Part 20
Alors les six messagers s'agenouillent à leurs pieds, pleurant beaucoup; et le duc et tous les autres s'écrièrent tous à une voix, levant leurs mains en l'air, et dirent: «Nous l'octroyons, nous l'octroyons!» Il y eut alors si grand bruit et si grande noise qu'il semblait que la terre s'écroulait. Et quand cette grande noise fut apaisée, le bon duc de Venise, qui était très-sage et preux, monta au pupitre, parla au peuple, et leur dit: «Seigneurs, voyez l'honneur que Dieu vous a fait, qui est que la meilleure nation du monde a laissé toutes les autres pour venir requérir votre compagnie et accomplir cette importante entreprise d'aller au secours de Notre-Seigneur.» Des paroles bonnes et belles que dit le duc, je ne puis tout raconter. Ainsi finit la chose, et les chartes furent dressées le lendemain.
_Les croisés arrivent à Venise._
1202.
Une grande partie des pèlerins était déjà arrivée à Venise. Le comte de Flandre Baudouin y était déjà arrivé et beaucoup d'autres; mais la nouvelle leur vint que beaucoup de pèlerins s'en allaient par d'autres chemins vers d'autres ports; ils en furent très-contrariés, parce qu'ils ne pourraient plus exécuter la convention ni payer la somme qu'ils devaient aux Vénitiens. Après avoir tenu conseil entre eux, ils envoyèrent de bons messagers au-devant des pèlerins et de Louis comte de Blois et de Chartres, qui n'étaient pas encore arrivés, pour les exhorter, leur crier miséricorde et leur dire qu'ils eussent pitié de la terre sainte d'outre-mer, et que nul preux ne pouvait prendre un autre passage que celui de Venise.
A ce message furent élus le comte Hugues de Saint-Pol et Geoffroy de Ville-Hardouin, le maréchal de Champagne, qui chevauchèrent jusqu'à Pavie. Ils y trouvèrent le comte Louis en grande compagnie de bons chevaliers et de braves gens. Par leurs remontrances et leurs prières, ils décidèrent assez de gens de venir à Venise qui s'en allaient à d'autres ports par d'autres chemins. Pourtant beaucoup de bonnes gens partirent de Plaisance qui s'en allèrent en Pouille par d'autres chemins. De ceux-là furent Villain de Neuilly, qui était un des bons chevaliers du monde, Henri d'Ardillières, Renard de Dampierre, Henri de Longchamp, Gilles de Trasegnies, homme-lige de Baudouin comte de Flandre, qui lui avait donné cinq cents livres du sien pour aller avec lui au voyage. Avec eux s'en allèrent grande compagnie[144] de chevaliers et de sergents, dont les noms ne sont pas écrits. Grand fut le décroissement de ceux de l'armée qui allaient à Venise, et il advint grande mésaventure, ainsi que vous pourrez le voir plus loin.
[144] Grant planté.
Mais le comte Louis et d'autres barons s'en allèrent à Venise, et furent reçus à grand'fête et à grand'joie; ils se logèrent dans l'île Saint-Nicolas avec les autres croisés. L'armée était bien belle et de braves gens; jamais nul homme n'en vit une plus belle et plus nombreuse. Les Vénitiens leur donnèrent abondamment, comme on était convenu, tout ce qui était nécessaire aux chevaux et aux hommes; et les navires qu'ils appareillèrent étaient si beaux et si riches, que jamais nul chrétien n'en vit de plus beaux et de plus riches; et il y avait de vaisseaux, de galères et de vissiers (bateaux plats) trois fois plus qu'il n'en fallait pour ce qu'il y avait d'hommes en l'armée. Ha! quel grand dommage ce fut quand les autres qui allèrent aux autres ports ne vinrent pas ici! La chrétienté eût été bien rehaussée et la terre des Turcs abaissée! Les Vénitiens accomplirent très-bien toutes leurs conventions et firent mieux encore; et ils sommèrent les comtes et les barons de tenir leurs engagements et de payer l'argent convenu, étant prêts de faire voile.
On chercha dans l'armée le prix du transport, et il y avait assez de gens qui disaient qu'ils ne pouvaient pas payer leur passage, et les barons en recevaient ce qu'ils pouvaient donner. Quand ils eurent demandé et quêté, il se trouva qu'on était bien loin de la somme nécessaire; alors les barons les réunirent, et leur dirent: «Seigneurs, les Vénitiens ont fort bien accompli leurs engagements, et même au delà; mais nous ne sommes pas assez de monde pour pouvoir payer le passage, et cela par l'absence de ceux qui sont allés aux autres ports. Pour Dieu! que chacun donne de son bien autant qu'il faudra pour que nous puissions payer le prix convenu; en tout il vaut mieux que nous donnions tout notre avoir que de faire manquer l'entreprise et de perdre ce que nous y avons déjà dépensé et de manquer à nos conventions; et si cette armée retourne en arrière, le secours d'outre-mer est perdu.» Alors il y eut grande discorde parmi la plupart des barons et des autres pèlerins, qui disaient: «Nous avons payé notre passage; s'ils veulent nous mener, nous nous en irons volontiers; et s'ils ne le veulent pas, nous nous disperserons et nous irons à d'autres ports.» Ils parlaient ainsi parce qu'ils auraient voulu que l'armée se dispersât. Les autres disaient: «Mieux aimons-nous y dépenser tout notre avoir et aller pauvres à l'armée que de la laisser rompre, car Dieu nous le rendra bien quand il lui plaira.»
Alors le comte de Flandre commença à bailler tout ce qu'il avait et tout ce qu'il put emprunter, et le comte Louis, et le marquis de Montferrat, et le comte Hugues de Saint-Pol, et ceux qui se tenaient de leur parti; alors vous eussiez vu porter beaucoup de belle vaisselle d'or et d'argent à l'hôtel du duc pour faire le payement. Et quand ils eurent payé, il manqua du prix convenu 34,000 marcs d'argent. Et de cela furent très-joyeux ceux qui les avaient mis en défaut, en ne voulant rien donner; ils croyaient bien alors que l'armée allait se rompre et se dépecer. Mais Dieu, qui conseille ceux qui sont privés de conseils, ne le veut pas permettre.
Alors le duc parla à son peuple, et leur dit: «Seigneurs, ces gens ne nous peuvent plus payer, et tout ce qu'ils nous ont payé, nous l'avons gagné en vertu des conventions qu'ils ne peuvent plus tenir; mais notre droit ne saurait aller jusque là: nous et notre pays en recevrions grand blâme. Demandons-leur plutôt un service. Le roi de Hongrie nous a pris Zara en Dalmatie, qui est une des plus fortes villes du monde; jamais elle ne sera reprise par les forces que nous avons, si ces gens ne nous aident. Demandons leur qu'ils aient à la conquérir, et nous leur donnerons pour les 30,000 marcs d'argent qu'ils nous doivent un répit jusqu'à ce que Dieu nous permette de les conquérir ensemble eux et nous.» Ainsi fut ce service demandé aux barons, et très-contrariés furent ceux qui auraient voulu que l'armée se rompît; cependant on accorda ce que demandaient les Vénitiens.
Alors on tint une assemblée, un dimanche, dans l'église Saint-Marc. C'était une grande fête; y fut le peuple du pays, et la plupart des barons et des pèlerins. Avant que la grand'messe commençât, le duc de Venise, qui s'appelait Henri Dandole, monta au pupitre, parla au peuple, et leur dit: «Seigneurs, vous êtes associés avec la plus brave nation du monde et pour la plus grande affaire que jamais on entreprit: Je suis vieux et faible, j'aurais besoin de repos et je suis embarrassé de mon corps; mais je vois que nul ne vous saurait gouverner et conduire comme moi, qui suis votre seigneur. Si vous vouliez permettre que je prisse le signe de la croix pour aller avec vous et vous conduire, et que mon fils demeurât à ma place pour conserver l'État, j'irais vivre ou mourir avec vous et avec les pèlerins.» Quand ceux-ci entendirent ces paroles, ils s'écrièrent tout d'une voix: «Nous vous prions pour Dieu que vous l'accordiez et que vous le fassiez et que vous vous en veniez avec nous.»
Il y eut alors grande compassion dans le peuple du pays et chez les pèlerins, et mainte larme pleurée, de ce que cet homme de bien, qui avait si belle occasion de rester à Venise, montrait tant de courage; car il était vieux, et quoiqu'il eût les yeux encore beaux, il n'y voyait goutte, parce qu'il avait perdu la vue par une plaie qu'il reçut à la tête. Ah! combien lui ressemblaient peu ceux qui étaient allés dans d'autres ports pour esquiver le péril. Alors le duc descendit du pupitre, alla devant l'autel, et se mit à genoux en pleurant, et ils lui cousirent la croix sur un grand chapeau de coton, parce qu'il voulait que le peuple la vît. Et les Vénitiens commencèrent à se croiser à foison en ce jour. Nos pèlerins eurent bien grande joie et bien grande compassion de cette croix, à cause du bon sens et de la prouesse que le duc avait en lui. Ainsi fut croisé le duc, comme vous l'avez entendu. Alors il commença à livrer les navires, les galères et les vissiers aux barons pour s'embarquer.
_Alexis demande du secours aux Vénitiens._
Maintenant écoutez une des plus grandes merveilles et des plus grandes aventures que vous ayez jamais entendues. A ce temps, il y eut un empereur à Constantinople qui s'appelait Isaac, et qui avait un frère appelé Alexis, qu'il avait racheté de prison des Turcs. Icelui Alexis s'empara de son frère l'empereur, et lui arracha les yeux de la tête, et se fit empereur par la trahison que vous venez d'entendre. Il le tint longtemps en prison et un sien fils qui s'appelait Alexis. Ce fils s'échappa de prison et s'enfuit sur un vaisseau jusque dans une ville sur la mer qui s'appelle Ancône. De là il alla auprès de Philippe d'Allemagne, qui avait épousé sa sœur. De là il vint à Vérone en Lombardie, et hébergea dans la ville, et trouva assez de pèlerins qui s'en venaient à l'armée. Ceux qui l'avaient aidé à s'échapper et qui étaient avec lui lui dirent: «Sire, voici une armée à Venise près de nous, composée de la plus brave nation et des meilleurs chevaliers du monde qui vont outre-mer. Va leur crier miséricorde; qu'ils aient pitié de toi, de ton père, qui êtes déshérités si injustement; et s'ils te voulaient aider, tu feras tout ce qu'ils demanderont. J'ai espoir qu'il leur en prendra pitié.» Et il dit qu'il le fera bien volontiers et que ce conseil est bon.
Il envoya donc ses messagers; il en envoya au marquis Boniface de Montferrat, qui était le sire de l'armée, et aux autres barons. Et quand les barons les virent, ils en furent très-étonnés, et leur répondirent: «Nous entendons bien ce que vous dites. Nous enverrons quelques-uns de nous au roi Philippe avec votre maître, qui va vers lui. S'il nous veut aider à recouvrer la terre d'outre-mer, nous l'aiderons à conquérir son royaume, que nous savons avoir été enlevé à tort à lui et à son père.»
_Les croisés à Zara._
1202.
On répartit les navires et les bateaux entre les barons. Ha Dieu! que de bons destriers on y mit! et quand les navires furent chargés d'armes et de viandes, et de chevaliers et de sergents, les écus furent rangés le long des bords des navires et sur les poupes, ainsi que les bannières, dont il y en avait tant de belles. Et sachez qu'ils portèrent sur les vaisseaux plus de trois cents pierriers, et mangonneaux, et quantité d'engins qui sont nécessaires pour prendre villes. Jamais plus belle flotte ne partit d'aucun port.
La veille de la Saint-Martin ils arrivèrent devant Zara en Dalmatie, et virent la cité fermée de hauts murs et de hautes tours; malaisément on demanderait ville plus belle, plus forte et plus riche. Quand les pèlerins la virent, ils s'émerveillèrent beaucoup, et se dirent les uns aux autres: Comment pourrait être prise de force pareille ville, si Dieu lui-même ne le fait? Les premiers vaisseaux vinrent devant la ville, y jetèrent l'ancre, et attendirent les autres. Le lendemain matin, par un jour beau et très-clair, arrivèrent toutes les galères, et les bateaux et les autres navires qui étaient arriérés. Ils prirent le port par force, rompirent la chaîne, qui était très-forte, et descendirent à terre, si bien que le port fut entre eux et la ville. Alors vous eussiez vu sortir des vaisseaux maints chevaliers et maints sergents, tirer des bateaux maints bons destriers, et mainte riche tente, et maint pavillon. Ainsi se logea l'armée, et Zara fut assiégé le jour de la Saint-Martin. A ce moment n'étaient pas encore arrivés tous les barons, car encore n'était pas venu le marquis de Montferrat, qui était resté en arrière pour affaire qu'il avait. Étienne du Perche demeura malade à Venise, ainsi que Matthieu de Montmorency. Quand ils furent guéris, Matthieu de Montmorency s'en vint auprès de l'armée à Zara; mais Étienne du Perche ne fit pas si bien, car il déguerpit de l'armée, et s'en alla séjourner en Pouille. Avec lui s'en alla Rotrou de Montfort, et Ives de la Valle, et maints autres qui en furent beaucoup blâmés et qui passèrent au printemps en Syrie.
Le lendemain de la Saint-Martin, ceux de Zara sortirent, et vinrent parler au duc de Venise, qui était en sa tente; ils lui dirent qu'ils rendraient la ville et tous leurs biens à discrétion, leur vie restant sauve. Le duc leur dit qu'il ne ferait ce traité, ni un autre, sans se consulter avec les comtes et les barons, et qu'il irait leur en parler. Pendant que le duc conférait avec eux, ceux dont on vous a parlé précédemment, qui voulaient rompre l'armée, dirent aux messagers: «Pourquoi voulez-vous rendre votre ville? Les pèlerins ne vous attaqueront pas, vous n'avez rien à craindre d'eux; si vous pouvez vous défendre des Vénitiens, vous êtes sauvés.» Là-dessus ils envoyèrent l'un d'entre eux, qui s'appelait Robert de Boves, qui alla aux murs de la ville et leur parla de la même manière. Alors rentrèrent les messagers dans la ville, et le traité en demeura là.
Pendant ce temps le duc de Venise était venu vers les comtes et les barons, et leur avait dit: «Seigneur, les habitants veulent rendre leur ville à discrétion, en conservant la vie sauve; je ne veux faire ce traité ni un autre, sinon par votre avis.» Les barons lui répondirent: «Sire, nous vous approuvons, et même nous vous prions de faire ce traité.» Et il dit qu'il le ferait. Puis ils s'en retournèrent tous ensemble au pavillon du duc pour faire le traité, et ils trouvèrent que les messagers s'en étaient allés par les conseils de ceux qui voulaient rompre l'armée. Et alors se leva un abbé des Vaux de Cernay, de l'ordre de Citeaux, qui leur dit: «Seigneurs, je vous défends, de par l'apostole de Rome, d'attaquer cette ville, car elle est peuplée de chrétiens, et vous êtes pèlerins.» Et quand le duc entendit cela il en fut très-irrité, et dit aux comtes et aux barons: «Seigneurs, je tenais cette ville à ma discrétion, et vos gens me l'ont enlevée, et vous étiez convenu que vous m'aideriez à la prendre, et je vous somme de le faire.»
Alors les comtes et les barons et ceux qui étaient de leur parti se réunirent, et dirent: «Ceux qui ont empêché de conclure le traité ont fait un grand outrage, et il ne se passe pas jour qu'ils ne se donnent beaucoup de peine pour dissoudre l'armée. Or, nous serons honnis si nous n'aidons pas à la prendre.» Ils vinrent vers le duc, et lui dirent: «Sire, nous vous aiderons à prendre la ville en dépit de ceux qui vous ont empêché de l'avoir.» Ainsi fut prise la résolution. Et au matin ils allèrent s'établir devant les portes de la ville, et y dressèrent leurs pierriers, leurs mangonneaux et les autres engins, dont ils avaient grand nombre; du côté de la mer, ils dressèrent les échelles sur les vaisseaux. Alors ils commencèrent à lancer des pierres contre les murs et les tours de là ville. Cette attaque dura bien cinq jours, après quoi ils mirent leurs trancheurs à une tour, et ceux-ci commencèrent à trancher le mur. Quand ceux de dedans virent cela, ils demandèrent un traité, tout semblable à celui qu'ils avaient refusé par le conseil de ceux qui voulaient rompre l'armée.
Ainsi la ville se rendit à discrétion au duc de Venise, la vie sauve assurée aux habitants. Alors vint le duc auprès des comtes et des barons, et leur dit: «Seigneurs, nous avons conquis cette ville par la grâce de Dieu et par la vôtre. L'hiver est venu, et nous ne pouvons partir d'ici avant Pâques, car nous ne trouverions pas à vivre autre part, tandis que cette ville est riche et garnie de tous biens. Partageons-la entre nous; nous en prendrons la moitié, et vous l'autre.» Ainsi comme il fut dit, il fut fait. Les Vénitiens eurent la partie vers le port où étaient les navires, et les Français eurent l'autre.
_Le prince de Constantinople envoie des députés à Zara._
Des messagers du roi Philippe et du prince de Constantinople étant arrivés d'Allemagne, les barons et le duc s'assemblèrent dans un palais où le duc était logé. Alors les messagers dirent: «Seigneurs, le roi Philippe et le fils de l'empereur de Constantinople, qui est le frère de sa femme, nous envoient vers vous. Le roi vous dit: Je vous enverrai le frère de ma femme, et je le mets en la main de Dieu, qui le garde de la mort, et en la vôtre. Puisque vous vous êtes consacrés au service de Dieu, du droit et de la justice, vous devez rendre leur héritage, si vous le pouvez, à ceux qui en sont privés injustement. Le prince vous fera le traité le plus avantageux qui fut jamais, et vous donnera la plus grande aide pour conquérir la terre d'outre-mer. Tout d'abord, si Dieu permet que vous le remettiez en son héritage, il mettra tout l'empire de Romanie[145] sous l'obédience de Rome, dont il faisait partie jadis. Après, il sait que vous avez mis votre bien dans cette guerre et que vous êtes pauvres; aussi il vous donnera 200,000 marcs d'argent, et la nourriture à tous ceux de l'armée, petits et grands. Il ira en personne avec vous en Égypte, ou enverra, si vous croyez que cela sera mieux, dix mille hommes à sa solde. Et il vous fera ce service pendant un an; et pendant toute sa vie il tiendra cinq cents chevaliers en terre d'outre-mer qui la garderont, et ceux-ci seront encore à sa solde. Seigneurs, font les messagers, nous avons plein pouvoir pour traiter sur ces conditions, si vous voulez garantir celles qu'on vous demande. Et sachez que jamais on n'offrit à personne traité si avantageux. Hé! n'aurait pas grande envie de conquêter qui refuserait cela.» Les barons répondirent qu'ils en parleraient entre eux, et une assemblée fut convoquée pour le lendemain. Quand ils furent ensemble, on s'occupa de ces propositions.
[145] L'empire romain d'Orient, l'empire grec.
Là on parla de part et d'autre. L'abbé des Vaux de Cernay, qui était de l'ordre de Cîteaux, et ceux qui voulaient rompre l'armée dirent qu'ils n'accepteraient pas la proposition; que ce serait faire la guerre à des chrétiens, et qu'ils n'étaient pas disposés à cela; mais qu'ils voulaient aller en Syrie. L'autre partie leur répondit: «Beaux Seigneurs, en Syrie vous ne pouvez rien faire, et vous le voyez bien par ceux mêmes qui nous ont déguerpis et se sont en allés par d'autres ports. Sachez que ce sera par l'Egypte ou par la Grèce que la terre sainte sera recouvrée, si jamais elle l'est. Et si nous refusons ce traité, nous serons honnis à toujours.»
Ainsi était en discorde l'armée; et ne vous étonnez pas si les laïques étaient en querelle, puisque les moines blancs de Cîteaux étaient aussi en discorde. L'abbé de Los, qui était un saint homme et fort sage, et les autres abbés qui étaient de son avis, priaient et suppliaient pour que, par l'amour de Dieu, l'armée ne se rompît pas et qu'on acceptât la proposition, car c'était le meilleur moyen pour recouvrer la terre d'outre-mer. L'abbé des Vaux, au contraire, et ceux de son parti prêchaient aussi souvent, et disaient que c'était mauvais, qu'il fallait aller en Syrie et y faire ce qu'on pourrait.
Alors Boniface, le marquis de Montferrat, et Baudouin le comte de Flandres, et le comte Louis, et le comte Hugues de Saint-Pol, et ceux de leur parti, vinrent, et dirent qu'ils feraient cette convention, parce qu'ils seraient honnis s'ils ne la faisaient pas. Ils s'en allèrent à l'hôtel du duc, et furent alors mandés les messagers, et jurèrent le traité tel que vous l'avez vu précédemment, et par serment et par chartes scellées...... et on fixa l'époque de l'arrivée du prince de Constantinople, et ce fut à la quinzaine après Pâques.
_Les croisés envoient des députés au Pape._
Les barons consultèrent ensemble, et décidèrent qu'ils enverraient à Rome des messagers auprès de l'apostole, parce qu'il leur savait mauvais gré de la prise de Zara. Ils choisirent pour messagers deux chevaliers et deux clercs, qu'ils savaient être bons pour ce message. Des deux clercs, l'un fut Nivelon l'évêque de Soissons, et maître Jean de Noyon, qui était chancelier du comte de Flandre; les deux chevaliers furent Jean de Friaise et Robert de Boves. Les messagers jurèrent sur les saints livres qu'ils feraient le message loyalement et en bonne foi et qu'ils reviendraient à l'armée.
Trois d'entre eux tinrent bien leur serment, et le quatrième mal, et ce fut Robert de Boves; car il fit le message du plus mal qu'il put, se parjura et s'en alla en Syrie auprès des autres de son parti. Mais les autres firent bien, dirent leur message comme l'avaient ordonné les barons, et dirent à l'apostole: «Les barons vous demandent pardon de la prise de Zara, l'ayant fait comme ce qu'ils pouvaient faire de mieux par la faute de ceux qui étaient allés à d'autres ports, et sans quoi ils n'auraient pu rester réunis; et sur cela, ils vous demandent comme à leur bon père que vous leur donniez vos commandements, qu'ils sont prêts à exécuter.» L'apostole répondit aux messagers qu'il savait bien que par la faute des autres ils avaient été obligés de mal faire, qu'il en avait compassion; après, il donna aux barons et aux pèlerins la bénédiction et l'absolution comme à ses enfants, et leur commanda et les pria de conserver l'armée réunie, car il savait bien que sans cette armée ne pouvait être fait le service de Dieu. Il donna plein pouvoir à Nivelon, l'évêque de Soissons, et à maître Jean de Noyon de lier et délier les pèlerins jusqu'à ce qu'un cardinal fût venu joindre l'armée.
_Les croisés vont à Corfou._
Le carême étant venu, les pèlerins préparèrent leurs vaisseaux pour partir à la Pâque. Quand les nefs furent chargées, le lendemain de la Pâque, les pèlerins se logèrent hors de la ville sur le port, et les Vénitiens firent abattre la ville, et les tours et les murs........ Alors commencèrent à partir les vaisseaux et les bateaux, et il fut convenu qu'ils iraient prendre port à Corfou, qui est une île de Romanie, et que les premiers attendraient les derniers jusqu'à ce qu'ils fussent tous réunis; et ainsi firent-ils. Mais avant que le duc et le marquis partissent du port de Zara, arriva Alexis, le fils de l'empereur Isaac de Constantinople, que Philippe, roi d'Allemagne, leur avait envoyé, et il fut reçu avec grande joie et beaucoup d'honneurs. Le duc lui donna galères et vaisseaux, tant qu'il en voulut; puis ils partirent du port de Zara, eurent bon vent, et arrivèrent à Durazzo, dont les habitants rendirent volontiers la ville à leur seigneur, quand ils le virent, et lui firent serment de fidélité. Partis de là, ils vinrent à Corfou, et trouvèrent l'armée qui était campée devant la ville et qui avait tendu tentes et pavillons, et qui avait sorti les chevaux des bateaux pour les reposer. Après qu'ils eurent appris que le fils de l'empereur de Constantinople était arrivé, vous eussiez vu maint brave chevalier et maint bon sergent aller à sa rencontre et conduire maint beau destrier. Ils l'accueillirent avec beaucoup de joie et d'honneurs, puis il fit tendre sa tente au milieu de l'armée, à côté de celle du marquis de Montferrat, à la garde de qui le roi Philippe l'avait confié. Ils séjournèrent pendant trois semaines en cette île, qui est très-riche et plantureuse.
_Les croisés arrivent à Constantinople._
Après avoir relâché à Andros et à Abydos, les croisés se dirigent sur Constantinople.