Part 17
Le samedi matin les musulmans sortirent de leur camp en ordre de bataille; les Francs s'avançaient aussi, mais déjà affaiblis par la soif qui les tourmentait. De part et d'autre l'action commença avec fureur. La première ligne musulmane lança une nuée de flèches semblable à une nuée de sauterelles. Les flèches firent un grand ravage parmi les cavaliers chrétiens. L'infanterie chrétienne, s'était ébranlée pour se porter vers le lac et y faire de l'eau; aussitôt Saladin courut se placer sur son passage, animant les musulmans de la voix et du geste. Tout à coup un des jeunes mameloucks du sultan, emporté par son ardeur, s'élança sur les chrétiens, et fut tué après des prodiges de bravoure. Les musulmans s'avancèrent pour venger sa mort, et firent un grand carnage des infidèles. Bientôt il n'y eut plus pour les chrétiens d'espoir de salut. Le comte de Tripoli essaya de se frayer un passage. Taki-Eddin, neveu du sultan, était placé en face; quand il vit le comte s'avancer en désespéré, il fit ouvrir les rangs, et le comte se sauva avec sa suite[125]. L'armée chrétienne était alors dans une situation horrible. Comme le sol où elle combattait était couvert de bruyères et d'herbes sèches, les musulmans y mirent le feu et allumèrent un vaste incendie. Ainsi la fumée, la chaleur du feu, celle du jour et celle du combat, tout se réunit contre les chrétiens. Ils furent si consternés, que peu s'en fallut qu'ils ne demandassent quartier. A la fin, voyant qu'il n'y avait plus de salut, ils fondirent sur les musulmans avec tant d'impétuosité, que sans le secours de Dieu on n'aurait pu leur résister. Cependant à chaque attaque ils perdaient du monde et s'affaiblissaient; enfin, ils furent entourés de toutes parts et repoussés jusqu'à une colline voisine, près du hameau de Hittin. Là ils essayèrent de dresser quelques tentes et de se défendre. Tout l'effort du combat se porta de ce côté. Les musulmans s'emparèrent de la grande croix que les chrétiens appellent la vraie croix, et dans laquelle se trouve un morceau de celle sur laquelle ils prétendent que fut attaché le Messie[126]. La perte de cette croix leur fut plus sensible que tout le reste; dès lors ils se regardèrent comme perdus. Le roi n'eût bientôt plus autour de lui sur la colline que 150 cavaliers des plus braves. Afdal était alors auprès du sultan son père. «J'étais, disait-il lui-même dans la suite, à côté de mon père quand le roi des Francs se fut retiré sur la colline; les braves qui étaient autour de lui fondirent sur nous et repoussèrent les musulmans jusqu'au bas de la colline. Je regardai alors mon père, et j'aperçus la tristesse sur son visage. «Faites mentir le diable!» cria-t-il aux soldats en se prenant la barbe. A ces mots, notre armé se précipita sur l'ennemi, et lui fit regagner le haut de la colline; et moi de m'écrier: «Ils fuient, ils fuient!» Mais les Francs revinrent à la charge, et s'avancèrent de nouveau jusqu'au pied de la colline, puis furent repoussés encore une fois; et moi de m'écrier derechef: «Ils fuient, ils fuient!» Alors mon père me regarda, et me dit: «Tais-toi, ils ne seront vraiment défaits que lorsque le pavillon du roi tombera.» Or, il finissait à peine de parler que le pavillon tomba. Alors mon père descendit de cheval, se prosterna devant Dieu, et lui rendit grâces en versant des larmes de joie.»
[125] Les auteurs chrétiens disent que la fuite du comte Raymond était concertée avec l'ennemi.
[126] Les musulmans ne veulent pas croire que Jésus-Christ soit mort sur la croix. Ils disent qu'au moment où les Juifs allaient le faire mourir, Dieu envoya un de ses anges pour l'appeler au ciel, et mit à sa place un homme du commun, qui fut crucifié pour lui (Cf. REINAUD, _Description du Cabinet de M. le duc de Blacas_, t. I, p. 181).
Voici comment Emad-Eddin, qui se trouvait présent à la bataille, raconte la prise de la vraie croix. «La grande croix fut prise avant le roi, et beaucoup d'impies (de chrétiens) se firent tuer autour d'elle. Quand on la tenait levée, les infidèles (les chrétiens) fléchissaient les genoux et inclinaient la tête. Ils disent que c'est le véritable bois où fut attaché le Dieu qu'ils adorent. Ils l'avaient enrichie d'or fin et de pierres brillantes; ils la portaient les jours de grande solennité, et lorsque leurs prêtres et leurs évêques la montraient au peuple, tous s'inclinaient avec respect. Ils regardaient comme leur premier devoir de la défendre; celui qui l'aurait abandonnée ne pouvait plus jouir de la paix de l'âme. La prise de cette croix leur fut plus douloureuse que la captivité de leur roi. Rien ne put les consoler de cette perte. Ils l'adorent; elle est leur Dieu; ils se prosternent devant elle, et l'exaltent dans leurs cantiques. En la possédant, ils croient jouir de tous les biens de la terre; ils la rachèteraient volontiers de leur propre sang; ils espéraient par son moyen obtenir la victoire.» (_Note de M. Reinaud_).
Voici comment le pavillon du roi tomba. Quand les Francs retirés sur la colline attaquèrent les musulmans avec tant de furie, c'est qu'ils souffraient horriblement de la soif et qu'il voulaient s'ouvrir un passage. Se voyant repoussés, ils descendirent de cheval, et s'assirent par terre. Alors les musulmans montèrent sur la colline, et renversèrent la tente du roi. Tous les chrétiens qui s'y trouvaient furent faits prisonniers. On remarquait dans le nombre, outre le roi, le prince Geoffroy, son frère, Renaud, seigneur de Carac, le seigneur de Gébail, le fils de Honfroi, le grand-maître des Templiers, et plusieurs Hospitaliers et Templiers. En voyant le nombre des morts on ne croyait pas qu'il y eût des prisonniers; et en voyant les prisonniers, on ne croyait pas qu'il y eût des morts. Jamais les Francs, depuis leur invasion en Palestine, n'avaient essuyé une telle défaite. Moi-même, un an après, je passai sur le champ de bataille, et j'y vis les ossements amoncelés; il y en avait aussi d'épars çà et là, sans compter ce que les torrents et les animaux carnassiers avaient emporté sur les montagnes et dans les vallées.
IBN-ALATIR, traduit par M. Reinaud dans la _Bibliothèque des Croisades_, t. IV, p. 194.
Ibn-Alatir, historien arabe fort distingué, naquit en 1160 et mourut en 1233. Il fut attaché à Zengui, prince de Mossoul et d'Alep, et à Saladin; il a vu les événements qu'il raconte. Ibn-Alatir est auteur d'une _Histoire des Atabeks_ et d'une _Chronique complète_.
AUTRE RÉCIT DE LA BATAILLE DE TIBÉRIADE.
L'historien Emad-Eddin[127], qui se trouva à cette bataille, remarque avec étonnement que tant que les cavaliers chrétiens purent se tenir à cheval ils restèrent intacts; car ils étaient couverts de la tête aux pieds d'une sorte de cuirasse tissue d'anneaux de fer qui les mettait à l'abri des coups; mais dès que le cheval tombait, le cavalier était perdu. «Cette bataille, ajoute l'auteur, se livra un samedi. Les chrétiens étaient des lions au commencement du combat, et ne furent plus à la fin que des brebis dispersées. De tant de milliers d'hommes, il ne s'en sauva qu'un petit nombre. Le champ de bataille était couvert de morts et de mourants. Je traversai moi-même le mont Hittin; il m'offrit un horrible spectacle. Je vis tout ce qu'une nation heureuse avait fait à un peuple malheureux. Je vis l'état de ses chefs: qui pourrait le décrire? Je vis des têtes tranchées, des yeux éteints ou crevés, des corps couverts de poussière, des membres disloqués, des bras séparés, des os fendus, des cous taillés, des lombes brisés, des pieds qui ne tenaient plus à la jambe, des corps partagés en deux, des lèvres déchirées, des fronts fracassés. En voyant ces visages attachés à la terre et couverts de sang et de blessures, je me rappelai ces paroles de l'Alcoran: l'infidèle dira: «Que ne suis-je poussière? Quelle odeur suave s'exhalait de cette terrible victoire!»
[127] Emad-Eddin ou Imad-Eddin, secrétaire de Saladin et historien fort important, naquit à Ispahan, en 1125, et mourut en 1201. Il a composé une histoire des guerres de Saladin, sous le titre de: _Éclair de Syrie_, et un ouvrage sur la prise de Jérusalem par Saladin.
Après ces réflexions qui montrent le goût arabe, l'auteur présente un autre tableau: «Les cordes des tentes, dit-il, ne suffirent pas pour lier les prisonniers. J'ai vu trente à quarante cavaliers attachés à la même corde; j'en ai vu cent ou deux cents mis ensemble et gardés par un seul homme. Ces guerriers, qui naguère montraient une force extraordinaire et qui jouissaient de la grandeur et du pouvoir, maintenant le front baissé, le corps nu, n'offraient plus qu'un aspect misérable. Les comtes et les seigneurs chrétiens étaient devenus la proie du chasseur, et les chevaliers celle du lion. Ceux qui avaient humilié les autres l'étaient à leur tour; l'homme libre était dans les fers; ceux qui accusaient la vérité de mensonge et qui traitaient l'Alcoran d'imposture étaient tombés au pouvoir des vrais croyants.»
Après la bataille, Saladin se retira dans sa tente, et fit venir auprès de lui le roi Guy avec les principaux prisonniers. Il voulut que le roi s'assît à ses côtés; et comme ce prince était pressé par la soif, il lui fit apporter de l'eau de neige. Le roi, après avoir bu, présenta le vase à Renaud; aussitôt Saladin s'écria: «Ce n'est pas moi qui ai dit à ce misérable de boire; je ne suis pas lié envers lui.» En effet, suivant la remarque de Kemal-Eddin, la coutume était chez les Arabes de ne jamais tuer un prisonnier auquel on avait offert à boire et à manger. Or, déjà deux fois Saladin avait fait vœu de tuer Renaud, s'il l'avait jamais entre ses mains; la première, lorsque celui-ci fit mine d'attaquer La Mecque et Médine; la seconde, quand il enleva la caravane en pleine paix. Le sultan se tourna donc vers Renaud, et lui reprocha d'un air terrible ses attentats; puis, s'avançant vers lui, il lui déchargea un coup d'épée. A son exemple, les émirs se jetèrent sur Renaud, et lui coupèrent la tête. Le tronc alla tomber aux pieds du roi. A cette vue, le roi devint tout tremblant; mais Saladin se hâta de le rassurer, et promit de respecter sa vie.
Kemal-Eddin rapporte que ce qui avait le plus irrité Saladin contre Renaud, c'est que quand ce dernier enleva injustement la caravane musulmane, il disait à ces malheureux, par forme de raillerie, d'invoquer Mahomet pour voir s'il viendrait à leur secours, et que le sultan lui dit en cette occasion: «Eh bien! que t'en semble? n'ai-je pas assez vengé Mahomet de tes outrages?» Ensuite, ajoute Kemal-Eddin, il proposa à Renaud de se faire musulman; celui-ci s'y refusa, disant qu'il aimait mieux mourir.
Ensuite le sultan fit conduire à Damas le roi et les seigneurs qui étaient captifs avec lui. A l'égard des Templiers et des Hospitaliers, Ibn-Alatir rapporte que le prince réunit tous ceux qu'il avait entre les mains, et leur fit couper la tête. Il ordonna aussi à tous ceux de son armée qui avaient de ces religieux entre les mains de les faire mourir; puis, jugeant que les soldats ne seraient pas assez généreux pour faire ce sacrifice, il promit cinquante pièces d'or pour chaque Templier et Hospitalier qu'on lui céderait. Deux cents de ces guerriers qu'on lui amena furent aussitôt décapités. Ce qui le porta à cette exécution, c'est que les Templiers et les Hospitaliers faisaient comme par état la guerre à l'islamisme, et qu'ils étaient ses plus cruels ennemis. Aussi Aboulfarage dans sa chronique syriaque, met-il en cette occasion ces paroles dans la bouche de Saladin: «Puisque l'homicide, quand il peut tourner au bien de la religion, leur paraît une chose si douce, faisons-les mourir à leur tour.» Saladin manda également à son lieutenant à Damas de faire mettre à mort tous les chevaliers qui seraient dans cette ville, qu'ils lui appartinssent ou qu'ils appartinssent à des particuliers. Ce qui fut exécuté.
On lit dans Emad-Eddin, témoin oculaire, que pendant le massacre des chevaliers, Saladin était assis le visage riant, et que les chevaliers avaient l'air abattu. L'armée musulmane était rangée en ordre de bataille et les émirs placés sur deux rangs. Quelques-uns des exécuteurs, ajoute l'auteur, coupèrent la tête des prisonniers avec une adresse qui leur mérita des éloges; plusieurs cependant se refusèrent à ce ministère, d'autres en chargèrent leurs voisins. Avant de les égorger, on leur proposait d'embrasser l'islamisme, ce qui fut accepté par un très-petit nombre.
Telle est la manière dont les auteurs arabes racontent la bataille de Tibériade. Le compilateur des _Deux Jardins_ rapporte plusieurs lettres qui furent écrites en cette occasion. On lisait dans une de ces lettres, envoyée à Bagdad, que sur 45,000 hommes dont se composait l'armée chrétienne, il en avait échappé à peine mille; et qu'un pauvre soldat musulman, ayant un prisonnier entre les mains, l'échangea contre une paire de sandales, afin, disait-il, qu'on sût dans la suite que le nombre des prisonniers avait été si grand qu'on les vendait pour une chaussure.
Une autre de ces lettres commençait ainsi: «Quand nous passerions le reste de notre vie à remercier Dieu de ce bienfait, nous ne pourrions nous acquitter dignement.» Une troisième s'exprimait de la sorte: «Non, la victoire que je vous annonce n'a point eu de pareille. Je vais vous en retracer succinctement une petite partie; car de vouloir vous en dire seulement la moitié, cela serait impossible.» L'auteur de la lettre, poursuivant son récit, raconte avec le plus grand sang-froid les détails les plus horribles. Après avoir dit qu'à Damas les prisonniers chrétiens se vendaient au marché à trois pièces d'or l'un, et que vu leur trop grand nombre on avait pris le parti de joindre ensemble les maris, les femmes et les enfants, il ajoute qu'il n'était pas rare de rencontrer dans les rues des têtes de chrétiens exposées en guise de melons. C'est qu'en Syrie, comme dans certaines villes d'Italie, on est dans l'usage d'exposer les melons coupés par le milieu, sur des espèces de chevalets, en forme de pyramides, et il paraît que les dévots musulmans avaient imaginé d'acheter des prisonniers pour leur couper la tête, et de donner ainsi ces têtes en spectacle.
REINAUD, _Bibliothèque des Croisades_, t. IV, p. 196.
PHILIPPE-AUGUSTE FAIT PAVER LA CITÉ DE PARIS.
1186.
Après ce que le roy fu retourné en la cité de Paris, il séjourna ne sçai quans jours. Une heure alloit par son palais pensant à ses besongnes, comme celluy qui estoit curieux de son royaume maintenir et amender. Il s'appuya à une des fenestres de la sale à la quelle il s'appuyoit aucune fois pour Saine regarder et pour avoir récréacion de l'air: si avint en ce point que charrettes que l'en charioit parmi les rues esmeurent et touillèrent si la boue et l'ordure dont elles estoient plaines que une pueur en yssi si grant qu'à paine la povoit nul souffrir; si monta jusques à la fenestre où le roy estoit appuié. Quant il senti celle pueur qui estoit si corrompue, il s'en tourna de celle fenestre en grant abominacion de cuer.
Pour celle raison conçut-il en son courage à faire une euvre grant et somptueuse, mais moult nécessaire, et telle que tous ses devanciers ne l'osèrent oncques emprendre né commencier, pour les grans cousts qui à celle euvre aferoient. Lors fist mander le prévost et les bourgeois de Paris, et leur commanda que toutes les rues et les voies de la cité feussent pavées de grés gros et fors, soigneusement et bien. Pour ce le fist le roy qu'il vouloit oster la matière du nom de la cité qu'elle avoit eu anciennement de ceux qui la fondèrent; car elle fu appelée en ce temps par son premier nom Lutesce, qui vaut autant à dire comme ville plaine de boue et boueuse. Et pour ce que les habitans qui en ce temps estoient avoient horreur du nom, qui estoit lais, luy changièrent ce nom et l'appellèrent ville de Paris, en l'honneur de Paris l'ainsné fils le roy Priant de Troye; car, si comme l'en treuve, il estoient descendus de celle lignée. Il ostèrent le nom tant seulement, mais le bon roy osta la cause et la matière du nom, quant il la fist atourner si que pueur né corruption n'y péust demourer.
_Les Grandes Chroniques de Saint-Denis_, éditées par M. Paulin Paris.
SALADIN PREND JÉRUSALEM.
1187.
«Jérusalem, dit Ibn-Alatir, était alors une ville très-forte. L'attaque eut lieu par le côté du nord, vers la porte d'Amoud ou de la Colonne. C'est là qu'était le quartier du sultan. Les machines furent dressées pendant la nuit, et l'attaque eut lieu le lendemain (20 régeb). Les Francs montrèrent d'abord une grande bravoure. De part et d'autre cette guerre était regardée comme une affaire de religion. Il n'était pas besoin de l'ordre des chefs pour exciter les soldats; tous défendaient leur poste sans crainte; tous attaquaient sans regarder en arrière. Les assiégés faisaient chaque jour des sorties et descendaient dans la plaine. Dans une de ces attaques, un émir de distinction ayant été tué, les musulmans s'avancèrent tous à la fois, et comme un seul homme, pour venger sa mort, et mirent les chrétiens en fuite; ensuite ils s'approchèrent des fossés de la place, et ouvrirent la brèche. Des archers postés dans le voisinage repoussaient à coups de traits les chrétiens de dessus les remparts, et protégeaient les travailleurs. En même temps on creusait la mine; quand la mine fut ouverte, on y plaça du bois; il ne restait qu'à y mettre le feu. Dans ce danger, les chefs des chrétiens furent d'avis de capituler[128]. On députa les principaux habitants à Saladin, qui répondit: «J'en userai envers vous comme les chrétiens en usèrent avec les musulmans quand ils prirent la ville sainte, c'est-à-dire que je passerai les hommes au fil de l'épée, et je réduirai le reste en servitude; en un mot je rendrai le mal pour le mal.» A cette réponse, Balian[129], qui commandait dans Jérusalem, demanda un sauf-conduit pour traiter lui-même avec le sultan. Sa demande fut accordée; il se présenta à Saladin, et lui fit des représentations. Saladin se montrant inflexible; il s'abaissa aux supplications et aux prières. Saladin demeurant inexorable, il ne garda plus de ménagement et dit: «Sachez, ô sultan, que nous sommes en nombre infini, et que Dieu seul peut se faire une idée de notre nombre. Les habitants répugnent à se battre parce qu'ils s'attendent à une capitulation, ainsi que vous l'avez accordée à tant d'autres. Ils redoutent la mort et tiennent à la vie, mais si une fois la mort est inévitable, j'en jure par le Dieu qui nous entend, nous tuerons nos femmes et nos enfants, nous brûlerons nos richesses, nous ne vous laisserons pas un écu. Vous ne trouverez plus de femmes à réduire en esclavage, d'hommes à mettre dans les fers. Nous détruirons la chapelle de la Sacra et la mosquée Alacsa, avec tous les lieux saints. Nous égorgerons tous les musulmans, au nombre de 5,000, qui sont captifs dans nos murs. Nous ne laisserons pas une seule bête de somme en vie. Nous sortirons contre vous, nous nous battrons en gens qui défendent leur vie. Pour un de nous qui périra, il en tombera plusieurs des vôtres. Nous mourrons libres ou nous triompherons avec gloire.» A ces mots, Saladin consulta ses émirs, qui furent d'avis d'accorder la capitulation. «Les chrétiens, dirent-ils, sortiront à pied, et n'emporteront rien sans nous le montrer. Nous les traiterons comme des captifs qui sont à notre discrétion, et ils se rachèteront à un prix qui sera déterminé.» Ces paroles satisfirent entièrement Saladin. Il fut convenu avec les chrétiens que chaque homme de la ville, riche ou pauvre, payerait pour sa rançon 10 pièces d'or, les femmes 5, et les enfants de l'un et l'autre sexe 2. Un délai de quarante jours fut accordé pour le payement de ce tribut. Passé ce terme, tous ceux qui ne se seraient pas acquittés seraient considérés comme esclaves. Au contraire, en payant le tribut on était libre sur-le-champ et l'on pouvait se retirer où l'on voulait. A l'égard des pauvres de la ville, dont le nombre fut fixé par approximation à 18,000, Balian s'obligea à payer pour eux 30,000 pièces d'or. Tout étant ainsi convenu, la ville sainte ouvrit ses portes, et l'étendard musulman fut arboré sur ses murs. On était alors au vendredi 24 de régeb (commencement d'octobre 1187)[130].»
[128] La capitulation fut hâtée par la découverte d'une conspiration dans l'intérieur de la ville. Les chrétiens grecs, appelés _melkites_, ou royalistes, qui formaient la plus grande partie de la population de Jérusalem, s'entendirent avec Saladin pour lui livrer la ville et massacrer les Francs. Ils furent très-fâchés d'avoir été prévenus dans l'accomplissement de leurs projets par la capitulation. Les melkites ou royalistes portaient ce nom parce que leur doctrine était celle des empereurs de Constantinople, leurs anciens rois; leur religion était presque semblable à celle des Latins; mais la haine des races en faisait deux peuples ennemis. (_Note rédigée d'après une savante note de M. Reinaud._)
[129] Balian, fils de Basran, seigneur de Ramlah, patriarche de Jérusalem.
[130] Il résulte de là que Jérusalem fut prise en quatre jours. On ne peut s'expliquer un fait si singulier que par ce qui a été dit de la conspiration des chrétiens Melkites. (_Note de M. Reinaud._)
Saladin fit ensuite, avec ses troupes, son entrée dans Jérusalem. Emad-Eddin rapporte que «ce jour fut pour les musulmans comme un jour de fête. Le sultan fit dresser hors de la ville une tente pour y recevoir les félicitations des grands, des émirs, des sophis et des docteurs de la loi. Il s'y assit d'un air modeste et avec un maintien grave. La joie brillait sur son visage, car il espérait tirer un grand honneur de la conquête de la ville sainte. Les portes de sa tente restèrent ouvertes à tout le monde, et il fit de grandes largesses. Autour de lui étaient les lecteurs, qui récitent les préceptes de la loi, les poëtes qui chantent des vers et des hymnes. On lisait les lettres du prince qui annonçaient cet heureux événement; les trompettes les publiaient; tous les yeux versaient des larmes de joie; tous les cœurs rapportaient humblement ces succès à Dieu; toutes les bouches célébraient les louanges du Seigneur.»
Une foule de savants et de dévots étaient accourus des contrées voisines pour être témoins de la prise de Jérusalem. L'historien Emad-Eddin, qui depuis quelque temps était malade à Damas, rapporte lui-même qu'à la première nouvelle du siége de Jérusalem, il ne se sentit plus de mal et accourut en toute hâte pour prendre part à la joie commune. Il arriva le lendemain de la capitulation. Comme il passait pour être fort éloquent, ses amis se pressèrent autour de lui pour lui demander des lettres qu'ils voulaient envoyer à leurs parents et à leurs amis. Le premier jour il en écrivit soixante-dix[131].
[131] Une chose qui, suivant les auteurs arabes, contribua beaucoup à augmenter l'enthousiasme des musulmans, c'est que le jour où Jérusalem se rendit était justement l'anniversaire de celui où, à les en croire, Mahomet monta miraculeusement au ciel, conduit par l'ange Gabriel. (_Note de M. Reinaud._)
Pendant ce temps, les chefs des chrétiens évacuaient la ville. Ibn-Alatir cite d'abord une princesse grecque, qui menait dans Jérusalem la vie monastique, et à qui Saladin permit de se retirer avec sa suite et ses richesses. Telle était sa douleur, suivant l'expression d'Emad-Eddin, que les larmes coulaient de ses yeux comme les pluies descendent des nuages. On vit ensuite paraître la reine de Jérusalem, dont le mari était alors captif entre les mains du sultan, et qui alla le rejoindre à Naplouse; puis s'avança la veuve de Renaud, seigneur de Carac, dont le fils était aussi prisonnier. La mère en se retirant demanda la liberté de son fils; le sultan y mit pour condition qu'on lui livrerait Carac. Comme cette condition ne fut pas remplie, sa demande fut rejetée. Enfin, on vit sortir le patriarche, emportant avec lui les richesses des églises et des mosquées.