apostole. Ils remontrèrent aux barons et au peuple que celui qui avait commis pareil meurtre n'avait pas droit de posséder l'empire, et que tous ceux qui étaient d'accord avec lui étaient aussi coupables que lui; qu'outre cela ils s'étaient soustraits à l'obéissance de Rome. C'est pourquoi nous vous disons, fit le clergé, que la guerre est juste; et si vous avez bonne intention de conquérir le pays et de le mettre sous l'obéissance de Rome, auront les indulgences que l'apostole a accordées tous ceux qui mourront après s'être confessés. Sachez que cette chose fut d'un grand confort aux barons et aux pèlerins. Grande fut la guerre entre les Francs et les Grecs; et elle ne diminua pas, augmenta au contraire, et il y avait peu de jours que l'on ne combattît par terre ou par mer...
_Prise de Constantinople._
1204
Ceux de l'armée s'étant assemblés tinrent conseil pour savoir ce qu'il y avait à faire; les avis débattus, on décida que si Dieu leur accordait d'entrer dans la ville de force, que tout le butin qu'ils feraient serait apporté et partagé en commun; et que s'ils devenaient maîtres de la ville, ils nommeraient six Français et six Vénitiens qui jureraient sur les Saintes Écritures de choisir pour empereur celui qu'ils croiraient être le plus capable de bien gouverner. Celui qui serait nommé empereur aurait le quart de toute la conquête, en dedans de la ville et en dehors, avec les palais de Blaquerne et de Bucoléon; les trois autres quarts devaient être répartis, une moitié aux Vénitiens, et l'autre moitié aux Français. Alors on prendrait douze des plus sages de l'armée des pèlerins et douze des Vénitiens, lesquels répartiraient les fiefs et les honneurs[156] entre les barons, et fixeraient quel service[157] ils devraient à l'empereur pour leurs terres. On jura cette convention, et qu'à la fin de mars dans un an, pourrait s'en aller qui voudrait, et que ceux qui resteraient dans le pays seraient tenus de servir l'empereur. Ainsi fut faite la convention et jurée, et excommuniés tous ceux qui la violeraient.
[156] Les revenus, les impôts.
[157] Service militaire; nombre d'hommes à fournir, et nombre de jours de service par an.
Cela fait, les vaisseaux furent préparés et remplis de vivres. Le jeudi d'après la mi-carême, toute l'armée monta sur les vaisseaux, et les chevaux furent mis dans les palandres. Chaque bataille eut sa flottille, et toutes furent rangées à côté l'une de l'autre; on sépara les vaisseaux d'avec les galères et les palandres, et ce fut merveilleux à voir. La ligne des assaillants avait bien demi-lieue de long. Le vendredi matin, la flotte bien rangée s'approcha de la ville et commença l'attaque avec vigueur. On débarqua en maint endroit, et on alla jusqu'aux murs de la ville; en maint endroit aussi, les échelles et les vaisseaux s'approchèrent de si près des murailles que ceux qui étaient sur les murailles et les tours s'entre-frappaient à coups d'épée avec ceux qui étaient sur les échelles.
Cet assaut rude et vigoureux dura bien jusque vers l'heure de none[158]; mais, pour nos péchés, les pèlerins furent repoussés, et ceux qui avaient débarqué furent obligés de remonter sur les vaisseaux. Sachez bien que les pèlerins perdirent plus ce jour-là que les Grecs, et les Grecs en furent tout joyeux. Une partie des vaisseaux se retira du lieu de l'attaque; d'autres jetèrent l'ancre si près de la ville qu'ils continuèrent à se servir de leurs pierriers et de leurs mangonneaux.
[158] Trois heures après midi.
Sur le soir, les barons et le duc de Venise s'assemblèrent dans une église, au delà du lieu où ils étaient campés.... Ils décidèrent que le lendemain, qui était un samedi, et pendant toute la journée du dimanche, ils prépareraient tout pour un nouvel assaut, qui serait livré le lundi; il fut résolu qu'on accouplerait deux par deux les navires sur lesquels seraient placées les échelles, afin que deux vaisseaux pussent attaquer une tour, et cela parce qu'ils avaient vu qu'un vaisseau attaquant seul une tour, ceux qui la défendaient étaient plus nombreux que ceux du vaisseau. Aussi était-ce un bon avis que deux échelles feraient beaucoup plus d'effet contre une tour qu'une seule. Comme il fut convenu, il fut fait; et ils se préparèrent pendant le samedi et le dimanche.
L'empereur Murzuphle était venu camper avec toutes ses forces devant la partie de la ville attaquée, et avait tendu ses tentes écarlates. Le lundi étant arrivé, les nôtres qui étaient sur les vaisseaux prirent les armes; ceux de la ville commencèrent à les craindre plus que devant; les nôtres s'étonnèrent aussi de voir tant de monde sur les murs et sur les tours. Cependant l'assaut commença rude et furieux; chaque vaisseau attaquait devant lui. Le cri de la bataille fut si grand qu'il semblait que la terre s'abîmât. L'attaque durait depuis longtemps, lorsque Notre-Seigneur fit lever le vent qu'on appelle Borée, qui bouta les vaisseaux sur le rivage plus qu'ils n'étaient auparavant. Alors deux nefs qui étaient liées ensemble, dont l'une avait nom _La Pèlerine_, et l'autre _Le Paradis_, approchèrent si près d'une tour, l'une d'un côté, l'autre de l'autre, si comme Dieu et le vent les menèrent, que l'échelle de _La Pèlerine_ s'alla joindre contre la tour. Aussitôt un Vénitien et un Français, nommé André d'Urboise, entrèrent dans la tour, suivis de beaucoup d'autres, et ceux de la tour sont battus et se sauvent.
Quand les chevaliers qui étaient sur les palandres virent cela, ils débarquent, dressent leurs échelles au pied du mur, et montent de vive force; ils s'emparèrent bien de quatre tours; d'autres, sur les vaisseaux, attaquent à qui mieux mieux, enfoncent trois portes, entrent dans la ville et montent à cheval. Ils chevauchent droit sur le camp de l'empereur Murzuphle, qui avait rangé ses batailles devant ses tentes. Lorsque les Grecs virent venir les chevaliers, ils se sauvèrent, et l'empereur s'enfuit par les rues jusqu'au château de Bucoléon. Alors vous auriez vu tuer les Grecs, prendre chevaux, palefrois, mules et mulets, et toute espèce de butin. Il y eut là tant de morts et de blessés qu'il n'était guère possible de les compter. Une grande partie des seigneurs grecs se réfugièrent à la porte de Blaquerne. La nuit commençait à tomber, et les nôtres, fatigués de la bataille et de l'occision, se réunirent dans une grande place qui était dans Constantinople; ils décidèrent qu'ils camperaient au pied des tours et des murs qu'ils avaient conquis, ne croyant point avoir raison de la ville avant un mois, tant il y avait de fortes églises, de palais et de peuple.
Ils campèrent donc devant les murs et devant les tours, près de leurs vaisseaux; le comte de Flandre Baudouin s'hébergea dans les tentes écarlates de l'empereur Murzuphle, qu'il avait abandonnées toutes tendues; son frère Henri alla devant le palais de Blaquerne, et Boniface le marquis de Montferrat, avec ses gens alla s'établir devant le plus épais de la ville. Ainsi fut campée l'armée, comme vous l'avez entendu, et Constantinople prise le lundi de Pâques fleuries. Cette nuit, les nôtres, qui étaient très-fatigués, se reposèrent; mais l'empereur Murzuphle ne se reposa guère. Il rassembla son monde en disant qu'il allait attaquer les Francs, mais il ne le fit pas; au contraire, il chevaucha par d'autres rues le plus loin des Français qu'il put, arriva à la porte Dorée, par où il se sauva et déguerpit de la ville. Après lui, s'enfuirent tous ceux qui purent; et de tout cela ne savaient rien ceux de l'armée.