Part 19
Sur ces entrefaites, il arriva au camp un nouveau député chrétien, demandant à parler à Saladin. Boha-Eddin rapporte que Malek-Adel et Afdal, fils du sultan, eurent une entrevue avec le député: «N'a pas qui veut, lui dirent-ils, la faculté d'approcher du sultan; il faut avant tout solliciter son agrément.» Cependant Saladin y consentant; on lui présenta le député, qui lui donna le salut du roi d'Angleterre, et dit: «Mon maître désire avoir une entrevue avec vous; si vous voulez lui accorder un sauf-conduit, il viendra vous trouver et vous instruire lui-même de ses volontés; à moins que vous n'aimiez mieux choisir dans la plaine un lieu situé entre les deux armées, où vous puissiez traiter ensemble de vos intérêts.» Le sultan répondit: «Si nous avons une conférence, il ne comprendra pas mon langage, ni moi le sien; autant vaut recourir à l'intermédiaire d'un ambassadeur.» Cependant le député insistant, il fut convenu que l'entrevue aurait lieu entre le roi et Malek-Adel; mais les jours suivants le député ne parut plus. Le bruit courut que le roi d'Angleterre avait été dissuadé par les princes chrétiens d'aller au rendez-vous, sous prétexte qu'il se compromettrait; on ajoutait même que le roi de France, qui avait de l'autorité sur le prince, lui en avait fait défense expresse. Ce ne fut que quelque temps après que le député du roi d'Angleterre revint pour démentir ces bruits; il avait ordre de déclarer que le roi se conduisait par ses volontés, et non d'après celles des autres. «Je gouverne, disait le roi, et ne suis pas gouverné; si j'ai manqué au rendez-vous, c'est à cause de ma maladie.» Ensuite le député, qui au fond venait pour demander différentes choses dont son maître avait besoin dans sa maladie, poursuivit ainsi: «C'est la coutume entre nos rois de se faire des présents, même en temps de guerre; mon maître est en état d'en faire qui sont dignes du sultan: me permettez-vous de les apporter? Vous seront-ils agréables, venant par l'entremise d'un député?» A quoi Malek-Adel répondit: «Le présent sera bien reçu, pourvu qu'il nous soit permis d'en offrir d'autres en retour.» Le député reprit: «Nous avons amené ici des faucons et d'autres oiseaux de proie qui ont beaucoup souffert dans le voyage et qui se meurent de besoin; vous plaira-t-il de nous donner des poules et des poulets pour les nourrir? Dès qu'ils seront rétablis, nous en ferons hommage au sultan.--Dites plutôt, repartit Malek-Adel, que votre maître est malade, et qu'il a besoin de poulets pour se remettre. Au reste, qu'à cela ne tienne; il en aura tant qu'il voudra; parlons d'autre chose.» Mais l'entretien n'alla pas plus loin. Quelques jours après, le roi d'Angleterre renvoya au sultan un prisonnier musulman, et Saladin remit au député une robe d'honneur. Ensuite le roi envoya demander des fruits et de la neige, qui lui furent accordés.
Boha-Eddin rapporte que le but de ces fréquentes ambassades de la part du roi était surtout de connaître l'état et les dispositions des troupes musulmanes, et que le sultan n'en était pas fâché, afin de savoir aussi ce que pensaient les chrétiens. «Pendant ce temps, poursuit Boha-Eddin, les machines de l'ennemi ne cessaient de battre la ville; bientôt la garnison ne suffit plus à la défense des remparts; quelquefois les soldats passaient plusieurs jours et plusieurs nuits de suite sans dormir et sans prendre de repos; les chrétiens au contraire, se relevaient les uns les autres. Le Ier juillet, ils tentèrent un assaut général; dans cette vue, ils se partagèrent en plusieurs corps, et s'ébranlèrent, cavalerie et infanterie. Aussitôt le sultan fit prendre les armes à ses troupes, et se porta contre le camp ennemi pour faire diversion. Ce jour-là il y eut un engagement terrible; le sultan courait à cheval d'un rang à l'autre, semblable à une lionne qui a perdu ses petits, en criant: «O musulmans, musulmans!» et ayant les yeux mouillés de larmes. Toutes les fois que ses regards venaient à tomber sur la ville, il se représentait les maux qui accablaient la garnison; il pensait aux souffrances des soldats; à cette idée, son ardeur s'allumait, et il renouvelait le combat. Il passa toute cette journée sans manger et ne prit qu'une potion qu'avait ordonnée le médecin. Pour moi, remarque Boha-Eddin, je ne pus résister à tant de fatigues, et je quittai le sultan pour m'enfermer dans ma tente sur la colline d'Aïadia, d'où je pouvais tout voir. Le combat ne cessa qu'à la nuit.»
«Sur ces entrefaites, continue Boha-Eddin, nous reçûmes de la garnison une lettre ainsi conçue: «Nous sommes dans le dernier état de faiblesse; nous ne pouvons tenir plus longtemps; demain 2 juillet, si vous ne venez à notre secours, nous négocierons pour nos vies; nous abandonnerons la ville; nous tâcherons de sauver nos têtes.» Cette nouvelle, poursuit Boha-Eddin, était la plus fâcheuse possible; nous en fûmes tous accablés. Il y avait alors dans Acre l'élite des guerriers de la Palestine, de la Syrie, de l'Égypte et de tous les pays musulmans; on y remarquait les plus braves émirs de l'armée et les plus illustres héros de l'islamisme. A la lecture de cette lettre, le sultan ressentit une affliction qu'il n'avait jamais éprouvée; on craignit même pour sa vie; et cependant il ne cessait de louer Dieu et de tout prendre en patience. Dans ce danger, il se décida, pour procurer du repos à la ville, à attaquer le camp ennemi. Au point du jour, il fit battre le tambour; toute l'armée prit les armes, cavalerie et infanterie, et l'assaut commença; mais le sultan fut mal secondé. Une partie de l'infanterie chrétienne s'était placée derrière ses retranchements, ferme comme un mur, et il ne fut jamais possible de l'entamer. J'ai ouï dire à l'un de ceux qui parvinrent jusqu'au camp ennemi, qu'il vit un chrétien, lequel du haut des retranchements, et ayant à ses côtés des hommes qui lui fournissaient des traits et des pierres, repoussait les assaillants; sa constance était extraordinaire; déjà il était atteint de plus de cinquante traits ou coups de pierre, sans que rien pût lui faire lâcher pied; nous n'en fûmes délivrés que par un pot de naphte qui le brûla entièrement. Un autre m'a assuré avoir vu une femme qui se battait comme les hommes. Le combat dura jusqu'à la nuit.
«Pendant cette attaque, il s'en livrait une autre du côté de la ville. Déjà les chrétiens étaient parvenus jusque sur l'avant-mur, et ils allaient forcer la dernière barrière, lorsqu'ils perdirent six de leurs braves les plus illustres. Cet accident ralentit leur courage, et Saïf-Eddin-Maschtoub, commandant de la ville, en profita pour négocier. Il se présenta au roi de France, et lui dit: «Vous savez que la plupart des villes de ce pays que nous occupons, nous les avons prises sur vous; nous les pressions de toutes nos forces, mais du moment que les habitants demandaient la vie, nous la leur accordions, et nous les laissions aller en liberté; accordez-nous à votre tour les mêmes conditions, et nous abandonnerons Acre.» Le roi répondit: «Ceux dont vous me parlez, aussi bien que vous, vous êtes mes esclaves et mes serviteurs; commencez par vous rendre, et je verrai ce que j'ai à faire.» A ces mots, Maschtoub ne put retenir son indignation. «Nous ne rendrons pas la ville, s'écria-t-il, vous n'entrerez pas que nous ne soyons tués, et aucun de nous ne périra qu'il n'ait tué cinquante des vôtres.» En disant ces mots, il se retira.
Mais quand il fut de retour dans la ville, la frayeur s'empara des esprits; plusieurs s'enfuirent la nuit dans une barque. Ibn-Alatir dit que les uns périrent dans la traversée et s'en allèrent à la _demeure éternelle_; les autres arrivèrent sains et saufs auprès du sultan. Saladin fut très-irrité de cette désertion; si l'on en croit Emad-Eddin, il ôta, dans sa colère, à ces lâches émirs, les terres et les bénéfices militaires qu'il leur avait donnés, et par cette sévérité il en engagea quelques-uns à retourner à leur poste. Mais déjà l'effet était produit; les habitants se trouvaient au dernier degré de l'abattement, et la même crainte se communiqua à l'armée. Aussi le lendemain, quand le sultan ramena ses troupes au combat, elles refusèrent d'en venir aux mains, prétendant que c'était inutilement compromettre l'honneur de l'islamisme. Cependant le roi d'Angleterre, ayant envoyé trois hommes pour demander de la neige et des fruits, obtint ce qu'il désirait.
Tout-à-coup, dans la nuit du samedi 5 du mois, les Francs, au rapport de Boha-Eddin, entendirent un grand bruit qui leur fit croire qu'une nouvelle armée venait d'entrer dans la ville; là-dessus ils prirent les armes, comme pour marcher au combat. Le même bruit fut entendu de l'armée musulmane, et les soldats s'ébranlèrent aussi. C'était une fausse alerte, et ce bruit extraordinaire avait été occasionné par l'arrivée subite de quelques cavaliers habillés de vert dans la ville. Un chrétien s'avançant sous les remparts, cria à un soldat de la garnison qui était en sentinelle: «Par ta foi, dis-moi combien il en est entré. Je les ai vus; ils étaient à cheval et habillés de vert; ils n'étaient guère au-dessous de mille[142].»
«Le lendemain, poursuit Boha-Eddin, nous reçûmes une nouvelle lettre de la garnison, ainsi conçue: «Nous avons tous juré de mourir; nous nous ferons tuer plutôt que de nous rendre; ils n'entreront pas tant que nous serons en vie; seulement faites diversion et empêchez l'ennemi de nous attaquer. Telle est notre résolution. Gardez-vous de céder; pour nous, notre parti est pris.»
[142] L'auteur arabe veut parler d'une légion d'anges qui étaient descendus du ciel pour venir au secours de la ville.
«Le fait est que les jours suivants les chrétiens n'attaquèrent pas la ville; ils envoyèrent faire de nouvelles propositions, aimant mieux, disaient-ils, entrer sans effusion de sang, et demandant que tous les prisonniers chrétiens fussent mis en liberté, et que toutes les villes de la Palestine et de la Phénicie qu'ils avaient perdues leur fussent rendues. Mais Saladin ne voulut pas accepter ces conditions; il offrit la ville seule avec ce qu'elle contenait, non compris la garnison; il offrit encore de rendre le bois du crucifiement (la vraie croix), ce qui fut refusé.»
Ibn-Alatir dit de plus que Saladin proposa de rendre un prisonnier chrétien pour chaque musulman qui se trouverait dans la ville. «Sur le refus des Francs, ajoute-t-il, le sultan écrivit aux soldats de la garnison de sortir le lendemain tous ensemble, et de s'ouvrir un passage à travers l'armée chrétienne; il leur enjoignit de suivre les bords de la mer et de se charger de tout ce qu'ils pourraient emporter, promettant de son côté d'aller à leur rencontre avec ses troupes et de favoriser leur retraite. Les assiégés se disposèrent à évacuer la ville; chacun mit à part ce qu'il voulait sauver. Malheureusement ces préparatifs durèrent jusqu'au jour; et les chrétiens, prévenus du projet, occupèrent toutes les issues. Quelques soldats montèrent sur les remparts et agitèrent un drapeau; c'était le signal de l'attaque. Saladin se précipita aussitôt sur le camp des chrétiens pour faire diversion, mais tout fut inutile; les chrétiens firent à la fois face à la garnison et à l'armée du sultan. Tous les musulmans étaient en larmes; Saladin allait et venait, animant ses guerriers; peu s'en fallut même qu'il ne forçât le camp ennemi; à la fin, il fut repoussé par le nombre.»
La ville était alors ouverte de toutes parts et réduite à la dernière extrémité. Le vendredi suivant, 17 du mois, la garnison, au rapport de Boha-Eddin, envoya un nageur au sultan, avec une lettre qui annonçait l'état horrible où elle se trouvait et l'impossibilité de tenir plus longtemps. Aussitôt Saladin se disposa à tenter un dernier effort; il assembla son conseil, et après lui avoir exposé le malheureux état de la ville, il proposa de renouveler le combat. Les avis furent partagés; mais pendant qu'on délibérait, on vit tout-à-coup arborer sur les murs l'étendard et les bannières des Francs; en même temps, un grand cri s'éleva du côté de l'armée chrétienne. On était alors vers l'heure de midi. Les musulmans en furent accablés; ils demeurèrent un instant comme frappés de stupeur; on eût dit qu'ils avaient l'esprit égaré; ensuite ils éclatèrent en gémissements et en sanglots; tous les cœurs prirent part à la douleur commune, à proportion de leur foi et de leur piété; tous les musulmans s'affligèrent de cette perte par esprit de religion. «Pour moi, poursuit Boha-Eddin, je restai tout ce temps là auprès de Saladin; il paraissait plus affecté qu'une mère qui a perdu son fils unique et fondait en larmes; je lui offris des consolations analogues à la circonstance; je l'exhortai à songer plutôt aux moyens de sauver Jérusalem et la Palestine.»
L'historien Emad-Eddin, qui était aussi à l'armée, témoigne également que les musulmans lorsqu'ils virent planter l'étendard des chrétiens sur les remparts furent tous dans l'affliction. «Nous ignorions encore, dit-il, comment la ville avait été prise et à quelles conditions. Ainsi le décret de Dieu eut son effet. Les consolations étaient faibles et l'espérance fuyait loin de nous. Quand la nuit fut venue, le sultan s'enferma dans sa tente, livré à de noires pensées. Le lendemain nous allâmes le trouver; il était triste et inquiet de l'avenir; nous essayâmes de le consoler; nous lui dîmes: Cette ville était une de celles que Dieu avait prises, et elle est retombée au pouvoir de ses ennemis. J'ajoutai: La loi n'a pas péri pour une ville perdue; il faut avoir en Dieu la même confiance.»
Voici comment Ibn-Alatir raconte la prise d'Acre. «Quand Maschtoub, dit-il, vit l'état désespéré de la ville et l'impossibilité de la défendre, il alla traiter avec les Francs. Il fut convenu que les habitants et la garnison sortiraient en liberté avec leurs biens, moyennant la somme de 200,000 pièces d'or, la liberté de 2,500 prisonniers chrétiens, dont 500 d'un rang élevé, et la restitution de la croix du crucifiement; de plus, Maschtoub promit 10,000 pièces d'or pour le marquis de Tyr, et 4,000 pour ses gens; il fut accordé un certain délai pour le payement de l'argent et la remise des prisonniers. Tout étant ainsi convenu, les deux partis jurèrent l'exécution du traité, et les Francs entrèrent dans la ville.»
REINAUD, _Bibliothèque des Croisades_, t. 4, p. 302.
LA QUATRIÈME CROISADE.
_Foulques de Neuilly prêche la croisade._
1198.
Sachez que 1198 ans après l'incarnation de Notre-Seigneur, au temps d'Innocent III, apostole de Rome, de Philippe roi de France et de Richard roi d'Angleterre, il y eut un saint homme en France qui avait nom Foulques de Neuilly. Ce Neuilly est situé entre Lagny-sur-Marne et Paris; et il était prêtre et tenait la paroisse de la ville. Et ce Foulques, dont je vous parle, commença à parler de Dieu par toute la France et les autres pays d'alentour, et Notre-Seigneur fit maints miracles en sa faveur. Sachez que la renommée de ce saint homme alla si loin qu'elle vint à l'apostole de Rome Innocent; et l'apostole envoya en France et ordonna à cet homme de bien qu'il prêchât la croisade sous son autorité; et après il envoya un de ses cardinaux, maître Pierre de Capoue croisé, et fit savoir par lui l'indulgence telle que je vous la dirai. Tous ceux qui se croiseraient et feraient le service de Dieu pendant un an à l'armée seraient quittes de tous les péchés qu'ils avaient faits et dont ils se seraient confessés. Parce que ces indulgences étaient aussi grandes, beaucoup s'en émut le cœur des gens, et beaucoup se croisèrent parce que l'indulgence était si grande[143].
[143] Nous donnons ici comme spécimen du langage du commencement du treizième siècle un chapitre de Ville-Hardouin non traduit:
Sachiez que mille cent quatre vinz et dix-huit ans après l'incarnation nostre seingnor Jésus-Christ, al tens Innocent III, apostoille de Rome, et Philippe roy de France, et Richart roy d'Engleterre, ot un saint home en France, qui ot nom Folques de Nuillis. Cil Nuillis siest entre Lagny sor Marne et Paris; et il ère prestre, et tenoit la parroiche de la ville. Et cil Folques dont je vous di comença à parler de Dieu par France et par les autres terres entor, et nostre sires fist maint miracles por luy. Sachiez que la renomée de cil saint home alla tant, qu'elle vint à l'apostoille de Rome Innocent; et l'apostoille envoya en France, et manda al prod'om que il empreschast des croiz par s'autorité; et après y envoya un suen chardonal, maistre Ferron de Chappes croisié; et manda par luy le pardon tel come vos dirai. Tuit cil qui se croiseroient et feroient le service Dieu un an en l'ost seroient quittes de toz les pechiez qu'ils avoient faiz, dont il seroient confés. Porceque cil pardons fu issi granz, si s'en esmeurent mult le cuers des genz, et mult s'en croisièrent porceque le pardons ère si grans.
_Les croisés français envoient des députés à Venise._
1201.
Les barons tinrent un parlement à Soissons pour savoir quand ils voudraient partir et quel chemin ils devraient suivre. Pour cette fois ils ne purent s'accorder, parce qu'il leur sembla qu'il n'y avait pas encore assez de croisés. Mais dans le second mois de l'année ils tinrent une nouvelle assemblée à Compiègne, à laquelle furent tous les comtes et les barons qui avaient pris la croix. Maint conseil y fut pris et donné. Mais la résolution fut qu'ils enverraient les meilleurs messagers qu'ils pourraient trouver et auxquels ils donneraient plein pouvoir de faire toutes choses.
De ces messagers, Thibaut le comte de Champagne et de Brie en envoya deux; et Baudouin le comte de Flandre et Hainaut, deux; et Louis le comte de Blois, deux. Les messagers du comte Thibaut furent Geoffroy de Ville-Hardoin, le maréchal de Champagne, et Miles de Brabant; et les messagers du comte Baudouin furent Conon de Béthune et Alard Macquereau; et les messagers du comte Louis, Jean de Friaise et Gautier de Gandonville. A ces six les barons remirent entièrement leurs affaires; et on convint qu'ils leur donneraient bonnes chartes scellées de leurs sceaux, qu'ils tiendraient ferme toutes les conventions que les six feraient par tous les ports de mer ou autres lieux où ils iraient. Alors partirent les six messagers, comme vous avez entendu, et ils prirent conseil entre eux, et ils s'accordèrent qu'ils croyaient trouver à Venise plus grande quantité de vaisseaux que dans nul autre port. Et ils chevauchèrent à si grande journée qu'ils y arrivèrent la première semaine de carême.
Le duc de Venise, qui s'appelait Henri Dandole et était sage et preux, les reçut avec honneur, lui et les autres gens. Et quand ils baillèrent les lettres de leurs seigneurs, ils s'émerveillèrent beaucoup de l'affaire pour laquelle ils étaient venus en ce pays. Les lettres étaient de créance, et les comtes disaient qu'on crût leurs messagers comme eux-mêmes et qu'ils tiendraient ce qu'ils feraient. Et le duc leur répond: «Seigneurs, j'ai vu vos lettres. Nous avons bien reconnu que vos seigneurs sont les plus hauts princes qui soient sans couronne; et ils nous mandent que nous croyions ce que vous nous direz et que nous tenions pour ferme ce que vous ferez. Or, dites ce qui vous plaira.» Alors les messagers répondirent: «Sire, nous voulons que vous réunissiez votre conseil, et devant lui nous vous dirons ce que vous mandent nos seigneurs, demain, s'il vous plaît.» Et le duc leur répondit qu'il leur accordait répit jusqu'au quatrième jour, qu'alors il aurait assemblé son conseil et qu'ils pourraient dire ce qu'ils demandaient.
Ils attendirent que fût venu le quatrième jour qu'il leur avait dit. Ils entrèrent au palais, qui était très-riche et beau, et trouvèrent le duc et son conseil dans une chambre, et les messagers dirent de la manière qui suit: «Sire, nous sommes venus à toi de la part des hauts barons de France, qui ont pris le signe de la croix pour venger l'injure de Jésus-Christ et pour conquérir Jérusalem, si Dieu le veut permettre; et parce qu'ils savent qu'aucuns peuples n'ont autant de puissance que vous et votre nation, ils vous prient, pour Dieu, que vous ayez pitié de la terre d'outre-mer, et que pour venger l'injure de Jésus-Christ vous leur fournissiez des vaisseaux.--En quelle manière? fait le duc.--En toutes les manières, font les messagers, que vous leur voudrez proposer ou conseiller, pourvu qu'ils y puissent satisfaire.--Certes, fait le duc, ils nous ont demandé une grande chose, et il semble qu'ils entreprennent une grosse affaire; nous vous répondrons d'aujourd'hui en huit jours, et ne vous étonnez pas si le terme est long, car il est convenable de bien réfléchir à une si grande chose.»
Au terme que le duc leur avait donné, ils revinrent au palais. Je ne puis vous raconter toutes les paroles qui furent dites alors, mais la fin de cette discussion fut telle: «Seigneurs, fit le duc, nous vous dirons ce que nous avons décidé, si nous pouvons le faire accepter par notre conseil et le peuple du pays, et vous examinerez si vous pouvez l'accepter. Nous vous fournirons de bateaux plats pour passer quatre mille cinq cents chevaux et neuf mille écuyers, et de navires pour quatre mille cinq cents chevaliers et vingt mille sergents à pied; et pour tous ces chevaux et ces hommes, il sera convenu que la flotte portera des vivres pour neuf mois, à la condition que l'on donnera pour le cheval quatre marcs d'argent, et pour l'homme deux. Et toutes les conventions que nous devisons, nous les tiendrons pendant un an à compter du jour que nous partirons du port de Venise pour faire le service de Dieu et de la chrétienté, en quelque lieu que ce soit. La somme totale que vous aurez à payer se monte à 85,000 marcs. Et nous vous promettons que nous mettrons en mer cinquante galères pour l'amour de Dieu, en convenant que, tant que durera notre association, de toutes les conquêtes que nous ferons par mer ou par terre, nous en aurons la moitié et vous l'autre. Or, consultez-vous, et voyez si vous pouvez accepter ces propositions.»
Les messagers s'en vont, et disent qu'ils parleraient ensemble et qu'ils feront réponse le lendemain. Ils se consultèrent et parlèrent entre eux pendant la nuit; ils s'accordèrent pour accepter les propositions, et le lendemain ils vinrent devant le duc, et dirent: «Sire, nous sommes prêts à accepter votre convention.» Et le duc dit qu'il en parlerait à son peuple, et que ce qui serait décidé il le leur ferait savoir. Le lendemain, qui était le troisième jour, le duc, qui était très-sage et preux, manda son grand conseil, et le conseil était de quarante hommes des plus sages du pays. Par son bon sens et son esprit, qui était net et bon, il les amena à louer et à vouloir l'arrangement. Puis il en fit venir cent, puis deux cents, puis mille, tant que tous l'approuvèrent et consentirent; puis il en assembla au moins dix mille dans la chapelle de Saint-Marc, la plus belle qui soit, et il leur dit d'entendre la messe du Saint-Esprit et qu'ils prient Dieu pour qu'ils les conseillât sur la demande que les messagers venaient faire; et ils le firent bien volontiers.
Quand la messe fut dite, le duc fit dire aux messagers qu'ils demandassent humblement à tout le peuple s'il voulait faire cette convention. Les messagers vinrent à l'église; ils y furent beaucoup regardés par maintes gens qui ne les avaient pas encore vus. Geoffroy de Ville-Hardouin, le maréchal de Champagne, prit la parole, du consentement et de la volonté des autres messagers; il leur dit: «Seigneurs, les barons de France les plus hauts et les plus puissants nous ont envoyés auprès de vous; ils vous crient miséricorde: prenez pitié de Jérusalem, qui est en servage de Turcs; et pour Dieu veuillez les accompagner pour venger l'injure de Jésus-Christ; ils vous ont choisis parce qu'ils savent que nulle nation n'a autant de puissance sur mer que vous; ils nous ont commandé de nous jeter à vos pieds et de ne nous relever que quand vous aurez promis d'avoir pitié de la terre sainte d'outre-mer.»