L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 2/4) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques

Part 18

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Le patriarche avait enlevé tous les ornements d'or et d'argent qui couvraient le tombeau du Messie. Voyant qu'il emportait ces richesses, l'historien Emad-Eddin dit au sultan: «Voilà des objets pour plus de 200,000 pièces d'or; vous avez accordé sûreté aux chrétiens pour leurs effets, mais non pour les ornements des églises. Laissons-les faire, répondit le sultan; autrement ils nous accuseraient de mauvaise foi. Ils ne connaissent pas le véritable sens du traité. Donnons-leur lieu de se louer de la bonté de notre religion.» En conséquence, on n'exigea du patriarche que 10 pièces d'or, comme pour tous les autres.

Les chrétiens qui étaient en état de payer sortirent successivement de la ville. On avait placé aux portes des gens chargés de recevoir le tribut. Ibn-Alatir se plaint de la cupidité des émirs et de leurs subalternes, qui, au lieu de remettre cet argent au sultan, en détournèrent une partie à leur profit. «S'ils s'étaient conduits fidèlement, dit-il, le trésor eût été rempli. On avait estimé le nombre des chrétiens de la ville en état de porter les armes à 60,000, sans compter les femmes et les enfants. En effet, la ville était grande et la population s'était accrue des habitants d'Ascalon, de Ramla et des autres villes du voisinage. La foule encombrait les rues et les églises, et l'on avait peine à se faire place. Une preuve de cette multitude, c'est qu'un très-grand nombre payèrent le tribut et furent renvoyés libres. Il sortit aussi 18,000 pauvres, pour lesquels Balian avait donné 30,000 pièces d'or; et pourtant il resta encore 16,000 chrétiens qui faute de rançon furent faits esclaves. C'est un fait qui résulte des registres publics et sur lequel il ne peut pas rester d'incertitude. Ajoutez à cela qu'un grand nombre d'habitants sortirent par fraude, sans payer le tribut. Les uns se glissèrent furtivement du haut des murailles à l'aide de cordes; d'autres empruntèrent à prix d'argent des habits musulmans, et sortirent sans rien payer. Enfin, quelques émirs réclamèrent un certain nombre de chrétiens comme leur appartenant, et touchèrent eux-mêmes le prix de leur rançon[132]. En un mot, ce ne fut que la moindre partie de cet argent qui entra au trésor.»

[132] Pour entendre ce fait, il faut savoir que les chrétiens d'Orient de toutes les communions étaient et sont encore en usage d'aller en pèlerinage à Jérusalem. Il était donc facile à ceux des émirs qui possédaient des fiefs de dire que certains chrétiens étaient de leurs sujets, et que c'était par hasard qu'ils se trouvaient à Jérusalem. Emad-Eddin cite le prince de Haram et d'Édesse qui sous ce prétexte se fit remettre jusqu'à mille chrétiens, qu'il disait être des Arméniens d'Edesse. Le prince d'Élbiré sur l'Euphrate en réclama pour sa part cinq cents. (_Note de M. Reinaud._)

Il avait été stipulé que les chrétiens laisseraient en sortant leurs chevaux et leurs armes; aussi la ville s'en trouva remplie. Emad-Eddin rapporte sur ce même sujet que les chrétiens vendirent en partant leurs meubles et leurs effets; mais ce fut à si bas prix qu'ils semblaient les donner. Les chrétiens en sortant avaient la liberté d'aller où ils voulaient; les uns se rendirent à Antioche et à Tripoli, d'autres à Tyr; quelques-uns en Égypte, où ils s'embarquèrent à Alexandrie pour les pays d'Occident. Au rapport de l'historien des patriarches d'Alexandrie, Saladin montra en cette occasion les égards et les sentiments les plus généreux. Il donna aux fugitifs une escorte qui les protégea sur toute la route; ceux, entre autres, au nombre de cinq cents, qui se rendirent à Alexandrie furent défrayés de toute dépense. Comme en ce moment il ne se trouvait pas à Alexandrie de navire qui pût les emmener, ils attendirent une occasion favorable. Leur séjour en Égypte fut de plus de six mois. Saladin voulut qu'on fournît à tous leurs besoins, et paya même le prix de leur voyage, afin, disait-il, qu'ils s'en allassent contents. D'après son ordre, le gouverneur d'Alexandrie et ses agents se montrèrent pleins d'attention pour eux et en eurent soin jusqu'à leur entier embarquement[133].

[133] Ces détails, si honorables pour Saladin, se trouvent presque mot pour mot dans la chronique de Bernard le trésorier. (_Note de M. Reinaud._)

A l'égard des chrétiens qui restèrent à Jérusalem, particulièrement de ceux du rite grec, qui ne furent nullement inquiétés, on lit dans Emad-Eddin qu'ils conservèrent leurs biens à condition de payer, outre la rançon commune à tous, un tribut annuel. Quatre prêtres latins seulement eurent la faculté de demeurer pour desservir l'église du Saint-Sépulcre et furent exemptés du tribut. «Quelques zélés musulmans, poursuit l'auteur, avaient conseillé à Saladin de détruire cette église, prétendant qu'une fois que le tombeau du Messie serait comblé et que la charrue aurait passé sur le sol de l'église, il n'y aurait plus de motif pour les chrétiens d'y venir en pèlerinage; mais d'autres jugèrent plus convenable d'épargner ce monument religieux, parce que ce n'était pas l'église, mais le calvaire et le tombeau qui excitaient la dévotion des chrétiens, et que lors même que la terre eût été jointe au ciel, les nations chrétiennes n'auraient pas cessé d'affluer à Jérusalem.»

REINAUD, _Bibliothèque des Croisades_, t. 4, p. 206.

SIÉGE ET PRISE DE SAINT-JEAN D'ACRE PAR LES CROISÉS.

1191.

Saladin s'était emparé de Saint-Jean d'Acre en 1187; en 1189, les chrétiens vinrent mettre le siége devant la ville; au printemps de 1191, Philippe-Auguste et Richard Cœur de Lion vinrent se réunir aux assiégeants.

«La saison devint favorable; la mer fut praticable, et de part et d'autre les guerriers se mirent en mouvement. Saladin vit successivement arriver ses troupes de leurs quartiers d'hiver. Les chrétiens reçurent aussi de grands secours, entre autres le roi de France, dont ils nous menaçaient depuis longtemps; il arriva un samedi 20 avril. C'était un roi grand en dignité, très-considéré, et des premiers parmi les princes francs; en arrivant il prit le commandement de l'armée. Il n'amena dans cette expédition que six gros vaisseaux chargés d'hommes et de vivres. Il avait avec lui un grand faucon blanc, d'un aspect terrible et rare dans son espèce; je n'en ai jamais vu de plus beau. Le roi aimait beaucoup ce faucon, et lui faisait des caresses; mais un jour cet oiseau s'étant envolé de sa main, s'enfuit dans la ville, d'où on l'envoya au sultan; en vain le roi offrit 1,000 pièces d'or pour le racheter; sa demande fut refusée. Cet événement nous parut de bon augure, et nous causa beaucoup de joie. Peu de temps après, l'armée chrétienne reçut le comte de Flandre, appelé Philippe, un des plus puissants seigneurs d'Occident. Dès lors les attaques recommencèrent avec fureur. Le mardi 9 de gioumadi premier, pendant que le sultan était encore à Karouba, dans ses quartiers d'hiver, les chrétiens s'avancèrent contre la ville. Saladin accourut avec toutes ses forces pour faire diversion; ensuite il renvoya ses troupes dans leurs quartiers; pour lui, il s'arrêta dans la plaine, sous une tente, où il fit le soir sa prière et où il se reposa. J'étais en ce moment auprès de lui. Tout à coup on vient lui dire que l'ennemi était retourné à l'assaut: alors il fait revenir son armée, et lui fait passer la nuit sous les armes; il resta lui-même avec elle, et ne la quitta pas de toute la nuit. Cependant l'attaque ne discontinuait pas; Saladin se décida à faire camper de nouveau son armée sur la colline d'Aïadia, en face de la ville. Le lendemain, il harcela les chrétiens, marchant lui-même à la tête de ses braves. Quand l'ennemi vit une telle ardeur, il craignit d'être forcé dans ses retranchements, et cessa ses attaques contre la ville.

«Cependant la garnison était dans un état pitoyable; l'ennemi ne lui laissait pas de repos, et visait surtout à combler les fossés: dans cette vue, il y jetait tout ce qui lui tombait sous la main, sans excepter les cadavres et les charognes; on assure même qu'il y jetait ses malades avant qu'ils eussent expiré. La garnison, pour faire face à tant d'attaques diverses, était obligée de se partager en plusieurs corps: les uns descendaient dans les fossés, où ils dépeçaient avec un couteau les cadavres; d'autres enlevaient avec des crocs ces membres déchirés et les remettaient à une troisième division, qui allait les jeter dans la mer; une autre partie était occupée du service des machines, une autre de la garde des remparts. La vérité est que la garnison eut à supporter tous les genres de fatigue. Les chefs ne cessaient de nous écrire pour se plaindre de leurs maux, qui étaient tels qu'il n'en existe peut-être pas d'autre exemple, et qui semblent d'abord au-dessus des forces humaines; cependant, ils se résignaient à leur sort persuadés que Dieu est propice aux patients. La guerre ne discontinuait ni de jour ni de nuit. Les chrétiens attaquaient la ville, et le sultan attaquait les chrétiens; autant les chrétiens mettaient d'ardeur à tourmenter la garnison, autant il en mettait à les tourmenter eux-mêmes. Il montra en cette occasion une constance extraordinaire. Un jour, un député s'étant présenté au nom des Francs pour entrer en pourparler, il lui fit répondre que les Francs eussent à dire ce qu'ils voulaient, que pour lui il n'avait besoin de rien. Tel était l'état des choses quand le roi d'Angleterre arriva.

«Ce roi était d'une force terrible, d'une valeur éprouvée, d'un caractère indomptable; déjà il s'était fait une grande réputation par ses guerres passées; il était inférieur pour la dignité et la puissance au roi de France, mais il était plus riche que lui, plus brave, et d'une plus grande expérience dans la guerre. Sa flotte se composait de vingt-cinq gros navires remplis de guerriers et de munitions. Il s'empara en chemin de l'île de Cypre. Il arriva devant Acre un samedi 8 de juin.

«Ce nouveau renfort inspira une grande joie à l'ennemi. Les Francs se livrèrent en cette occasion à de bruyantes réjouissances, et la nuit ils allumèrent de grands feux. Ces feux étaient faits pour nous effrayer, car ils montraient par leur grand nombre celui de nos ennemis. Depuis longtemps les chrétiens attendaient le roi d'Angleterre, mais nous savions par les transfuges qu'ils suspendaient leurs projets d'attaque jusqu'à son arrivée, tant ils estimaient son habileté et son courage. Le fait est que sa présence fit une vive sensation chez les musulmans; dès lors ils commencèrent à être remplis de frayeur et de crainte. Cependant, le sultan reçut encore ce coup avec résignation; il se soumit avec religion à la volonté de Dieu; et d'ailleurs celui qui met sa confiance en Dieu, qu'a-t-il à redouter? Dieu ne lui suffit-il pas, et ne peut-il pas se passer de tout le reste?

«La flotte anglaise rencontra sur son passage un gros navire musulman chargé de vivres et de provisions, et se rendant de Béryte au port d'Acre; ce vaisseau, quoique cerné de toutes parts, fit une longue résistance, et parvint même à brûler un navire chrétien; mais enfin, ne pouvant lutter plus longtemps ni se sauver à force de voiles, vu que le vent était tombé, le commandant, nommé Yacoub ou Jacques, homme brave et bon guerrier, fit ouvrir le vaisseau à grands coups de hache, et tout fut englouti; il ne se sauva de l'équipage qu'un seul homme, que les chrétiens envoyèrent à la garnison d'Acre pour l'instruire de ce désastre. Cette nouvelle nous causa à tous une grande tristesse; pour le sultan, il reçut cette épreuve avec sa patience ordinaire, et se résigna à la volonté de Dieu, persuadé que Dieu ne laisse pas sans récompense ceux qui lui sont fidèles. Heureusement, le jour même, Dieu nous envoya un sujet de consolation. L'armée chrétienne avait construit une machine à quatre étages, dont le premier était en bois, le second en plomb, le troisième en fer et le quatrième en airain; cette machine dominait par sa hauteur les remparts d'Acre; déjà elle était à une distance d'environ cinq coudées des murs, du moins à en juger à la simple vue. La garnison était dans l'abattement; tous pensaient à se rendre, lorsque Dieu permit que cette machine prît feu. A ce spectacle nous nous livrâmes à la joie, et nous rendîmes à Dieu de vives actions de grâces.

«Cependant les assauts ne discontinuaient pas. A mesure que la garnison se voyait attaquée, elle frappait du tambour, et les nôtres y répondaient; c'était le signal de l'assaut; l'armée montait aussitôt à cheval et faisait diversion. Au milieu de juin, elle força les retranchements des chrétiens, ce qui procura quelque repos à la ville. Il se livra alors un combat terrible, qui dura jusqu'à midi, et les deux armées ne se retirèrent que de lassitude. En ce moment le soleil était ardent et la chaleur si forte que plusieurs en eurent le vertige.

«Quatre jours après, nous entendîmes de nouveau le bruit du tambour; les soldats prirent les armes, et se précipitèrent sur le camp des chrétiens; aussitôt les Francs revinrent défendre leur camp, en poussant de grands cris, et surprirent quelques musulmans dans leurs tentes. Cependant l'ennemi, furieux qu'on eût osé forcer son camp, sent son ardeur s'allumer; il sort avec impétuosité, cavalerie et infanterie, et s'avance contre nous comme un seul homme. Heureusement, les musulmans tinrent bon. Cette journée fut épouvantable; les musulmans firent preuve d'une constance inouïe. Enfin l'ennemi, étonné de tant de bravoure, arrêté par une résistance dont l'idée seule fait frémir, envoya demander à traiter. Il vint de sa part un député qui fut mené à Malek-Adel[134]; il était chargé d'une lettre du roi d'Angleterre, par laquelle ce roi sollicitait une entrevue avec le sultan; mais Saladin fit répondre que les rois ne s'abouchaient pas si légèrement; qu'il fallait d'abord se mettre d'accord; qu'il serait indécent, après avoir eu une entrevue et avoir bu et mangé ensemble, de rompre de nouveau et de recommencer la guerre. «S'il veut avoir une entrevue avec moi, ajouta-t-il, il faut avant tout que la paix soit faite. Rien n'empêche en attendant qu'un interprète ne nous serve de médiateur et transmette les paroles de l'un et de l'autre. Une fois d'accord, il nous sera, s'il plaît à Dieu, très-facile de nous aboucher ensemble.» Les jours suivants la guerre continua. A tout instant nous recevions des lettres de la garnison qui se plaignait des travaux et des horribles fatigues qu'elle avait à supporter depuis l'arrivée du roi d'Angleterre. Sur ces entrefaites, ce roi tomba malade, et pensa mourir. Vers le même temps, le roi de France fut blessé; cet accident procura quelque relâche à la ville.»

[134] Frère et successeur de Saladin.

BOHA-EDDIN, traduit par M. Reinaud, dans la _Bibliothèque des Croisades_, t. IV, p. 302[135].

_Suite du même sujet._

Une autre cause qui favorisa les musulmans, ce furent les divisions qui s'élevèrent dans l'armée chrétienne. Il y avait alors deux prétendants au royaume de Jérusalem; l'un était le roi Guy, fait prisonnier à la bataille de Tibériade; l'autre le marquis de Tyr[136]. La femme du roi Guy[137], laquelle était fille aînée d'Amaury, ancien roi de Jérusalem, et était censée réunir en sa personne l'autorité royale, étant morte, la querelle s'aigrit davantage. Cet événement est ainsi raconté par Emad-Eddin: «Il était d'usage chez les Francs de la Palestine qu'à la mort du roi le trône passât à son fils, ou, à défaut d'enfant mâle, à ses filles, par ordre de primogéniture; or, à la mort du dernier roi, le trône s'étant trouvé vacant, l'autorité avait passé à la femme de Guy, fille aînée du roi Amaury; c'est en qualité de mari de la princesse que Guy avait été reconnu roi. La reine étant morte sans enfants, le trône devait appartenir à sa sœur cadette[138], épouse de Honfroy[139], mais sur ces entrefaites le marquis de Tyr, qui convoitait le trône, enleva la femme de Honfroy, sous prétexte qu'un tel mari n'était pas digne du trône, et l'épousa lui-même. Cette union fut consacrée par les prêtres, bien que la princesse fût alors enceinte; dès lors le marquis de Tyr fut reconnu roi de la Palestine. Le roi d'Angleterre seul fit des difficultés. Honfroy et le roi Guy le mirent dans leurs intérêts; et alors le marquis, effrayé, s'enfuit à Tyr. En vain les chrétiens, qui faisaient beaucoup de cas des talents du marquis, lui écrivirent pour l'engager à revenir; il s'y refusa.»

[135] Boha-Eddin, historien arabe, né à Mossoul, en 1145, mort en 1232. Il fut attaché à Saladin, qui le nomma cadi de Jérusalem. Boha-Eddin est auteur d'une _Histoire de la vie de Saladin_.

[136] Conrad de Montferrat, qui devint roi de Jérusalem en 1192.

[137] Sibylle.

[138] Isabelle.

[139] Honfroy, seigneur de Montreal, connétable du royaume de Jérusalem.

Cependant le roi d'Angleterre était toujours malade. Boha-Eddin remarque que cette maladie du roi fut une grande faveur de Dieu; car la brèche était alors considérable et la ville à toute extrémité. L'armée et la garnison étaient dans l'abattement; tous les jours les chrétiens imaginaient quelque nouveau genre d'attaque; tous les jours ils essayaient de quelque nouveau piège; aussi Saladin, était-il en proie à une grande inquiétude. Dans ce danger, il se hâta d'écrire de tous côtés pour solliciter du secours. Depuis quelque temps il n'avait plus écrit au calife de Bagdad, soit qu'il eût reconnu l'inutilité de ses démarches précédentes, soit qu'il se crût désormais hors de danger; il rompit alors le silence, et adressa au calife la lettre suivante, qui nous a été conservée par le compilateur des _Deux-Jardins_.

«Votre serviteur a toujours le même respect pour vous, mais il se lasse et s'ennuie d'avoir à tout instant à vous écrire sur nos ennemis, dont la puissance s'accroît sans cesse et dont la méchanceté n'a plus de bornes. Non! jamais les hommes n'avaient vu ni entendu un tel ennemi qui assiège et est assiégé, qui resserre et est resserré, qui à l'abri de ses retranchements ferme l'accès à ceux qui voudraient s'approcher, et fait manquer l'occasion à ceux qui la cherchent. En ce moment, les Francs ne sont guère au dessous de 5,000 cavaliers et de 100,000 fantassins; le carnage et la captivité les ont anéantis, la guerre les a dévorés, la victoire les a délaissés; mais la mer est pour eux, la mer s'est déclarée pour les enfants du feu[140]. De vouloir définir le nombre des peuples qui composent l'armée chrétienne et les langues barbares qu'ils parlent, cela serait impossible; l'imagination même ne saurait se le représenter. On dirait que c'est pour eux que Motenabbi a fait ce vers:

«Là sont rassemblés tous les peuples avec leurs langues diverses; aux interprètes seuls est donné de converser avec eux.»

[140] Ceci s'adresse aux chrétiens, qui dans l'opinion de Saladin étaient nécessairement prédestinés au feu de l'enfer, et pour lesquels cependant la mer se montrait secourable, malgré l'ancien proverbe qui dit que _le feu et l'eau ne vont point ensemble_. (_Note de M. Reinaud._)

C'est au point que lorsque nous faisons un prisonnier, ou qu'un d'entre eux passe de notre côté, nous manquons d'interprètes pour les entendre; souvent l'interprète à qui on s'adresse renvoie à un autre, celui-ci à un troisième, et ainsi de suite. La vérité est que nos troupes sont lassées et dégoûtées; elles ont vainement tenu bon jusqu'à l'épuisement des forces; elles sont demeurées fermes jusqu'à l'affaiblissement des organes. Malheureusement les guerriers qu'on nous envoie, venant de fort loin, arrivent le dos brisé, en moins grand nombre qu'ils ne sont partis, et la poitrine oppressée par ennui de cette guerre; en arrivant, ils voudraient partir, et ils ne parlent que de leur retour. Tant de faiblesse inspire une nouvelle audace à nos détestables ennemis; ces ennemis de Dieu imaginent tous les jours quelque nouvelle malice. Tantôt ils nous attaquent avec des tours, tantôt avec des pierres; un jour c'est avec les débabés[141], un autre avec les béliers; quelques fois ils sapent les murs; d'autres fois ils s'avancent sous des chemins couverts, ou bien ils essayent de combler nos fossés, ou bien encore ils escaladent les remparts. Quelques fois ils montent à l'assaut, soit de jour, soit de nuit; d'autres fois ils attaquent par mer, montés sur leurs vaisseaux. Enfin voilà qu'à présent, non contents d'avoir élevé dans leur camp un mur de terre, ils se sont mis en tête de construire des collines rondes en forme de tours, qu'ils ont étayées de bois et de pierres; et lorsque cet ouvrage a été conduit à sa perfection, ils ont creusé la terre par derrière et l'ont jetée en avant, l'amoncelant peu à peu, et s'avançant vers la ville les uns à la suite des autres, jusqu'à ce qu'ils se trouvent maintenant à une demi-portée de trait. Jusqu'ici le feu et les pierres avaient prise sur leurs tours et leurs palissades de bois; mais à présent comment entamer avec les pierres ou consumer avec le feu ces collines de terre qui sont à la fois un rempart pour les hommes et un abri pour les machines.»

[141] Grand édifice de bois, qui pouvait contenir un grand nombre de guerriers; il était revêtu de grandes plaques de fer et marchait sur des roues, recevant le mouvement de l'intérieur; cette machine était munie d'un bélier. (_Bibl. des Croisades_, t. 4, p. 291.)

Les lettres de Saladin ne produisirent pas de grands effets, et les musulmans ne se montrèrent pas fort zélés à le seconder. A cet égard, le trait qui lui fut le plus sensible lui vint de son neveu Taki-Eddin. On lit dans Emad-Eddin que ce prince, ayant reçu en fief quelques villes de Mésopotamie, essaya d'agrandir ses domaines aux dépens de ses voisins; ce qui obligea les princes de la contrée à se tenir sur leurs gardes, et ce qui fut cause qu'ils n'envoyèrent pas cette année au Sultan autant de troupes que par le passé. Saladin fut très-indigné de cet excès d'ambition; il lui parut étrange que tandis que les chrétiens se montraient si acharnés contre l'islamisme son neveu songeât à ses intérêts particuliers. Aussi quand il reçut la nouvelle de cette conduite, il la traita d'œuvre du diable.