Part 2
[12] Cette aversion était telle que la seule différence de langage occasionnait parfois des rixes sanglantes entre les gens de langue romane et ceux de langue tudesque. Charles le Simple, petit-fils de Charles le Chauve, s'étant rendu sur les bords du Rhin pour avoir une conférence avec Henri l'Oiseleur, des jeunes gens qui étaient à la suite des deux princes furent, _selon l'habitude de ceux des deux pays_, tellement choqués de s'entendre parler les uns roman, les autres tudesque, qu'ils commencèrent par s'insulter de la manière la plus violente, et finirent par fondre les uns sur les autres, l'épée à la main, si bien qu'il y en eut plusieurs de tués. (_Richer_, éd. de M. J. Guadet, t. I, p. 48.)
[13] La différence de langue qui existait entre les Neustriens et les Ostrasiens était tellement marquée au neuvième siècle (888), que les premiers étaient appelés Franks latins, et les seconds Franks Teutons (_Chronique anonyme_, dans le recueil des Histor. de France, t. VIII, p. 231).
Toutefois le tudesque ne disparut pas complétement de la cour; les Carolingiens en perpétuèrent, sinon l'usage habituel, du moins l'intelligence parmi les principaux officiers de leur maison[14]. Tout semblait leur en faire à la fois un devoir et une nécessité, les traditions, le souvenir de leur origine, leurs mariages fréquents avec des princesses de sang germanique, leur résidence habituelle à Laon, ville située dans le voisinage des pays allemands de la Lorraine inférieure, et enfin la participation active et continuelle que les princes germaniques prirent sous cette dynastie à tous les troubles, à tous les démêlés, à toutes les guerres, à tous les traités qui eurent lieu dans le royaume. Aussi, ceux qui s'adonnaient au maniement des affaires publiques attachaient-ils une grande importance à la connaissance du tudesque. Mais, dès le milieu du neuvième siècle, les personnes qui possédaient pleinement l'usage de cet idiome étaient devenues si rares dans le royaume, que Loup, abbé de Ferrière, l'un des principaux ministres de Charles le Chauve, fut obligé d'envoyer en Allemagne des jeunes gens de son monastère, auxquels il jugeait à propos de faire apprendre la langue qui était la plus nécessaire aux relations politiques[15].
[14] Les rois carolingiens étaient étrangers à la France, et parlaient une langue étrangère; on comprend très-bien ce que nous dit Richer, qu'on les chassa comme étrangers, en 987, quand on donna la couronne à un roi national, français, Hugues Capet. (L. D.)
[15] _Loup de Ferrière_, epist. XII, 844. Dans le recueil de dom Bouquet, VII, 488.
On ne sera donc pas étonné de voir que, dans le siècle suivant, Louis d'Outre-Mer comprenait le tudesque beaucoup mieux que le latin. Au synode d'Engelheim, où ce roi et l'empereur Othon Ier se trouvaient réunis, on produisit une lettre du pape Agapet, relative aux disputes qui s'étaient élevées entre Artalde, archevêque de Reims, et Hugues, son compétiteur; comme cette lettre était écrite en langue latine, on fut obligé de la traduire en tudesque, afin d'en donner connaissance aux deux princes.
Mais les circonstances qui avaient maintenu l'intelligence de l'idiome des Franks dans la maison royale des Carolingiens avaient cessé d'exister sous les rois de la troisième race, et Hugues Capet, le premier d'entre eux, bien qu'issu du sang germanique, était tout aussi complétement ignorant du langage de Charlemagne qu'il l'était de celui d'Auguste. Les gens qui l'entouraient n'entendaient pas plus que lui-même l'idiome de la Germanie. Aussi, à partir de cette époque, les princes d'Allemagne qui désiraient entretenir des relations avec la cour de France furent obligés d'avoir recours à des ambassadeurs qui connussent la langue romane[16].
[16] _Chron. monast. S. Michaelis_, dans le recueil de D. Bouquet, X, 286.
Le roman dut principalement sa formation aux altérations successives que le peuple fit subir à la langue latine[17]. Ces altérations, partout les mêmes quant aux procédés généraux, durent néanmoins, dès l'origine, différer par certaines nuances, selon le pays où se forma le nouvel idiome. Dans la suite, ces différences, accrues et multipliées par le temps, en vinrent à se dessiner plus nettement, et à se circonscrire avec plus de précision, à la faveur du fractionnement que le système féodal fit éprouver à tout le territoire du royaume.
[17] Le français est donc né du latin défiguré d'abord par les idiomes celtiques et plus tard pénétré d'éléments germaniques. (L. D.)
Si dans le douzième, le treizième et le quatorzième siècle on eût voulu tenir compte de toutes les variétés que présentait la _langue d'oil_[18], selon les divers pays où elle était en usage, on eût pu diviser cette langue en autant de dialectes qu'il y avait de bailliages dans la France septentrionale; mais, en ne tenant compte que des caractères généraux les plus marqués, on arrivait à reconnaître autant de dialectes différents que l'on comptait de provinces en deçà de la Loire. Chacune des capitales de ces provinces devenait un centre dont l'influence se faisait sentir sur tout le pays qui en dépendait, et les habitants de la même province se piquaient plus ou moins de modeler leur langage sur celui que l'on parlait à la cour du duc ou du comte qui les gouvernait. De la sorte, chaque idiome provincial tendait à une certaine uniformité, et la _langue d'oil_ pouvait se diviser en dialecte de la Picardie, de l'Artois, de la Flandre, de la Champagne, de la Lorraine, de la Franche-Comté, de la Bourgogne, du Nivernais, de l'Orléanais, de la Touraine, de l'Anjou, du Maine, de la Haute-Bretagne, de la Normandie et de l'Ile-de-France. Il est important de remarquer que celui-ci était spécialement désigné sous le nom de _français_, par opposition au picard, au normand, au bourguignon, etc.
[18] L'idiome roman du nord de la France reçut le nom de _langue d'oil_, et l'idiome roman du midi celui de _langue d'oc_. On pense que la _langue d'oil_ et la _langue d'oc_ ont été ainsi appelées de la manière d'énoncer l'affirmation. En effet, on se servait pour cela de _oil_ (oui) dans le nord, et de _oc_ dans le midi.
Par l'avénement de la maison des ducs de France à la couronne des Carolingiens, le _dialecte français_ partagea la fortune de cette maison, et prit de jour en jour une supériorité marquée sur les autres dialectes, comme la nouvelle royauté ne tarda pas à établir sa suprématie sur tous les feudataires du royaume. La cour de France était devenue, pour les seigneurs du Nord, le modèle et l'école de la galanterie, de la courtoisie et des belles manières; la langue parlée dans la maison royale était l'expression naturelle de ces débuts de la civilisation et de la politesse. Aussi, dès le douzième siècle, il n'était plus permis à un seigneur normand, picard ou bourguignon, de se présenter à la cour de France sans qu'il sût s'exprimer en _français_, non plus qu'à un trouvère, désireux de quelque célébrité, de composer ses ouvrages en un autre dialecte[19]. A partir de cette époque, l'idiome de l'Ile-de-France se propagea de plus en plus, à l'aide des circonstances qui ne cessèrent de lui être favorables et des moyens puissants que surent employer les rois pour fonder l'unité française. Au treizième siècle, ce fut par l'extension du domaine de la couronne; au quatorzième, par l'accroissement de l'autorité des Capétiens, l'organisation de la justice royale, celle du parlement de Paris et de la grande chancellerie; au quinzième, par l'établissement d'une administration fiscale, d'une organisation militaire, par plusieurs autres institutions, ainsi que par la faveur accordée à l'imprimerie naissante; au seizième siècle enfin, par des ordonnances formelles prescrivant l'usage exclusif du _français_ dans tous les actes publics ou privés, de quelque nature qu'ils pussent être[20].
[19] Romans ne histoire ne plaît Aux Françoys, se ilz ne l'ont fait.
(_Aymon de Varennes_, trouvère du XIIe siècle.)
[20] François Ier prescrivit l'usage exclusif du français dans les actes publics et les actes privés, par trois ordonnances successives.
Dès lors le français acquit une telle importance et obtint une telle prééminence sur les autres dialectes de la langue d'oil, que ceux-ci, réduits à l'état de patois[21] dédaignés, furent relégués dans les campagnes, où ils s'éteignent de nos jours dans les derniers rangs de la population, semblables à de faibles rejetons étouffés par les vigoureuses racines d'un arbre puissant qui naquit avec eux au pied du même tronc.
[21] Langages de pays, _linguæ patrienses_. (L. D.)
A. DE CHEVALLET, _Origine et formation de la langue française_, t. 1, prolégomènes.
Albin d'Abel de Chevallet naquit en 1812 et est mort en 1858. Son excellent ouvrage, qui forme 3 volumes in-8º, a eu deux éditions; la première lui a valu, en 1850, un prix à l'Institut; et la seconde en a obtenu un autre en 1858.
SERMENT DE LOUIS LE GERMANIQUE[22].
Pro Deo amur et pro Christian poblo et nostro commun salvament, d'ist di in avant, in quant Deus savir et podir me dunat, si salvarai-eo cist meon fradre Karlo, et in adjudha, et in cadhuna cosa, si cum om per dreit son fradra salvar dist, in o quid il mi altresi fazet; et ab Ludher nul plaid nunquam prindrai qui, meon vol, cist meon fradre Karle in damno sit.
Pour l'amour de Dieu, et pour notre commun salut et celui du peuple chrétien, de ce jour en avant, autant que Dieu me donnera savoir et pouvoir, ainsi sauverai-je ce mien frère Charles, et en aide et en chacune chose, ainsi comme on doit par devoir sauver son frère, pourvu qu'il en fasse de même pour moi; et de Lothaire je ne prendrai jamais aucun accord qui, de ma volonté, soit au préjudice de ce mien frère Charles.
[22] Ce serment fut prononcé quand Charles le Chauve et Louis le Germanique s'allièrent contre Lothaire, en 842.
SERMENT DES SOLDATS DE CHARLES LE CHAUVE.
Si Lodhwigs sagrament quæ son fradre Karlo jurat, conservat, et Karlus meos sendra, de suo part, non lostanit, si io returnar non l'int pois, ne io, ne ceuls cui eo returnar int pois, in nulla ajudha contra Lodhuwig nun li vi er.
Si Louis conserve le serment qu'il jure à son frère Charles, et si Charles mon seigneur, de sa part, ne le tient pas, si je ne puis l'en détourner, ni moi, ni aucun que je pourrai en détourner, en nulle aide contre Louis je ne lui serai.
CANTILÈNE EN L'HONNEUR DE SAINTE EULALIE[23].
Buona pulcella fut Eulalia, Bel avret corps, bellezour anima. Voldrent la veintre li Deo inimi, Voldrent la faire diavle servir. Elle n'out eskoltet les mals conseillers, Qu'elle Deo raneiet chi maent sus en ciel, Ne por or, ned argent, ne paramenz, Por manatce regiel ne preiemen; Ne ule cose non la pouret oncque pleier. La polle sempre non amast lo Deo menestier; E por o fut presente de Maximiien, Chi rex eret a cels dis sovre pagiens. El li enortet dont lei nonque chielt, Qued elle fuiet lo nom christien. Ell' ent adunet lo suon element, Melz sostendreiet les empedementz, Qu'elle perdesse sa virginitet. Por o s' furet morte a grand honestet. Enz en l'fou la getterent com arde tost. Elle colpes non avret, por o no s' coist. A ezo ne s' voldret concreidre li rex pagiens; Ad une spede li roveret tolir lo chief. La domnizelle celle kose non contredist; Volt lo seule lazsier si ruovet Krist. In figure de colomb volat a ciel. Tuit oram que por nos degnet preier Qued avuisset de nos Christus mercit Post la mort, et a lui nos laist venir, Par souue clementia.
_Traduction littérale._
Eulalie[24] fut une bonne jeune fille, Beau corps avait, plus belle âme. Veulent la vaincre les ennemis de Dieu, Veulent la faire servir le diable. Elle n'eût écouté les mauvais conseillers (_qui lui disaient_) Qu'elle reniât Dieu qui demeure là-haut au ciel, Ni pour or, ni argent, ni parures, Par menaces royales, ni prières; Ni aucune chose ne la pourrait jamais ployer. Le gouvernement n'aima pas toujours le service de Dieu; Et pour cela fut présentée à Maximien, Qui était roi, à ces jours, sur les païens. Il l'exhorte à ce dont elle ne se soucie jamais, Qu'elle fuie le nom chrétien. Avant qu'elle abandonne le sien élément (_principe_), Mieux soutiendrait les tortures, Qu'elle perdit sa virginité. Pour cela elle est morte à grand honneur. Dedans le feu la jetèrent, afin qu'elle brûlât vite. Elle n'avait pas de péchés, pour cela elle ne cuit (_brûla_) pas. A cela ne se voulut fier le roi païen; Avec une épée il ordonna de lui enlever la tête. La demoiselle cette chose ne contredit; Veut le siècle (_le monde_) laisser si le Christ l'ordonne. En forme de colombe vole au ciel. Tous nous prions que pour nous elle daigne prier Qu'ait merci (_pitié_) de nous le Christ Après la mort, et à lui nous laisse venir Par sa clémence.
[23] C'est la plus ancienne pièce de vers en langue d'oil que l'on connaisse. Elle est du dixième siècle.
[24] Sainte Eulalie, vierge de Barcelone, fut martyrisée à Barcelone au troisième siècle, par les ordres du gouverneur Dacien.
LA RELIGION D'ODIN
(_Religion des Franks, des Saxons et des Northmans_).
La religion du Nord est d'origine asiatique. Les travaux de la science moderne sur les antiquités religieuses des peuples septentrionaux, et sur celle des Indiens et des Perses, ont enfin mis dans tout son jour cette importante vérité, sur la trace de laquelle on s'était trouvé amené depuis longtemps. Désormais il n'y a plus à cet égard aucun doute. La mythologie d'Odin est un retentissement lointain des mythologies savantes de l'Orient. Mais, bien que le fond de cette mythologie soit incontestablement asiatique, sa forme altérée par l'effet d'une longue indépendance, par les variations du génie instinctif des peuples, par les changements de résidence, par les événements particuliers de l'histoire, est profondément empreinte d'une originalité toute septentrionale et véritablement autochthone. Il faut dire aussi que cette religion ne nous est connue par aucun système suivi, et que l'on est obligé, pour la comprendre, d'en recomposer la métaphysique d'après des récits et des chants, dans lesquels cette métaphysique est presque complétement effacée par l'exubérance du symbole poétique, et qui ne sont eux-mêmes que des fragments. Ces monuments nous représentent peut-être fidèlement les croyances scandinaves, telles qu'elles se peignaient dans l'esprit du vulgaire; mais il est certain qu'ici comme chez tous les peuples, il faut percer l'enveloppe fabuleuse pour pénétrer jusqu'à la pensée initiative des instituteurs de la religion.
L'Edda de Snorron[25], résumé authentique de traditions dont nous ne possédons plus textuellement qu'un petit nombre, sera notre guide principal dans l'exposé que nous allons entreprendre. L'auteur suppose que Gylfé, roi des anciens Goths, frappé de ce que l'on raconte de la grandeur des Ases, se rend, sous un nom supposé, à Asgard, pour en juger par lui-même; là, dans un palais magique, au milieu d'une cour nombreuse, il aperçoit, assis sur des trônes, trois princes, nommés, le premier Har, ce qui signifie le Sublime; le second Jafnhar, l'Égal du Sublime; le dernier Thridie, le Troisième: il les interroge.
[25] On distingue les Eddas en: Edda poëtique et Edda prosaïque ou de Snorron. L'Edda poëtique est un recueil d'anciens chants scandinaves, rassemblés à la fin du onzième siècle, en Islande, par Sœmund Sigfusson; le recueil contient une quarantaine de poëmes, dont la Volu-Spa et le Hava-Mal sont les plus importants.--L'Edda de Snorron a été composée en Islande, au commencement du treizième siècle; c'est un traité de mythologie et de science poétique divisé en trois parties: les légendes (commentaire très précieux des anciens mythes scandinaves); le vocabulaire poétique; les règles de la prosodie scandinave.
Gangler commença ainsi son discours: «Quel est le plus ancien et le premier des Dieux? Har répond: Nous l'appelons ici Alfader; mais dans l'ancienne Asgard il a douze noms: Alfader (le Père universel), Hervian (le Seigneur), Nikar (le Sombre), Nikuder (le dieu de l'Océan), Fiolner (celui qui fait beaucoup), Ome (le Bruyant), Biflid (l'Agile); Vidrer (le Magnifique), Svidrer (celui qui extermine), Svider (celui qui cause l'incendie), Oske (le Maître des morts), Falker (l'Heureux)--Gangler demande: Quel est ce dieu? Quel est son pouvoir? Qu'a-t-il fait pour manifester sa gloire? Har répond: Il vit toujours; il gouverne l'univers, et les petites choses comme les grandes. Jafnhar ajoute: Il a créé le ciel et la terre. Thridie poursuit: Il a fait plus; il a fait les hommes et leur a donné une âme qui doit vivre, et qui ne s'anéantira pas, même quand le corps se sera dissous: tous les bons habiteront avec lui dans un lieu nommé l'Ancien; mais les mauvais iront vers Héla, et de là dans le Niflheim.»
Ce passage est extrêmement important par l'idée claire et élevée qu'il nous donne en un instant du principe suprême de la religion Scandinave. Voilà bien le père et le destructeur, celui qui crée et celui qui extermine, l'auteur unique des hommes et des dieux, l'éternel Brahma: c'est ce dieu excellent de la Germanie, dont parle Tacite: «Regnator omnium Deus, cætera subjecta atque parentia.» Comme dans la mythologie orientale, il paraît au commencement, puis il s'efface, laissant agir ce qui procède de lui, et ne reparaît plus qu'à l'heure de la consommation du monde.
Il est assez difficile de décider avec certitude si ce dieu suprême tire absolument l'univers du néant, car aucun des chants qui nous sont restés ne s'explique sur ce point d'une manière précise. La première chose qui se découvre dans l'histoire de la création, selon les Scandinaves, est un immense abîme, peut-être co-éternel à Dieu, dans lequel les principes contraires sont disposés chacun dans une région distincte: les uns, que l'on pourrait regarder comme les principes passifs, l'eau, le froid, l'inerte, l'obscur, sont au Nord; les autres, qui sont les principes actifs, le feu, le mouvement, la chaleur, la lumière, sont au Sud. La première de ces deux régions est nommée le Niflheim, la seconde le Muspelheim: l'une est l'enfer, l'autre le paradis. A la frontière de ces deux régions, et par la combinaison des effluves contraires que la vertu divine en fait sortir, se produit la masse habitable de l'univers, figurée dans le langage poétique par un géant nommé Ymer. De cette masse, par des causes qu'il serait peut-être téméraire de prétendre analyser sous le voile épais dont la mythologie scandinave les enveloppe, naissent de bons et de mauvais génies, auxquels le Créateur suprême semble abandonner, sans s'en occuper davantage, l'administration de l'univers. C'est à ces dieux secondaires, que remonte directement la création de Aske et de Emla, principe sacré du genre humain, et ce sont eux qui composent, pour ainsi dire, à eux seuls toute la religion. Chacun peut aisément reconnaître les intimes rapports de cette cosmogonie avec la cosmogonie de l'Inde, mais plus particulièrement encore avec celle de la Perse. Il n'est pas besoin d'insister ici là-dessus; et il vaut mieux rentrer dans notre sujet spécial en essayant de donner par quelques citations une idée plus étendue de l'esprit particulier de la mythologie scandinave. Voici le début de l'une des odes antiques les plus précieuses que le Nord nous ait conservées: elle est connue dans la tradition sous le nom de Volu-Spa ou chant de la prophétesse, et paraît composée d'une suite de lambeaux empruntés à des poëmes cosmogoniques encore plus anciens; ce qui explique son obscurité.
«Que toutes les divines créatures, grandes et petites, fassent silence! Vous voulez que je récite les éloges antiques du fils de Heimdall, et ce que je sais de plus ancien sur les hommes de Valfodur. Je me souviens des géants nés au matin, chez lesquels je me suis instruite autrefois. On était au matin des siècles lorsque Ymer parut: il n'y avait ni sable, ni mer, ni vents rafraîchissants; la terre ne se trouvait nulle part, et le ciel n'existait point dans la hauteur. Un abîme immense était dans l'espace, et la verdure n'existait point. Avant que les fils de Bore qui bâtirent Midgard eussent élevé les tables, le soleil éclairait du côté du midi les pierres du palais. Le soleil ignorait où était sa demeure; les étoiles ignoraient où elles devaient établir leur siége; la lune ignorait le lieu de sa force: Mais alors les dieux prirent place au suprême tribunal et considérèrent ces choses. Ils donnèrent des noms à la nuit et à la lune décroissante; ils en donnèrent au matin, au midi, et au soir, afin que l'on comptât la suite des années.--Enfin, les Ases puissants et dignes d'amour, quittant cette troupe, vinrent en un lieu, et là ils trouvèrent sur le rivage les deux malheureux, Aske et Emla, privés de toute force, n'ayant pas d'âme, n'ayant pas de raison: ils n'avaient ni sang, ni parole, ni beauté. Odin leur donna l'âme, Honer la raison, Lodur le sang et la beauté.»